Gregoire Barbey

12/07/2012

La citoyenneté passe par l'École !

Suite de mes entretiens avec le journaliste Pascal Décaillet. Nous tentons cette fois-ci une approche concernant le rôle de l'École dans un système démocratique, et dans l'acquisition chez les jeunes d'une conscience citoyenne. 12.07.12 17h11

 

PaD - Quatre à cinq heures d'Histoire par semaine. Et pas seulement l'Histoire des pays lointains. Celle de la ville, du canton, de la région où vivent les élèves ! L'Histoire politique, mais aussi culturelle, sociale, économique du tissu qui nous entoure. Pourquoi, à Genève, le nom de James Fazy, ou celui de Carteret, sont-ils si peu prononcés dans les écoles ? L'Histoire est une discipline majeure, cardinale, pour la formation des citoyens. Elle n'est pas assez enseignée.

 

GB - Je suis de votre avis. Je ne m'explique pas qu'à l'heure actuelle, nous n'enseignons pas des matières aussi primordiales. À mon sens, une démocratie véritable doit impérativement léguer aux citoyens en devenir les outils nécessaires à la compréhension de la vie de la Cité. Comment, avec notre système scolaire actuel, s'étonner du faible taux de participation à la chose publique ?

 

PaD - On les enseigne - et certains profs sont remarquables - mais il en faut davantage. Pour l'éveil à la "vie de la Cité", dont vous parlez, le problème est plus général. Je me bats comme un fou, là où je suis, depuis plus de vingt ans, pour des émissions sur la politique et la citoyenneté. J'ai gain de cause, mais seulement parce que je réussis. L'esprit du temps est plutôt à la distraction pure. Ou alors, au "journalisme de société", concept flasque que j'abhorre. Et sur cent profs, en salle des maîtres, combien sont habités par l'impératif de la transmission citoyenne ? Dix, vingt ?

 

GB - S'ils ont eux-mêmes reçu une éducation dénuée de tout goût pour les affaires publiques, ce n'est guère étonnant. Ce qu'il faut, c'est enseigner les fondamentaux qui régissent notre société. Il n'y a pas que l'Histoire. Il y a le fonctionnement des institutions, par exemple. Pourquoi ne pas sensibiliser les jeunes au droit, ou à l'ensemble des matières essentielles pour se mouvoir librement dans un monde comme le nôtre ?

 

PaD - Mais diable, pourquoi ont-ils reçu « une éducation dénuée de tout goût pour les affaires publiques » ? Il y a des causes à cela ! Un climat, porté par l'ultra-libéralisme, de sublimation du privé, de la réussite financière individuelle. L'absence d'éducation (de ceux qui éduquent !) sur ce qu'il y a, en nous, d'aventure collective, de res publica. A cela s'ajoute - j'y reviens - une responsabilité écrasante du monde journalistique : réduction des pages politiques, ne parlons pas du cahier culturel, surexposition du fait divers et de cet odieux concept de « people » : raconter plein de choses sur la vie privée des gens, sous le seul prétexte qu'ils sont connus. « Presse inutile, presse futile », disait feu mon confrère Roger de Diesbach. Il avait raison. Ce qui ne signifie pas qu'il faille être ennuyeux pour être bon, loin de là.

 

GB - Bien sûr qu'il y a des causes. Elles sont essentiellement culturelles et politiques. C'est un devoir que d'enseigner correctement, tout comme d'informer. Vous le savez, vous qui exercez le métier de journaliste ! Aujourd'hui, tout va si vite : comment ne pas céder à l'envie d'écrire sans vérifier ses sources, ni anticiper les conséquences d'un tel choix ? L'École, c'est encore plus complexe, car elle forme des esprits qui resteront astreints à l'éducation reçue de façon durable. Il faudrait dès lors instaurer une vision de l'enseignement, un but ! Non ?

 

PaD - Vous pensez bien que chacun a sa vision de l'enseignement, encore que je soupçonne certain édile de n'en avoir aucune. Ce qui nous intéresse ici, c'est la mise en appétit de l'esprit citoyen. Je dis qu'il faut - entre autres - davantage d'enseignement de l'Histoire, sous mille formes d'ailleurs, les plus variées et les plus plaisantes possibles (il n'a jamais été question d'ennuyer quiconque). Parce que sans vision diachronique, sans frottement à l'échantillon historique, le danger sera immense de ne juger son époque que sur elle-même. Ou, pire, sur des critères seulement moraux ou immatériels. D'aucuns, y compris parmi nos élus législatifs, ne s'en privent pas. Il est parmi eux de redoutables ayattolahs.

 

GB - Je suis certain que le système éducationnel peut s'améliorer, et former de jeunes citoyens conscients des devoirs qui sont les leurs, mais également avertis du contexte politique dans lequel ils se meuvent. Il y aura toujours des abstentionnistes, des personnes qui ne veulent pas investir ni de leur temps ni de leur énergie. Cependant, nous gagnerions bien plus à informer plutôt que désinformer. Or, en ce moment, ce n'est pas ce qui prévaut.

 

PaD - A noter que certaines TV régionales privées, en Suisse romande, déploient davantage d'énergie pour l'information et les débats citoyens que le service dit « public », qui nous passe de la Formule 1 et des séries américaines. Mais c'est une autre affaire !

 

GB - Il faut un effort collectif. Il est vrai que le service public est déplorable. J'ai d'ailleurs jeté ma télévision il y a de cela cinq ans. Ça me tient à l'écart de bien des maux !


Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

17:12 Publié dans Débats pascaliens | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : décaillet, barbey |  Facebook | | | |

Commentaires

@Greg ,la citoyenneté doit commencer dés le berceau c'était le travail des grands parents puisque dès trois ans l'enfant possède tous les acquis nécessaires de* la comprenette* vieux terme afin de savoir qui il pourra frimer pour obtenir ce qui lui convient et surtout savoir lequel des deux parents il pourra mieux flouer,c'est qu''il est malin comme un singe le petit humain et pourtant beau comme un ange on lui donnerait le bon dieu sans confession en le regardant dormir.Alors cessez de les surcouver l'éducation se fait dès le premier inspire.Il faut arrêter de les comparer aux poupées Barbie
Toute belle soirée pour Vous Greg

Écrit par : lovsmeralda | 12/07/2012

Partie pour un commentaire, je me suis finalement prise au jeu et ai rédigé un billet sur mon blog :
http://micheleroullet.blog.tdg.ch/archive/2012/07/13/a-pascal-decaillet-et-gregoire-barbey.html

Écrit par : Michèle Roullet | 13/07/2012

La préoccupation est tout-à-fait légitime mais je doute qu'augmenter le nombre d'heures de cours d'histoire à l'école soit réellement une solution miracle.

Certes, un citoyen est par définition partie prenante d'une cité particulière. Il y a donc une forme d'identification du citoyen à la cité. Cette forme d'identification ne se fait pas forcément à travers l'histoire (elle peut se faire au travers d'un système institutionnel par exemple), mais celle-ci reste tout-de-même un facteur très important rien qu'en raison du lien générationnel qu'elle implique, et de la légitimité d'exister qu'une communauté s'approprie en perdurant dans le temps. Une valeur propre en quelque sorte.

Cependant, est-ce suffisant? Les cours d'histoire comme moteur d'apprentissage de la citoyenneté pose une série de problèmes: 1) l'identification à cette histoire, 2) la manière dont les cours sont dispensés, 3) les vertus citoyennes qu'on en retire, ainsi que 4) l'intérêt réel porté au présent à la chose publique et non à se construire un univers avec des éléments passés.

Les deux premiers problèmes sont liés. Durant toute ma scolarité, je n'ai fait que très peu d'histoire suisse, et encore moins genevoise. La plupart du temps c'était de l'histoire internationale. Donc pas de quoi me faire sentir genevois ni même suisse. L'identification passe alors par d'autres sous-collectivités. Les choses se compliquèrent encore plus au collège. J'eu fait de l'histoire, notamment des idées - certes aussi très importante pour connaitre les différents courants politiques -, mais j'avais le plus souvent l'impression de me retrouver dans des cours de rééducation ou des réunions politiques. Bien qu'ayant eu la chance de jouir d'une certaine liberté d'expression, les cours étaient orientés très à gauche. C'est-à-dire pas très prompt à louer l'attachement à la cité ni une quelconque forme de patriotisme. Donc même si on donne une priorité plus grande aux cours d'histoire suisse et genevoise, celle-ci risque d'être orientée négativement en raison de l'idéologie dominante dans le domaine de l'instruction publique, et on est bien loin d'une quelconque idéologie de type ultra-libéral. C'est un problème de profs.

En troisième lieu, la principale vertu citoyenne qui ressort dans cet entretient est la participation politique. Elle peut encore une fois être motivée par autre chose qu'un attachement à l'histoire de sa cité: une lutte des classe par exemple. De plus, la participation peut se décliner de différente manière, pas seulement par la participation aux votations qui varie elle-même selon les sujets. L'abstentionnsime peut même être une forme de protestation, donc d'intérêt à la chose publique. La participation politique n'est donc pas la seule vertu, et l'histoire ici n'est pas suffisante. Il faut aussi s'encrer dans le présent, ce qui nous amène au dernier problème.

L'histoire peut certes permettre une identification forte à la cité et évite qu'elle implose en une multitude de petites citadelles, que sa politique devienne en quelque sorte un jeu à somme nulle. Seulement, une connaissance du passé et sa relation avec le présent n'est pas suffisante. Il faut aussi insister sur le fonctionnement actuel de la cité: ses institutions, les modes de participation politique, le fonctionnement du système d'assurances, etc. Pour cela, il est impératif de mettre en place des COURS DE CIVISME. Et ce dans les dernières années tant du post-obligatoire que dans les classes de CFC, lorsque les élèves deviennent citoyens avec les droits et devoirs que cela implique. Ces cours de civisme devraient ainsi être une introduction à la citoyenneté.

En conclusion, les cours d'histoire couplés à ceux de civisme semblent nous amener sur une bonne voie. Mais il ne faut pas non plus omettre la responsabilité du corps enseignant en tant que tel. La tâche s'avère donc ardue en raison de l'orientation idéologique d'une part importante de la profession. De plus, l'école ne peut faire face seule au désintéressement de la chose publique. Tant que dans la sphère publique en général domineront des discours présentant Genève comme un patchwork international abstrait, et que la tradition (au sens le plus étendu) sera la chasse gardée d'associations poussièreuses, il sera bien difficile de voir apparaître un grand nombre de citoyens tels que vous les imaginez.

Écrit par : Pablo RAPIN | 13/07/2012

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