Gregoire Barbey

23/07/2012

Tomber le masque

 

Chronique, 23.07.12 22h52

 

Ce soir, pour une fois, je n'ai pas envie de porter de masque. Je ne vous parlerai donc pas de problèmes sociaux ou politiques, ni ne ferai de grands discours sur des sujets éloquents. Je désire me dévoiler un peu, car je remarque m'en être bien caché, peut-être à raison d'ailleurs, sur ce blog. Je constate également que certain-e-s de mes lecteurs/lectrices sont fidèles et viennent régulièrement consulter mes écrits. Dès lors, je souhaite leur rendre, en retour, toute ma sympathie et mon dévouement. Je n'ai, à vrai dire, jamais fait ça jusqu'alors. Sous une apparente transparence, je ne montre pas toutes mes facettes.

 

Celles et ceux qui me lisent depuis mes débuts sur les blogs de la Tribune de Genève ont sûrement eu l'occasion de comprendre que ma jeunesse ne fut pas de tout repos. J'ai vécu des choses que je ne souhaite à personne. Je ne rentrerai pas dans les détails, ce n'est pas le but, et mon objectif n'est pas de me victimiser. Au contraire. Il me fallait cependant rappeler cette réalité, pour que vous puissiez saisir les événements qui m'ont façonné. Tout au long de mon enfance, des forces que je qualifierai de négatives ont entravé mon développement. Pourtant, je me suis toujours accroché. Peut-être avec une certaine naïveté. J'ai voulu croire en la vie, persuadé qu'elle ne pouvait être si dure. Je me suis battu, longuement, et le fais encore à l'heure où je rédige ces lignes. D'ailleurs, tout le monde se bat, chacun à sa manière.

 

Mon combat, pour ma part, fut de dépasser certains comportements qui m'ont été inculqués, en réponse à mon quotidien délétère. Ce ne fut pas une partie de plaisir, et parfois encore, me coûte de nombreux efforts. Néanmoins, je nourris des valeurs qui me guident, et c'est de cela dont je souhaite parler ici. Jeune, j'ai traversé des périodes d'intense colère, où ma haine était dirigée vers les autres, comme s'ils étaient responsable de mon calvaire. Puis, j'ai appris. J'ai beaucoup appris. Très vite. Appris qu'il me fallait non pas détester autrui, mais faire en sorte de me sentir mieux avec moi-même. C'est le nœud du problème, et probablement la solution. Selon toute vraisemblable, un Homme qui pense avoir une grande quantité d'ennemis n'en a qu'un seul : lui-même. De fait, partant de ce postulat, toute haine à l'égard des autres se nourrit de soi, de celle, inavouée, que nous nous vouons à nous-mêmes.

 

J'ai voulu comprendre mes semblables, et pour cela, rien de tel qu'apprendre à me connaître moi-même. Comprendre que je n'étais pas seulement fait de moi, mais d'un ensemble, inextricable à première vue, d'événements extérieurs qui ont suscité des réponses comportementales diverses. À force de répétition, certaines attitudes, exceptionnelles, finissent par devenir la règle. La loi du cercle vicieux. Je ne suis pas adepte de psychanalyse, si le lecteur s'interroge. Je crois toutefois qu'il est possible de travailler sur soi, et cela sans théories universalistes. Pour cela, il faut continuellement s'adonner à l'introspection. C'est un exercice difficile, a priori, qui demande de poser sur soi-même un regard critique, qui ne souffre pas la subjectivité habituellement portée sur ses propres actes. Pour cela, rien n'est plus favorable à cet entraînement que d'accepter les remarques que nous font les autres. Évidemment, cela requiert une humilité certaine. De la patience et de l'indulgence.

 

Il ne faut pas être trop dur envers soi-même. À dessein, je l'ai été. Et le suis parfois encore. Mais ce qu'il est important d'évaluer, ce sont les acquis obtenus à la sueur d'un tel effort. Pour ma part, cette lutte contre mes comportements qui, à mes yeux, me semblaient inadéquats, m'a offert une sensibilité que je n'aurais pu obtenir par d'autres biais. Sensibilité qui me permet de relativiser l'attitude des autres êtres humains, quand bien même ce sont des situations dont j'ignore tout. Mon parcours m'a permis, empiriquement, de découvrir que nous ne sommes pas seulement forgés par notre propre « nature », et que les contextes sociologiques dans lesquels nous évoluons ont un impact majeur sur notre développement. Ce qui n'est pas irréversible, avec un travail constant et de longue haleine.

 

De vieux philosophes asiatiques et même grecs l'ont dit bien avant moi : l'ennemi est en nous. Je suis convaincu qu'il est possible pour tout un chacun d'être moins dur envers les autres en apprenant à se connaître réellement, et en reconnaissant ses propres erreurs. Nous en faisons toutes et tous, c'est normal. Encore faut-il l'accepter, et en tirer une leçon pour ne pas les réitérer. Mais pour ça, il est impératif de les percevoir, car si nous nous cachons la réalité, impossible de conclure quoi que ce soit. À force d'ouvrage, nous pouvons bâtir au fond de nous-mêmes une citadelle, comme celle dont parlait Goethe, si bien que rien ne peut ébranler nos fondations. Finalement, la confiance en soi, sincère et véritable, faite de tendresse et d'humilité, s'acquiert peut-être au prix d'une bataille acharnée contre ses propres contradictions.

 

Grégoire Barbey

23:40 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : développement, psychologie, réflexion, lutte |  Facebook | | | |

Commentaires

Bravo Grégoire.......Ose ..... Ose par toi même ....

Écrit par : Barthassat Luc | 24/07/2012

Bravo pour votre courage, votre volonté et votre intelligence.

Écrit par : A. Piller | 24/07/2012

Ce que je relève dans votre billet, c'est avant tout la très grande maturité dont vous faites preuve et aussi la sérénité que vous affichez.

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 24/07/2012

"Il n'est point nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer." (Guillaume le Taciturne)

Vous avez entrepris et vous avez persévéré.
Votre sincérité mérite le respect de tous.

Écrit par : Michel Sommer | 24/07/2012

J'ai beaucoup aimé votre billet jusqu'à ce que je lise cela :
"De vieux philosophes asiatiques et même grecs l'ont dit bien avant moi : l'ennemi est en nous."
Pourquoi "même grecs", sinon parce qu'aujourd'hui il est inconcevable pour un trentenaire d'appartenir à l'élite de l'humanité ?
Toujours et encore le long sanglot de l'homme blanc, d'être si supérieur aux autres qu'il doit fouiller et chercher chez les primitifs les traces d'un génie imaginaire...
Si les Européens avaient investi autant archéologiquement en Europe qu'ils l'ont fait en Egypte, au Cambodge ou au Guatemala, que de merveilles aurions-nous découvert ?
Aujourd'hui, en dessus de Collombey, le moto-club valaisan de trial, le degré ultime avant la brute footbalistique primaire, saute sur des murs d'une forteresse d'il y a 4000 ans jamais fouillée*...
Et vous en êtes à mépriser les philosophes grecs...
* Carine Wagner 1998 Le Chablais dans les pas des archéologues

Écrit par : Géo | 24/07/2012

@Greg,enfin un texte écrit par vous-mêmes.On est comme vous des paumés de l'enfance endurcis dès la naissance ,faut se battre ne jamais s'avouer vaincu et le plus important rester fidèle à soi en premier et se dire qu'après tout si nos propres raisonnement nous ont aidé à survivre même s'ils ne correspondent pas aux théories d'aujourd'hui conservons les,ils sont notre survie celle pour laquelle personne n'est jamais intervenu.
Mais et c'est très important aussi ne jamais rentrer dans le club des moutons pour les paumés de l'enfance c'est souvent le plus difficile par peur de rester seul peut-être et quand on l'a compris parfois c'est un peu tard mais mieux vaut tard que jamais comme dit le proverbe et une fois digéré on est comme des loups qui sentent le danger à distance,une fois suffit pas deux.Un peu comme le mariage et le deuil terminé,l'apprentissage aura laissé ou des souvenir à partager ou des regrets à ne pas avoir pu parler de son passé et cela c'est le plus terrible car personne n'aurait cru.Il a fallu que des livres paraissent,que des gens parlent pour qu'enfin notre pays admette les infamies envers ses propres citoyens
Voyez Greg on est du même club c'est aussi la raison pour laquelle je viens souvent vous lire mais avec mes contradictions personnelles aussi et des souvenirs tellement anciens que je peux comparer ce qui a réussi ou pas .Certains disent faut pas et quoi encore ,sans repère l'humain est perdu surtout de nos jours .Mais à chacun sa personnalité et je vous le concède ce qui est bon pour moi ne l'est pas forcément pour d'autres mais en général surtout ma génération on préfère dire,ils feront leurs expériences comme tout le monde mais qu'ils apprennent surtout à se responsabiliser avant d'emmener d'autres sur des chemins glissants comme c'est trop souvent le cas aujourd'hui si l'on se réfère aux absurdités d'écologistes encore en culottes courtes et surcouvés
Toute belle fin de journée pour Vous

Écrit par : lovsmeralda | 24/07/2012

@Greg une phrase qui vaut son pesant d'or,ne vous laissez jamais oublier.Ce fut dit par une amie décédée .Pourquoi ? c'est simple c'est qu'en ayant vous votre vécu semblable à d'autres malheureusement bien qu'aucun ne soit ressenti de la même manière vous avez sans doute sans faire exprés parfois l'envie de ne plus trop vous montrer ou vivre un peu trop retiré.Alors continuez à vous exprimer ne vous oubliez pas vous en premier .C'est super important
de tout coeur avec vous

Écrit par : lovsmeralda | 24/07/2012

Géo, vous devriez arrêter de fumer la moquette... Je n'ai jamais remis en question les grecs sur leur âge. Néanmoins, la culture asiatique est plus ancienne, philosophiquement, me semble-t-il, que les stoïciens auxquels je faisais références, d'où le "même".

Pour les autres, je vous remercie !

Écrit par : Grégoire Barbey | 24/07/2012

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