Gregoire Barbey

27/06/2012

Introspection

 

Chronique, 27.06.12 13h55

 

Pour vivre, il faut accepter de se battre. Dans ses lettres à Lucilius, Sénèque écrivit : « Tu trouveras jusqu'à des profès de la sagesse qui dénient le droit d'attenter à sa propre vie, tiennent pour une impiété de se faire le meurtrier de soi-même et veulent qu'on attende pour sortir de la vie l'ouverture fixée par la nature. Parler ainsi c'est ne pas comprendre que l'on ferme la route de la liberté. Un des plus grands bienfaits de l'éternelle loi, c'est que, bornant à un seul moyen l'entrée dans la vie, elle en a multiplié les issues. Attendrai-je la brutalité de la maladie ou celle de l'homme, alors que je suis en mesure de me faire jour à travers les tourments et de balayer les obstacles ? Le grand motif de ne pas nous plaindre de la vie, c'est qu'elle ne retient personne. Tout est bien dans les choses humaines dès que nul ne reste malheureux que par sa faute. Vivre t'agrée : vis donc. Il ne t'agrée pas : libre à toi de t'en retourner d'où tu es venu. »

 

Ces quelques phrases m'apparaissent remplies d'une rare sagesse. Nous avons toutes et tous nos raisons de nous lamenter sur notre sort, mais au fond, quel en est le résultat ? Rien. Sinon une perte de temps, et d'action. Si nous ne nous sentons pas bien dans notre condition, alors rien ne nous empêche d'en changer. D'y remédier. Dans le cas contraire, celui qui est dans la plainte y trouve une certaine complaisance, mais n'a guère de véritable volonté de s'en extraire. Je l'ai appris en expérimentant cela par moi-même. Combien de fois me suis-je contenté de me plaindre ? Je ne saurais le dire. Trop, c'est sûr. Beaucoup trop. Aujourd'hui, quand bien même mon entrée dans la vie fut difficile et périlleuse, je suis vivant. Un ami, dont j'écoute toujours avec la plus grande attention les conseils aiguisés qu'il me donne régulièrement, m'a dit, pas plus tard que ce matin, qu'il était possible de percevoir une situation de deux façons opposées. Premièrement, s'imaginer qu'entamer l'existence dans un climat délétère est un signe d'infortune. Deuxièmement, considérer que s'en être sorti en pleine forme est au contraire une preuve que rien n'est noir ou blanc, et que la chance peut nous sourire également.

 

Pour ma part, je perçois les choses selon la seconde manière. Mais parfois, il m'arrive d'oublier. Ou de feindre l'ignorance. De ne plus accepter le positif. Et pire, de ne plus m'en remettre à l'écriture, qui est ce que j'ai de plus cher et de plus important à mes yeux, avec la personne qui partage ma vie. Ces derniers temps, j'ai usé de mon plaisir d'écrire à des fins essentiellement politiques. Cela n'est pas un mal en soi, cependant ça ne m'a pas permis de l'utiliser autrement, pour me libérer, car oui, rédiger est un exutoire, comme pour d'autre la musique, le théâtre ou le chant sont des astuces pour se vider l'esprit et profiter de l'instant présent. Dès lors, je me suis quelque peu perdu, interrogé, et j'ai erré dans une situation inconfortable. En fait, j'ai refusé d'en faire mon usage habituel de peur d'être irrémédiablement jugé pour cela. Étrange, puisque jusqu'alors, je l'ai toujours fait sans cette crainte. Peut-être est-ce ma surexposition qui m'a conduit à vouloir me protéger. À quoi bon ? Je ne changerai pas celui que je suis, et vouloir me dissocier de ma personnalité pour mieux paraître ne m'apporte rien, sinon un mal-être que je ne peux assumer et qui ne me correspond pas. Oui, après quelques mois à cent à l'heure dans la vie de la Cité de Calvin, je réalise que j'ai mis de côté certains aspects de moi-même, et qu'à force, l'impact s'est fait ressentir. Je sais désormais que je ne veux plus me laisser détourner de mes besoins primordiaux. Écrire comme je l'ai fait en ce moment en fait partie.

 

Et finalement, qu'importe si cela déplaît. Si d'autres veulent voir en moi un être fait d'acier, insensible. Je ne le suis pas, et ne le serai absolument jamais. J'aime à croire qu'il s'agit-là d'une qualité, et je préfère la nourrir en espérant en faire quelque chose de bien pour moi et celles et ceux qui m'entourent plutôt que revêtir un masque qui ne me va pas. J'aurai au moins essayé, et n'emporterai donc aucun regret. Je me préfère dans la lecture, la réflexion, que sous les feux de la rampe. Ceci était une lubie, un désir que je voulais réaliser, mais qui ne m'a clairement rien apporté, en-dehors de quelques rencontres extraordinaires. Bien sûr, je continuerai à m'intéresser à la chose politique. Cela me passionne, comme beaucoup d'autres sujets, d'ailleurs. Mon éclectisme me pousse à toucher à tout ce qui est à ma portée. Et ce qui ne l'est pas, je m'efforce de m'en rapprocher. Ce que j'aime par-dessus tout, c'est créer. Formuler des idées. Et les confronter, intelligemment, posément, avec le goût et la passion des mots. Quoi que je fasse, cet attrait ne me quitte pas d'une semelle. Jamais. Tant mieux, car je ne pourrais espérer mieux. Je n'ai pas à désirer plus que je n'ai déjà, le reste n'est que broutille. Ce qui compte, c'est d'être en phase avec soi-même, et tout faire pour préserver, comme le disait Goethe, l'entrée de sa Citadelle intérieure. J'en retourne donc à mes aspirations premières, avec la certitude qu'il n'y a rien de plus important. Et je ne cesserai pas de cultiver cet aspect de moi-même, n'en déplaise à quelques-uns. Vivre, c'est ce qu'il y a de plus beau.

 

Grégoire Barbey

14:31 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : introspection, réflexion |  Facebook | | | |

Commentaires

Félicitations pour ce post et le temps pour mettre en commun ces idées. Je serais ravie d'avoir la possibilité de lire vos billets à ce propos dans les prochaines semaines. Cela m'est très précieux ! Merci 1000 fois !

Écrit par : faire part naissance originaux voiture | 28/06/2012

Tout d'abord bravo pour cette présentation, tout autant limpides et posées. Toutefois, certains passages auraient supporté davantage d'explications, en particulier vers la fin du billet. Simplement une manière de souligner que je suis empressé de découvrir la suite

Écrit par : vpn | 05/04/2013

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