Gregoire Barbey

20/07/2012

La noirceur de la terre et la beauté du ciel

 

Je poursuis ici mes entretiens avec le journaliste Pascal Décaillet. 20.07.12 19h24

 

GB – L'armée. Vous semblez y tenir. Pourquoi diable ? Je pense sincèrement que le monde se porterait mieux sans.

 

PaD – Dans l’idéal, sans doute. Mais justement, nous ne vivons pas dans un monde idéal ! Mais conditionné, de toute éternité, par des rapports de force. Chaque nation a le droit, et même le devoir, d’assurer sa sécurité. Ça n’est pas très plaisant, je sais, de parler d’armée, encore moins plaisant d’y aller. Mais le monde est fait de réalités. Ma vision de l’Histoire, pragmatique si ce n’est pessimiste, m’amène à voir les humains comme ils sont. Pas comme ils devraient être.

 

GB – Pourquoi ce pessimisme ? Vous pouvez à la fois les voir comme ils sont, de façon rationnelle, tout en imaginant ce qu'ils pourraient être. N'est-ce pas en ayant des rêves, même fantasques, que se sont bâties des grandes civilisations ? Je n'aime pas le pessimisme, c'est une maladie de l'âme.

 

PaD – L’être humain est traversé de forces noires : appétit de domination, voire d’asservissement de l’autre. J’aurais beaucoup de plaisir, moi aussi, à un monde délivré de ces pesanteurs-là, mais hélas c’est un monde idéal. Et les mondes idéaux ne m’intéressent pas. Toutes mes lectures historiques, de Thucydide à Raymond Aron, en passant par Tocqueville, m’invitent à considérer les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’elles devraient être.

 

GB – Mais les comportements humains ne sont pas immuables. À travers les Âges, nos ancêtres ont changé. Certains rapports, en effet, persistent. Je crois néanmoins à la capacité que possède l'être humain de se dépasser. Cela met du temps. La guerre, un jour peut-être, paraîtra bien futile aux yeux de nos générations futures. Et ils en riront, qui sait !

 

PaD – Possible, mais pas pour l’heure. Je ne trouve personnellement l’être humain de 2012 en rien supérieur, ni moins dominateur en puissance, que l’être humain de l’Antiquité ou des guerres de la Révolution. La noirceur, immuable, demeure. Latente.

 

GB – C'est possible. Peut-être est-ce une culture, cette virilité barbare dont certains s'en font les chantres, qui tend à orienter nos rapports vers la domination, la suprématie et la soumission. Mais nous ne sommes pas tous des Marquis de Sade en puissance, tout de même ! Un peu d'optimisme, je ne suis pas idéaliste, les rêves m'ont été enlevés très jeune, cependant je crois à la faculté que nous avons toutes et tous de nous améliorer. Pas vous ?

 

PaD – Non. Je crois que l’être humain est exactement le même, au fond, depuis la nuit des temps. Et les communautés humaines (qui viennent de la terre, sont multiples et rivales) chercheront toujours, par des moyens divers (pas nécessairement militaires) à défendre leurs intérêts. Je ne crois absolument pas à la dimension mondiale, planétaire de l’humanité. C’est un peu rude à dire comme ça, je sais, mais je n’y crois pas.

 

GB – Vous avez pourtant lu Rousseau. Dans son Discours sur les origines et le fondement de l'inégalité parmi les hommes, il postule que tout a commencé par le concept de propriété privée. Et pourquoi pas, après tout ? Finalement, nous l'ignorons. J'aimais bien cette idée.

 

PaD - « Le premier qui, ayant enclos un terrain… » : admirable préambule ! Rousseau est un immense écrivain. Comme philosophe, je ne puis le suivre. Il avait pourtant, dans son enfance, lu Plutarque avec son père (nous dit-il au début des Confessions). Plutarque ! Exceptionnel peintre des ambitions humaines. Noir. Et réaliste.

 

GB – Exactement ! Je me souviens de cette phrase. Comme philosophe, il me plaît et me fascine. En écrivain, je n'ai pas encore pu lire ses Confessions. Cela viendra, car vous y faites souvent référence, et ma curiosité est piquée à vif. En outre, j'espère que je ne cesserai jamais de croire en la possibilité qu'ont les êtres humains de changer. Sinon, ce serait la mort du cœur.

 

PaD – De grâce, que vivent les cœurs ! Le chemin de vie n’est pas si long, profitons-en ! J’espère ne pas vous avoir trop déprimé avec mon pessimisme politique. Pour vous rassurer : il est aussi littéraire ! Nous en reparlerons. En attendant, oubliez un peu la noirceur de la terre. L’appel du ciel, surtout l’été, nous y invite. Excellente soirée.

 

Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

19:25 Publié dans Débats pascaliens | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : décaillet, barbey, débat, entretien |  Facebook | | | |

Commentaires

Aimable verbiage depuis plusieurs épisodes où, à mon avis, vous servez plus, de faire-valoir à l'auto-suffisance de M. Décaillet plutôt que d'être un contradicteur critique qui ferait progresser le débat. C'est dommage, je trouve, car vous en auriez les moyens.

Écrit par : A. Piller | 23/07/2012

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