Gregoire Barbey

22/03/2012

Sur l'Amour

 

Qu'est-ce qu'aimer ? Cette question est intimement liée à mon expérience personnelle. Je m'interroge régulièrement à ce sujet, sans nécessairement n'avoir jamais trouvé réponse satisfaisante. Je ne suis d'ailleurs pas convaincu qu'il y ait une seule manière d'exercer ce que je nommerai l'Art d'aimer.

Néanmoins, j'en suis arrivé à une certaine étape de ma réflexion – ou de mes pérégrinations intellectuelles. Bien souvent, je me suis simplement positionné en observateur de ceux qui s'aiment. Il est toujours plus aisé de prendre du recul sur ce que nous analysons. Or, j'ai constaté à de multiples reprises, pour l'avoir vu et vécu, que l'amour peut apporter la discorde dans les relations humaines, et son lot de fléaux. Les êtres humains, et j'en fais partie, ont souvent tendance à associer amour et possession. Ce cocktail est par essence voué à l'autodestruction. L'amour peut être métaphoriquement comparée à une montagne. Vouloir posséder, c'est risquer l'érosion des roches qui la fondent. Je pense, avec humilité, qu'un amour sain doit être libéré de la dévoration et de l'appropriation. Le désir, qui est un fondement de l'amour, est un langage sans mot. Il n'est cependant pas une justification suffisante pour aspirer à la propriété de ce qui est désiré.

Aimer, ce n'est pas avoir, ni contrôler. Il a besoin d'être détaché – et par détachement je n'entends pas qu'il ne doit pas être pleinement vécu – pour offrir à l'Autre, à l'être aimé, toute l'indépendance à laquelle il a le droit. Je conçois l'amour comme un défi, celui de pouvoir accepter de n'être pas la seule source d'épanouissement de celui ou celle qui est la cible de ce puissant sentiment. Accepter l'être dans son ontologie et dans sa spiritualité. Aucun corps ne peut ni ne doit être soumis à une quelconque propriété. Le mythe de l'amour possessif, je n'y crois guère. La faculté d'aimer, c'est de pouvoir profiter de la personne qui égaie, amplifie, crée cet affect, sans pour autant l'emmurer dans les douves d'un château immensément vaste. La liberté de mouvement, pour moi, peut s'accompagner de l'amour. Pouvoir dire « je t'aime, mais tu ne m'appartiens pas » est probablement la plus belle preuve d'amour qui soit. Encore faut-il y donner du sens. Aucun être ne peut se laisser passer les chaînes aux poignets sans vouloir, à un moment donné, les briser, ne serait-ce que l'espace d'un instant. Pourquoi aliéner le corps à l'amour ? Je suis persuadé – avec des réserves, comme à mon habitude – qu'aimer ainsi conduit au bonheur et à l'épanouissement. Ne pas souffrir, ni de la dévoration, ni de la détestation, qui sont si communément liées à l'amour.

Je me souviens de ces vers écrits par Baudelaire :

« Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulu le premier dans sa stupidité,

S'éprenant d'un problème insoluble et stérile

Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté ;

Celui qui veut unir dans un accord mystique

L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,

Ne chauffera jamais son corps paralytique

À ce rouge soleil que l'on nomme l'amour. »

Aimer ne doit pas être un diktat. Il lui faut être libre. Un amour emprunt de possessivité n'est finalement rien d'autre qu'un travestissement de l'amour-propre. Un narcissisme infini de l'ego démesuré qui veut avoir l'Autre pour son intérêt. C'est sûrement dans un sentiment amoureux détaché que peut naître les plus belles histoires, et de merveilleuses complicités. Un partage sans tabou. Un respect sans compromission, sans aliénation.

Aimer l'Autre pour ce qu'il est, dans son être, dans sa beauté toute entière, et non pas pour en faire un trophée personnel.

Je réalise qu'il m'est profondément agréable, aujourd'hui, d'être en mesure de dire : « je t'aime ab imo pectore mais j'érige ta liberté en principe fondamental de cet amour qui coule dans mes veines ». Ainsi, je me libère des tourments de l'âme prisonnière de son propre désir. Je vis ma relation, pour ce que l'Autre m'offre, pour ce qu'il est, et non pas pour une illusion métaphysique qui flatte ma personne au détriment du reste.

« Hyppolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses,

Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir

L’holocauste sacré de tes premières roses

Au souffle violent que pourrait les flétrir ? »

Aimer est un Art. Le plus beau.

 

Grégoire Barbey

02:07 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : réflexion, amour, détachement, possessivité, liberté, épanouissement, respect, désir |  Facebook | | | |

Commentaires

bonjour Gregoire Barbey,votre texte comme tant d'autres est superbe ,nous avons des divergences ,sur le plan politique ,ce qui ne m'empeche pas malgren mon age et les annees qui filent inexorablement d'eprouver pour vous de l'admiration pour vos ecrits et beaucoup de sympathie merci Daniel

Écrit par : daniel frieden | 22/03/2012

Tu atteins l'essentiel... As-tu été inspiré?

Écrit par : Florence Aebi | 22/03/2012

Daniel Frieden, je vous remercie pour l'attention que vous porter à mes écrits, j'en suis honoré.

Florence, inspiré, je le suis toujours, encore faut-il trouver QUI ou QUOI m'a inspiré. Mais là, j'ai déjà ma p'tite idée...

Écrit par : Grégoire Barbey | 22/03/2012

Bonjour... votre texte est criant de Vérité, mais si peu de gens sont conscients de cet état de fait..
Lorsqu'on Aime ainsi, selon ce concept d'Amour respectueux, souvent on se heurte à l'incompréhension ou encore à la non réciprocité.
Je ne sais s'il existe possible âme pareille en ce monde qui croisera le chemin que je survole pour s'envoler à deux... mais je sais dorénavant qu'il m'est impossible de partager l'Amour avec quelqu'un qui l'associe avec possessivité et enfermement.
Bien à vous

Écrit par : littlewing | 31/01/2014

Vous avez juste oublié, au moment où on a parlé de l'origine de la sexualité et donc de l'Amour à propos du mariage pour tous en France, de la finalité primordiale de ce que vous appelez l'Amour (J'ai mis A, pour respecter votre approche) qui est la reproduction de l'espèce. Nous sommes aussi des animaux et pas seulement des créatures éthérées de dieu. D'ailleurs, celui des chrétiens a demandé à ses représentants de "croître et de se multiplier", injonction qui continue de nuire sérieusement à la biosphère (et pas à la planète, qui en a vu d'autres...). Cette banale et malencontreuse finalité de ce que vous appelez Amour a provoqué une intense concurrence dans la transmission de ses gènes entre reproducteurs, qui est à la base de ce que vous décrivez par "une illusion métaphysique qui flatte ma personne au détriment du reste" mais qui est d'abord une réalité biologique. Le fait que le sperme de certaines espèces est spermicide, par exemple. L'espèce humaine a cherché à maîtriser cette concurrence en donnant aux femelles une place socialement inférieure. Quand celle-ci n'existe plus ou presque, reste la jalousie et la possessivité...
Négliger ces quelques données bassement terrestres est exactement pourquoi les poètes restent un peu sur le carreau dans notre monde...

PS. Je maintiens que le fait de ne pas s'occuper des commentaires sur un blog est parfaitement scandaleux et irresponsable...

Écrit par : Géo | 31/01/2014

Votre texte est beau. Sans doute y a-t-il un temps pour tout, un temps d'apprentissage, aussi... mais, en amour, ou que l'on dit tel, quelque chose retient mon attention: il y a celui/celle à qui l'on dit "Viens"! et l'autre prié de dégager: toi, oui, toi, non! Les "uns et les autres", toujours. Gares de triage: les uns "vivront", s'ils "tiennent le coup"; les autres n'auront qu'à crever (de chagrin): Amour?!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 31/01/2014

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