Gregoire Barbey

31/01/2012

Il n’est pas acceptable de s’indigner à Genève, selon certains représentants politiques.

Je regardais, le lundi 30 janvier 2012, les débats du Conseil Municipal de Genève via le site internet. Une motion concernant l’évacuation du camp des indignés au parc des Bastions était évaluée. Je ne compte pas ici reprendre l’ensemble de la discussion ni en faire un résumé, je souhaite cependant m’arrêter sur un discours qui m’a paru relever de la plus grande hypocrisie de la part de son auteur, dont le nom ne sera pas dévoilé, mais ceux qui le connaissent ou qui ont assisté au débat le reconnaîtront sans aucun doute.

Voici en substance ce qu’il défendait1 :

« Genève est la ville la mieux gérée de Suisse, a-t-on pu apprendre dans les journaux. (…) Nous y défendons absolument toutes les causes. On défend l’Afrique, on défend l’Amérique du Sud, on défend la veuve et l’orphelin, on défend presque tout ce qui existe à défendre dans notre ville. Nous créons des emplois pour ceux qui n’en ont pas. (…) Nous donnons à la culture de quoi jouer du pipeau à certains, à d’autres de jouer de l’opéra philharmonique. Nous sommes la ville la mieux gérée de Suisse. Nous défendons les familles, les familles monoparentales, les blancs, les jaunes, les noirs, les homos. (…) Nous dénonçons tous les régimes possibles et imaginables, la pratique de la torture, de l’oppression dans le monde, la ville de Genève défend tout le monde. Nous injectons des millions dans les investissements pour défendre l’emploi, pour aider les entreprises. Nous défendons la presse, minoritaire, majoritaire. Notre administration met une énergie folle à défendre absolument tout. Alors je vous pose la question, Mesdames, Messieurs, puisque nous défendons tout, pourquoi avons-nous besoin aujourd’hui d’indignés dans le parc des Bastions ? Nous avons l’une des villes les plus sociales d’Europe. Une ville qui est citée en exemple : nous sommes la ville la mieux gérée de Suisse ! Et en plus on gagne encore de l’argent chaque année. Donc que faisons-nous avec des indignés au parc des Bastions en plein milieu de cette ville qui défend toutes les causes ? Nous sommes la meilleure ville du monde et la mieux gérée du monde. Et nous n’avons presque plus rien à défendre tellement nous défendons de causes, donc les indignés c’est presque une insulte à tout ce que nous faisons dans cette assemblée chaque année puisqu’il n’y a bientôt pratiquement plus rien à défendre. Je demande simplement un bon esprit de la part des indignés, qu’ils arrêtent de faire la fête au parc des Bastions. (…) Ceci vous laisse imaginer tout ce que la Ville a fait pour que nous soyons chaque fois moins indignés et chaque fois plus fiers de nos actions, eh bien ceci doit vous faire réfléchir sur cette espèce de petit caprice qui est en train de dérouler, ce mauvais vaudeville qui est en train de se dérouler devant nos yeux. Ces gens ne servent qu’à servir une cause, ils ne servent que des partis politiques qui s’en servent politiquement, et c’est l’unique raison aujourd’hui de leur existence. Et ceci se fait dans notre indignation la plus totale sans que nous-mêmes n’ayons la possibilité ni le droit d’y poser un stand ou d’y amener notre caravane électorale, pourquoi pas, pourquoi la caravane PDC ne pourrait pas s’installer aux Bastions, car nous aussi avons des choses à dire (…) Il est temps que cette mascarade cesse et vous le savez ! (…) et je dis maintenant les indignés : out ! »

Je vais tâcher de déconstruire les propos susmentionnés, car il m’apparait nécessaire de remettre les pendules à l’heure à toutes celles et ceux qui peuvent penser ainsi. Je ne prétends pas détenir la vérité unique, ce que je veux, c’est apporter une réponse correcte à ce discours qui constitue, malheureusement, l’expression patente de la pensée bourgeoise, en tout cas dans notre bonne vieille Ville de Genève.

Nous pouvons déjà constater le syllogisme sophistique employé, qui consiste, en partant du constat que la Ville de Genève est la mieux gérée de Suisse, et ce d’après les allégations des médias – dont l’auteur du discours ne cite évidemment pas la source de laquelle émane cette affirmation – à la hisser au rang de la meilleure ville du monde. Une telle démarche démontre un chauvinisme profond, ainsi qu’une autosatisfaction à toute épreuve, même en temps de crise, où le nombre de genevois-e-s qui se retrouvent à la rue ne fait qu’augmenter.

Pour ce qui est de la défense de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, je ne peux souscrire à cette certitude, qui pourtant semble être acquise pour certains. Si effectivement, vu de l’extérieur, notre ville s’évertue à défendre ces continents de la famine et autres catastrophes qui les touchent, dans les coulisses il en va tout autrement. Notre pays, et particulièrement Genève, héberge un tiers des multinationales les plus dangereuses au monde. Celles-ci possèdent un quart des richesses alimentaires du monde2. Rappelons également, notamment grâce au livre Swiss Trading SA qui a levé le voile sur ces entreprises agroalimentaires et autres, que la Suisse est devenue en quelques années la plaque tournante des spéculations sur les matières premières, qui comme le souligne pertinemment Jean Ziegler dans son ouvrage Destruction Massive, sont les causes principales des famines répétées que connaissent les populations d’Afrique, d’Amérique du Sud, et d’Inde, qui n’avait par ailleurs pas été citée non plus.

Un tel accueil aux requins du néo-libéralisme constitue à n’en pas douter un point fondamental sur lequel nous, résidents du pays helvète, avons le droit sinon le devoir moral et citoyen de s’indigner.

Contrairement à ce qui est prôné par certains politiciens, ce n’est en aucun cas les résidents des pays qui sont touchés par ces entreprises criminelles qui doivent ou peuvent s’indigner, mais bel et bien ceux qui accueillent de telles mafias. Et je souscris à ce terme, qui convient très exactement à la réalité.

Concernant la « veuve et l’orphelin », je constate que la législation suisse accorde, en théorie, dans son Code Pénal, un article qui protège les enfants des abus que peuvent commettre leurs parents, ainsi que d’autres personnes ayant le devoir de veiller à leur éducation et à leur épanouissement physique et moral3. Malheureusement, je peux attester d’expérience qu’il n’en va pas dans ce sens, puisque le Ministère Public genevois a balayé ma plainte d’un revers de manche, pourtant étayée, avec de nombreux points qui méritaient une investigation de qualité, et non un refus d’ordre strictement politique. J’ai rédigé et publié un article à ce sujet4. J’y dénonce également le comportement scandaleux du Service de Protection des Mineurs, ce que de nombreux professionnels, psychologues, psychiatres, assistants sociaux attesteront sans l’ombre d’une hésitation. Un certain nombre d’entre eux m’ont contacté pour se plaindre de traitements similaires pour un ou plusieurs de leurs patient-e-s.

Dans un pays qui se revendique, comme le disait un magistrat ce soir-là au Conseil Municipal, le chancre de la démocratie, n’est-ce pas antinomique à cette fierté que de museler la parole des enfants ? Cette question est ouverte et devrait faire l’objet d’un débat public.

Une seconde raison de s’indigner.

Pour ce qui est de la culture, il me semble encore une fois que le même magistrat s’est diamétralement opposé à cette vision satisfaisante en demandant comme il était possible que dans une ville comme la nôtre, rien n’était offert à la culture et aux jeunes dans les quartiers alentours de Bel-Air. Et récemment, comme l’atteste cet article du journal Le Temps5, la droite a tenté d’opérer une coupe dans les subventions destinées aux théâtres de 1 millions de francs, bien que celle-ci ait été refusée. Est-ce ainsi que la culture est défendue par ces mêmes personnes qui s’en satisfont allégrement ?

Un troisième prétexte pour s’indigner, à la fois de ces tentatives, même vaines, de réduire le budget alloué à la culture et des mensonges qui sont proférés par les initiateurs de ces motions en revendiquant la défendre.

« Nous défendons les familles, les familles monoparentales, les blancs, les jaunes, les noirs, les homos. »

Je ne suis pas certain de cette affirmation. La récente Loi passée en votation pour un salaire minimum plafonné à 4'000CHF a été vivement rejetée par l’ensemble de la droite. Rappelons quand même que 320'000 sur les 400'000 travailleurs sous-payés (salaire estimé à moins de 22 francs de l’heure) qu’abrite la Suisse sont des femmes. Ces statistiques sont fournies par l’Union syndicale suisse6. Pour une protection des familles monoparentales, souvent formées d’une mère et d’un voire plusieurs enfants à charge, c’est difficile de faire pire. Je ne reviens bien évidemment pas sur le résultat du vote, ce n’est pas le sujet. Le politicien qui a énoncé ce discours a étrangement oublié de citer la défense des femmes, une absence qui s’explique peut-être par les chiffres précédemment avancés. D’autant plus que d’autres statistiques témoignent que les femmes sont payées moins que les hommes pour des postes identiques et les mêmes qualifications requises. Les résultats de ces études peuvent être consultés sur le site de l’administration fédérale7.

En somme, les inégalités de traitement, appelons cela sexisme, n’est visiblement pas défendu correctement par nos huiles politiques.

Cela constitue une nouvelle source d’indignation, la quatrième relevée sur les propos retenus.

Au sujet des homosexuels, je constate que rien n’a été fait en faveur du mariage gay, et qu’il n’est toujours pas reconnu, ce qui à n’en pas douter pour celles et ceux qui constituent cette minorité discriminée, et même pour moi, donne une raison supplémentaire de s’insurger. La cinquième.

« Nous dénonçons tous les régimes possibles et imaginables, la pratique de la torture, de l’oppression dans le monde (…) »

Pour ma part, je considère la spéculation sur les denrées alimentaires et les matières premières comme relevant justement de l’oppression, pour ne pas dire de la torture volontairement consentie, non par les victimes mais les acteurs de ces manipulations spéculatives, qui maintiennent de hauts prix pour ces matières tout en faisant en sorte de réduire au maximum les coûts de production, ce qui réduit plus encore la situation déjà calamiteuse des travailleurs de ces pays émergents.

Alors si la Ville de Genève dénonce tous les régimes possibles et imaginables, comme cela est soutenu par le discours de certains politiciens, dénonce-t-elle aussi le « régime de l’aveugle » instauré en Suisse, qui consiste à taire les activités de ces multinationales ? Je le demande, car il serait peut-être temps de le faire, les circonstances l’imposent.

« Alors je vous pose la question, Mesdames, Messieurs, puisque nous défendons tout, pourquoi avons-nous besoin aujourd’hui d’indignés dans le parc des Bastions ? »

Je pense qu’après le survol de ces quelques points, que je n’ai abordé qu’en surface, répondra à cette question. Néanmoins, dans le doute, je rajouterai quelques suppléments pour m’assurer que la raison qui pousse nos compatriotes et concitoyens à s’indigner soit comprise et légitimée.

L’indignation, la contestation ou la protestation relèvent d’un droit démocratique, et les manifestations ainsi que les pétitions, invoquées par certains politiciens comme suffisants pour s’insurger ne permettent pas de revendiquer son mécontentement sur le terrain. Une loi a été promulguée à l’encontre des manifestations, et il est désormais nécessaire de demander une autorisation pour déambuler dans les rues et protester contre certaines choses qui tiennent à cœur la population de notre pays. Est-ce acceptable pour une nation qui se vante de son système démocratique de limiter le droit fondamental de manifester à des autorisations ? Pour ma part, je suis convaincu que cette position est indéfendable car répressive à l’égard des manifestations spontanées, qui sont l’apanage du Peuple !

J’ai également relevé des arguments qui allaient dans le sens de l’esthétique du camp des indignés dans le parc des Bastions. Est-ce suffisant pour décider d’expulser des citoyen-ne-s qui ne font qu’exercer leurs droits démocratiques ? Nous ne sommes pas sans savoir que celles et ceux qui jouissent d’un revenu supérieur apprécient les endroits chics, mais ces mêmes personnes, plutôt que de se plaindre de la misère des autres, ne devraient-elles pas se poser des questions sur leur attitude ? C’est d’une indécence profonde que de s’offusquer de l’état des tentes de ce campement, car c’est nier que la misère existe dans notre ville, et plus globalement dans notre pays. Peut-être que les plaignant-e-s ne se baladent pas suffisamment dans les rues de Genève pour apercevoir les sans-abris qui fouillent les poubelles à la recherche d’une hypothétique source d’alimentation. Dans ce cas, par souci d’honnêteté, celles et ceux qui ne se rendent pas bien compte de la situation catastrophique de certains de nos concitoyen-ne-s et compatriotes devraient se rendre sur le terrain, et affronter la réalité en face. Bien évidemment, cela requiert de l’humilité, qualité que n’ont pas les personnes qui se plaignent de l’aspect esthétique des lieux où se regroupent les plus démunis de nos semblables pour s’insurger contre un système qui semble les avoir laissé de côté.

Si occuper un parc public pour y revendiquer des droits est interdit, où va donc notre démocratie, déjà suffisamment imparfaite ? Quand bien même le message des protestataires n’est pas audible ou ne constitue pas pour nos huiles politiques un prétexte suffisant pour s’indigner, qui est en droit de juger de la situation de celles et ceux qui doivent lutter jour et nuit pour subsister dans un monde qui ne veut pas se soucier d’eux ?

À part se parer d’un cache-misère, je ne comprends pas cette démarche.

Personnellement, et je le clame haut et fort, je m’indigne que certains s’arrogent le privilège d’interdire quiconque à manifester son mécontentement.

D’autres parts, si les indignés souhaitent faire la fête durant leur occupation du parc des Bastions, en quoi cela relève-t-il d’un argument favorable à leur expulsion ? Notre ville n’a malheureusement pas beaucoup d’infrastructures disponibles pour celles et ceux qui, comme moi, n’ont pas les moyens de débourser des sommes astronomiques pour s’amuser et profiter de leurs rares moments de semi-liberté, entre le travail, la famille et les factures. Il est donc compréhensible que d’autres méthodes soient mises en pratique pour se retrouver entre concitoyen-ne-s et compatriotes.

D’ailleurs, qui de celles et ceux qui désirent l’expulsion des indignés s’est un jour insurgé en campant jour et nuit, en plein hiver, pour revendiquer ses droits et protester face à l’attitude criminelle de certaines élites ? Moi, j’en connais quelques-uns qui ont campé presque tous les soirs sans exception au parc des Bastions. D’autant plus que ce camp improvisé sert désormais également de lieu alternatif où chacun et chacune peut s’exprimer librement. De nombreuses personnes y participent quotidiennement.

De surcroît, les personnes concernées, c’est-à-dire les indignés eux-mêmes, ont invité certains politiciens pour discuter ouvertement au parc des Bastions, et leur faire part de leurs revendications. Les intéressé-e-s ne sont pas venu-e-s, ce qui ne les empêche pas d’en tirer des conclusions hâtives.

Il ne s’agit donc pas d’une mascarade ou d’un mauvais vaudeville de la part des indignés, mais bel et bien de la part des représentant-e-s politiques qui s’insurgent de leur indignation et des méthodes que les victimes de notre système emploient pour faire passer leurs messages.

Fort heureusement, la motion a été renvoyée en commission des pétitions et le camp des indignés jouit d’un prolongement de l’autorisation d’occuper le parc des Bastions.

Néanmoins, personne n’est à l’abri de la rhétorique bourgeoise de quelques politicien-ne-s de notre Ville de Genève, c’est pourquoi j’invite chacun et chacune de mes concitoyen-ne-s et compatriotes à user de leurs droits démocratiques et de faire connaître leur indignation, peu importe son statut social au sein de notre pays.

La liberté d’expression et de pensée, même en temps de crise, est un droit et un devoir incompressibles, et lorsque le Peuple s’indigne, les responsables politiques doivent faire face à leurs erreurs ou leurs manquements, surtout lorsque ces mêmes responsables profitent d’aménagements privilégiés sur le dos des démunis, comme par exemple la possession d’un appartement sept pièces pour un loyer mensuel inférieur à 2000CHF, tandis que d’autres logent leurs enfants dans des taudis, ou n’ont pas de toit au-dessus de leur tête.

Je conclurai donc mon réquisitoire en affirmant que l’indignation, la contestation et la protestation sont des droits fondamentaux en démocratie, mais qu’ils constituent également des devoirs citoyens et moraux.

Concitoyen-ne-s et compatriote de toutes origines et de tous milieux, ne vous laissez pas manipuler innocemment par des personnes malintentionnées !

 

Grégoire Barbey

 

1 Propos recueillis sur le site : https://www.ville-geneve.ch/conseil-municipal/seances-ple.... La vidéo est nommée « vidéo de la séance du lundi 30 janvier 2012 à 20h30 ».

2 Destruction Massive, Jean Ziegler, Seuil, Suisse, 2011

3 Code Pénal Suisse (CPS), art. 219 « Violation du devoir d’assistance ou d’éducation » :

« 1. Celui qui aura violé son devoir d’assister ou d’élever une personne mineure dont il aura ainsi mis en danger le développement physique ou psychique, ou qui aura manqué à ce devoir, sera puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire.

2. Si le délinquant a agi par négligence, la peine pourra être une amende au lieu d’une peine privative de liberté ou d’une peine pécuniaire. »

4 http://gregoiresapereaude.blog.tdg.ch/archive/2012/01/19/...

5 « À Genève, les acteurs refusent les coupes » Le temps, 2 novembre 2011 http://www.letemps.ch/Page/Uuid/d0608aac-04c9-11e1-94e8-e...

6Source : http://www.swissinfo.ch/fre/dossiers/franc_fort/Personnel...

7 http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/regionen/them...

29/01/2012

Du vertige d'être soi, mes pensées pour moi-même à l'attention des autres

Je me pose d’innombrables questions, sur moi, et sur le sens des choses. Jour après jour, je constate avec insistance à quel point Nietzsche était dans le vrai lorsqu’il disait que « vivre, c’est repousser quelque chose qui veut mourir ». Est-ce le cas pour tous ? Je ne me risquerais pas à cette généralisation, car je ne suis pas en mesure de l’affirmer. Pour moi, ça l’est. Ce quelque chose qui veut mourir, je pense l’avoir cerné, bien qu’il tente de se cacher. Il s’agit de l’enfant qui n’a jamais pu s’exprimer, et qui n’a cessé de gémir, esseulé et incompris. Je le sens se débattre, et je connais son moyen de se faire entendre. Cet enfant, ou cette métaphore, peu importe, transparait nettement dans mon comportement émotionnel. Il est là, à tenter de combler le néant qui s’est développé suite à ce manque. La reconnaissance, l’affection, la considération, l’amour, l’écoute, nommez-le comme il vous siéra. Pour ma part, cela n’a guère d’importance, les mots ne sont finalement que des symboles référentiels qui nous permettent de percevoir et de nouer des pensées. C’est ce vide qui me tire vers le bas, continuellement, comme une absence prolongée d’oxygène, ou une apnée du sommeil. Je trouve des astuces pour compenser, l’écriture en est une, ou la réflexion. Ainsi que l’exprimait Marx, je noie mes problèmes dans d’autres, plus grands. Cela m’aide à oublier, certes. Mais cela n’est qu’un pansement, tout au plus, protégeant de façon superficielle la plaie qui, elle, est beaucoup plus profonde. Je m’essaie à esquisser quelques sourires, qui d’ailleurs ne trompent personne, ou presque. Ce mal-être persiste, stagne et pourrit en mon sein. En faire une force, voilà ce à quoi je m’évertue quotidiennement. Une fois de plus, c’est un puissant analgésique, qui toujours n’agit qu’imparfaitement. Je titube, tout en marchant le dos droit, pour taire aux autres ce qui résonne en moi comme un requiem. La douleur de vivre ! La dépréciation de soi. Ô poésie ! Ô philosophie ! Ô musique ! Que serais-je, sans votre réconfort ? Je m’accroche à la réalité, désespérément. Il m’arrive de me demander quel en sera le bénéfice, puisqu’au fond, la fin est inéluctable. Mourir, lorsque l’on est soi-même déjà mort, devrait être une formalité. Il n’en est rien. Je la crains. Est-ce l’avoir que trop côtoyé qui me la fait redouter ? Est-ce toutes ces fois où mon existence semblait s’arrêter, soudainement, qui me fait perdre la tête en l’imaginant m’envelopper ?

Je veux vivre ! Et mourir également. Être réveillé en tout temps, ainsi que m’endormir définitivement. Dualité. Antagonisme. Cette solitude de l’âme, comme une gangrène me ronge de l’intérieur. Se soigne-t-elle ? J’y crois, tel un fou. Je me vois, incapable de m’en empêcher, quérir l’attention du monde entier. En société, il n’y a que cet enfant meurtri qui veut hurler, et attirer le regard des autres. J’ai compris que la conscience de soi ne s’expérimentait que dans le reflet des autres, qui nous renvoient une image, impalpable et palpable à la fois. Sans le rapport à l’autre, il n’y a que le néant. L’être se perçoit dans sa continuelle confrontation à d’autres que lui. C’est un jeu, une constante, une énigme. C’est mon cœur qui bat, expulsant mécaniquement le sang dans mes veines, et qui trouve sa résonnance ailleurs, au-delà de lui-même. L’autre nous transcende. Et ce, malgré son immanence. Moi, je me connais, et c’est pour cela que je me cache. La peur de laisser aux yeux curieux la vision de cette partie malade. Et pourtant ! Je ne suis rien sans autrui, et je souffre de ma dépendance à l’affection. Je me surprends souvent à offrir aux autres ce que j’attends, naïvement peut-être. Une oreille attentive, une épaule sur laquelle se reposer et un réconfort ainsi qu’un soutien à toute épreuve.

Moi, je me demande qui me réconforte. Je suis bien trop blessé pour oser le demander, trop abusé pour me laisser aimer sans résister. L’amour, je l’aime, mais ne le comprends pas. J’ai besoin de contacts, physiques comme psychiques. La nuit m’est propice, parce qu’elle m’offre le loisir d’une longue conversation avec moi-même. Je tente au mieux de rassurer ce penchant psychédélique qui gesticule en tous sens pour saisir une main à la volée, et s’y accrocher. Je n’ai besoin de matériel que le rapport humain. L’argent m’est indifférent, d’où mon incapacité à le gérer correctement. À dire vrai, j’aime l’utiliser pour faire plaisir. À moi, avec quelques livres, et aux autres, dès qu’il m’est possible de le partager. J’en ai peu, et n’en veux guère plus. Mes aspirations sont ailleurs. Quelques délicates paroles, voilà qui me satisfait mieux qu’aucun autre objet de consommation. J’aime les mots de par leur capacité à me faire comprendre et à me mettre en relation avec mes semblables. Leur beauté ne m’est pas indifférente. Les manier est ma façon de construire mes rapports. Je pense d’ailleurs que sans eux, je n’aurais tout simplement pas survécu. Mon idéal est une myriade de mots échangés. Est-ce l’amour maternel qui m’a manqué le plus, au point où j’en adore les femmes, sinon les sacralise ? C’est la première fois que je pose sur papier cette question. Le besoin viscéral que je ressens se situe probablement dans la reconnaissance féminine. Cela parait abstrait, néanmoins c’est ainsi que je le perçois. Suis-je dans le fantasme ou l’onirique ? Je me sens honteux et ridicule. Je ne suis que paradoxe. D’un côté, les autres m’effraient, de l’autre, ils me sont essentiels. J’y songe, écrire, c’est déjà offrir une part de soi aux autres. Incomplète, énigmatique et peut-être pas tout-à-fait exacte. J’offre à la vue de tous ma propre introspection, chose que je redoute par-dessus tout en société, où je me sens scruté, analysé et perçu, tel un livre ouvert où transparaîtraient avant toute autre chose mes faiblesses. À l’écrit, mes inhibitions et mes angoisses s’estompent. Grand bien m’en fasse. Mon hypersensibilité m’apporte beaucoup de difficulté. La souffrance des autres m’est insupportable, comme une torture faite à moi-même. Je sens la tristesse, la colère, la peur, et toutes ces émotions. Il me suffit d’un regard pour plonger dans l’abîme d’un autre. L’empathie. Mes relations privilégiées avec les animaux s’expliquent probablement par cette sensibilité. J’ai toujours eu des contacts remplis d’émotions avec les animaux. Je crois, bêtement peut-être, qu’ils ressentent cette part de moi. J’aime leur regard dénué de jugements et d’animosité. Ils sont là, à mes côtés, et se content de celui que je suis. Ni masque ni parade. C’est ma richesse personnelle. J’ai tant d’émotions à partager, et cette sensibilité, qui me porte à vouloir effleurer toutes les autres. C’est ainsi que la douleur des autres devient mienne. Je me souviens, il y a quelques temps, m’être retrouvé dans une situation insoutenable. Il y avait dans le jardin se trouvant face à la maison dans laquelle je vis un petit oiseau, jeune adulte semblait-il. Ô misère ! Celui-ci battait furieusement des ailes, couché sur le sol. Je me suis approché, les larmes aux yeux, pour tenter de l’aider. Malheureusement, il avait dû se cogner quelque part, car son cou était tordu. Je le voyais, suppliant et se débattant dans l’incompréhension totale, et moi, assis-là, conscient qu’il ne pourrait jamais plus voler majestueusement. L’évidence tentait de faire place dans mon esprit, qui refusait sciemment de l’accepter. Il me fallait l’achever, et rien que ce mot me pétrifie, afin qu’il ne souffre plus. Moi qui ne mange plus de viande pour ne pas être responsable de la mort d’autres êtres vivants sensibles… Il m’a fallu abréger sa peine. Ça date de plusieurs mois, et me pèse encore sur le cœur.

Je m’en veux encore, tout en sachant pertinemment qu’il n’y avait rien de mieux à faire. Je me demande de quel droit je me suis permis de décider de sa mort.

Certains riront peut-être à la lecture de cette anecdote. Pour ma part, cela symbolise tout ce que je suis. Je suis tout entier dévoué aux autres, et ne veux guère être l’instigateur de souffrance quelconque. Je suis non-violent par essence. Comme excédé de l’avoir trop subie ? Probable, en effet.

J’en reviens toujours aux mêmes conclusions. Ce vide affectif me pèse certainement plus que toute autre chose. Des larmes, à défaut d’une main rassurante, effleurent mes joues.

Pourquoi devoir me cacher en permanence ? Il m’apparait comme un défaut dans notre société d’être aussi sensible et vulnérable que moi.

Ce monologue avec moi-même s’éternise, et la fatigue me guette. L’amertume peut être parfois un puissant remède face à l’envie d’en finir, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

Je me sens déjà mieux, mais pour combien de temps ? Jusqu’à la prochaine crise existentielle. À n’en pas douter, cette conversation était trop égocentrée. Je retourne à mes considérations d’ensemble, qui, elles, méritent que je m’y attarde davantage.

04:47 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : témoignage, monologue, prose, amertume, sensibilité |  Facebook | | | |

27/01/2012

Dénoncer la prêtrise psychanalytique, un devoir essentiel pour la cause féministe

« La psychanalyse, comme discours coruscant envers toutes les croyances, et d’essayer de pouvoir faire vivre l’humanité sans qu’elle croit à des lubies trop importantes, ça fait partie de son effort. »

Éric Laurent, psychanalyste ECF, propos recueillis dans le film « Le mur ».

 

Voilà une affirmation qui peut laisser quelque peu pantois celui qui connait un tant soit peu les fondements du dogme psychanalytique. La prêtrise qui maintient cette discipline occulte sciemment que la psychanalyse elle-même est une croyance ! Et pas des moindres. Basée sur des paradigmes arbitraires, elle s’est néanmoins imposée comme une référence dans le traitement clinique des êtres humains souffrant de problèmes psychiques. Remercions tout d’abord le géniteur de cette matière obscurantiste, le célèbre Sigmund Freud. Celui-ci, toute sa vie durant, a mené une guerre envers le monde pour faire reconnaître la discipline dont il se vantait tous les mérites d’en être le créateur. Ou plutôt, dans sa formulation, celui qui l’a découverte, puisqu’évidemment, tout cela existait déjà dans l’inconscient humain, sans que personne n’ait, avant lui, eu le génie d’explorer ces pistes. La vie de Freud est très sombre. Son dévouement envers la psychanalyse fut total, persuadé d’avoir mis au jour une discipline qui révolutionnerait le monde de la pensée humaine. Mais elle constituait avant toute chose un exutoire face à ses propres troubles personnels. Sa méthode est en tout point semblable à celle des philosophes, lui qui pourtant se réclamait haut et fort antiphilosophe.

En quoi est-elle similaire ? Eh bien, malgré lui, Freud a tenté d’universaliser ses conclusions personnelles à l’ensemble des êtres humains. C’est exactement ce qu’ont fait, avant lui, Descartes, Kant et tous les autres.

La psychanalyse est une matière profondément phallocratique, reposant sur des fondements patriarcaux scandaleux. L’homosexualité était aux yeux du père de cette « science » obscure, une déviance psychotique. Tout tourne autour de la domination masculine.

Freud pensait que la femme vit son premier traumatisme du fait qu’elle ne possède pas de phallus, symbole de toute-puissance revêtit par l’homme. Il était catégorique à ce sujet : la femme désire le pénis de l’homme, elle le jalouse, même.

En découle toute une théorisation selon laquelle le mâle humain incarne la symbolique première de l’inconscient universel, nécessaire au développement de l’enfant. Ceci est bien évidemment un sophisme, et constitue de surcroît une affirmation arbitraire. Freud argumente la justesse de ses interprétations de la psyché humaine d’après ses connaissances cliniques, et son expérimentation pratique des méthodes qu’il a mises au point sur divers-e-s patient-e-s. C’est là que le bât blesse.

Les « découvertes » freudiennes reposent sur des manipulations dialectiques, pas toujours de haut vol d’ailleurs, et des pensées magiques, propres à toute croyance qui se respecte.

Parce que Freud désirait ardemment sa mère comme objet sexuel, toute l’humanité est ainsi affublée de cette pathologie infantile. Le complexe d’Œdipe, qui d’ailleurs est entré dans le langage courant, n’est avant toute chose rien d’autre que le problème personnel de celui qui vantait les mérites de cette « importante découverte pour l’avenir de l’humanité ».

Rendons à César ce qui appartient à César, dit l’adage. Pour parachever son œuvre, Freud détermine un paradigme essentiel, qui d’ailleurs aujourd’hui encore protège son intégrité : toutes celles et ceux qui veulent exercer la psychanalyse doivent eux aussi en être sujet. Principe fondamental de ce dogme. Mais alors, qui a psychanalysé le premier psychanalyste, à savoir Freud ?

Vous l’aurez deviné, nul autre que lui-même !

Il n’en cessera d’ailleurs d’en faire l’éloge tout au long de sa carrière. Son auto-analyse constitue probablement l’une de ses plus grandes fiertés, avec celle d’être l’instigateur de sa discipline, dont il revendiquait la totalité des paradigmes. Puisque je faisais un parallèle à la philosophie et la méthode freudienne, nous retrouvons bon nombre de ses « découvertes » dans l’ensemble de l’œuvre de Nietzsche. Notre clinicien affirmait pourtant ne l’avoir jamais lu, quand bien même il s’était acheté tous ses livres… À n’en pas douter, un brave homme rempli d’une bonne foi à toute épreuve !

Enfin, l’important ici est de constater la portée scientifique quasiment inexistante (pour ne pas dire entièrement).

À ce propos, soyez sûr que les adeptes de la secte psychanalytique m’attaqueront sur mon inexpérience en ce domaine. Parce que si vous n’avez pas une carte de membre tamponnée par l’un des gourous de cette discipline, vous n’avez aucun droit à vous exprimer à son encontre.

Avec une politique aussi cléricale, ne soyons pas étonnés que ceux qui la pratiquent aient une telle propension au sectarisme.

Néanmoins, je ne cherche pas à généraliser l’ensemble des praticiens de cette discipline, quand bien même je serais tenté de le faire. Ce n’est pas le but de mon propos. Je cherche simplement à démontrer l’inconsistance des théories psychanalytiques, leurs tendances mal assumées à prolonger la pensée patriarcale et leur inefficacité clinique.

 

Le féminisme contre la pensée phallocratique colportée par les enseignements psychanalytiques

Alors qu’aujourd’hui, de plus en plus nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui s’engagent dans la lutte féministe, la psychanalyse continue, de son côté, d’exprimer des positions honteusement patriarcales, comme c’est le cas pour le conglomérat des psychanalystes français, actuellement en guerre contre la réalisatrice du film « Le Mur », dont j’ai tiré l’amorce de mon article. Ce documentaire1, je le recommande d’ailleurs à chacune et chacun de mes lectrices-lecteurs.

Les patriciens qui ont participé à la mise en forme de ce film se sont rendus compte qu’une fois le montage effectué, la cohérence de leurs propos était balayée, laissant place à un visage totalement démasqué, celui de la psychanalyse. Son côté patriarcal est implacablement mis à nu, si magistralement d’ailleurs qu’après le visionnement du documentaire, la nausée nous submerge. En tout cas pour ma part.

Il y a des phrases qui valent leur pesant de cacahuètes d’ailleurs, comme celle-ci, exprimée par une psychanalyste : « l’inceste paternelle, ça ne fait pas tellement de dégâts. Ça rend les filles un peu débiles. Mais l’inceste maternelle, ça fait de la psychose. »

De tels propos, émanant qui plus est d’une femme, m’ont scotché sur ma chaise de spectateur.

Comment peut-on arriver à un point où la maternité, et plus généralement, l’image de la femme, se trouve dépréciée avec autant d’acharnement ?

Pour ma part, je pense qu’il est dès lors impératif pour le mouvement féministe de lutter contre les axiomatiques réducteurs et machistes de la psychanalyse, car ils contribuent très clairement à corrompre les esprits avec des principes patriarcaux.

Ce n’est sûrement pas parce qu’un enfant est autiste que sa mère est coupable, d’autant plus que cela ne se justifierait pas avec la pensée magique qu’induisent ces cliniciens, selon laquelle un enfant autiste serait la victime d’un désir trop fort de la mère pour le phallus de l’homme. Rejeter incidemment tous les maux de la psyché humaine sur la femme est un outrage très grave à son encontre.

Tenir de tels propos devrait relever d’une atteinte à la « nature humaine », comme ce fut le cas pour l’artiste Damien Saez qui avait fait faire une affiche dénonçant la marchandisation du corps féminin pour la promotion de son album « J’accuse », celle-ci ayant été condamnée par l’association des publicitaires français…

D’ailleurs, en parlant de « nature humaine », selon-moi, là où la psychanalyse fait encore une erreur fondamentale, c’est de croire que l’être humain est une mécanique psychique immuable, et qu’elle ne saurait évoluer. Je considère ce paradigme comme éminemment mensonger et incohérent. Au contraire même, la transformation psychique de l’être humain est en constante évolution, et change au fil des générations, autant qu’individuellement. Considérer l’être humain comme Descartes considérait les animaux, c’est-à-dire des machines soumises à des comportements inaltérables et instinctifs relève de l’ineptie et de la mauvaise foi intellectuelle la plus complète !

Des généticiens ont même mis en exergue la capacité de certains de nos gènes à se modifier selon les stimuli environnementaux, ce qui démontre bel et bien l’incroyable versatilité de l’être humain dans sa faculté d’adaptation aux divers milieux auxquels il peut être confronté.

La femme n’est pas plus coupable qu’un homme de l’état de son enfant, sauf cas exceptionnels, qui ne sont d’ailleurs aucunement liés à une quelconque prédestination de genre.

Il me semble de prime importance dans le domaine de la pensée par rapport à notre condition humaine de nous extraire de ces carcans réducteurs qui tentent d’asseoir la domination d’un genre sur un autre, tout aussi bien que d’une race sur une autre et d’une espèce sur une autre.

Ce sont des visions de l’esprit, inculquées à travers des prismes qui restreignent une perception globale des tenants et aboutissants de l’évolution psychique des femmes et des hommes.

C’est quand même atterrant d’observer que cette lutte des genres persiste sous la forme d’une discipline à prétention scientifique, cherchant à enfermer la femme (et l’homme aussi, d’ailleurs) dans des rôles spécifiques, sans espoir d’en sortir durablement. Comme si nous n’étions rien de plus qu’un ordinateur, dont les réactions sont liées à ses composantes, et à rien d’autres.

C’est nier que l’être humain n’est pas déterminé qu’intérieurement. Comme je tentais de le démontrer dans deux de mes articles précédents, sur le déterminisme et la liberté restreinte, nous sommes aussi, pour ne pas dire fondamentalement, conditionnés par le milieu environnemental, et que selon certaines situations, nos réactions seront tout-à-fait différentes.

Je suis convaincu qu’il y a des recherches bien plus intéressantes à faire que de vaines tentatives d’aliéner l’humanité à des symboliques univoques et indélébiles. Un autre exemple : le langage.

Chaque langue est unique, et témoigne d’une fabrication de la pensée propre à chaque peuple. Il est d’ailleurs possible pour celles et ceux que cela intéressent de lire les ouvrages linguistiques du professeur Noam Chomsky, dont les théories sur le sujet s’avèrent très intéressantes.

La théorie de l’inconscient universel, qui serait donc exactement similaire pour chaque individu (comprenez déjà le truisme), pensée par Freud, inculque l’idée que la symbolique humaine est quelque chose de métaphysique, d’impalpable, et pourtant commune à chacune et chacun d’entre nous.

C’est difficile de soutenir une telle théorie, d’autant plus qu’elle est la porte ouverte à toutes les dérives totalitaires des praticiens de cette discipline.

Je persiste et signe donc, pour conclure, que la lutte féministe se doit de combattre les bonshommes de paille, fervents adorateurs de la secte psychanalytique.

Il est impératif de ne pas laisser passer de telles théories, d’autant plus lorsqu’elles se réclament de la science, car elles contribuent à maintenir la femme en esclavage, et à alimenter l’imaginaire masculin de fantasmes dominateurs.

Femmes et hommes du monde, ne vous laissez pas manipuler par la pensée magique !

 

 

1Disponible en accès libre sur : http://www.autistessansfrontieres.com/lemur-site-officiel...

Attention cependant, la polémique liée au film est si importante que la désactivation sur ce site n’est pas improbable. Je suis donc navré si vous ne pouvez y accéder lors de votre lecture.

24/01/2012

Quelques mots sur le « handicap invisible »

Aujourd’hui je souhaite traiter d’un sujet qui me tient à cœur ; non pas que je l’aime, mais il me colle à la peau, et contre ma volonté, fait partie intégrante de mon être ainsi que de mon quotidien.

Et à ma connaissance, ce thème n’est pas souvent abordé. Pourtant, chacun est susceptible d’en avoir perçu les effets, ou d’avoir côtoyé des personnes qui en ont souffert ou en souffrent encore.

Il s’agit de ce que j’appelle « le handicap invisible ».

Je puis affirmer sans trop m’avancer qu’à l’heure actuelle, chacun connait de près ou de loin les conséquences que peuvent avoir les handicaps physiques ou moteurs. Pas tant sur le plan matériel, bien que l’incapacité physique ou cérébrale est difficile à supporter au quotidien, que sur le plan émotionnel et/ou psychique. En effet, vivre au milieu d’êtres humains « dans la norme » conduit bien souvent à la dépréciation de soi.

En la matière, je recommande les ouvrages du philosophe suisse Alexandre Jollien, qui je le reconnais à ce sujet fait office pour moi de maître à penser.

Il démontre par ses multiples combats combien il est ardu de se livrer à la lutte perpétuelle pour être accepté en tant que « personne différente », mais aussi et surtout à quel point cela vaut la peine, car rien ne doit être en mesure d’aliéner ou de nuire au droit que tout un chacun possède – celui de vivre – au détriment des a priori bien souvent réducteurs et irréfléchis des autres.

Il faut être admirablement courageux ou affreusement idiot pour s’engager dans pareil périple, et j’aime à croire que tous ceux qui subissent cela témoigne d’une témérité à toute épreuve.

Le paradoxe entre le handicap visible et invisible tient au fait, en tout cas dans mon cas – et je parlerai ici uniquement de ma propre expérience personnelle – que le rapport aux autres se fait avec la sensation d’être perçu uniquement par le prisme de la vulnérabilité et/ou de la faiblesse.

Je fais mention de paradoxe, car pour le handicap psychique, les autres ne le perçoivent évidemment pas au premier regard – et bien souvent ne le voient tout simplement pas. Néanmoins, la sensation d’être un livre ouvert persiste au-delà du rationnel.

C’est pour partager mon ressenti et les obstacles qui se dressent continuellement devant moi que j’écris ces lignes, afin d’éclairer celles et ceux qui connaissent des personnes vivant une situation similaire, et permettre de les comprendre sous un jour nouveau.

Je ne prétends pas à l’universalisation de mon témoignage, cependant je me permets de penser que d’autres s’y reconnaîtront, et, je l’espère, trouveront dans mes mots un semblant de réconfort et une dose de courage supplémentaire pour s’armer face aux difficultés quotidiennes.

 

Du déni de soi par soi-même et par les autres

Le premier obstacle que j’ai rencontré dans l’acceptation de mon état de faiblesse psychique, aussi étrange que cela puisse paraître, fut moi-même. J’ai longtemps vécu auprès de mes parents, qui étaient à la fois mes bourreaux et mes figures d’attachement, et avec le conditionnement que j’ai reçu, la conviction que j’avais à mon sujet était celle que portaient mes géniteurs, c’est-à-dire : un incapable empreint de mauvaise volonté. Des années durant, je pensais qu’ils avaient raison, et il m’a fallu la reconnaissance de plusieurs personnes dans mon entourage ainsi que dans le milieu professionnel (médical, psychiatrique) pour commencer à me percevoir tout-à-fait autrement. Ce ne fut pas chose aisée, je le reconnais, de dépasser ces fausses impressions. La souffrance qui était mienne, je la comprenais comme faisant partie d’un mécanisme de « méchanceté » émanent de moi, comme si, au fond, je n’étais qu’un vilain parasite refusant d’affronter les difficultés de la vie. À force de ressasser et d’entendre les commentaires dénigrants de mes parents, j’ai fini par devenir moi-même mon propre bourreau. Un rempart s’était dressé entre moi et mes véritables affects. Finalement, avec le recul que j’ai aujourd’hui, je me rends compte avoir assumé pleinement ce rôle, celui du mouton noir. J’ai donc fait face non seulement à mon propre refus de m’accepter tel que je suis, mais également face à celui des autres, et je crois qu’il est presque impossible sinon totalement de comprendre un tel ressenti, un tel « handicap » sans l’avoir soi-même vécu.

Comment exprimer la tragédie d’un enfant différent tentant en vain d’être « comme les autres » ? Je peine à le faire, pourtant ce fut le lot de toute mon enfance.

Que le lecteur m’entende bien, je ne cherche aucunement à dramatiser les faits, au contraire.

En somme, j’ai mis plusieurs années pour finalement reconnaître à moi-même cette vulnérabilité omniprésente. J’ai voulu faire absolument tout ce que les autres font sans ou avec peu de difficulté – c’est-à-dire sortir, se « confronter » aux autres, avoir de la confiance en soi, ne pas se percevoir comme étant faible, etc. – pour ne pas m’avouer la réalité. Évidemment, accepter mon état revenait à reconnaître ma différence. J’ai donc persévéré dans mes tentatives jusqu’à l’écroulement. J’ai fait mienne les attentes des autres – à dire vrai, d’un petit nombre de personnes, dont mes parents faisaient partie – dans un déni total de mes limites et de mes souffrances. À chaque échec cuisant, la torture était insoutenable. Je me maudissais, ne comprenant pas les raisons qui rendaient ces choses futiles aussi rudes à affronter pour moi, quand autour de moi tout le monde réussissait.

Au bord de la crise de nerf, pour ne pas dire de la rupture totale avec ce monde, j’ai abdiqué et ai consulté un professionnel. De facto, mon médecin m’a prescrit des médicaments pour stabiliser mon état psychique. Le sommeil m’avait quitté et je ne dormais pas ou si peu que mes nerfs menaçaient de rompre à n’importe quel moment.

Je n’ose même plus m’imaginer à nouveau dans ces atroces nuits d’insomnie et de tourments. Ce fut un changement radical. La réappropriation d’un cycle de sommeil normal me permis de me sentir mieux, et d’être reposé. Malgré tout, aussi têtu qu’une mule, à peine sur pieds (ou du moins, à quatre pattes, tâtonnant dans les méandres de mes nuits noires), je recommençais à m’engager dans diverses tentatives de réinsertion professionnelle. Les échecs me foudroyèrent à nouveau, et nonobstant toute ma bonne volonté et ma détermination, j’étais bien faible face aux difficultés.

J’ai tenté, encore et encore. Finalement, mon médecin a tiré la sonnette d’alarme.

Ce n’est pas en fonçant tête baissée que j’obtiendrais des résultats. Quand bien même mon désir de suffire aux autres est impérieux.

Enfin, je décidai de m’accorder un peu de temps pour souffler. Ce repos, j’en profite à l’heure où j’écris ces lignes. Depuis toujours, j’ai cherché à me comprendre. M’identifier aux autres, me comparer à eux, et pis, devenir comme eux. Je refusais d’admettre l’inadmissible à mes yeux : ce ne serait jamais le cas. Et lorsque, après cette longue lutte pour cacher à mon propre regard mes vulnérabilités, j’ai finalement accepté, mon monde s’est écroulé. Littéralement. Parce que les autres, eux, n’ont pas pour autant accepté cet état de fait. Je me suis retrouvé seul face au déni constant dont je faisais l’objet. J’ai même reçu des attaques directes. Certaines personnes, et des proches, de surcroît, avec toute la confiance que je leur accordais, à tort avec le recul, ont laissé échapper des mots, traduisant leur incompréhension, qui n’ont pas manqué de me heurter de plein fouet.

On m’a reproché « être comme un autiste » par moment, « replié sur lui-même » ou encore un « faignant qui n’en a rien à foutre de son avenir » (sic). J’en passe et des meilleurs. Mon désarroi face à cette attitude était total. Heureusement, je me remémore cette phrase de Corneille : « on voit les maux d'autrui d'un autre œil que les siens ». La sagesse et la justesse transparaissent de ces quelques mots. À cet égard, j’observe le même constat qu’Alexandre Jollien, qui dit : « je me méfie des hiérarchies dans la souffrance. Tout tourment est de trop pour celui qui le subit ». Ce que j’ai compris de par mon expérience à ces affects, c’est que chacun est seul face à la souffrance, elle ne se partage pas, parce qu’à moins d’avoir vécu des traumatismes aussi forts, il n’y a que la personne peinée qui puisse ressentir l’étendue de sa douleur. Le seul facteur qui puisse être pris en compte est la durée du tourment subi. Cela ne hiérarchise pas pour autant le préjudice causé. Il faut se garder impérativement d’échelonner les maux que ressentent les êtres sensibles. Vouloir comparer deux souffrances distinctes, c’est aussi hasardeux que de vouloir déterminer qui a les meilleurs goûts en matière de couleur ou d’art… C’est un ressenti intrinsèquement personnel. Je puis même assurer que le plus talentueux, le plus formidable et le plus averti des écrivains ne manierait pas suffisamment bien la plume pour en faire un état des lieux un tant soit peu fidèle.

Avec le temps, donc, j’ai appris à ne plus me fier aux jugements hâtifs des autres. Non pas que je me sente au-dessus, seulement, il est indéniable que d’un point de vue extérieur, aucun médecin, aucun mystique, prêtre ou parvenu ne saurait être en mesure de juger.

Je crois que la seule chose à faire dans une telle situation, c’est de reconnaître la souffrance de la personne concernée.

J’aime à me souvenir de Montaigne, qui dans l’incompréhension de ces semblables s’était enfermé dans sa tour pendant toute une décennie1. Il m’est arrivé de vouloir en faire autant. Ne pas se comprendre soi-même est terrifiant. Cela l’est d’autant plus lorsque ceux qui sont en face de vous vous renvoie cette incompréhension dans leurs yeux.

 

Un besoin viscéral d’affection

Ce qui est paradoxal, c’est aussi cette nécessité de l’autre dans ce « handicap invisible ». Non pas pour marcher, du moins physiquement, mais pour se considérer. L’être humain est un animal social, et je suis persuadé qu’une solitude prolongée et complète rendrait fou le plus résiliant des Hommes. Au célèbre « cogito ergo sum » de Descartes, je ne crois pas que nous puissions y accorder un crédit inconditionnel. « Je pense donc je suis », oui, mais qu’est-ce qui me fait prendre conscience que je suis ? Pour moi, la réponse est toute trouvée : le regard de l’autre, quel qu’il soit. Ce regard peut être celui d’une mère, d’un père ou d’un voisin, d’un inconnu ou d’une femme désirée. Peu importe. Cette image miroir qui luit dans les yeux d’autrui nous fait vivre, nous renvoie à notre propre existence. Sans cela, je ne suis pas sûr que nous puissions véritablement avoir cette « conscience de soi » dont nous sommes si fiers, nous autres humains. La solitude, c’est le plus menaçant des maux.

Pour ma part, mes traumatismes sont liés à l’attachement.

Je me représente assez souvent comme une sorte de fantôme. J’ai énormément de difficulté à m’accrocher aux gens, et plus encore à désirer me trouver en leur présence. Ressentir de l’affection m’est infiniment difficile. Je me sens détaché de tout, chaque être qui m’entoure me semble étranger.

Et pourtant, malgré tout, je ressens un besoin viscéral d’affection. D’être considéré, et même compris, bien qu’un tel désir s’apparente, de mon point de vue, à la folie. Reconnu et aimé, aussi. Ce besoin se manifeste souvent de façon maladroite. Des tentatives d’accaparer l’attention, comme le ferait un enfant en bas âge. L’effet obtenu est généralement contraire à celui escompté.

Cette maladresse est difficile à comprendre pour les autres, et pensante, également.

Il y a des moments où je désire être seul, emmuré dans une solitude profonde, et d’autres où je souhaite être entouré par-dessus. Mais je peine à me trouver en société, auprès de plusieurs personnes à la fois. Cela génère en moi une angoisse effarante. À un degré tel qu’en réalité, je ne sors pas souvent de chez moi. Et pourtant, ce n’est pas l’envie qui m’en manque ! Cependant, entre la théorie et la pratique, il y a un monde. Entre ce que je veux faire et ce que je peux faire, il y a des émotions, des mécanismes profondément ancrés. Ce n’est pas chose aisée que d’y faire face. Au lieu de me rapprocher de ceux que j’aime – car oui, moi aussi je suis capable d’aimer – cela m’en éloigne d’autant plus. Ça crée des tensions avec eux, également. Des reproches aussi, face à mon apparente indifférence. Exprimer mes sentiments ? Tout un programme. C’est comme si j’en étais incapable. L’ai-je appris, au fond ? Là réside toute la question.

L’angoisse l’emporte presque toujours. Rares sont les exceptions où j’arrive à faire face et à les surmonter. Et cela, malgré les médicaments. Je ne crois pas aux solutions miracles, à vrai dire.

Aujourd’hui, je suis convaincu qu’il faut du temps, et la présence des autres, bien que celle-ci soit difficile à quérir lorsque l’on n’en montre pas vraiment l’envie, pour tendre vers le mieux. C’est un sentier battu, où il n’y a pas de raccourci. Seule importe la persévérance.

Pour ce qui est de l’attachement, tout ce qui peut aider, c’est d’apprendre – ou réapprendre selon les cas – à faire confiance aux autres. À oser donner de soi sans risquer d’y perdre un membre.

 

De l’envie constante de fuir

Face aux contraintes, qu’elles soient extérieures ou intérieures, je ressens souvent l’envie de fuir. De ne pas me confronter aux situations qui génèrent de l’anxiété. En fait, il ne s’agit même plus d’un désir conscient, mais d’un mécanisme bien intégré, probablement protecteur. Même certains plaisirs – voir des amis, sortir le soir, aller à la bibliothèque etc. – me passent sous le nez à cause de la prédominance que cette attitude a pris par rapport à tous mes autres comportements.

De ce postulat, je peine à y trouver des conclusions. La fuite semble être inscrite en moi, et je lutte quotidiennement pour ne pas me laisser dépasser. Je veux passer au-dessus, ne plus lui laisser la part belle. Le combat est intense, néanmoins je sais qu’il n’y a pas de place en moi pour deux extrêmes : l’envie de vivre contre le désir de me surprotéger. Mais mon adversaire est fourbe et invisible. Comment combattre quelque chose qui ne se voit pas ?

Je n’ai pas de réponse toute prête à cette question. Comme je le disais précédemment, je pense que seuls le temps et la détermination peuvent apporter leurs bienfaits pour me « purifier » de ces automatismes invalidants. Car il s’agit malheureusement bel et bien de cela. Que je le veuille ou non, et que ceux qui m’entourent l’acceptent ou pas.

Guérir des plaies qui ne peuvent être pansées physiquement demande probablement une rigueur beaucoup plus méthodologique. Et il n’y a pas de solution miracle à des problèmes imperceptibles.

Voilà une partie de mon témoignage face à cette notion de « handicap invisible ». En espérant que cela aura fait comprendre certaines choses à mes lecteurs. Les questions sont évidemment les bienvenues.

 

1À ce propos, lire l’excellent essai de Stefan Zweig, nommé Montaigne, disponible aux éditions Puf.

17:48 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook | | | |

23/01/2012

Crise financière... et idéologique !

23 janvier 2012. Aujourd’hui, les médias ne parlent plus que d’une chose : la crise économique. Récession, inflation, paupérisation, assainissement, misère, menace de la Zone Euro, tensions entre les pays dominants et émergents, bref, il y a de quoi faire en la matière.

Mais nous n’entendons pas parler d’un autre constat pouvant être fait à l’orée de cette nouvelle année : la crise idéologique.

Consultez vos mass media : allumez votre télévision, ouvrez votre journal préféré, écoutez la radio. Les discours sont potentiellement les mêmes, alors que nous n’avons jamais connu dans toute l’Histoire de l’humanité un si grand mélange socio-culturel. C’en est alarmant. Nous parlerons ici « d’uniformisation des esprits ». « Pensez comme nous, ou nous vous rejetterons ! » paraît être le nouvel adage de notre société de consommation. Les moyens de communication et de partage des idées ont évolué à une vitesse fulgurante, personne ne dira le contraire. Mais très sincèrement, où est la communication, celle qui vient du cœur ? La conscience de l’autre disparaît peu à peu face à la nécessité préfabriquée de notre système : la loi du plus fort, ou comment écraser l’autre pour se hisser au sommet de la pyramide hiérarchique.

Cette loi, impérieuse et faussée, relève tout simplement d’un paradigme, ou pour reprendre un terme sociologique, d’ailleurs cher à feu Bourdieu, constitue l’habitus de notre société. Pourtant, s’en extraire est tout à fait faisable. Sans trop m’avancer, pour un bonheur individuel, je pense même que s’en éloigner est de prime importance. L’autre, c’est nous, et nous, ce sont les autres.

« L’enfer, c’est les autres » s’exclamait Sartre dans huit clos. Pour ma part, je pense inversement. L’enfer, c’est soi-même. Je m’explique : nous nous enfermons toujours plus dans des pensées toutes faites, des idéologies qui ne nous appartiennent pas, vivons dans des certitudes qui ne sont pas empiriques, et arborons des slogans prémâchés. Et ce comportement nous pousse bien souvent à accepter tacitement et passivement des attitudes que nous n’oserions jamais tolérer consciemment.

Et les mass media font office de sacrosaint commandement au cas où les bons soldats du néolibéralisme, appelons-le capitalisme du XXIe siècle, se questionneraient sur le bon fondement des leçons apprises en récitant gaiement. Adopter un modèle de pensée différent du courant communément admis et respecté manu militari est un péril social. Les préjugés vont bon train, et chacun d’entre nous pouvons nous glisser dans la peau d’un policier de la bien-pensance, gardien-esclave de la ligne de conduite à adopter.

Pensez-vous vraiment que l’existence humaine se résume à des paradigmes sociétaux ? Nos coutumes, nos traditions, nos habitudes peuvent être aussi néfastes que salvatrices. Répéter mécaniquement des faits et gestes, des façons de réfléchir peut sembler normal et propre à l’espèce humaine. Pourtant, bien souvent, il en va tout autrement. Je pense que l'humanité n’est pas un acquis de naissance, c’est un but à atteindre, une perfection, ou pour réutiliser le terme du philosophe suisse Alexandre Jollien, une construction de soi. Je ne suis pas de ceux qui vous diront qu’il y a une façon de penser meilleure que d’autres, je ne vous chanterai pas les louanges d’un modèle unique, Ô non ! Je vous répéterai plutôt mille et une fois : pensez ! pensez ! bon sang mais pensez par vous-mêmes ! Nous ne sommes pas des assistés intellectuels, nous avons le droit d’user de notre matière grise pour créer, pour répandre joie et bonne humeur, pour nous révolter, pour acquiescer s’il le faut. J’irai plus loin encore : il s’agit d’un devoir.

J’aimerais prendre un exemple qui me tient à cœur : l’excellent ouvrage de Jean Ziegler : « Destruction massive », qui fait un état des lieux concernant la faim dans le monde.

Ce livre est une perle, non parce qu’il traite d’un sujet agréable, tout au contraire, mais bien parce qu’il recèle des informations triées sur l’ongle et témoigne une expérience empirique sur la question. Le lire, c’est déjà un pas en avant, même si la pensée qui s’y trouve appartient à quelqu’un d’autre. Je ne vous dirai jamais de vous affranchir entièrement de l’apport intellectuel que nos ancêtres et nos contemporains nous apportent. Je vous encourage même à vous y référer, et à y puiser un maximum d’informations. Soyons sceptiques, n’acquiesçons pas sans preuve.

Le travail de monsieur Ziegler est phénoménal. Après avoir lu toutes ses conclusions et ses témoignages, force est de constater que nous sommes toutes et tous responsables, individuellement et globalement, à cette appauvrissement d’une catégorie de la population terrestre.

Ce bouquin est un appel à la révolte et à l’indignation. Son auteur cherche à nous ouvrir les yeux, et nous faire sortir des habituelles perceptions manichéennes de la « réalité » que nous renvoient les mass media, les élites et autres. Gandhi disait très justement « soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ». Mon adage personnel s’en rapproche beaucoup : la révolution commence par soi-même. Pour cela, il faut accepter qu’il n’y ait pas que du noir et du blanc, bien au contraire, et que le système est composé de multiples nuances de gris. Il faut accepter notre part de responsabilité, même passive, même tacite, face à cette réalité. Certaines sciences humaines, comme la psychologie, tentent de nous déresponsabiliser face à nos mauvaises habitudes, ou nos comportements abusifs. En jargon psychiatrique, cela s’appelle « pathologie », tiré du Grec ancien, signifiant « étude des passions ». Je ne compte pas rentrer dans le domaine de la critique de ce domaine, je tente seulement d’extraire des faits qui peuvent conduire à une déresponsabilisation comportementale. La « pathologie », très souvent reprise à tort comme un synonyme de « maladie », existe probablement bel et bien, mais à mon sens ce n’est pas un témoin d’une fatalité naturelle, indissociable à notre existence, plutôt un symptôme de multiples paradigmes sociétaux. Je ne suis évidemment pas sociologue, je puis me tromper et je l’admettrai sans rechigner. Mes analyses n’engagent que moi, je tiens à le préciser.

Ce qui me semble important ici, c’est de dénoncer les déviances que de tels paradigmes peuvent engendrer. Il existe des pseudo-scientifiques qui prennent parti pour certaines paraphilies, en affirmant qu’il s’agit notamment d’un comportement strictement « naturel » et « saint » pour l’appareil reproductif de notre espèce. Comprenez la dangerosité d’une telle manipulation de la pensée. Il ne faut en aucun cas se soumettre à un quelconque argument d’autorité, c’est-à-dire émanant d’une institution reconnue, qu’elle soit scientifique ou étatique, d’autant plus si notre intuition nous porte à croire qu’il n’est pas fondé.

Je repense à une phrase de Friedrich Nietzsche : « si vous ne pouvez être des saints de la connaissance, soyez en au moins les guerriers ».

C’est évidemment imagé, pour ma part, les saints font référence à ceux qui se réclament scientifiques, ou de toute autre fonction autoritaire. Être le guerrier de la connaissance, dans cette interprétation, revient à encourager chacun d’entre nous à veiller à ce que la connaissance soit utilisée à des fins propices, qu’elle ne soit pas travestie par des manipulateurs qui font leur foin au détriment d’enseignements et de constats pourtant importants.

Je vous enjoins donc à prendre les armes idéologiques et à vous servir, à utiliser votre pensée pour bâtir de nouvelles fondations !

La crise idéologique, comme je l’appelle, je la constate dans divers comportements. Actuellement, la propension qu’ont les gens à se rattacher à une pensée forte, très souvent extrémiste, en ces temps de crise, croît de façon inquiétante. Ces périodes difficiles pour la masse se traduit trop souvent dans une exacerbation du sentiment d’appartenance à sa nation, et dévie malheureusement en xénophobie, islamophobie (actuellement très en vogue, il s’agit de l’ennemi idéologique numéro un sur la liste des combats de la sacrosainte pensée occidentaliste), homophobie, racisme, fascisme, et j’en passe et des meilleurs. Tout cela relève d’une pensée politique spécifique, avec des intérêts financiers conséquents.

L’économie périclite, et cela induit une peur omniprésente dans l’esprit des gens. La terreur du lendemain grandit continuellement, et fait parfois prendre des décisions hâtives à bon nombre de personnes.

Je n’ai pas la science infuse, mais je fuis cela comme la peste. Mon conseil, c’est de rester attentif et de ne surtout pas se précipiter. Recouper les informations, se renseigner, calculer si nécessaire les données qui nous sont fournies, bref, faire un véritable travail d’archéologue pour extraire le bon du mauvais. C’est dans ces moments-là que les propagandistes peuvent développer au mieux leurs armes de destruction massive, invisibles, et pourtant si dangereuses.

Il ne faut pas croire que notre système est le meilleur possible. D’ailleurs, ne pas croire non plus que c’est le pire (bien qu’il nous est possible de le penser), plutôt reconnaître que tout changement est bon à prendre, car la vie est un mouvement perpétuel. Je pense que l’être humain est perfectible et ne doit jamais se reposer sur ses lauriers. C’est une erreur qui pourrait s’avérer fatale.

Il ne faut pas se fier aux apparences. Certains discours peuvent sembler remplis d’humanité et cacher en réalité un venin mortel…

Cette crise idéologique, s’il en est, doit être combattue. Non par la violence, je m’y oppose catégoriquement, mais par la foi en la capacité humaine de se perfectionner, d’aller toujours vers l’avant, quand bien même certains contempteurs de la vie souhaiteraient nous rendre la pensée cynique et acerbe. Croyez en ce qui vous fait plaisir : soyez animistes, bouddhistes, musulmans, juifs ou chrétiens, théistes ou athées, que sais-je, sans jamais oublier qu’il n’y a pas de pensée unique, que les normes ne sont pas une fatalité ni une Vérité irrémédiable.

Prenez conscience que nos habitudes et tout ce qui s’en suit sont intimement liées à des paradigmes/habitus sociétaux. Un enchevêtrement de conditionnements qui, superposés l’un à l’autre, forment des comportements spécifiques, toujours différents selon les individus. Ne vous laissez pas abuser par des bienpensants qui vous diront que ceux qui ne réfléchissent pas de telle façon sont des réactionnaires, des parvenus ou des marginaux. C’est une atteinte à vos droits fondamentaux. Ce ne sont en tout cas pas des hommes médiatisés, journalistes ou rédacteurs de magazine qui détiennent la connaissance suprême. Il n’y en a pas.

Mon objectif avec ce texte est de vous aider à vous libérer des dogmes qui se réclament de la pensée unique.

Je ne suis pas un saint de la connaissance, je me reconnais d’ailleurs davantage dans le rôle du guerrier, mon but est noble.

Pour ma part, je pense que nous devons nous rattacher à certaines habitudes que nous avons perdues. Considérer les autres avec un regard bienveillant, accepter de partager, de donner sans compter, de rendre service, d’être à l’écoute, de sauver si possibilité se montre, d’être humain, en somme !

Je suis confiant, contrairement à beaucoup de mes contemporains, malheureusement, dans la capacité évolutive de l’humanité. Il n’y a pas de fatalité, et tant qu’il y aura de la vie, les changements se produiront inévitablement.

Je n’ai pas de religion à proprement parler, cependant j’ai foi en l’être humain, et son meilleur outil face aux ténèbres : la pensée.

C’est important d’avoir des valeurs, quand bien même cette façon d’être semble révolue. Il y a encore plus impératif : la versatilité de nos idées et idéaux. Aucun concept n’est éternel, jusqu’à preuve du contraire.

Alors, mes ami-e-s, mes sœurs et mes frères, soyez votre propre instrument dans l’évolution de notre communauté humaine.

 

18:05 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : crise, politique, philosophie, idéologie, idée, pensée, réflexion, humanité |  Facebook | | | |

12/01/2012

L'éloge d'Alexandre Jollien

Alexandre Jollien est un écrivain et un philosophe suisse, né en 1975.

À sa naissance, un évènement tragique survient : Alexandre s’étrangle avec son cordon ombilical, laissant quelques séquelles motrices. Les dix-sept premières années de sa vie, il les passe dans un institut spécialisé. Loin de s’y résoudre, il puise durant ces années une force et un courage à toute épreuve, développant un goût prononcé pour la philosophie qu’il décidera d’étudier au sortir de l’institut.

Sa première œuvre, la plus marquante à mes yeux, est l’Éloge de la Faiblesse, parue aux éditions Cerf en 1999. En effet, dans cet ouvrage, l’auteur nous conte son combat quotidien et en particulier son expérience au sein de l’institut, nous dépeignant avec beaucoup de douceur le portrait de ses camarades, mais aussi de ses éducateurs. Le livre se présente sous la forme d’un discours avec le très estimé Socrate.

Reprenant à son compte le schéma des discours qui firent la renommée de Platon, Alexandre nous montre par combien sa capacité d’analyse, son intelligence et son humanité sont vives. Loin d’être une autobiographie égocentrée, son ouvrage est une invitation à rentrer dans un monde sciemment mis de côté par la société de « l’anormalité », au sens premier du terme. Dès les premières pages, force est de constater que sa motivation est admirable. À travers une centaine de pages, il nous fait plonger toujours plus loin au cœur de la vie d’un homme, qualifié à tort de « pas comme les autres », et qui nous montre, avec une modestie à toute épreuve, que sa différence ne réside non pas dans son handicap physique mais bel et bien dans son intelligence et sa bonté merveilleuses.

Pour ma part, son ouvrage fut ma première rencontre philosophique, et je la tiens pour infiniment précieuse parce qu’elle m’a ému et donné goût à cette sage discipline.

Plus récemment encore, j’ai lu son dernier né, intitulé le Philosophe nu, qui est agencé sous la forme d’un journal où l’auteur se met métaphoriquement à nu. Il traite plus spécifiquement des passions, et encore plus précisément de celles dont est victime Alexandre dans son quotidien. Non pas ! Que dis-je, cela pourrait être généralisé, car effectivement nous sommes tous sujets à l’expression de nos passions. Il s’efforce donc, car se dévêtir ainsi demande courage et détermination, de nous communiquer avec réflexion et recul ses expériences quotidiennes, et les difficultés auxquelles il est constamment confronté. Il nous révèle la part vulnérable qui fait partie de tout un chacun, avec une éloquence qui force le respect et nous émeut sans cesse. Personnellement, cette œuvre m’a autant, si ce n’est plus encore, ébranlé dans mes fondements. Par ses mots, Alexandre a témoigné à l’être que je suis, tourmenté également, qu’il y a d’autres personnes qui livrent le même combat, et qui font montre d’une volonté immense.

Sa perception de l’existence nous traduit l’esprit d’un homme courageux, et sincère. À chaque page, je m’émerveillais de la proximité que nous partagions dans nos vies respectives. Déjà que je lui vouais une certaine affection de par la motivation qu’il m’a donné, à son insu, de me plonger corps et âme dans la philosophie, ce livre a terminé de me convaincre quant à l’incroyable personnalité dont est tout entier composé monsieur Jollien.

À la suite de cette lecture, aussi ému que je puisse l’être, je me suis décidé à le contacter par e-mail.

Pensant jeter un pavé dans la mare sans m’attendre à une quelconque réponse, le contraire me fut offert. Aussi, je fus émerveillé et honoré de trouver un jour dans ma boîte de réception un message envoyé par Alexandre en personne. Et plus encore à la lecture des quelques phrases qu’il m’a destiné, et par l’infinie bonté dont recèle décidément tout son être. Il m’a fait part de sa compassion pour le parcours qui a été, et qui est le mien, et m’a gentiment proposé qu’un jour nous nous rencontrions.

Le lecteur ne s’étonnera pas si je l’exempts de traduire toute l’émotion qui s’empara de moi à cette formidable invitation.

Entre temps, j’ai appris qu’il donnait une conférence dans ma ville, Genève, et me suis permis de le recontacter afin de lui demander s’il lui était possible de m’obtenir une place gratuitement, car mes moyens financiers étant très, très restreints, il ne m’aurait pas été possible d’y assister autrement que par cette possibilité.

Moi, qui me disais qu’il n’y avait pas de raison particulière pour qu’il me réponde puisqu’il devait recevoir des dizaines voire des centaines de messages quotidiennement, je fus encore plus surpris lorsqu’il me répondit une fois encore et par l’affirmative. À n’en pas douter, et ce malgré la célébrité qui désormais est la sienne, Alexandre est resté et restera le même, c’est-à-dire un homme de grand cœur et avenant pour son prochain dès que l’occasion lui en est donnée.

En cela, je ne puis que lui témoigner mon éternelle gratitude et ma reconnaissance la plus sincère.

Le soir de la conférence, Alexandre m’a remis en personne le billet pour pénétrer dans le théâtre en tant que spectateur. À n’en pas douter, cette rencontre, bien que très brève – l’espace de quelques instants – a fini d’achever mon admiration à son égard. Lorsque je l’ai vu, je me suis dirigé vers lui, tout penaud comme je le suis d’aventure dans une telle situation, et me suis présenté à lui. Il était bien sûr accompagné, ce qui n’a pas manqué de me gêner plus encore ! Moi, l’éternel timide qui manque de confiance en soi… Et pourtant, en lui serrant la main et en croisant son regard, j’ai senti sur moi des yeux d’une infinité bonté, et un cœur grand comme ça. Non pas que je veuille dépeindre d’Alexandre une image idolâtre, mais les faits sont là, et moi qui suis particulièrement sensible de nature, je n’ai pas manqué de lire sur son visage ce que je supposais déjà à la lecture de ses livres et à l’écoute de ses interviews dont je m’étais par ailleurs régalé avant d’assister enfin à l’une de ses conférences.

Alexandre était donc accompagné de Matthieu Ricard pour discourir sur le thème de l’altruisme. Une salle de théâtre presque pleine, soit environ sept-cents personnes selon mon estimation, à l’écoute de ces deux penseurs, l’un moine bouddhiste, l’autre philosophe. Une fois de plus, Alexandre me surprit encore. Dans ses paroles, pleines de sincérité et de bonté, s’exprimait également un humour émouvant, remplit d’une joie de vivre qui m’a littéralement scotché sur mon siège de spectateur.

Finalement, je suis reparti de cette conférence avec la certitude qu’Alexandre est un homme d’une très grande valeur, et qu’il mérite la réussite qui est sienne.

J’espère vivement le revoir, et plus encore de le rencontrer personnellement, pour apprendre à le connaître et disputer de philosophie en sa compagnie !

Si le lecteur, par cette courte et peu représentative éloge de la richesse qui compose l’être d’Alexandre Jollien, n’est pas convaincu qu’il lui faille acquérir l’un de ses ouvrages pour nourrir son esprit de sa bonté et de sa beauté intérieure, alors je suis un bien mauvais écrivain, et je ne saurais mieux dire que « mea culpa ».

02:29 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : alexandre jollien, philosophie, bonheur, sensibilité, philosophe, littérature |  Facebook | | | |

10/01/2012

Du bonheur d'être soi

Qu’est-ce que le bonheur ? Une excellente question, à laquelle de nombreux auteurs ont tenté, tant bien que mal, d’apporter quelques éléments de réponse.

Pour ma part, je pense qu’il s’agit avant tout d’un sentiment personnel, qui ne peut se décliner sous des appellations spécifiques. Il n’y a, il faut le dire, pas de véritable chemin qui y conduise, néanmoins il existe des outils pour en saisir le sens et peut-être – qui sait ? – l’effleurer.

Certains sages, parmi les plus célèbres, recommandent l’ascèse. C’est une possibilité, mais je crois qu’il y en a d’autres, qui ne nécessitent pas obligatoirement la maîtrise de ses envies ou de ses douleurs.

À ce propos, Alain disait « le bonheur n’est pas le fruit de la paix, le bonheur c’est la paix même ». Mon interprétation de cette phrase différera peut-être de celle que s’en fera le lecteur, cependant il me semble évident qu’il ne faut pas courir après la paix en espérant y trouver ensuite le bonheur, comme si l’un permettait l’accès à l’autre, car ce serait une erreur, de compréhension comme de trajectoire, que de perdre du temps de la sorte.

En somme, et toujours selon ma propre interprétation de la citation susmentionnée, le bonheur est une forme de paix, ce qui équivaut à dire que le bonheur est la paix même, puisque la différence ne serait qu’une question conceptuelle voire de rigueur dans les termes.

« Sur les flots, sur les grands chemins, nous poursuivons le bonheur. Mais il est ici, le bonheur. »

Voilà ce qu’écrivait Horace à ce sujet. Cela peut être compris de mille façons, mais l’évidence s’impose d’elle-même. Chercher, c’est indubitablement se tromper, car le bonheur n’est pas caché, il ne se tapit pas en de sombres recoins, au contraire, il est à portée de nous, encore faut-il être en mesure de le voir ! Une fois encore, j’en reviens à la sagesse des anciens en citant Marc-Aurèle : « celui qui aime la gloire met son propre bonheur dans les émotions d'un autre. Celui qui aime le plaisir met son bonheur dans ses propres penchants. Mais l'homme intelligent le place dans sa propre conduite. » Cette vision me séduit, car je crois que le vieil empereur de Rome a saisi l’essence même que représente le bonheur, c’est-à-dire la cohérence entre nos actes et ce que nous sommes.

Et là, nous abordons le thème principal de cet essai, qui se résume en cela : « le bonheur d’être soi ».

Qu’est-ce qu’être soi, alors ? De mon point de vue, et là je parle de ma propre expérience, être soi, s’accepter soi-même, c’est se laisser épanouir par ce qui nous attire, ce qui nous passionne, ce qui aiguille notre curiosité, mais ce n’est pas seulement ça. C’est un engagement à prendre en soi, pour soi et avec soi, c’est un contrat qui ne saurait être violé, sans quoi rien n’est possible. Nombreuses sont les petites contrariétés de l’existence, et plus encore les conflits intérieurs. Il arrive, malheureusement pour beaucoup, qu’il faille taire cette petite voix qui résonne au fond de chacun, passer outre ses propres répugnances, ses propres convictions et pis encore, sa propre humaine morale, tout cela dans le but de plaire, convenir à une norme ou se cacher lâchement derrière l’attitude communément admise comme étant la meilleure.

Pour comprendre ce qu’implique le bonheur d’être soi, il faut saisir le cheminement qui nous conduit à l’épanouissement de ce « soi » dont il est question. À considérer les autres êtres humains, nous sommes tous plus ou moins semblables, à quelques détails près, au moins du point de vue de l’apparence externe. Or, nous avons la conscience d’être, nous nous savons être, ceci en paraphrasant Albert Jacquard, et nous détenons de merveilleux outils qui nous permettent de façonner en nous, dans nos pensées, toute une constellation où sont liés nos désirs, nos goûts, nos connaissances, nos représentations, notre imagination, bref un incroyable enchevêtrement de petites choses qui font que chacun possède une personnalité unique. Selon moi, le bonheur d’être soi, c’est justement consentir à exprimer ce sublime ensemble qui fait que nous sommes ce que nous sommes. Il s’agit avant tout de s’accepter tel que nous sommes, s’écouter, et mettre en symétrie nos actes avec nos pensées. Pour prendre un exemple qui m’est personnel, c’est laisser libre cours à sa sensibilité, quitte à être en désaccord avec notre entourage et la norme en vigueur ; refuser de faire ce qui nous avons en horreur. J’ai entamé ce long chemin qu’est l’acceptation d’être soi-même en décidant de ne plus manger de viande par respect pour les animaux, dont la souffrance m’a toujours ébranlé au plus haut point. D’une certaine façon, le premier pas vers cette épopée en soi-même, c’est se (re)connaître. En mettant un cran d’arrêt sur une attitude que nous avions toujours eue mais dans laquelle nous ne nous reconnaissions pas, c’est le meilleur moyen de s’exprimer soi-même, d’invoquer notre personnalité et dire haut et fort « non, je ne veux pas faire ça, ce n’est pas moi, cela ne me correspond pas ».

Il faut également savoir ce que nous aimons, ce qui nous fait vibrer, nous motive, pour l’exercer dès qu’il nous est possible de le faire, et ce qu’importe le « qu’en dira-t-on », dans la mesure où ce qui nous plait ne porte pas atteinte à l’intégrité de qui ce soit, entendons-nous bien. Ce n’est pas chose aisée dans notre société, j’en conviens volontiers. Mais c’est plus qu’un besoin, c’est une nécessité.

Pour atteindre le bonheur, il faut chérir ce que nous avons et ce que nous sommes. Bouddha nous l’enseigne : « soyez à vous-mêmes votre propre refuge ; soyez à vous-mêmes votre propre lumière ».

En agissant ainsi, non seulement nous trouvons cette paix intérieure, ce bonheur, mais plus encore, nous nous sentons mieux dans la place que nous occupons par rapport aux autres, et il nous est possible alors de vouloir en faire autant pour eux. Il faut voir en l’Autre le prolongement de Soi, et faire en sorte de lui transmettre ce qui est important pour nous, car cela se peut qu’il en soit de même pour lui.

À chaque fois qu’agir est nécessaire, il est impératif de se demander la manière dont nous aimerions le faire pour être en accord avec le regard que nous nous porterons à ce propos ultérieurement. Si un doute s’installe, alors mieux vaut agir autrement, car porter sur ses actes un jugement méprisant est le meilleur moyen de saper le bonheur d’être soi, et de nous contraindre à ne plus être en paix avec nous-mêmes. Donner un sourire à un Autre, c’est se sourire à soi-même.

Le bonheur d’être soi est probablement la sensation la plus forte que nous puissions ressentir, celle qui nous lie à la vie de la façon la plus intense qui soit.

Alors n’attendez plus et suivez le conseil de Nietzsche : « deviens celui que tu es » !

11:48 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : philosophie, bonheur, réflexion, pensée, stoïcien, bouddha |  Facebook | | | |

Questionnement sur la violence

Qu’est-ce qui nous rend si violent ?

Je constate avec effarement que les mots « civilisé », « respect » et « tolérance » n’ont aucun sens dans nos sociétés. La civilisation suppose que l’être humain mette de côté ses instincts et ses pulsions pour vivre en communauté. Est-ce vraiment le cas ?

Non. L’industrie médiatique, d’une part, met tout en œuvre pour cultiver nos fantasmes et nos instincts. D’autre part, les actes dont nous nous rendons coupable envers nos semblables et les autres espèces témoignent d’une incapacité à se détacher d’une violence primaire. Les avancées scientifiques permettent de réaliser à quel point l’intelligence humaine est complexe.

De tous temps, l’être humain a voulu s’émanciper du reste du vivant, cherchant toujours une différence qui le placerait au-dessus des autres. Il a inventé des termes spécifiques pour contrôler ces différences. Entre autre « espèce » et « race ». Comme si, indubitablement, il lui fallait se situer en dehors de ce tout. Un besoin viscéral qui de nos jours a encore une importance non dissimulée.

Partir des divergences pour établir un chaînon du règne animal, voici une bien étrange attitude.

Ne faudrait-il pas d’abord faire l’inventaire de nos ressemblances, nos similitudes, pour mieux nous situer dans cet ensemble dont nous faisons, que nous le voulions ou non, partie intégrante ?

 

L’humanisme, terreau de la violence.

Ce comportement a eu pour but de nous établir sur un trône qui nous arroge le droit de disposer du reste de notre planète, et plus récemment, de conquérir l’Univers, puisque pour l’instant nous sommes les seuls représentants d’une forme de vie intellectuellement très évoluée.

Les autres, qualifiés d’espèces, sont donc devenus intrinsèquement liés à nous. L’humanisme a contribué à cette représentation anthropocentriste du monde. Mais ce courant de pensée philosophique est né malade, gravement. Atteint d’une forme de virus parasitaire que j’appellerai « violence ».

Dès lors, il s’est propagé à une vitesse vertigineuse, et a asservi nos semblables qui étaient affublés du terme de « sauvage » afin d’instaurer à nouveau une différence justifiant notre droit de disposer d’eux… Le colonialisme et l’expansion territoriale ont très vite trouvés des alliés de choix. La religion et la philosophie, toutes deux anthropocentristes, se sont pour une fois entendues sur un même sujet. L’asservissement allait de pair avec cette manière de percevoir l’humanité comme détentrice de tous pouvoirs.

La violence était véhiculée par le biais de cette perception. Puisque nous pouvions différencier les animaux entre eux et surtout d’avec nous-mêmes, il était également possible de le faire dans notre propre espèce. De là, les races ont pris une nouvelle identité. Les sauvages, c’est-à-dire les êtres humains que nous avons rencontré au gré des voyages des colons et de leurs découvertes, étaient donc indubitablement différents de nous, puisque leurs civilisations et leurs coutumes apparaissaient comme « primaires ». Pourquoi ne pas en faire des esclaves ?

Aussitôt dit, aussitôt fait. D’ailleurs, avant même les races, le sexisme a toujours existé au sens de l’humanité, du moins dans nos sociétés récentes. Les femmes n’ont jamais eu les mêmes droits et traitements que leurs semblables hommes. Aujourd’hui, l’esclavagisme et le sexisme tendent à disparaître, bien que dans certains cas, nous pouvons aisément les rattacher à des comportements humains, quand bien même nous pourrions longuement débattre de l’aliénation au travail, comme nouvelle forme d’esclavagisme. Ceci est un fait.

 

La violence dans nos assiettes, le paradoxe de l’ère industrielle ou les animaux esclaves.

L’humanisme, aujourd’hui, a apposé sa marque sur de nombreuses questions morales et juridiques.

Il justifie que les animaux, à savoir tous les êtres vivants sensibles en dehors de l’homme, soient à la disposition de l’humanité afin de répondre à ses besoins. Dès lors que nous naissons de ce côté-ci de la vie, l’élite de l’existence terrestre finalement, nous avons tous les droits sur les animaux. Dans une certaine mesure, puisque l’hypocrisie sociale tend à donner des droits juridiques à ces mêmes animaux pendant que d’autres naîtront, seront élevés et mourront dans des conditions innommables.

À partir de là, quelle est la limite entre les animaux sauvages, de bétails et les animaux domestiques ? Il n’y en a aucune, du moins moralement et philosophiquement. Scientifiquement, encore moins. Pourtant cela suffit à permettre des massacres et des génocides à grande échelle, sans que quiconque ne s’en indigne, nonobstant d’irréductibles défenseurs de la « cause animale », évidemment marginalisés.

« L'abattage des animaux pour fournir de la viande représente plus de 1090 animaux par seconde soit 60 milliards d'animaux tués chaque année représentant 280 milliards de kilos (vs. 44 milliards en 1950) » selon la FAO.

Pouvons-nous décemment tolérer une telle ignominie dans le seul but de remplir nos assiettes de chairs tendres et savoureuses ? Pendant que d’autres êtres humains meurent de faim dans le reste du monde qui plus est, alors que les ressources économisées pour l’élevage et l’abattage de ces pauvres bêtes permettraient de nourrir la population mondiale sans même dépenser un centime de plus ?

Voilà un exemple de violence d’une envergure phénoménale, et qui est acceptée tacitement par la majorité des êtres humains. N’y a-t-il pas matière à s’offusquer ?

Et à relier d’autres formes de violence, qui plus est ?

L’homme craint la mort, parce qu’il en a conscience. Pourtant, le voici chaque jour responsable, même passivement et indirectement, de dizaines de milliers de morts ! Si ce n’est des millions. Je nomme cette forme de mort « la sublimation sous cellophane », parce qu’il s’agit de la rendre (la mort) appétissante et agréable à regarder. Que dire de cette contradiction fondamentale, sinon qu’elle dépasse l’entendement ?

L’élevage, ce n’est de loin pas, comme l’ont clamé longtemps durant les producteurs, un conte de fée pour enfants. À l’heure actuelle, le bétail a subi de nombreuses crises, notamment il y a quelques années la maladie de Creutzfeldt-Jakob, plus communément appelée la « vache folle ».

Elle aurait été transmise par des bovins atteints de l’ « encéphalopathie spongiforme bovine », apparue en 1985, elle est directement liée à l’alimentation des animaux : la politique inhumaine du profit a poussé des producteurs à recycler les déchets d’abattoir. Vous l’aurez sans doute remarqué, la plupart du bétail consommé est issu de mammifères herbivores, et de volailles. Ce sont les farines de viande et d’os animales. Ce que nous ne voudrions pas même mangé, nous le donnons à ces pauvres bêtes pour économiser un maximum.

Imaginez seulement les centaines de milliers d’animaux innocents qui ont été abattus froidement lors de cette crise alimentaire.

D’autres tactiques économiques sont à l’œuvre dans l’élevage et le gavage. Certains animaux bénéficient de traitements spécifiques, comme par exemple les truies, qui sont modifiées afin de pouvoir enfanter plus souvent, entre autres abominations.

Cette forme de violence, indubitablement, termine directement dans nos assiettes, l’air de rien, sublimé par de belles cellophanes et quelques indications rassurantes. La transparence pour les consommateurs,

Violence, violence et encore violence ! Toujours violence. Dans nos pensées, dans nos coutumes, dans nos habitudes et nos automatismes. Elle se cache en chacun d’entre nous.

Les médias en font leur gagne-pain, ils la transmettent, l’habillent et la délivrent en toutes circonstances.

Manger devient alors un acte qui ne permet pas la remise en question, puisqu’il est nécessaire. Et c’est bien là que le bât blesse.

Il faut être capable de se représenter mentalement toute l’ampleur de cette question, et ce n’est pas chose aisée, car il importe de s’émanciper des carcans conditionnés par nos us et coutumes. Une tradition, même alimentaire, est sujette aux lois éthiques qui régissent nos comportements, c’est-à-dire que nous pouvons nous y pencher et suggérer qu’il faille changer drastiquement nos habitudes fondamentales.

En 60 ans, nous avons augmenté le massacre des animaux avec un ratio multiplicatif de 7 !

Paradoxalement, nos découvertes en éthologie et dans les autres disciplines qui étudient les animaux n’ont fait qu’avancer, rendant ces êtres plus près de nous qu’ils ne l’ont jamais été. Je ne rentrerai pas davantage dans le sujet et n’accorderai pas de place à l’expérimentation et le divertissement, responsables également d’atrocités envers les animaux, mais ayez malgré tout à l’esprit que cette violence ne s’arrête pas à nos assiettes…

 

La violence est-elle un bien commun ?

Ma question, aujourd’hui, est la suivante : la violence que nous perpétrons à l’égard de nos semblables, qui sont dotés au moins des mêmes capacités cognitives que nous (toute proportion gardée), et peuvent ressentir la douleur, la tristesse, la peur et le stress, ne pourrions-nous pas lui imputer la responsabilité d’une dégénérescence de la violence, qui ne s’arrête malheureusement pas aux frontières des animaux non-humains et des animaux humains ?

Il y a d’autres sujets à aborder dans cette thématique, j’en suis conscient. Je considèrerai les médias comme autant de facteurs déterminants dans la contamination globale de la violence au sein de nos habitudes. Mais pour l’heure, je m’arrêterai aux constatations susmentionnées, il y a déjà énormément de travail, et c’est probablement la situation la plus urgente à traiter, car ce que nous sommes capables d’infliger à des êtres doués de sensibilité semblable à celle de l’être humain, nous pouvons indubitablement la reproduire sur notre prochain.

Je conclurai cette mise en exergue d’une problématique d’importance par une citation de Romain Rolland, lauréat du prix Nobel de littérature en 1915 :

« La cruauté envers les animaux et même déjà l’indifférence envers leur souffrance est à mon avis l’un des péchés les plus lourds de l’humanité. Il est la base de la perversité humaine. Si l’homme crée tant de souffrance, quel droit a-t-il de se plaindre de ses propres souffrances ? »

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Thèse de la liberté restreinte

Une question qui a fait couler beaucoup d’encre au cours de ces derniers siècles et qui a profondément marqué la philosophie et la politique est celle de la liberté.

Rousseau est l’auteur de la célèbre phrase « l’Homme nait libre et pur, c’est la société qui le corrompt ».

Il faut comprendre le terme « société » dans son acception globale. Une société est donc la construction d’un ensemble de règles qui relient des individus entre eux, schématiquement dirons-nous. À l’heure actuelle lorsque nous parlons de société nous pensons à ces grandes institutions étatiques dans lesquelles nous vivons. Néanmoins en poussant la réflexion plus loin nous pourrions aisément concevoir une société constituée de quelques dizaines d’individus uniquement. Nous pouvons aussi considérer une communauté restreinte. Ma méthode ici est de définir où apparaissent les contraintes liberticides. Imaginons une famille constituée d’un père, d’une mère et de leur enfant, vivant en autarcie. Ce que les parents enseigneront à leur fils peut être considéré comme un facteur influent sur la formation de son esprit critique et de ses valeurs, le prédéterminant ainsi à certaines formes de comportement et de réflexion, d’attitudes automatiques etc. Je veux dire – et cela je ne l’ai lu nulle part – qu’il me parait évident que toute emprunte sur le développement psychique d’un individu (contrainte externe) est un coup porté à la notion de liberté dans son acception philosophique. Consultons le Vocabulaire technique et critique de la philosophie1 à propos de la liberté :

« Sens primitif : l’homme « libre » est l’homme qui n’est pas esclave ou prisonnier. La liberté est l’état de celui qui fait ce qu’il veut et non ce que veut un autre que lui ; elle est l’absence de contrainte étrangère. (…) »

Ici apparait donc avec une certaine évidence les arguments présentés dans mon précédent essai Critique de la notion de Libre-Arbitre et éloge du déterminisme et que maintenant je désire élaborer de manière plus précise : la théorie d’une liberté restreinte.

Rappelons au lecteur que le déterminisme tel que je l’entends n’est pas issu de la doctrine philosophique dont il a été l’objet. Il faut ici rapporter une acception propre à ma définition et mon utilisation de ce terme. Nous dirons donc que le déterminisme est l’ensemble des causes qui influencent les comportements humains, par des nécessités intérieures ou des contraintes externes.

Le meilleur exemple de déterminisme latent dans notre époque est l’omniprésence des médias dans notre quotidien. Il serait de très mauvaise foi que d’affirmer qu’ils n’ont aucun impact sur notre comportement. La société est en elle-même un facteur déterministe important – peut-être même le plus grand et le plus influent sur notre volonté. L’endoctrinement consiste à déterminer de l’extérieur le comportement interne d’un individu lambda. Chez Chomsky, les médias sont l’expression d’une propagande qui veut imposer sa vision des choses. Ici, la méthode est plus perverse et sous-terraine, car nous vivons dans des sociétés de type démocratique, ce qui, à l’inverse d’un État totalitaire, présuppose qu’imposer explicitement une ligne de comportement et de conduite est antinomique à la constitution de ce système. Cependant, Chomsky met l’accent sur le fait que les médias, et j’adhère personnellement à ses propos, ne font pas l’objet d’une censure gouvernementale systématique, mais sont dans la même ligne productiviste que les gouvernements eux-mêmes, donc appliquent des autocensures à leurs plateformes d’expression pour des raisons de politique intérieure et de business. En somme, leurs intérêts concordent plus ou moins avec ceux de l’État. Mettons donc de côté les habituels lieux-communs sur une quelconque Théorie du Complot, tout à fait hors de propos. L’important ici n’est pas de tenir un procès aux institutions et à notre système. D’autres l’ont fait mieux que je ne saurais le faire. Ce qu’il faut retenir, c’est l’influence des médias dans notre perception de la réalité. Il est aisé de constater à quel point nous sommes tous victimes des propagandes à grandes échelles. Il y a actuellement dans la société de consommation une agression – et le terme est un euphémisme – externe due à la quantité impressionnante d’informations qui défile perpétuellement. Je ne pense pas trop m’avancer en affirmant que nous devenons essentiellement des capteurs sensoriels qui reçoivent une masse toujours plus importante d’information en tout genre. Majoritairement, notre échange avec le monde – la réalité dirons-nous – se fait à sens unique. Malgré l’essor des moyens de communication, nous nous exprimons de moins en moins. Dès lors, trier l’information de la désinformation devient une tâche si ardue qu’une très faible proportion de la population en est capable. Imputons cela en grande partie à l’éducation – l’enseignement scolaire principalement. Nous reviendrons sur ce sujet ultérieurement.

Rajoutons à cet océan d’information le facteur du quotidien. Dans la société capitaliste la norme est d’exercer un travail. Celui-ci nous accapare une très grande portion de nos journées. En moyenne, il faut compter un tiers voire plus. Je ferai ici intervenir Nietzsche qui dit « celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit ». Comme à son habitude, il est franc, la chose est dite sans plus de tergiversation. L’évidence s’impose d’elle-même, mais dans une société qui se dit « libre », il est difficile d’exprimer un tel point de vue sans se heurter à un mur impénétrable. Ainsi, l’individu lambda qui travaille huit heures par jour n’a pas le temps de remettre en question le flux d’information continu que ses sens perçoivent. D’autant plus s’il allume la télévision lorsqu’il rentre chez lui. Le vertige, c’est réaliser à quel point tout est information. Dans les magasins, les rues où sont placardées affiches politiques, publicités, slogans et autres, chez soi, dans son frigo, dans les journaux, à la télévision, sur l’ordinateur, à la radio, même dans la musique que nous écoutons. Je puis donc certifier que l’afflux incessant d’éléments extérieurs qui viennent irrémédiablement se loger dans nos pensées, conscientes ou inconscientes, influencent très sérieusement notre rapport au monde, et également à nous-même. Ce sont ce que j’appelle des facteurs déterminants – c’est-à-dire qu’ils s’intègrent dans notre processus psychique et ce faisant, déterminent nos actes et notre manière de penser dans une situation donnée – et ceux-ci peuvent être observés à tous les stades de l’évolution d’un être humain. Certains le savent déjà, et utilisent cette malléabilité de l’esprit pour leurs propres intérêts. Prenons par exemple certaines multinationales, ici la façon de procéder est sournoise. Des statistiques sont faites pour prendre la température de l’opinion publique sur un produit spécifique, ce sont bien sûr des recherches qui sont menées avec une rigueur extrême, il s’agit là de l’avenir de l’objet qui sera mis à la portée des consommateurs. Si les études concluent à une opinion plutôt défavorable, il faudra alors mettre en œuvre la façon dont sera vendu le produit (il peut s’agir d’une technologie, d’un traité, d’une nouvelle loi, d’une guerre, bref le champ est large) pour contourner la désapprobation du public. Les techniques sont multiples, nous pouvons noter la restriction d’un champ lexical précis qui sera intégré par les consommateurs de façon positive. L’image est également très importante et peut constituer en elle-même la mise en valeur. La perversité est constatable par exemple dans le cas d’une technologie dont le consommateur n’a pas besoin. Néanmoins pour qu’il achète le produit en question, il faut qu’il ait la sensation que cela lui est nécessaire. Tout sera misé là-dessus. Chomsky, dans une interview, donne une très belle illustration de cette méthode d’influence : à l’époque, les femmes ne fumaient pas. Mais après la première guerre mondiale, des publicités ont jailli en nombre incroyable. Il fallait désormais donner envie à la gent féminine de fumer. Pour cela, rien de très sorcier : quelques stars se délectant de leur cigarette à l’écran et sur les affiches, et le tour est joué. L’art de cette duperie est de vendre non pas le produit, mais l’image de ce dernier. Toute l’esthétique prend alors une place prépondérante afin d’enjoliver la chose et donner envie à d’autres de la posséder. Tout cela met en lumière les mécanismes internes qui nous déterminent. La publicité est matraquée sans discontinuer afin de conditionner les consommateurs à s’intéresser à l’objet de sorte qu’ils en oublient les contours négatifs pour n’avoir plus qu’en tête les aspects positifs. Il serait alors possible de vendre à peu près n’importe quoi dès lors que la mise en valeur du produit a été travaillée avec rigueur.

Pour obtenir l’approbation du peuple afin de mener une guerre, il faut impérativement jouer avec les faiblesses de celui-ci. De nos jours, la médiatisation a apporté une autre image de la guerre, et de nombreuses personnes savent ce que peut réellement représenter en termes de vies humaines et de dégâts une confrontation militaire. Le meilleur moyen de manipuler l’opinion publique en lui faisant accepter la guerre, c’est lui servir continuellement et à toutes les sauces une information qui finira par le déstabiliser. Nous savons aujourd’hui que les thèmes principaux utilisés par les grandes puissances sont la peur et l’insécurité. Les États colonialistes, comme les États-Unis d’Amérique, ne peuvent pas partir en guerre contre un autre pays sans l’acceptation de la masse, ce sont les règles de la démocratie. Le meilleur moyen de procéder sous couvert d’agir démocratiquement est d’offrir aux masses la sensation d’être libres de choisir, alors qu’en réalité le choix fut fait bien avant qu’elles soient prises à parti. Plusieurs possibilités s’offrent aux intéressés pour obtenir une opinion favorable à une guerre, nous pouvons mettre en exergue quelques exemples : diaboliser un dirigeant, comme ce fut le cas en Libye avec Kadhafi. Pour cela, il faut invoquer les plus grosses atrocités qui peuvent être imaginées, la cible doit devenir un monstre inhumain et menaçant pour le reste du monde et en particulier le pays concerné. Il en fut de même pour l’annexion de l’Irak après les attentats du 11 septembre 2001, mais également pour le Cambodge, le Viêtnam, et bien d’autres victimes de l’empirisme américain. Pour en revenir à Chomsky, celui-ci a permis d’établir très clairement qu’elle a été la politique gouvernementale dans ces cas précis, allant jusqu’à clamer haut et fort que la guerre contre le terrorisme voulu par les États-Unis n’était qu’une hypocrisie faramineuse puisqu’ils étaient d’autant plus coupables que n’importe quel autre pays à travers le monde. Là, les médias prennent une place nécessaire dans la mise en place de la manipulation de masse puisqu’ils ont tout intérêt à parler de sujets sensationnels. À ce propos, Chomsky nous révèle une information capitale : « La propagande est à la démocratie ce que la matraque est à la dictature. »

Et cela fonctionne d’autant plus que le peuple se croit libre de choisir. Il est important de noter la rupture qui s’effectue dès lors entre l’impression d’être libre et le véritable mécanisme sous-jacent qui s’opère, celui-là même que je nomme détermination. Prenons une citation qui fera la lumière sur cette sensation que les êtres humains ont face à leur impression de liberté totale :

« … Plus je recherche en moi-même la raison qui me détermine, plus je sens que je n’en ai aucune autre que ma seule volonté : je sens par-là clairement ma liberté, qui consiste uniquement dans un tel choix. Ce qui me fait comprendre que je suis fait à l’image de Dieu ; parce que, n’y ayant rien dans la matière qui le détermine à la mouvoir plutôt qu’à la laisser en repos, ou à la mouvoir d’un côté plutôt que d’un autre, il n’y aucune raison d’un si grand effet que sa seule volonté, où il me paraît souverainement libre.2 »

Cette citation est d’autant plus significative qu’elle permet de démontrer avec pertinence la valeur que prend la liberté. Celle-ci ne doit en aucun cas être considérée comme le décor de la condition humaine, au contraire, elle tient le premier rôle dans le rapport de l’humanité au monde.

Nous accorderons volontiers à Bossuet, auteur de la phrase précitée, notre humble compréhension pour avoir écrit cela, puisqu’il était lui-même déterminé par le christianisme, sans lequel il n’aurait probablement jamais rien dit de tel en ces termes. Il a vécu au XVIIe siècle, il lui était donc difficile d’avoir autant de recul sur son époque que nous, d’autant plus que la science n’avait pas mis au jour ce que nous savons aujourd’hui. Les neurosciences, la génétique, l’embryologie etc. n’existaient pas en ce temps-là, et l’implication de la culture chrétienne était si importante que s’extraire des présupposés religieux relevait du génie.

Néanmoins, il est fondamental, pour saisir la clef de l’influence déterministe, d’étudier cette phrase.

Il semblerait qu’en écrivant cela, l’auteur ne prenait pas la problématique dans la bonne direction. Il ressentait visiblement que ses actes étaient dénués de tout déterminisme – interne comme extérieur – alors qu’il est très facile de deviner que pour rédiger cette certitude, il lui a d’abord fallu être prédéterminé par le langage humain et la pensée, donc l’ensemble de sa composition biologique, et en même temps d’avoir été déterminé par son époque, par l’enseignement intrinsèquement lié à la religion et donc au dogmatisme, la situation sociale et plus encore des connaissances qui étaient à portée de sa pensée.

Pour illustrer mes propos, prenons ce que Confucius disait : « N’oublie pas que ton fils n’est pas ton fils, mais le fils de son temps. »

Cette phrase proverbiale suppose qu’être le fils de son temps, c’est évidemment être déterminé par l’époque en question, donc par l’ensemble des composantes qui la constituent : les mœurs, l’enseignement, l’avancée de la connaissance, la politique, le système social, la localisation, etc.

Ne peut-on pas conclure que démontrer la pertinence du Libre-Arbitre revient à être déterminé par la nécessité de le faire ? Soyons moins obscurs : pour en être arrivé à écrire cette phrase, Bossuet a dû inévitablement vivre dans une société dont les présupposés sont impossibles à anéantir totalement – même le plus libre des penseurs ne saurait se dire lavé de toute prédétermination, cela n’aurait pas de sens, et au contraire plutôt qu’une liberté de penser, cela serait l’incarcération de son esprit au sein d’un système réflectif qui l’empêcherait de s’évader de façon significative – et il s’est donc prélassé dans la doctrine chrétienne selon laquelle Dieu a donné à l’Homme le Libre-Arbitre et que donc, ses choix sont le résultat de sa seule volonté et non d’un enchevêtrement de conditionnement génétique et biologique ainsi que des déterminations issues de l’extérieur ce qui me paraît insoutenable intellectuellement. Même Chomsky, pour qui j’ai un profond respect pour tout le travail incroyablement sensé qu’il a apporté, tombe dans le piège du labyrinthe « Libre-Arbitre » en affirmant qu’il serait peut-être impossible d’y répondre un jour sérieusement, et qu’il s’agit sûrement de la limite de la pensée humaine.

Je ne le répéterai jamais assez au cours de la rédaction de mes réflexions sur le sujet, mais il est d’une extrême complexité d’aborder cette thématique sans blesser l’égo de l’être humain et probablement que certains lecteurs auront aussitôt fait de se détourner de mon approche.

Pourtant, il est d’une importance toute philosophique que de se pencher rigoureusement sur cette problématique, car elle englobe bon nombre de présupposés, à commencer par l’enseignement, les méthodes punitives de la Justice, la structure sociale, l’acheminement de la pensée humaine, etc.

Tous ces thèmes et beaucoup d’autres encore, je les aborderai chacun à leur tour dans la suite de cet essai. Il faut rendre compte de nos connaissances, aujourd’hui suffisamment avancées, pour définir si oui ou non la liberté telle qu’elle nous est enseignée et telle que nous la comprenons à notre époque et durant celles qui ont précédé la nôtre n’est pas erronée.

Pour terminer cette introduction à mon projet, je propose une petite illustration qui répond à la question que certains ne manqueront pas de poser : « Pourquoi remettre en cause la liberté ? »

La liberté idéologique peut être comparée à de l'eau pure : cette dernière, dans la situation d'une température qui descend au-dessous de zéro degré, ne gèlera pas. Néanmoins, dès la moindre bactérie, la réaction sera instantanée. L'eau n'est alors plus de l'eau mais de la glace. Il en va de même pour la liberté : dès lors qu'une contrainte survient, comme je l'explique par les déterminations internes et externes, nous ne pouvons plus parler de liberté au sens philosophique, c'est pour cela que j'ai développé ma théorie de la liberté restreinte.

 

1 «Vocabulaire technique et critique de la philosophie », Paris, 2010 p. 558, art. Liberté

2 Traité du Libre-Arbitre, chap. II. Bossuet

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Critique de la notion de Libre-Arbitre et éloge du déterminisme

Cet essai se veut comme étant une critique de la notion de « Libre-Arbitre », et s’appuiera donc sur des définitions précises afin de mettre en exergue les aspects qui me semblent inadéquats avec la véritable condition de l’être humain.

Premièrement, qu’est-ce que la notion de « Libre-Arbitre » ?

Voici une définition, obtenu dans le dictionnaire « Vocabulaire technique et critique de la philosophie » d’André Lalande1 :

Liberté, Libre-Arbitre

« F. 1° Puissance d’agir sans autre cause que l’existence même de cette puissance, c’est-à-dire sans aucune raison relative au contenu de l’acte accompli.

« … Plus je recherche en moi-même la raison qui me détermine, plus je sens que je n’en ai aucune autre que ma seule volonté : je sens par-là clairement ma liberté, qui consiste uniquement dans un tel choix. Ce qui me fait comprendre que je suis fait à l’image de Dieu ; parce que, n’y ayant rien dans la matière qui le détermine à la mouvoir plutôt qu’à la laisser en repos, ou à la mouvoir d’un côté plutôt que d’un autre, il n’y aucune raison d’un si grand effet que sa seule volonté, où il me paraît souverainement libre. »

(BOSSUET, Traité du Libre-Arbitre, chap. II.)

« L’homme se croit libre : en d’autres termes il s’emploie à diriger son activité comme si les mouvements de sa conscience et par suite les actes qui en dépendent… pouvaient varier par l’effet de quelque chose qui est en lui, et que rien, non pas même ce que lui-même est avant le dernier qui précède l’action, ne prédétermine pas. »

(RENOUVIER, Science de la morale, I, 2.)

L’indétermination de la volonté relativement à son objet sous cette forme s’appelle en général liberté d’indifférence*.

2° Pouvoir par lequel le fond individuel et inexprimable de l’être se manifeste et se crée en partie lui-même dans ses actes, – pouvoir dont nous avons conscience comme d’une réalité immédiatement sentie, et qui caractérise un ordre de faits où les concepts de l’entendement, et notamment l’idée de détermination, perdent toute signification.

« On appelle liberté le rapport du moi concret à l’acte qu’il accomplit. Ce rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes libres : on analyse en effet une chose, mais non pas un progrès ; on décompose de l’étendue, mais non pas de la durée… C’est pourquoi toute définition de la liberté donnerait raison au déterminisme. »

(H. BERGSON, Essai sur les données immédiates de la Conscience, p. 167.) »

La définition que voici, agrémentée de citations d’auteurs célèbres, permet une meilleure approche de l’acception qui lui a été donnée. Dans la réédition que je possède de cette encyclopédie technique, une approche plus longue explicite mieux encore les diverses approches de cette notion. C’est bien de le savoir, cependant je n’ai pas jugé nécessaire (bien qu’utile) de recopier la totalité de sa définition par soucis de lisibilité. Cependant, il est possible au lecteur de se procurer l’ouvrage susmentionné pour étudier la question avec la totalité de l’apport offert par ses définitions.

Ce qui nous intéressera ici, c’est la citation relevée de Bergson, qui dit explicitement que toute tentative de définir la liberté donnerait raison au déterminisme.

Un nouveau terme qu’il va me falloir définir également, toujours en citant le même ouvrage, afin de clarifier les deux termes fondamentaux qui seront opposés durant cet essai.

Déterminisme2

« A. Sens concret : ensemble des conditions nécessaire à la détermination (au sens D), d’un phénomène donné.

« Le médecin expérimentateur exercera successivement son influence sur les maladies dès qu’il en connaîtra expérimentalement le déterminisme exact, c’est-à-dire la cause prochaine. »

(Claude BERNARD, Introd. à la médecine expérimentale, 376.)

B. Sens abstrait : caractère d’un ordre de faits dans lequel chaque élément dépend de certains autres d’une façon telle qu’il peut être prévu, produit, ou empêché à coup sûr suivant que l’on connaît, que l’on produit ou que l’on empêche ceux-ci.

« La critique expérimentale met tout en doute, excepté le principe du déterminisme scientifique. »

(Ibid., 303)

C. Doctrine philosophique suivant laquelle tous les événements de l’univers, et en particulier les actions humaines, sont liés d’une façon telle que les choses étant ce qu’elles sont à un moment quelconque du temps, il n’y ait pour chacun des moments antérieurs ou ultérieurs, qu’un état et un seul qui soit compatible avec le premier.

D. Improprement, fatalisme : doctrine suivant laquelle certains événements sont fixés d’avance par une puissance extérieure et supérieure à la volonté, en sorte que, quoi qu’on fasse, ils se produiront infailliblement. On dit parfois en ce sens « déterminisme externe », et l’on oppose alors au « déterminisme interne », ou liaisons des causes et effets constituant la volonté. »

Pour le déterminisme, j’utiliserai le terme selon l’acception A. et C. car c’est celle-ci en particulier qui m’intéressera pour mon étude.

Nous avons donc patiemment extirpé les définitions des notions de Libre-Arbitre et de déterminisme, ce qui va dès maintenant nous permettre de rentrer dans le vif du sujet.

 

Le Libre-Arbitre est issu du christianisme, et tend à prouver la responsabilité du mal que chacun commet. Il s’agit donc d’un terme théologique. Manifestement, cette notion avait été dégagée afin de désengager la responsabilité de Dieu dans les actes criminels desquels peuvent se rendre coupables ses créatures, les êtres humains. Cette notion n’était pas appelée à rester dans l’unique patrimoine théologique, mais s’est propagée rapidement. Dans notre société judéo-chrétienne, la loi se fonde sur l’axiomatique du Libre-Arbitre, puisqu’elle condamne et punit les personnes responsables de leurs actes. La portée de son évolution est donc complexe, parce qu’elle est ancrée dans une culture qui tient tête depuis deux millénaires à toute autre culture extérieure, en gardant bien de se remettre en question. Ceci n’étant pas une accusation mesquine mais une réalité que je ne développerai pas ici car là n’est pas la question, mais que bon nombre d’auteurs ont décrit et mieux que je ne saurais le faire. Politiquement, le Libre-Arbitre a donc son impact, et culturellement également. Ce qu’il faut mettre en avant ici, c’est que cette notion est un lieu-commun de la doxa, ou opinion publique. Peut-être même le lecteur se fait de la liberté une perception proche ou strictement identique à la définition effectuée au-dessus. Qui ne s’est jamais octroyé en lui-même la portée d’une liberté d’action totale ? Personne, j’ose penser, et c’est humain.

Je me permets ici de citer Albert Einstein, qui par sa maxime entamera l’essence même de cet essai :

« Je ne crois point, au sens philosophique du terme, à la liberté de l'homme. Chacun agit non seulement sous une contrainte extérieure, mais aussi d'après une nécessité intérieure. »

Paroles très sages. Rappelons que ce génie mathématicien et physicien était profondément déiste.

Pour ma part, malgré mes jeunes années, et d’ailleurs le lecteur ne saura m’en tenir rigueur, j’ai pu observer à de nombreuses reprises la justesse de ces propos. Pour apporter une analyse correctement agencée, je vais diviser en deux temps l’explication des contraintes, les internes et les externes à l’être humain. J’aborderai en fin d’étude les conclusions qui s’imposent concrètement par rapport aux différents aspects que j’aurai préalablement distingués sur ces contraintes présupposées par la phrase citée plus haut.

 

I. Les contraintes internes

Elles sont multiples, et je ne me propose donc pas d’en faire une énumération exhaustive, car cela serait une perte de temps puisque cet essai se veut relativement court.

Néanmoins, il est intéressant d’en mettre à jour quelques-unes et les contextualiser pour démontrer l’impact qu’elles ont sur la liberté d’action d’un individu donné.

Tout d’abord, l’instinct. À lui seul, il permettrait de mettre en lumière que le libre-arbitre n’est que chimère inaccessible à la condition inhérente à tout être humain, et si nous prenons en considérations les autres êtres vivants tout comme j’aime à le faire, car je vois en eux mes semblables d’un point de vue biologique, inapplicable aux animaux également.

Relevons ici un paradoxe, et pas des moindres, qui est à mon sens un truisme. Ceux qui voyaient en l’animal la conception cartésienne (c’est-à-dire émise par Descartes) de l’animal-machine n’avaient aucune difficulté à les déterminer comme soumis à leurs instincts, et donc leur soustrayaient par-là même toute accession à la notion de Libre-Arbitre. Absurde à première vue, mais le christianisme peut expliquer cette apparente contradiction dans les faits, puisque d’après les écrits saints de la Bible, l’âme n’a été donnée qu’aux êtres humains, ce qui impliquait évidemment le Libre-Arbitre vendu avec, tel qu’il serait présenté s’il s’agissait d’un lot promotionnel comme il nous arrive d’en voir dans divers supermarchés. Ironie mise à part, je prends les arguments théologiques comme étant irrecevables, car ils sont issus d’une dialectique éristique à laquelle je ne puis adhérer, philosophiquement parlant. Pour celles et ceux qui désirent un approfondissement de la notion d’argument éristique puis de dialectique éristique, je ne saurais trop recommander le Ménon de Platon pour le développement premier de ce qui constitue l’éristique, et ensuite l’Art d’avoir toujours raison d’Arthur Schopenhauer qui renvoie toutes les formes de dialectiques (comme elles ont été approfondies par Aristote dans ses Topique) à la seule acception de dialectique éristique.

Victor Egger écrivait, selon ses dires sous la dictée de son père Émile Egger « le mot instinct signifie un aiguillon intérieur, une piqûre intérieure. » de par sa racine latine, instinctus.

Cela concorde bien avec cet aspect inaltérable de l’instinct tel que nous le ressentons en tant que contrainte, je veux dire lorsque nos passions primaires refont surface et prennent le contrôle de nous-mêmes. Cependant il est nécessaire de noter que nos instincts primordiaux sont nettement anesthésiés dans notre société où l’opulence fait taire pour beaucoup celui de la survie, bien que l’animalité qui se terre en chacun de nous s’exprime toujours sous des formes diverses, maquillées le plus souvent par nécessité. Rentrons dans une conception freudienne, sans pour autant trop m’y avancer, l’instinct serait influencé par le surmoi, en quelque sorte, et par le préconscient.

Donc l’instinct, indissécable de notre condition d’être humain, veille à la conservation de l’espèce (survie) et à son expansion (sexuelle). Il ne serait pas de trop de dire que, en gardant un certain recul, à la lumière des faits, nous sommes soumis à lui et qu’il agit sur nous à sa manière, nous prédéterminant ainsi à certaines passions et émotions, tout contexte restitué, dans un but précis. Ceci est biologique, nullement métaphysique, je le souligne, car je ne saurai que trop être indigné à l’idée d’être catégorisé parmi les métaphysiciens par une espèce de dialectisation de mes propos.

Je vais également m’aventurer sur un domaine que je ne connais que peu, mais qui me semble indispensable en l’occurrence pour étayer mon étude : les avancées scientifiques en neuroscience.

Nous entrons là dans le domaine de la neurochimie inhérente à notre cerveau. De ce qui suivra dans ce domaine, il ne s’agit pas d’établir une thèse scientifique, mais de dépeindre des arguments favorables au déterminisme lié à ces fameuses contraintes intérieures dont il est présentement question. Mes connaissances en la matière, je le rappelle, sont restreintes, et ne sauraient donc se substituer à de véritables ouvrages qui traitent de la neuroscience cognitive. Avertissement effectué, je puis continuer mon développement.

L’humeur est donc affectée par la neurochimie de notre cerveau, et plus particulièrement par la sérotonine qui est entre autre un neurotransmetteur. Cette molécule aurait une influence sur l’état émotionnel, donc l’humeur, dans les deux sens. Comprendre : chimiquement et psychologiquement. Ce qui peut se traduire par une interconnexion psychosomatique et somatopsychologique.

Sans entrer plus en profondeur dans le vif du sujet, il est donc imputable à la chimie de notre cerveau, facteur interne tout comme la psyché en constitue un autre, une palette de réactions comportementales et cognitives, plus ou moins prédéterminées3 d’après les assemblages moléculaires. La sérotonine serait particulièrement déterminante dans la dépression.

Nos émotions sont également constituées d’après de tels assemblages chimiques, évidemment selon une série de déterminations précise que je ne saurais malheureusement énumérer ici-même et qui interfère sur d’autres aspects. Tout cela relève d’une science et ce que je me propose de disputer dans cet essai n’implique pas que je développe plus avant toute cette problématique.

Néanmoins, les lumières émises au-dessus nous démontrent aisément que nous sommes soumis à des réactions qui dépassent notre volonté propre, et que nous ignorons totalement.

Le plus souvent, nous n’avons pas conscience de nos contraintes intérieures, et c’est par ces mots que je conclurai ce sous-chapitre.

 

II. Contraintes extérieures

Ici j’aborderai les éléments externes qui peuvent influer sur nos actions, notre fonctionnement, notre réflexion, bref sur tout ce qui constitue notre être.

Le thème principal se trouve être l’environnement, qui d’après moi est une constante indissociable de la psychologie humaine, ce que Freud a plus ou moins occulté dans ses travaux. Je ne vais bien sûr point procéder à une critique de ce dernier, je n’en ai ni l’envie ni les moyens, et ce n’est pas dans mon intérêt de remettre en cause les découvertes fondamentales de ce monsieur, que je ne présente pas. Je préfère être circonspect, qualité qui me semble indispensable.

Je m’efforcerai de présenter diverses causes environnementales qui ont une influence directe (ou très proche) sur notre comportement.

Tout d’abord, la principale cause qui nous détermine, et ce indépendamment de notre volonté et de notre liberté, tenons-le pour dit, est notre naissance. Qui prétendrait le contraire ? Naître dans un milieu privilégié ou dans la misère, de parents intellectuellement épanouis, conscients d’eux-mêmes ou limités, l’éducation reçue, les événements extérieurs tels que décès d’un proche, violences physiques, psychologiques, les valeurs enseignées, la culture imprégnée, tout cela détermine un être humain, cependant de manière relative, et cette constatation est d’importance fondamentale, car je ne crois pas à un déterminisme fataliste qui impliquerait que dans les mêmes situations au détail près, deux personnes distinctes seraient semblables d’après leurs comportements en conséquence de ce déterminisme environnemental. D’une part car il s’agit de deux êtres foncièrement différents, ce qui implique qu’ils ont en eux-mêmes des (pré)déterminations étrangères à l’autre et vice-versa, et d’autre part car chacun réagit différemment face à une situation, ce qui peut d’ailleurs être directement lié au précédent point, les déterminations intérieures et tout ce qu’elles comportent.

Cependant, le mélange de ces deux facteurs déterministes, environnemental (dans la totalité de son acception, pas uniquement l’environnement parental, précisons-le) et intérieur, qui lui-même se décompose en facteur physiologique et psychologique, crée un déterminisme global, auquel nous sommes tous, d’après moi, soumis consciemment ou non, bien que celui-ci soit entièrement différent d’un individu à un autre. Je reviendrai sur cela plus tard.

Il y a donc l’environnement familial qui se trouve impliqué directement et de façon importante dans le processus de détermination de l’être. Plus extérieure encore, il me semble qu’une grande part se situe dans l’information qui lui sera imposée dès ses premières années. Cela est indépendant de toute volonté, si ce n’est celle des parents eux-mêmes qui, avec une limite évidente, peuvent minimiser certains impacts et inversement. De nos jours, le débit quasi-inaltérable d’informations soumises à un individu lambda vivant dans une société, mettons occidentale, pour parler d’expérience, est considérable. Tout cela est inévitablement réceptionné et traité par le cerveau, l’impact occasionné étant relatif selon chaque individu. Au XXIe siècle, de nombreuses institutions influent directement sur le développement infantile et continuent de le faire tout au long de la vie de notre vie. Les médias sont majoritairement responsables de cette influence, bonne ou mauvaise, qui détermine les êtres humains touchés par eux une forme spécifique de la pensée. Cette prééminence des médias au quotidien induit des lieux-communs, des préjugés et une certaine normalisation stricte de réactions face à tel ou tel aspect de la vie. Je me risquerai à dire que cet amour de nos ancêtres, de la sagesse des anciens, est une forme d’expression de cette détermination extérieure, puisqu’environnementale. Par le passé, certains peuples cultivaient uniquement les enseignements de leurs ancêtres au détriment de toute évolution, leur liberté était-elle synonyme de la notion qui convient au Libre-Arbitre ?

Bien évidemment, et je m’évertue à le répéter, tout est relatif. Ce qui fonctionne parfaitement bien dans une démonstration pourra en être tout à fait autrement dans une autre, je veux dire l’expérience du déterminisme est très compliquée puisque inhérente à nos vies tout en étant différent pour chacun d’entre nous !

Les préjugés peuvent être particulièrement utiles pour donner un exemple commun à tous. Par essence, le préjugé précède la réflexion, et souvent, celui qui s’en rend coupable, s’il réfléchit par ses propres moyens, se sentira honteux d’avoir avancé un tel propos par automatisme.

Là aussi, il y a matière à creuser, en psychologie les réponses automatiques constituent une partie importante de la psyché humaine. Toujours par déduction logique, et sans se risquer à une quelconque dialectique éristique, dont j’aimerais me prémunir au maximum, les automatismes sont prédéterminés tout en étant également déterminés par un contexte précis.

En effet, la liste est longue, et plus je creuse, plus d’éléments m’apparaissent comme une évidence dans la conception du déterminisme de la condition humaine, qui je le répète, est propre à chacun.

À la lumière de ce qui a été relevé précédemment, je conclurai ce paragraphe en disant que nous sommes tous, à notre façon, l’expression d’un univers unique, déterminé par des facteurs tant externes qu’internes.

 

III. Développement et conclusion

Tout ce que j’ai énuméré et développé préalablement apporte une évidence : notre liberté est bien plus restreinte que nous ne voulons l’admettre.

Bien sûr, accepter d’être déterminé et d’avoir une liberté limitée de ce fait est une atteinte profonde à l’égo, et plus encore à l’amour propre. C’est, je pense, une blessure narcissique très importante, pour reprendre une formule freudienne. Il faut mettre de côté ses intérêts, et son rapport égocentré au monde, pour se concilier avec cette détermination qui nous constitue. Ce n’est pas une fatalité, contrairement à ce qui a pu être opposé à ce déterminisme par le passé, car comme je l’ai dit, nous jouissons malgré tout d’une liberté d’action, bien que restreinte, et d’une volonté qui peut nous soustraire à certaines prédéterminations.

Cependant, pour mettre fin à une superstition qui galvanise la pensée magique au détriment du rationalisme, resituons l’idée commune de chance. Un exemple pour les joueurs de loteries, lorsqu’un individu lambda tire un ticket d’un quelconque jeu, puis le gratte et gagne, ou à contrario, perd. Il s’exprimera soit qu’il a de la chance, soit qu’il n’en a pas, selon le cas. Pourquoi ? Parce que ce dernier voit devant lui, et non en arrière. Or, pour contextualiser le déterminisme, il faut penser à rebours. Il a gagné ou perdu parce que certains événements l’ont poussé à aller s’acheter son billet à ce moment précis, et pour une raison intérieure, il a tiré celui de gauche plutôt que celui de droite. Peu avant, un autre joueur avait fait de même. De ce fait, par certaines déterminations indépendantes de sa volonté, il lui a fallu acquérir celui-ci (puisque les autres avaient déjà été tirés), et en conséquence le résultat qui s’impose : gain ou perte.

Néanmoins, je reste persuadé que d’une manière ou d’une autre, nous pouvons, en y réfléchissant préalablement, influencer sur le déterminisme des choses, et celui des êtres, de par sa volonté propre, sans pour autant nécessairement en deviner toutes les conséquences liées.

Tout cela est bien évidemment de l’ordre de la supposition.

Pour conclure, sans trop m’étendre futilement, je dirais que pour ma part, et d’après les analyses qui précèdent, la notion de Libre-Arbitre est non-avenue dans son acception citée au début de cet essai et que nous sommes au contraire, comme le disait déjà Einstein, déterminés par des contraintes internes et externes, ce qui n’exclut pas pour autant une forme restreinte de liberté, un champ d’action spécifique sur lequel nous avons le pouvoir d’influer.

Je me rappelle, avant de mettre fin à cette étude, qu’un oracle répondait au protagoniste d’une épopée fantastique, ce dernier lui ayant précédemment demandé pourquoi il était là s’il ne pouvait changer ses choix, prédéterminés, qu’il était justement venu non pour les transformer, chose impossible, mais les comprendre… Ce qui, je l’espère, laissera le lecteur sur sa faim et lui donnera l’envie de réfléchir à cette question, que sommairement étudiée par mes soins.

 

1 « Vocabulaire technique et critique de la philosophie », Paris, 2010 p. 558, art. Liberté, F : libero arbitrio

2 « Vocabulaire technique et critique de la philosophie », Paris, 2010 p. 221, art. Déterminisme

3 Sous réserve de confirmation scientifique.

11:27 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : liberté, critique, déterminisme, philosophie, pensée |  Facebook | | | |