Gregoire Barbey

10/01/2012

Questionnement sur la violence

Qu’est-ce qui nous rend si violent ?

Je constate avec effarement que les mots « civilisé », « respect » et « tolérance » n’ont aucun sens dans nos sociétés. La civilisation suppose que l’être humain mette de côté ses instincts et ses pulsions pour vivre en communauté. Est-ce vraiment le cas ?

Non. L’industrie médiatique, d’une part, met tout en œuvre pour cultiver nos fantasmes et nos instincts. D’autre part, les actes dont nous nous rendons coupable envers nos semblables et les autres espèces témoignent d’une incapacité à se détacher d’une violence primaire. Les avancées scientifiques permettent de réaliser à quel point l’intelligence humaine est complexe.

De tous temps, l’être humain a voulu s’émanciper du reste du vivant, cherchant toujours une différence qui le placerait au-dessus des autres. Il a inventé des termes spécifiques pour contrôler ces différences. Entre autre « espèce » et « race ». Comme si, indubitablement, il lui fallait se situer en dehors de ce tout. Un besoin viscéral qui de nos jours a encore une importance non dissimulée.

Partir des divergences pour établir un chaînon du règne animal, voici une bien étrange attitude.

Ne faudrait-il pas d’abord faire l’inventaire de nos ressemblances, nos similitudes, pour mieux nous situer dans cet ensemble dont nous faisons, que nous le voulions ou non, partie intégrante ?

 

L’humanisme, terreau de la violence.

Ce comportement a eu pour but de nous établir sur un trône qui nous arroge le droit de disposer du reste de notre planète, et plus récemment, de conquérir l’Univers, puisque pour l’instant nous sommes les seuls représentants d’une forme de vie intellectuellement très évoluée.

Les autres, qualifiés d’espèces, sont donc devenus intrinsèquement liés à nous. L’humanisme a contribué à cette représentation anthropocentriste du monde. Mais ce courant de pensée philosophique est né malade, gravement. Atteint d’une forme de virus parasitaire que j’appellerai « violence ».

Dès lors, il s’est propagé à une vitesse vertigineuse, et a asservi nos semblables qui étaient affublés du terme de « sauvage » afin d’instaurer à nouveau une différence justifiant notre droit de disposer d’eux… Le colonialisme et l’expansion territoriale ont très vite trouvés des alliés de choix. La religion et la philosophie, toutes deux anthropocentristes, se sont pour une fois entendues sur un même sujet. L’asservissement allait de pair avec cette manière de percevoir l’humanité comme détentrice de tous pouvoirs.

La violence était véhiculée par le biais de cette perception. Puisque nous pouvions différencier les animaux entre eux et surtout d’avec nous-mêmes, il était également possible de le faire dans notre propre espèce. De là, les races ont pris une nouvelle identité. Les sauvages, c’est-à-dire les êtres humains que nous avons rencontré au gré des voyages des colons et de leurs découvertes, étaient donc indubitablement différents de nous, puisque leurs civilisations et leurs coutumes apparaissaient comme « primaires ». Pourquoi ne pas en faire des esclaves ?

Aussitôt dit, aussitôt fait. D’ailleurs, avant même les races, le sexisme a toujours existé au sens de l’humanité, du moins dans nos sociétés récentes. Les femmes n’ont jamais eu les mêmes droits et traitements que leurs semblables hommes. Aujourd’hui, l’esclavagisme et le sexisme tendent à disparaître, bien que dans certains cas, nous pouvons aisément les rattacher à des comportements humains, quand bien même nous pourrions longuement débattre de l’aliénation au travail, comme nouvelle forme d’esclavagisme. Ceci est un fait.

 

La violence dans nos assiettes, le paradoxe de l’ère industrielle ou les animaux esclaves.

L’humanisme, aujourd’hui, a apposé sa marque sur de nombreuses questions morales et juridiques.

Il justifie que les animaux, à savoir tous les êtres vivants sensibles en dehors de l’homme, soient à la disposition de l’humanité afin de répondre à ses besoins. Dès lors que nous naissons de ce côté-ci de la vie, l’élite de l’existence terrestre finalement, nous avons tous les droits sur les animaux. Dans une certaine mesure, puisque l’hypocrisie sociale tend à donner des droits juridiques à ces mêmes animaux pendant que d’autres naîtront, seront élevés et mourront dans des conditions innommables.

À partir de là, quelle est la limite entre les animaux sauvages, de bétails et les animaux domestiques ? Il n’y en a aucune, du moins moralement et philosophiquement. Scientifiquement, encore moins. Pourtant cela suffit à permettre des massacres et des génocides à grande échelle, sans que quiconque ne s’en indigne, nonobstant d’irréductibles défenseurs de la « cause animale », évidemment marginalisés.

« L'abattage des animaux pour fournir de la viande représente plus de 1090 animaux par seconde soit 60 milliards d'animaux tués chaque année représentant 280 milliards de kilos (vs. 44 milliards en 1950) » selon la FAO.

Pouvons-nous décemment tolérer une telle ignominie dans le seul but de remplir nos assiettes de chairs tendres et savoureuses ? Pendant que d’autres êtres humains meurent de faim dans le reste du monde qui plus est, alors que les ressources économisées pour l’élevage et l’abattage de ces pauvres bêtes permettraient de nourrir la population mondiale sans même dépenser un centime de plus ?

Voilà un exemple de violence d’une envergure phénoménale, et qui est acceptée tacitement par la majorité des êtres humains. N’y a-t-il pas matière à s’offusquer ?

Et à relier d’autres formes de violence, qui plus est ?

L’homme craint la mort, parce qu’il en a conscience. Pourtant, le voici chaque jour responsable, même passivement et indirectement, de dizaines de milliers de morts ! Si ce n’est des millions. Je nomme cette forme de mort « la sublimation sous cellophane », parce qu’il s’agit de la rendre (la mort) appétissante et agréable à regarder. Que dire de cette contradiction fondamentale, sinon qu’elle dépasse l’entendement ?

L’élevage, ce n’est de loin pas, comme l’ont clamé longtemps durant les producteurs, un conte de fée pour enfants. À l’heure actuelle, le bétail a subi de nombreuses crises, notamment il y a quelques années la maladie de Creutzfeldt-Jakob, plus communément appelée la « vache folle ».

Elle aurait été transmise par des bovins atteints de l’ « encéphalopathie spongiforme bovine », apparue en 1985, elle est directement liée à l’alimentation des animaux : la politique inhumaine du profit a poussé des producteurs à recycler les déchets d’abattoir. Vous l’aurez sans doute remarqué, la plupart du bétail consommé est issu de mammifères herbivores, et de volailles. Ce sont les farines de viande et d’os animales. Ce que nous ne voudrions pas même mangé, nous le donnons à ces pauvres bêtes pour économiser un maximum.

Imaginez seulement les centaines de milliers d’animaux innocents qui ont été abattus froidement lors de cette crise alimentaire.

D’autres tactiques économiques sont à l’œuvre dans l’élevage et le gavage. Certains animaux bénéficient de traitements spécifiques, comme par exemple les truies, qui sont modifiées afin de pouvoir enfanter plus souvent, entre autres abominations.

Cette forme de violence, indubitablement, termine directement dans nos assiettes, l’air de rien, sublimé par de belles cellophanes et quelques indications rassurantes. La transparence pour les consommateurs,

Violence, violence et encore violence ! Toujours violence. Dans nos pensées, dans nos coutumes, dans nos habitudes et nos automatismes. Elle se cache en chacun d’entre nous.

Les médias en font leur gagne-pain, ils la transmettent, l’habillent et la délivrent en toutes circonstances.

Manger devient alors un acte qui ne permet pas la remise en question, puisqu’il est nécessaire. Et c’est bien là que le bât blesse.

Il faut être capable de se représenter mentalement toute l’ampleur de cette question, et ce n’est pas chose aisée, car il importe de s’émanciper des carcans conditionnés par nos us et coutumes. Une tradition, même alimentaire, est sujette aux lois éthiques qui régissent nos comportements, c’est-à-dire que nous pouvons nous y pencher et suggérer qu’il faille changer drastiquement nos habitudes fondamentales.

En 60 ans, nous avons augmenté le massacre des animaux avec un ratio multiplicatif de 7 !

Paradoxalement, nos découvertes en éthologie et dans les autres disciplines qui étudient les animaux n’ont fait qu’avancer, rendant ces êtres plus près de nous qu’ils ne l’ont jamais été. Je ne rentrerai pas davantage dans le sujet et n’accorderai pas de place à l’expérimentation et le divertissement, responsables également d’atrocités envers les animaux, mais ayez malgré tout à l’esprit que cette violence ne s’arrête pas à nos assiettes…

 

La violence est-elle un bien commun ?

Ma question, aujourd’hui, est la suivante : la violence que nous perpétrons à l’égard de nos semblables, qui sont dotés au moins des mêmes capacités cognitives que nous (toute proportion gardée), et peuvent ressentir la douleur, la tristesse, la peur et le stress, ne pourrions-nous pas lui imputer la responsabilité d’une dégénérescence de la violence, qui ne s’arrête malheureusement pas aux frontières des animaux non-humains et des animaux humains ?

Il y a d’autres sujets à aborder dans cette thématique, j’en suis conscient. Je considèrerai les médias comme autant de facteurs déterminants dans la contamination globale de la violence au sein de nos habitudes. Mais pour l’heure, je m’arrêterai aux constatations susmentionnées, il y a déjà énormément de travail, et c’est probablement la situation la plus urgente à traiter, car ce que nous sommes capables d’infliger à des êtres doués de sensibilité semblable à celle de l’être humain, nous pouvons indubitablement la reproduire sur notre prochain.

Je conclurai cette mise en exergue d’une problématique d’importance par une citation de Romain Rolland, lauréat du prix Nobel de littérature en 1915 :

« La cruauté envers les animaux et même déjà l’indifférence envers leur souffrance est à mon avis l’un des péchés les plus lourds de l’humanité. Il est la base de la perversité humaine. Si l’homme crée tant de souffrance, quel droit a-t-il de se plaindre de ses propres souffrances ? »

11:42 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : air du temps, réflexion, violence, questionnement |  Facebook | | | |

Commentaires

quelques arguments/raisons pour devenir végétarien : http://lundis.vegetariens.over-blog.com/pages/Argumentaire-2931599.html

Je tiens tout d'abord à féliciter Grégoire qui part à l'aventure des blogs de la TDG. Ayant eu une certaine expérience de facebook et des commentaires pas toujours facile à digérer, je ne me fais pas de doute sur ses capacités à affronter ceux des blogs de la TDG. Bon courage et surtout bon plaisir à toi Grégoire Sapere Aude !

Ensuite je prends acte que Grégoire à nouveau tend à vouloir nous expliquer (dessiner) le prisme de la violence à partir d'une théorie - sûrement valable si on la conjugue avec d'autres - soit l'idée que c'est (seulement/d'abord) en étant respectueux avec les autres êtres vivants que nous pourrons ensuite respecter nos "frères" et "sœurs" humains. En soi cette affirmation est difficilement critiquable. La seule remise en question pourrait être sur le "d'abord" : il n'y a en effet pas d'ordre de primauté, si j'apprends à être violent avec mon frère ou ma sœur humaine, je reproduirai cette violence sur un animal. Mais en effet on connaît certains comportement déviants d'enfants qui s'acharnent sur des animaux et dès lors risquent de développer des comportements violents sur des humains par la suite. Mais je laisserai ces analyses à la psychologie qui aime à décrire les symptômes et inventer des diagnostics pour prédire les carrières des enfants futurs monstres.

Élargissons comme le fait Grégoire, cette violence provient d'un humanisme, anthropocentrisme évident. Et quand des gens de tout bord nous disent qu'il mettent l'humain au centre, tendent encore à reproduire ce que Grégoire dénonce si pertinemment dans son billet (montrant bien que philosophie - encore que, qu'est-ce que la philosophie? - et religion - idem, se rejoignent dans leur anthropocentrisme) : tant que nous nous penserons en tant que prométhéens qui doivent dompter la Nature pour la rendre à notre image - à celle de Dieu - ou à celle d'une idéologie - ce que firent les Lumières et l'idéologie du Progrès - tant que nous restons embourbés dans ce paradigme productiviste, alors l'humain lui-même (car ne sommes-nous pas une des formes de vie la plus fragile parmi tous les êtres vivants ?) se mettra en principal danger (en effet, des archéologues et autre biologistes ont pu montré que c'était en s'adaptant à travers la coopération et non la compétition que les êtres vivants augmentaient leur chance de survie) : notre avenir n'est donc pas dans l'accomplissement d'un destin qui nous dépasse (comme toutes les philosophies occidentales l'ont si ardemment défendu) - mais dans l'abandon d'une telle prétention et de l'acceptation de nos limites et des ressources qui nous sont fournies par la planètes (ce que développe la Décroissance, notamment). Et cela passe comme le dit bien Grégoire, par l'abandon de la violence faite aux plus faibles - notamment envers les animaux. C'est faux donc de dire que l'homme a toujours été un grand carnivore, au contraire, dans certaines sociétés et périodes historiques il n'en consommait pas. De plus, même dans notre occident productiviste, l'industrie de la viande a fait que récemment un bon sur-dimensionnel - avec le coup en termes éthiques et écologiques que cela impose...

Écrit par : Julien Cart | 10/01/2012

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