Gregoire Barbey

18/02/2012

Sur la norme

 

La norme est une construction sociale fondamentale dans nos sociétés. Par construction sociale, j'entends l'élaboration de critères artificiels qui ne sont pas intrinsèquement distinguables entre les individus. Il s'agit foncièrement d'un concept. Mais pas des moindres car il constitue la base sur laquelle se fonde toute la structure sociale, tant sur le plan de la segmentation des forces de travail que de la répartition des tâches au sein des différents groupes humains.

Son fonctionnement est relativement pervers. La norme s'introduit de façon insidieuse dans les schémas comportementaux et psychiques des membres d'une société distincte. Dès l'enfance, l'individu prend connaissance des repères entre la normalité et l'anormalité. Il y a ainsi deux catégories dichotomiques où sont catalogués les différents personnalités : il y a les personnes dites « normales » et celles dites « marginales ».

Dès lors, pour se faire intégrer correctement au sein de la société, il est évidemment préférable de se situer dans la première catégorie. C'est même essentiel. Ceux qui ne s'intègrent pas totalement, voire pas du tout sont ainsi qualifiés de marginaux. Le terme en lui-même est péjoratif. Malheureusement, la norme est restreinte. Elle conditionne les individus à des comportements types, à se conformer à une pensée « unique », et à craindre ceux qui n'adoptent pas cette normalité.

De nombreuses institutions participent à façonner l'idéologie normative, ce qui contraint les acteurs humains à rentrer dans le moule par nécessité. Certaines études scientifiques (subventionnées généralement par des fonds privés) apportent des « arguments d'autorité » en institutionnalisant des découvertes qui prouvent qu'il y a bien des normes au sein de l'humanité. Ce qui rentre dans la norme, c'est, bien sûr, tout ce qui va dans l'intérêt du système. Avoir un travail, payer ses factures, mâcher, et remâcher, puis avaler toute la doctrine des médias et du pouvoir en place.

Ainsi, ceux qui sont conformés deviennent des agents répressifs face aux éléments « perturbateurs » qui sortent du cadre normatif. Ils n'hésiteront pas à faire la morale à un proche si celui-ci s'écarte du « droit chemin ». Les personnes marginalisées finissent par culpabiliser sous la pression énorme qui est effectuée par l'ensemble de la société. C'est la meilleure façon pour que le système perdure : à défaut d'avoir des yeux partout pour contrer les éventuelles rébellions, formater les individus permet d'avoir un contrôle garanti sur une grande partie de la population, qui jouera, conditionnée par ces règles strictes, le rôle de la police « citoyenne » en tentant de ramener à la raison les dissidents.

Ce qui est dommageable, c'est que la norme détruit la diversité des êtres humains. Adopter une ligne de conduite pour être intégré dans la société a des répercussions sur l'attitude des acteurs de ce système. Ils finissent par se ressembler, toute proportion gardée, comme deux gouttes d'eau.

Tout ça constitue l'une des composantes du « contrôle des esprits », qui a remplacé la matraque, comme le fait très pertinemment remarquer Noam Chomsky, utilisée dans les systèmes antérieurs à la démocratie.

Il est impératif de bien saisir l'utilité et l'extrême nécessité pour la survie du système d'employer ce mode de fonctionnement. Il permet une cohésion des individus sur les valeurs démocratiques, tout en conservant un réel contrôle sur les masses de manière totalement invisible. Sans cela, il ne pourrait survivre. Les gens seraient trop disparates, et ne rentreraient pas dans la ligne directrice qui permet à ce système de se maintenir en vie. Toute l'idéologie de celui-ci repose sur le contrôle des masses.

La norme est le premier et le principal fondement de l'édifice capitaliste. Il me faudra revenir sur cette question, car cette courte analyse ne déblaie que peu d'éléments pertinents. Mais cela offre toutefois une vision différente des habitudes consensuelles.

 

Grégoire Barbey

00:46 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : norme, réflexion, société, système, capitalisme, marginal, contrôle des esprits |  Facebook | | | |

Commentaires

Propos intéressants! Continuez!

Écrit par : Mère-Grand | 18/02/2012

Ce sujet est passionnant et il est à traiter à plusieurs niveaux.
Si on pense aux enfants et aux adolescents, il me semble qu'ils ont une propension à vouloir ressembler aux autres, à avoir les mêmes droits, privilèges, habits, jouets que leurs frères et soeurs ou camarades. J'oserais presque l'affirmation que cette tendance serait "naturelle"ou spontannée, pas imposée par les adultes. Pour des parents ou enseignants, ce serait bien plus simple, si les enfants ne réclamaient pas à tout bout de champ une norme pointilleuse !
Chez les ados se forment des sortes de tribus avec des looks. Il y a une grosse exploitation commerciale là-derrière, et il me semble qu'elle va en croisssant.Il y a 40 ans, les adolescents n'existaient pas vraiment en tant que cible ou force commerciale.
En ce qui concerne les adultes et leurs choix, il me semble que dans un pays comme la Suisse, on a une palette de choix assez vaste. La normalité consiste bien sûr à accomplir un certain nombre de rituels sociaux, à se soumettre à des lois et des normes. Elles sont là aussi pour protéger , pas seulement pour opprimer ou formater.
A mon sens, la norme peut également être très forte dans une société non-capitaliste. Peut-être qu'on nous ment sur la Corée du Nord ou d'autres pays vivant dans un système non-capitaliste, mais j'ai bien peur que les minorités (je pense p.ex. aux homosexuels ou simplement à des gens qui ne voudraient pas jouer le jeu du pouvoir en place) n'y soient pas bien vues,
et que la contestation ouverte y soit encore moins bien tolérée que dans ce qu'on appelle les démocraties à l'occidentale.

Écrit par : Calendula | 18/02/2012

C'est vraiment incroyable de penser comme ça pour un jeune garçon comme vous, à première vue de votre photo. C'est vraiment sensationnel, continuez. Merci pour l'article

Écrit par : faire part | 27/02/2012

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