Gregoire Barbey

05/04/2012

Tendre vers le surpassement de soi

 

Réfléchir, c'est se projeter au-delà de soi-même et se contempler. Or, cela reste une perception tout-à-fait subjective, qu'il convient de relativiser. Il est pourtant nécessaire d'être en mesure de se regarder avec le moins d'apparat possible, de se mettre à nu, au moins face à notre propre regard.

Pourquoi devoir poser sur soi un œil critique ? Cette question implique de rentrer dans le fondement de ma philosophie, à savoir le dépassement de soi, qu'il est également envisageable de formuler le surpassement de soi. C'est une réflexion déontologique, qu'il convient de comprendre comme étant propre à ma vision personnelle, que je tire de mes propres expériences empiriques. J'établis ce cheminement intellectuel depuis des années déjà, et je n'en suis qu'au commencement.

Cela constitue mon ontologie. Je réfléchis ici pour comprendre comment se réaliser soi-même, ou plus succinctement, tendre vers « l'amélioration ». Cette approche n'est pas des plus aisées, car elle requiert non seulement une connaissance de ses propres limites, mais également d'un minimum de culture eu égard aux états d'âme des autres, pour ne pas proposer une piste de recherche qui soit en décalage complet avec la réalité ontologique du commun des mortels. Et puis, plus important peut-être encore, offrir une piste de réflexion qui ne soit pas que théorique. Il y a toujours ces deux oppositions qu'il est difficile de concilier dans la recherche philosophique : la pratique et la théorie. En effet, lors de la mise en application d'une théorie quelconque, la pratique peut bien souvent se révéler loin des attentes premières. Pourquoi ? À mon sens, réfléchir implique une abstraction de certains éléments, parfois imperceptibles, qui peuvent peser lourd dans la réalisation des objectifs.

Métaphoriquement, il faut concevoir l'être de la même manière que la vie. Elle est un mouvement constant, et tout frein à celui-ci engendre généralement la mort, ou de façon imagée, la disparition de la vie. L'être doit tendre vers un changement perpétuel. Je reprendrai ici l'analogie du serpent et de l'esprit, empruntée à Nietzsche. S'il ne peut pas changer de peau, c'est-à-dire muer, il finit par mourir. Il en va de même pour un être qui ne se réalise pas, ne s'épanouit pas. À force d'évoluer dans la même prison sensible, avec les mêmes peurs et les mêmes certitudes, l'esprit n'a de cesse de s'autodétruire. Peut-être la dépression n'est-elle rien d'autre qu'une automutilation de l'être envers lui-même, pour tenter de s'extraire de sa condition « pressurisée », si j'ose dire. Enfermé dans une cellule de détention intellectuelle, l'esprit requiert d'en sortir, car le risque de son immobilité, de son incarcération en lui-même, n'est autre que son propre anéantissement. Une connaissance m'a rapporté que pour Cioran, un fou est celui qui a tout perdu, sauf sa raison. Je trouve cette définition très proche de la réalité, d'autant plus de ce que j'essaie de dépeindre à grand peine. Nous avons toutes et tous une raison, à n'en point douter, mais elle est différente pour chacun d'entre-nous. Elle se fonde, comme tout le reste de l'être, selon l'environnement dans lequel elle évolue. Il nous est vraisemblablement impossible d'attribuer à quiconque le jugement d'être « irraisonné ». Ce serait une erreur. Tout être humain, à défaut de pouvoir le certifier pour les autres espèces, possède une raison qui lui est propre, intimement reliée à son parcours, à son vécu. Comme précédemment employé par mes soins, je considère la réflexion comme l'abstraction d'une certaine proportion (relative) de la réalité. Lorsque nous jugeons autrui, nous avons tendance et à nous projeter, et à faire abstraction des traits spécifiques de la cible de notre jugement. Ce qui conduit inévitablement à un constat erroné sur la personne. Le meilleur objet d'étude pour comprendre les autres, c'est nous-même. En s'extrayant de tous préjugés moraux, nous pouvons tenter de nous mettre à la place de celui que nous avons face à nous. Ainsi, bien souvent, si la méthode utilisée est dénuée de tout a priori inadéquat, il sera plus aisé de saisir l'attitude de l'autre. Et pourquoi pas de la comprendre.

Le surpassement de soi, c'est justement cette capacité à pouvoir se regarder soi-même, comme entre quatre yeux, et à reconnaître ses torts. C'est avoir la volonté de tendre vers l'avant, en s'améliorant, en essayant de dépasser nos errements, car ils sont nombreux. Ne pas rester dans un carcan fait de convictions. Je perçois les certitudes avec une certaine réserve. Je les conçois comme des raccourcis intellectuels, qui permettent aux esprits fainéants de ne point se poser davantage de questions. Il est bien plus démonstratif de sa persévérance de pouvoir fracasser les idoles, pour reprendre une fois de plus une métaphore chère à Nietzsche, d'être en mesure de dépasser ses a priori, que de rester tel un chien de garde sur ses positions et ne plus s'en départir.

Alors, le dépassement de soi, c'est en partie vouloir s'améliorer, et affiner ses approches. Toujours s'interroger. Au fond, ce n'est rien de plus qu'une longue discussion avec soi-même, à nu.

Cela n'est rien d'autre qu'un avant-goût, mais cela permet déjà de déblayer quelques zones poussiéreuses.

 

Grégoire Barbey

Commentaires

Votre texte traite d'un sujet complexe, s'il en est. La métaphore du serpent qui doit muer est une trouvaille géniale de Nietsche.
Un passage de votre texte m'intéresse particulièrement :
"Lorsque nous jugeons autrui, nous avons tendance et à nous projeter, et à faire abstraction des traits spécifiques de la cible de notre jugement. Ce qui conduit inévitablement à un constat erroné sur la personne. Le meilleur objet d'étude pour comprendre les autres, c'est nous-même. En s'extrayant de tous préjugés moraux, nous pouvons tenter de nous mettre à la place de celui que nous avons face à nous."
Je crois que le processus dont vous parlez s'appele l'empathie. Ce n'est pas la même chose que la symathie, c'est bien plus et plus difficile. La sympathie serait très émotionnelle, alors que l'empathie comporte une certaine distance.
Le plus sage serait de ne même pas juger autrui, de sauter cette étape (qui vient très spontanément, j'en conviens !) et se demander directement: pourquoi fait-il ceci ou cela ? Puis de se demander : est-ce que je suis d'accord ou pas ? Etre empathique ne veut pas dire qu'on est sans opinion ou que l'on acquiesce à tout.
Votre litige avec le "modérateur" des blogs de la TdG est intéressant à cet égard. Il me semble que votre billet à ce sujet passe le problème au crible de la réflexion. Pourquoi est-il dit que cet objet n'est pas d'intérêt public (une fois le nom de la magistrate supprimée)?

Écrit par : Calendula | 06/04/2012

qu'est-ce que la symathie? par rapport à l'empathie?

Écrit par : Lucie | 27/03/2015

Le "Connais-toi toi-même prend bien du temps tellement de temps que l'on risquera d'être mort avant d'avoir fait le tour de la question puisqu'il faudrait avoir vécu toutes les situations imaginables avec nos réponses à l'ensemble de ces stimuli... Dans l'article de Grégoire Barbey une indispensable allusion au risque de "projection", concernant notamment les psys en leurs hypothèses (sexualisantes sans doute trop inconditionnellement): attribuer à l'autre ce qu'en tel ou tel événement on ferait ou aurait fait soi-même! L'empathie correspond au centre nerveux et de conscience situé là où se trouve la glande pinéale ou épiphyse (parce qu'en forme de petite pomme de pin) dans le cerveau. Se voulant élucidante l'empathie est tout sauf sentimentale. ce à quoi peut conduire la sympathie.
Pour Paul Diel, psy, l'élucidation appartient au domaine de la surconscience, la subconscience au domaine des ténèbres (monstres mythologiques) mais le surpassement de soi, selon Paul Diel, toujours, peut signaler ce qu'il appelle une "tâche exaltée" par manque... comme zèle intempestif masquant une motivation autre que celle non seulement annoncée mais reconnue par tous... un tel comportement n'apportant aucunement joie de vivre, paix et sérénité. Une connaissance plongée en activités bénévoles, soudain, se posa une question, la question suivante: "Si j'avais un petit copain serais-je forcément occupée comme je le suis cet après-midi et occupée à quoi? Et si nous avions un rendez-vous ce soir quelle pourraient être mes pensées voire mes préoccupations immédiates? Serais-forcément là où je me trouve présentement ou chez le coiffeur? Pourquoi "cet" endroit, et pourquoi ces activités?! Travailler à s'améliorer, à se transformer concerne cette vie spirituelle que tant de participants commentateurs/trices en blogosphère s'acharnent à vouloir démanteler ces religions qui, toutes, pour le meilleur, comprennent la transformation intérieure. Mahomet lui-même appelait "petite guerre" ses combats de conquêtes guerrières et "grande guerre" son combat intérieur.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 27/03/2015

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