Gregoire Barbey

15/03/2017

La mode des stratégies 2030

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La Tribune de Genève nous apprend que le conseiller d’Etat Pierre Maudet a présenté à la presse sa stratégie sécuritaire 2030, «une première en Suisse». Loin de moi l’idée de jouer les mauvaises langues, mais ne peut-on pas se montrer plus critique face à de tels exercices? L’article nous résume les grands axes de ladite stratégie. Pour être honnête, n’étant pas un expert du domaine sécuritaire, je n’ai pas compris grand-chose. Est-ce que la stratégie est solide, ou s’agit-il d’un document prête-nom qui aligne des poncifs sur la sécurité pour pouvoir dire ensuite: «je vous l’avais dit» ou «nous étions précurseurs»? A un an des élections, ne peut-on pas y voir une tentative de façonner son image?

Je ne doute pas que Pierre Maudet dispose d’une vision politique sur le temps long. C’est probablement l’un des rares élus genevois à disposer d’une capacité (et c’est bien malheureux puisqu’il vise avant tout le Conseil fédéral…). Mais il n’en demeure pas moins que de tels documents, qui sont courants côté Confédération (les stratégies 2030, 2040, 2050 ne manquent pas à Berne…), nécessitent d’être interrogés pour ce qu’ils sont. Et justement, de quoi s’agit-il précisément? Nous présente-t-on une véritable réflexion, avec des idées audacieuses, des prises de risque, ou s’agit-il d’un manuel pour apprendre à arroser les chrysanthèmes et se donner un air de politicien sérieux?

La question se pose d’autant plus qu’on sait à quel point Pierre Maudet est un as de la communication. Ce n’est pas par hasard si l’aspect «inédit» sur le plan cantonal d’une telle stratégie est à ce point mis en avant. L’exercice, d’un point de vue communicationnel, est réussi. Mais après, qu’en est-il du fond? Est-ce la mode que de présenter des plans estampillés 2030? Pierre Maudet n’est pas le premier à le faire, et certains de ses collègues ne s’en sont pas privés. Au final, on aimerait savoir quelle sera la portée réelle d’une telle stratégie. Pour ma part, je ne retiendrai qu’un élément de cet article: le conseiller d’Etat annonce la couleur, il faudra faire davantage avec les mêmes moyens. S’agit-il vraiment d’une vision d’avenir ambitieuse?

Grégoire Barbey

Copyright photo: Patrick Gilliéron Lopreno

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27/02/2017

Gloire à Françoise Buffat, gloire à la clarté

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La chronique est un art à part entière, un art engagé, puissant, pouvant porter à conséquence. Cette discipline, Françoise Buffat la maniait à merveille, et était crainte pour sa capacité à «porter la plume dans la plaie». Respectée, elle avait la réputation de pouvoir faire et défaire les carrières politiques, particulièrement au sein de feu le Parti libéral genevois. Son décès résonne tristement à l’heure où Le Temps supprime de nombreux emplois et que le journalisme romand traverse une crise sans précédente d’identité et de confiance. Françoise Buffat avait un indiscutable talent de plume et donnait à l’exercice de la chronique un ton et un langage qui font cruellement défaut de nos jours. Embourbé dans sa position de neutralité fantasmée, le journalisme moderne entretient avec la chronique une relation ambigüe. A la base exercice de style et de clarté, la chronique s’est peu à peu transformée en un fourre-tout confus et presque illisible. Il y a bien sûr des exceptions. Mais globalement, ce qui faisait le sel de la chronique s’est peu à peu dilué pour donner un résultat assez indigeste.

Le journalisme d’opinions a perdu son sexe ces dernières décennies, et ce n’est pas un hasard si l’art de la chronique en a fait les frais. Il ne s’agit plus que d’une forme de contenu, une manière, un genre. Bloqué dans sa position d’observateur neutre, le journalisme a relégué la pratique de la chronique en un exercice de style plutôt qu’en un exercice de clarté, de vérité (celle de l’auteur de la chronique, s’entend). L’art du zigzag a remplacé au fil des décennies celui de la pensée, des convictions. Lisez donc ce qui est aujourd’hui estampillé du label «chronique» et vous réaliserez assez rapidement que la position de l’auteur n’est en général pas limpide, et moins encore assumée. Ce qui relevait d’un exercice de droiture est devenu un exercice de contorsion, où même les mots prennent les courbures des esprits embués de leurs auteurs. Il n’est plus question de dire, quitte à déplaire. Il faut ménager la chèvre et le chou, dans une volonté de donner au journalisme une prétention inclusive, un air de science exacte, là où ce sont les représentations personnelles de chacun qui décrivent et décryptent les événements de ce monde.

Là où les mots étaient sulfureux, la chronique a pris le parfum du soufre. La rectitude de la pensée a été remplacée par la contrainte de l’obscur, de l’insaisissable. Gloire à Françoise Buffat, figure de la chronique politique locale, et gloire à toutes celles et ceux qui, aujourd’hui encore, tentent de donner à cet exercice les couleurs qui le rendent si singulier et si précieux. Espérons que les mots redescendent à nouveau dans la rue et cessent d’occuper des sphères hautaines où les reflets de l’ego surplombent la clarté du soleil.

Grégoire Barbey

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24/02/2017

Médaille russe: le débat était légitime

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Le Parlement genevois a accordé au député Guy Mettan l’autorisation de porter la médaille de l’ordre de l’amitié qui lui a été décernée par la Russie. C’est le président Vladimir Poutine qui choisit lui-même les personnalités réputées dignes de recevoir la décoration. Il ne s’agit donc pas d’une simple formalité, mais bien d’un rituel qui peut suggérer qu’une telle décision n’intervient pas sans motif valable. Les députés, à une faible majorité, ont choisi de ne pas s’en formaliser, autorisant ainsi Guy Mettan à recevoir et porter la distinction émanant d’un Etat étranger. C’est la décision souveraine du Parlement. La discussion méritait pourtant d’avoir lieu.

Là où les députés s’avilissent, la République courbe l’échine. Guy Mettan a tout à fait le droit d’être un ami de la Russie, d’aimer ce pays, son histoire, sa culture, sa langue et tout ce qui la distingue. Il n’y a aucun reproche à lui faire sur ce point. Des questions se posent toutefois sur son rapport avec le gouvernement russe. Car si Guy Mettan se positionne en simple ami de la Russie, il n’en a pas moins écrit un ouvrage très dense pour dénoncer la «Russophobie» occidentale ambiante, et prend régulièrement des positions que l’on peut qualifier sans trop exagérer de complaisantes à l’égard de la politique gouvernementale russe.

N’écrivait-il pas sur son profil Facebook en décembre «Et voilà que la vérité commence enfin à sortir sur la corruption des médias établis dans leur couverture des événements en Syrie et en particulier à Alep», en partageant une vidéo intitulée «Une journaliste démonte en deux minutes la rhétoriques des médias principaux sur la Syrie»? D’abord, ladite vidéo a été mise sur internet par Russia Today France, bras armé francophone du média très proche du gouvernement Russia Today. Ensuite, la prestation de la soi-disant journaliste a rapidement été démontée par des faits: cette dame n’est pas journaliste et n’a pas effectué cette conférence sur invitation de l’Organisation des nations unies, comme cela semblait suggéré par le décor.

Que Guy Mettan se montre critique à l’égard des médias occidentaux ne pose aucun problème. C’est même souhaitable, d’autant plus en sa qualité de directeur du Club suisse de la presse. Mais qu’il le fasse en relayant sans distance les opérations de manipulation de l’opinion orchestrées par Russia Today laisse songeur. Je le répète, l’intéressé est tout à fait en droit d’aimer la Russie et de dénoncer les clichés cultivés à l’égard de ce pays en Occident. C’est une position respectable. Ce qui l’est moins, c’est de ne pas nourrir à l’égard du gouvernement russe la même distance critique qu’il pratique à l’endroit de l’Occident. Guy Mettan donne l’impression d’épouser purement et simplement les thèses défendues par Vladimir Poutine et son gouvernement. Une position confortée par son intervention dans l’émission Infrarouge consacrée à la Syrie.

L’obtention de cette médaille pouvait donc interpeller à raison certains députés. Et il est totalement légitime que le Parlement ait débattu de cette question, puisque la distinction a été décernée à l’un de ses membres et qu’elle émane d’un Etat étranger. Etat dont la politique intérieure peut soulever des interrogations, notamment sur le traitement réservé à la presse d’opposition. La majorité du Grand Conseil a décidé de balayer ces réserves et de donner à Guy Mettan la liberté d’accepter et d’arborer cette médaille russe de l’ordre de l’amitié. Le débat est donc clos.

Rappelons quand même à ceux qui ont vu dans cette discussion un excès de zèle du Parlement ces mots de Georges Clemenceau, adressés au Général Boulanger: «Ces cinq cents hommes qui sont ici, en vertu d'un mandat égal au vôtre, ne s'accordent pas sans discussion. Eh bien, puisqu'il faut le dire, ces discussions qui vous étonnent, c'est notre honneur à tous. Elles prouvent surtout notre ardeur à défendre les idées que nous croyons justes et fécondes. Ces discussions ont leurs inconvénients, le silence en a davantage». 

Grégoire Barbey

08:31 Publié dans Genève, Politique, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (19) |  Facebook | | | |

23/02/2017

Régularisation de la bêtise immonde

La droite nationaliste n’a pas de mots assez durs pour qualifier la régularisation de 5000 personnes en situation d’illégalité à Genève, mesure autorisée par le Conseil fédéral après d’âpres négociations entre Genève et la Confédération pendant plusieurs années. Les thuriféraires de l’identité sacrée y vont de leurs remarques médiocres, agitant les bras tels des épouvantails déchiquetés par les corbeaux. Ici, le conseiller national Yves Nidegger (UDC/GE) se demande combien de déplacés occasionnera la régularisation de ces sans-papiers. Là, la conseillère nationale Céline Amaudruz (UDC/GE) écrit sur une fâcheuse plateforme facho toute la haine qu’elle pense des étrangers, forcément appelés à se multiplier en Suisse à cause de Pierre Maudet, qu’elle surnomme Pierre le débonnaire. Vains propos d’une pensée mise en bière. Rien de très surprenant de la part de ces gens dont le fonds de commerce politique demeure encore et toujours la stigmatisation de l’autre.

Cela ne prêterait même pas à réaction si les odieuses paroles de ces personnes à l’identité frustrée ne trouvaient pas un écho grandissant au sein de la population. La Confédération et Genève ont décidé d’accorder une existence légale à des gens qui vivent et travaillent ici depuis plusieurs années. Les intellectuels de la pensée isolationniste préfèrent quant à eux fermer les yeux sur ces situations, en appelant pour leur propre gloriole au respect de la loi, à des sanctions contre les entreprises qui engagent ces sans-papiers et à davantage de fermeté contre l’immigration massive. Certains n’hésitent pas à voir dans cette mesure les stigmates de la théorie saugrenue du Grand Remplacement. Comme si cette courageuse décision des autorités avait vocation à distribuer le passeport suisse au rabais, ce que suggère dans sa prose nauséabonde la conseillère nationale UDC Céline Amaudruz.

La xénophobie assumée de ces élus est véritablement navrante. Mais là où il y a de la carcasse, il y a des hyènes.

Grégoire Barbey

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19/02/2017

Presse: il est minuit moins cinq...

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Les éditeurs ont fait un choix concernant la presse romande. Plusieurs possibilités s’offraient à eux. Ils ont choisi par défaut le pire des chemins, celui qui consiste à ne pas vraiment faire de choix, et continuer dans la même direction comme si de rien n’était. Cette décision, qui n’en est pas tout à fait une, ne peut donc qu’être source de déception, d’incompréhension, de révolte. En effet, les éditeurs, en préférant continuer à imposer à leurs journaux des objectifs peu réalistes de rentabilité, et en désinvestissant dans la presse au moment où celle-ci a le plus besoin de moyens pour s’adapter et trouver un nouveau modèle d’affaires, n’ont fait qu’accentuer le déclin de la branche. Nombreux sont les journalistes qui chérissaient le mariage des journaux et des éditeurs, ces derniers étaient même depuis longtemps perçus comme des humanistes, des philanthropes qui croyaient passionnément à l’idéal d’une presse de qualité, diversifiée et forte. Au contraire, les titres qui étaient financés par des mécènes étaient regardés d’un œil suspect, presque accusateur. C’est triste, mais le réveil n’en est que plus douloureux.

Les éditeurs avaient pourtant la capacité de prendre des directions différentes, de faire des choix clairs. Ils auraient pu, par exemple, décider d’investir massivement dans les journaux pour encourager l’émergence d’un modèle viable, débarrassé de l’incertitude chronique du marché publicitaire, et de cette dépendance somme toute malsaine. Ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Ce choix leur appartient, mais il est quand même nécessaire de relever l’absurdité qui se dégage de leur stratégie. Maintenir des titres en vie pour éviter que d’autres ne se créent et viennent concurrencer les éditeurs sur leur propre terrain n’est pas une stratégie, c’est une fuite en avant. Maintenir des titres en vie au prix d’incessantes et violentes restructurations, alors même que la presse traverse une crise de confiance et doit être d’autant plus solide et exigeante avec elle-même pour retrouver le lien qui l’unissait à ses lecteurs, alors même qu’internet implique de nouveaux modes de consommation de l’information qui renforcent la séparation entre les médias et leur public, ce n’est pas s’engager pour la presse, c’est la tuer, mais d’une mort lente, inéluctable, douloureuse, injuste.

Le cœur de métier des éditeurs s’est progressivement déplacé. L’essentiel de leurs bénéfices se fait dans des activités annexes à celle de la presse. Les revenus y sont nettement supérieurs. Ce n’est pas par hasard si ces mêmes éditeurs ont retiré aux journaux une partie de ces activités qui leur permettaient encore de garder la tête hors de la noyade financière. La presse n’est donc plus qu’un reliquat historique de l’activité qui était celle des éditeurs à une époque qui n’est plus. Ce n’était pourtant pas une fatalité. Ces activités rentables des éditeurs auraient pu servir à financer, sous la forme d’un mécénat interne, les mutations que le contexte impose aux médias. Quelque part, ce mécénat existe de facto, puisque les titres déficitaires survivent grâce aux activités profitables des éditeurs. Mais ils ne font que survivre, sans obtenir des moyens supplémentaires pour faire face à la tempête et garder un cap à travers les remous de l’incertitude. Et cette survie implique nécessairement un sombre horizon, celui du déclin progressif, puis de l’arrêt brutal. L’Hebdo en a fait les frais. Des rumeurs au sein de la profession mentionnent une possible nouvelle saignée dans un grand titre genevois, lequel présente cette semaine ses chiffres et son nouveau projet éditorial.

Je ne sais pas si ces craintes sont fondées. Mais qu’elles le soient ou non n’a guère d’importance. Les journalistes n’ont évidemment pas les garanties nécessaires pour faire leur travail en toute quiétude. Le danger d’une nouvelle restructuration demeure présent à chaque instant. Il s’agit d’une spirale infernale, qui s’auto-alimente. L’attitude schizophrène des éditeurs y est pour beaucoup. Leur communication aussi, puisqu’ils promettent que la réduction des effectifs n’impactera en rien la qualité des médias concernés (ce qui est un mensonge éhonté). Le Temps, symbole malgré lui de ces saignées répétées, l’a démontré récemment encore. De l’extérieur, on ne peut qu’avoir le sentiment d’une résignation. L’absence publique remarquée du rédacteur en chef renforce l’impression que tout est foutu. Qu’il n’y a pas vraiment de quoi espérer encore. C’est dommage, car ces titres ont sûrement besoin plus que jamais d’avoir une vision, qui peut et doit être différente de celle des éditeurs.

Quand Stéphane Garelli, président du Temps, déclare sur les ondes de la RTS que techniquement, les employés du journal sont sous la houlette de Ringier Axel Springer, et qu’il ne peut donc rien, il donne le sentiment d’avoir déjà abandonné la bataille. Alors même qu’elle ne fait que commencer, et qu’il est justement venu le temps de sortir de l’ambiguïté et de parler un langage vrai, qui se traduise par des actes. Rien n’est encore fini à ce jour, mais il est déjà minuit moins cinq sur l’horloge du déclin de la presse. Les éditeurs ont fait leur choix, il ne reste qu’aux médias concernés de faire le leur, et de ne plus donner le sentiment de s’être résigné à un funeste destin. Le grand soir de la presse peut encore advenir, il suffit de le vouloir durement.

Grégoire Barbey

13:29 Publié dans Air du temps, Journalisme | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | | | |

17/02/2017

Le temps révolu des éditeurs

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Colère. Sidération. Incompréhension. Impuissance. Indignation. Révolte. Ras-le-bol. Tous ces mots, et tant d’autres encore, pourraient aisément qualifier les sentiments qui prennent les journalistes romands à la gorge ces dernières semaines. L’annonce jeudi 16 février du nombre de licenciements au journal Le Temps a renforcé ces impressions. L’éditeur du quotidien, Ringier Axel Springer, avait prévenu via son communiqué informant de sa décision de cesser la parution de L’Hebdo que les suppressions d’emplois interviendraient dans la newsroom commune du Temps et de L’Hebdo. La charrette était donc prévue et elle allait forcément impacter le quotidien romand, quand bien même l’éditeur avait tenté de rassurer son monde en affirmant que les économies réalisées avec la suppression de L’Hebdo permettraient de renforcer Le Temps. De la communication froide. Investir dans un journal, aujourd’hui, implique de réduire d’un quart ses effectifs. Etonnant message envoyé par la direction zurichoise…

Mais il faut prendre acte de ce signal. La quasi-totalité des journaux de langue française en Suisse sont gérés loin de la région qu’ils couvrent. L’intérêt porté par les gestionnaires de ces groupes, qui n’ont plus rien à voir avec le travail historique des éditeurs, ne peut donc qu’être inversement proportionnel à la longueur qui sépare la production de l’information et les prises de décisions. C’est un fait. Sinon, comment expliquer que des correspondants d’un journal à vocation romande perdent leur emploi à travers cette nouvelle saignée? Comment expliquer qu’une publication qui défend un journalisme exigeant, de qualité, soit amputée des ressources humaines qui donnaient à son ouvrage une valeur ajoutée, une signature singulière, une saveur particulière? Il n’y a strictement aucune décision stratégique. Il s’agit de coupes aveugles. Le journalisme moderne se voit confronter à devoir faire toujours plus avec toujours moins. Les perspectives sont sombres. Les éditeurs n’investissent plus dans la presse, ils désinvestissent. Leur mantra demeure la rentabilité, qu’importe le contexte économique, qu’importe la réalité, et tant pis si cela implique d’imposer cette vision étroite du profit à tout prix dans la douleur et dans les larmes.

Nous devons accepter que les éditeurs ne soient pas prêts à investir et à s’engager pour que puisse émerger un modèle d’affaires viable, stable, qui garantisse l’avenir du journalisme, si nécessaire à la diffusion des idées, au débat, à la recherche de la vérité, qui est un combat permanent. Nous devons reconnaître que les éditeurs se passeront des médias si ceux-ci ne réussissent pas à effectuer la mutation qui leur est imposée avec toujours moins de moyens, moins d’effectifs. Seuls quelques titres, et ils ne se trouvent malheureusement pas du côté occidental de la Suisse, obtiendront un soutien à la mesure du défi que représente le contexte de crise traversée par la profession. Je le leur souhaite. Pour les autres, pour tous ceux qui veulent continuer à exercer leur passion, à donner une voix à cette région, à lui donner un langage, un visage, une parole, à lui offrir la capacité de se définir, de se penser, et de s’interroger sur elle-même, pour eux, il faut accepter que la presse fait face à un divorce violent et unilatéral de son mariage avec les éditeurs. Ce temps-là est révolu et les titres qui seront soutenus par ces groupes se réduiront année après année jusqu’à ce qu’ils ne détiennent plus que des organes de presse bénéficiaires, répondant à leur logique étriquée d’une économie de marché qui ne peut répondre par ses mécanismes aux besoins qui sont ceux du journalisme.

La situation est d’autant plus révoltante et incompréhensible que l’importance des médias ne cesse d’augmenter dans ce monde qui, lui aussi, est bouleversé par des mutations de grande envergure. L’émergence de chefs d’Etat, de partis et de communicants qui travestissent ouvertement la réalité imposent des défis fondamentaux au journalisme d’après-guerre dont est issu la presse actuelle. Il s’agit d’un tournant, et la pression est multilatérale, puisqu’il y a d’un côté les besoins de financement et de l’autre celui d’adopter un ton et une approche qui correspondent à notre époque. Je crois pour ma part au retour progressif des médias d’opinions. Mais je conçois que cela ne soit pas une vision qui fasse l’unanimité. Je pense pourtant qu’il y a lieu d’espérer que ces périodes douloureuses, injustes, violentes pour la presse puissent permettre l’émergence de nouveaux titres, de nouveaux médias.

Le journalisme romand ne doit pas se résigner. Les perspectives comptables sont une chose, la passion et la nécessité de l’information en sont une autre. Il est peut-être temps de réunir ensemble tous ces journalistes laissés sur le carreau, dans un marché qui se rétrécit à vue d’œil. De s’organiser. De s’interroger. De devenir des forces de proposition. De trouver des personnalités disposant des leviers financiers, prêtes à soutenir une presse de qualité, exigeante, avec un langage qui lui soit propre, pour donner vie à cette région. Je suis convaincu qu’il y a des bonnes volontés des deux côtés. Qu’il faut se donner les moyens de les faire se rencontrer. Qu’elles puissent discuter. S’apprivoiser. Et peut-être, ensemble, bâtir les fondations d’un nouveau modèle, d’une presse libérée, renforcée, qui, à travers une renaissance, puisse s’exprimer et donner corps à cette passion de l’information qui anime tant de personnes aujourd’hui mises sur la touche.

Gardons la tête haute et autorisons-nous à faire de nos désirs une réalité.

Grégoire Barbey

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Plan C de la RIE 3: l'ombre du Big Four plane

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La troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3) à peine rejetée dans les urnes, voilà qu’un plan C – alors même que la droite affirmait qu’aucun plan B n’existait durant la campagne – émerge déjà, proposé par le conseiller aux Etats Ruedi Noser (PLR/ZH) et visiblement soutenu par les milieux économiques. Ces derniers fourbissent déjà leurs armes afin de limiter la réduction des avantages fiscaux prévus dans le projet refusé en votation. Parmi ces associations économiques et autres entreprises, il y a le Big Four, lequel est composé des cabinets de conseils et d’audit Ernst & Young, KPMG, Deloitte et PricewaterhouseCoopers (PwC). C’est surtout le lobbysme intense de PwC qui a marqué certains responsables politiques. Le modèle d’affaires de ces cabinets de conseils est étroitement lié à la complexité des législations fiscales.

Il est dès lors peu surprenant de les voir défendre des mesures telles que la réévaluation des réserves latentes (appelée aussi «step-up»), qui figurait dans le projet initial du Conseil fédéral et qui avait été combattue par de nombreux cantons, en tête desquels Vaud et Genève. Cet instrument, considéré comme un outil de planification fiscale très agressif, doit permettre aux entreprises à statuts spéciaux (ces fameux statuts qui doivent être abolis en janvier 2019, imposant une réforme du droit fiscal suisse) de maintenir artificiellement les taux d’imposition auxquels elles sont aujourd’hui soumises durant environ cinq ans (le Conseil fédéral prévoyait même dix ans). L’Assemblée fédérale, dans un accès de sagesse, avait finalement accepté de shooter cet aspect de la réforme, tout comme l’abolition du droit de timbre (coûts estimés pour les collectivités publiques: 300 millions de francs), également prévue dans le projet initial.

Le problème, c’est que défendre le retour du step-up est une vaste fumisterie. En effet, les Suisses se sont prononcés à une large majorité (près de 60%) contre le paquet législatif soumis au référendum, entre autre parce que les mesures prévues étaient bien trop opaques pour ne pas s’apparenter à de juteuses astuces fiscales. La critique de l’opposition s’est principalement cristallisée sur la déduction des intérêts notionnels, un instrument qui permet aux entreprises de déduire des intérêts fictifs. Cet outil, qui a fait son retour dans la réforme fédérale par le biais d’une alliance principalement vaudoise et zurichoise, n’est donc plus à l’ordre du jour. Il est toutefois inquiétant de voir le ministre vaudois des Finances, Pascal Broulis, artisan involontaire de la défaite du projet dans les urnes, lâcher qu’une telle alternative «est probable». Je me rappelle pourtant avoir discuté longuement avec lui des désavantages certains du step-up. Un avis de droit avait même été commandé par les cantons, lequel estimait que ce mécanisme fiscal agressif serait très rapidement contesté par l’Union européenne et l’OCDE et que sa viabilité était donc nulle.

La défaite de la RIE 3 peut pourtant s’interpréter comme un avertissement du corps électoral à l’égard des mesures fiscales opaques. L’analyse des résultats a permis de voir à quel point les bas revenus ont participé à faire échouer le projet dans les urnes. Le sentiment que les entreprises bénéficient toujours d’une fiscalité accommodante, voire complaisante, n’est sans doute pas étranger à ce camouflet électoral. Les Suisses ont fait part de leurs inquiétudes sur les pertes fiscales qui découleraient de la RIE 3. La droite et les milieux économiques devraient prendre très au sérieux cet avertissement et ne pas tenter de maintenir par la bande des mécanismes que le corps électoral refuse. Le projet genevois, bien qu’il ne soit pas parfait, pourrait servir de modèle pour le volet fédéral de la réforme: pas de déduction des intérêts notionnels, pas de step-up, et surtout l’impossibilité pour les entreprises d’abattre plus de 9% de la substance imposable sur le plan communal et cantonal (ce taux monte à 80% sur le plan de l’impôt fédéral direct!).

Les Suisses exigent une fiscalité moins compliquée, plus lisible, plus transparente. Je sais à quel point il importe à ces cabinets de conseils de maintenir une fiscalité compliquée pour continuer leur business. Je me rappelle des nombreuses conférences de presse, séances d’information ou repas individuels qui m’ont été proposés par de telles entités, notamment KPMG. Les élus fédéraux, et le conseiller fédéral en charge des Finances Ueli Maurer, seraient bien inspirés de prendre acte de la volonté populaire et d’en tirer les conséquences qui s’imposent. Le plan C tel qu’il est présenté dans les médias (et auquel le président du conseil d’administration de PwC associe, sans surprise, le qualificatif d’«intéressant» dans le Blick) ne va clairement pas dans le sens des enseignements à tirer de l’échec de la RIE 3 dans les urnes. Mais peut-être que l’appât du gain est bien trop important pour la droite bourgeoise et les milieux économiques…

Grégoire Barbey

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16/02/2017

Le double discours de Ringier Axel Springer

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On s’en doutait un peu, mais l’annonce n’en est pas moins douloureuse, révoltante. Ringier Axel Springer Suisse a décidé de licencier 36 employés au sein des rédactions du Temps et de feu L’Hebdo. Cette nouvelle laisse quand même un goût amer dans la bouche. N’est-ce pas ce même éditeur qui avait affirmé, fin janvier, en annonçant la mort du magazine d’opinions que les économies réalisées permettraient de renforcer Le Temps?

Ce double discours est scandaleux, parce qu’il ne donne aucune visibilité aux employés du quotidien romand. Au contraire. Comment peuvent-ils espérer qu’il s’agit de la dernière saignée (la quatrième depuis 2009…!) à laquelle ils devront faire face? Le signal envoyé par Ringier Axel Springer est catastrophique. Renforcer un journal à notre époque passe donc inévitablement par des licenciements. C’est la défaite du langage, des mots travestis par la communication d’entreprise. Quelle honte.

Michel Danthe, président de la Société des rédacteurs et du personnel du quotidien, a très bien résumé la situation au micro de la RTS aujourd’hui: «C’est un peu comme dans Lucky Luke: on pend d’abord, on juge après». Cette situation ne peut pas être satisfaisante, parce qu’elle va à l’encontre du discours officiel communiqué par Ringier, même si celui-ci avait prévenu que Le Temps ferait sans doute face à des licenciements. C’est impensable d’imaginer qu’il n’y a pas d’autres alternatives que la suppression pure et simple de postes. C'est impensable de voir que Ringier peut parler de renforcer un journal en coupant dans les effectifs. Triste époque!

On s’en doutait un peu. Mais les éditeurs nous prennent vraiment pour des cons.

Grégoire Barbey

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Presse en résistance

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J'ai sans doute une vision romantique de la presse. On peut m'en faire la critique et je l'accepte volontiers car j'en suis conscient. Mais je ne peux m'empêcher de croire que nous n'aurons pas d'avenir glorieux si nous ne nous affranchissons pas de l'argent, de la pression du rendement, des visions comptables à court terme, de ces actionnariats qui n'ont pour le journalisme qu'un amour intéressé.
 
Je crois que le temps est venu pour la résistance. Il n'y a pas d'autre horizon possible dans un secteur en pleine mutation. Les éditeurs aujourd'hui n'ont plus d'éditeurs que le nom. Ils n'accompagnent pas les changements nécessaires qui s'imposent avec violence aux médias, lesquels se sont longtemps accrochés à un modèle qui montrait ses limites. Ces changements, inéluctables, se font dans la douleur. Et quelle douleur! Ici, on supprime des postes, et on promet que la qualité n'en pâtira pas – quelle sombre ironie –, là-bas on met fin à un titre en prétextant qu'il n'y avait plus aucun espoir de le sauver.
 
En vérité, les éditeurs ne savent pas mieux que les journalistes ce qu'il convient de faire pour qu'émerge un nouveau modèle économique viable pour la presse. Comme nous, ils tâtonnent, hésitent, réfléchissent. Jusqu'au moment où. Ce moment fatidique qui implique de licencier à tour de bras. Quel aveu d'impuissance que ces restructurations à n'en plus finir. Quelle triste perspective que de voir toutes ces personnes perdre leur emploi simplement parce que les éditeurs, et à travers eux les actionnaires, n'y croient tout simplement plus.
 
La presse romande souffre d'autant plus de ce syndrome de fuite en avant avec son marché très limité. Au train où vont les choses, le nombre de titres va se réduire nettement ces prochaines années, ce qui impactera forcément la qualité des médias qui survivent, puisque les journalistes travailleront – et travaillent déjà! – avec la douloureuse conscience d'avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Quand est-ce que le couperet tombera? Car n'en doutons pas, il va s'abattre encore et encore, puisque la seule stratégie des éditeurs et des actionnaires est de réduire les pertes.
 
La presse moderne, c'est David contre Goliath. Des rapports de force totalement disproportionnés, sans autre perspective que la défaite d'un idéal qui consiste à faire du journalisme un élément indispensable de la vie en société, du bon fonctionnement des institutions démocratiques, loin des pressions du productivisme, des dogmes économiques qui enferment les plumes et les voix libres dans un carcan de contraintes et de menaces.
 
D'une manière ou d'une autre, la presse est appelée à modifier son visage de façon radicale ces prochaines années. Le processus est déjà en cours. Pour ma part, j'ai l'impression que notre profession subit plus qu'elle n'accompagne, plus qu'elle ne propose une vision, un cap. Nous ne pouvons pas laisser la qualité faire les frais des soubresauts économiques des médias. Nous le devons à tous ceux qui nous lisent ou nous écoutent, et surtout nous le devons à nous-mêmes.
 
Ce n'est pas un hasard si la crise économique du secteur s'accompagne d'une profonde et délétère crise de confiance à l'égard de la profession journalistique. La presse est à un carrefour de son existence, et plusieurs chemins s'offrent à elle. Il ne reste qu'à déterminer si nous voulons nous laisser emporter du côté qui convient non pas à nos exigences mais à celles de ceux qui ont pour eux le pouvoir de l'argent, et donc celui de fracasser nos ambitions, nos désirs, nos idéaux, pour que nous nous soumettions aux perspectives qui sont les leurs.
 
Je crois pour ma part qu'il faut œuvrer pour que cesse cette dangereuse dépendance vis-à-vis des objectifs de rentabilité. Certes, il convient donc de trouver un nouveau modèle économique. Cela ne fait aucun doute, car l'argent demeure malgré tout le nerf de la guerre. Mais la seule question qui vaille, c'est celle qui nous interroge sur ce que nous voulons: voir dans l'argent un moyen et non une fin, ou laisser l'argent nous dicter ce qu'il convient de faire pour la presse? C'est là que se trouve le nœud du problème auquel nous faisons face.
 
Y répondre, c'est déjà se donner un cap. Autorisons-nous, dans cette sombre période, à rêver encore, et à décider de passer du rêve à l'action. Nous le pouvons, et nous sommes suffisamment nombreux pour nous réunir et y réfléchir, afin de déposer les premières pierres d'un édifice dont nous aurons dessiné les plans, plutôt que d'appliquer ceux qui nous sont imposés contre notre volonté.
 
Grégoire Barbey

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15/02/2017

Serge Dal Busco, cible de toutes les ambitions

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«Les ratés ne vous rateront pas», écrivit en son temps Georges Bernanos. Cette phrase pourrait très bien obséder Serge Dal Busco, conseiller d’Etat en charge des Finances, depuis la défaite dimanche de la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3). En effet, puisque les Genevois ont refusé l’objet fédéral (52,27%), certains politiciens aux dents longues n’hésitent pas à accabler – l’écume aux  lèvres – le grand argentier. Cette défaite serait forcément de sa faute, lui qui n’a pas hésité à utiliser la déclaration d’impôts pour inciter les contribuables à accepter la réforme. Pourtant, l’analyse des résultats démontre que le refus genevois n’est pas aussi cinglant qu’il n’y paraît. Certes, une majorité du corps électoral s’y est opposé à Genève. Dont acte. Mais sur les 45 communes, seules 19 se sont prononcées contre l’objet soumis à votation. Faire de ce résultat le symbole de l’incompétence de Serge Dal Busco est à tout le moins malvenu, pour ne pas dire malhonnête.

Certes, l’action du ministre des Finances peut prêter le flanc à la critique. Il semble en effet que Serge Dal Busco peine à imprimer sa marque, à s’imposer. Douce ironie pour un élu en charge d’un département qui impose les Genevois sur le plan fiscal. Mais quand même: il conviendrait de pousser la réflexion un peu plus loin pour ne pas se contenter des apparences, lesquelles donnent souvent une image déformée d’une réalité bien plus complexe. Tout au long de sa législature, la place de Serge Dal Busco a suscité bien des envies, parfois chez ses amis les plus proches. Je me rappelle qu’après son élection triomphale au Conseil d’Etat en 2013, le nouveau ministre m’avait fait part de son désir de réunir les Finances et l’Economie sous un même département. C’était sans compter les ambitions de son collègue libéral-radical Pierre Maudet, lequel ne pouvait abandonner la sécurité, et devait donc bien trouver un moyen de briller au-delà de cette politique pour le moins sinistrée.

Serge Dal Busco voulait un département des Finances et de l’Economie. Il a hérité du seul département des Finances auquel s’est ajouté le lourd Office des bâtiments. Par la suite, le ministre a très vite fait les frais de la volonté de puissance de ses deux collègues libéraux-radicaux, François Longchamp et Pierre Maudet. Le premier, président du Gouvernement, n’a eu de cesse de s’imposer dans le sillage de Serge Dal Busco, comme pour montrer que ce dernier n’était pas tout à fait livré à lui-même. Je me rappelle très bien la conférence de presse du budget 2016, seule conférence de presse du Conseil d’Etat à laquelle j’ai participé. J’avais eu l’occasion de témoigner de mon étonnement dans un éditorial paru dans L’Agefi. J’avais assisté alors, médusé, à un président qui ne se contentait pas d’arbitrer le point presse. Non, il distillait soigneusement la parole, répondant lui-même aux questions qui l’intéressaient, et laissant le soin à Serge Dal Busco de répondre aux autres. Le symbole était clair: le ministre des Finances est sous la tutelle de la présidence. Je ne vais pas refaire le débat sur les prérogatives de ce nouveau département présidentiel, je pense en avoir déjà dit tout ce que je pense. Il n’y a rien de bien surprenant à ce que le ministre soit entouré de ses collègues lors de la présentation du budget, pour montrer que le collège fait corps avec ces choix politiques, les plus importants sans doute dans l’exercice de leurs fonctions.

Il est toutefois beaucoup plus étonnant de voir le chef des Finances demander à François Longchamp l’autorisation de répondre. Comme si sa politique entière lui échappait, et qu’il n’était finalement qu’un ministre parmi d’autres, sous la direction d’un meneur d’orchestre, d’un premier ministre seul responsable des choix du gouvernement. Et qui serait donc détenteur de la réalisation du budget. Mais en Suisse, cela ne se passe pas ainsi. Côté vaudois, l’image est bien différente. J’avais également assisté à la conférence de presse du Conseil d’Etat vaudois. Seul Pascal Broulis, en charge des Finances, était présent pour détailler les choix budgétaires du gouvernement dont il est membre. L’image est quand même parlante. L’ego du président du gouvernement genevois n’est pourtant pas le seul auquel s’est heurté Serge Dal Busco. Il a dû composer avec les ambitions affichées de Pierre Maudet, lequel a tenté de lui retirer la conduite des négociations sur la RIE 3 (ce n’est pas un mystère).  

Tout cela ne signifie pas pour autant que l’action du ministre des Finances soit exempte de tout reproche. Mais cela pose d’intéressantes questions. Quelle est vraiment sa marge de manœuvre pour assumer pleinement sa politique? Quel agenda se cache derrière ces volontés de contrôler sa parole? Le gouvernement est-il vraiment uni ou chacun tire-t-il sur la corde pour récupérer les lauriers éventuels des réussites du Conseil d’Etat? Les élections cantonales se rapprochent à grande vitesse. L’an prochain, les Genevois désigneront les membres du prochain gouvernement. Et il ne fait aucun doute que certaines têtes pensantes sont à l’œuvre depuis des mois, pour ne pas dire des années, afin de placer les bonnes personnes à la Tour Baudet. Cela fait déjà longtemps que l’on voit se dessiner la fragilité de la position de Serge Dal Busco. Par moment, il endosse le rôle peu flatteur d’homme à abattre, quand ce n’est pas son collègue de parti et de gouvernement Luc Barthassat qui en est la cible.

Les forces politiques en présence savent que la composition actuelle du Conseil d’Etat est fragile, puisque deux ministres sont issus du Parti démocrate-chrétien alors que ce dernier ne compte qu’onze députés sur cent. Cette forte représentation est peut être appelée à disparaître lors de la prochaine législature, et il est évident qu’il y a actuellement des tractations pour que cela se fasse. Alors oui, Serge Dal Busco n’a peut-être pas toutes les qualités d’un excellent ministre des Finances. Mais à qui profite pareille situation? Là est la seule question qui vaille. Pour ma part, je crois qu’une partie de la réponse se trouve chez ses amis, ses alliés, qui certes le défendent en public, mais sont les premiers à lui casser du sucre sur le dos quand les projecteurs sont éteints. Il faut dire que le Département des finances conviendrait parfaitement aux ambitions fédérales de son collègue Pierre Maudet. Je dis ça comme ça…

Grégoire Barbey

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