Gregoire Barbey

26/07/2012

« Pour éliminer les juifs, c'était exactement la même argumentation qui était utilisée »

 

Chronique 26.07.12 19h55

 

Oskar Freysinger, conseiller national UDC, a affronté lors d'un débat au sein du « Journal du Matin » de la RTS (25.07.12) la secrétaire générale des femmes libérales-radicales Claudine Esseiva sur la thématique de l'IVG (interruption volontaire de grossesse) et plus précisément l'initiative « financer l'avortement est une affaire privée ».

 

Pour Monsieur Freysinger, l'avortement est comparable à un génocide et pourrait, à terme, causer la perte de notre civilisation. Madame Esseiva rappelle néanmoins qu'en Suisse, le taux d'interruption de grossesse est le plus bas d'Europe, environ 10'000 par année. Quelques minutes plus tard, le conseiller national valaisan va plus loin dans ses propos et affirme que « pour éliminer les juifs, c'était exactement la même argumentation qui était utilisée » durant la Seconde Guerre Mondiale. Relevons ici l'impressionnante prestation du politicien reconnu comme étant un fervent militant voir initiateur de groupuscules d'extrême droite. La comparaison est tout de même abominable et culottée. Il oublie cependant que l'avortement est un acquis sociétal important, notamment pour l'indépendance des femmes, dont la légitimité fut obtenue par les urnes. Un comble.

 

Ce qui est surprenant, c'est le biais par lequel Oskar Freysinger perçoit la problématique. Il aborde volontiers la question de la pérennité de l'humanité (fut-elle en danger), en occultant simultanément l'évidence d'un futur où la croissance démographique deviendra véritablement un souci géopolitique. En effet, des études prévoient qu'en 2050, la population mondiale aura atteint 9 milliards d'êtres humains. Sachant qu'à l'heure actuelle, plus de 2 milliards d'humains ont à peine deux dollars par jour pour se nourrir, il serait intéressant d'imaginer la conséquence d'une augmentation significative de la population sur la répartition de la pauvreté.

 

Il est un devoir pour la collectivité de garantir le droit et l'accès à un avortement de qualité ; une femme qui ferait interrompre sa grossesse dans des conditions hygiéniques effroyables risquerait des complications qui coûteraient bien plus chère à l'assurance qu'un avortement décent. De surcroît, pour un dogmatisme qui ne tolère aucune atteinte à la vie, même inachevée, risquer de faire venir au monde des enfants non-désirés n'est pas sans danger, et au cas où les parents n'assumeraient pas leur rôle, les éventuelles dérives de ces vies « sauvées » à tout prix occasionneraient des coûts bien plus élevés et ce pour l'ensemble de la collectivité.

 

Enfin, pour quelqu'un qui s'oppose activement à l'immigration et dont l'islamophobie n'est plus à démontrer, le discours d'Oskar Freysinger peine à passer : certes, garantir la vie est une responsabilité régalienne. Mais si notre cher enseignant prend en compte ses propres revendications quand il prétend que l'augmentation de l'immigration a des effets négatifs sur l'emploi des résidents nationaux, il paraît tout à fait saugrenu qu'il soutienne également une nécessité des naissances dans n'importe quelle situation, aussi triste fut-elle, notamment en proposant des boîtes à bébé (!). En somme, à force de soutenir des thèses toujours plus farfelues les unes des autres, il en oublie son droit à la cohérence. CQFD.

 

Grégoire Barbey

 

 

20:48 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (42) | Tags : freysinger, esseiva, suisse, politique, initiative, udc, avortement |  Facebook | | | |

25/07/2012

La Tribune de Genève et la « presque information »

 

Chronique, 25.07.12 23h37

 

Grâce à la Tribune de Genève, j'affine mes connaissances, et acquiers une subtilité dont j'ignorais, jusqu'alors, à peu près tout. Notamment qu'il est possible de « passer près du suicide ». En effet, je savais, avant cette découverte intellectuelle, qu'il est envisageable de frôler la mort, ou de faire une tentative de suicide. Mais le « quasi-suicide », alors là, vraiment, je suis épaté. Concept qui va révolutionner le genre, sans doute. D'ailleurs, j'imagine déjà une rubrique, dans la version papier de la Tribune de Genève, des « presque informations », dans laquelle nous aurions droit à des articles qui nous décrivent des situations totalement incongrues, comme par exemple un chien qui a manqué de se faire écraser. En plus, c'est local...

 

... Et ça fait vendre. Parce que la réalité, derrière ces torchons, est économique. Il faut augmenter le lectorat, pour un journal qui peine de plus en plus à convaincre ses habitués. Alors, après tout, l'idée même de « non-suicide mais presque », elle, ne coûte rien, et peut éventuellement attirer quelques amateurs de papier-toilette à bas prix. Avec ça, il faut la touche « people ». Le côté jet set, cher à Genève et son calvinisme d'un autre âge. Enfin, tout est là, un cocktail qui va détonner, et surtout étonner de part son goût amer. Il ne faut pas espérer le digérer, ni même en saisir toute la nuance. Cela outrepasse nos capacités intellectuelles limitées, nous, pauvres lecteurs qui n'avons pour nous ni la culture ni la science de la rédaction de ce petit quotidien bleu... Bref, s'il y a bien une chose qu'ils n'ont pas loupé, ces derniers temps à la Tribune, c'est le ridicule. Mais c'est bientôt terminé. Ou presque.

 

Grégoire Barbey

23:56 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tribune de genève, ridicule, wc, torchon, coup de gueule |  Facebook | | | |

23/07/2012

Tomber le masque

 

Chronique, 23.07.12 22h52

 

Ce soir, pour une fois, je n'ai pas envie de porter de masque. Je ne vous parlerai donc pas de problèmes sociaux ou politiques, ni ne ferai de grands discours sur des sujets éloquents. Je désire me dévoiler un peu, car je remarque m'en être bien caché, peut-être à raison d'ailleurs, sur ce blog. Je constate également que certain-e-s de mes lecteurs/lectrices sont fidèles et viennent régulièrement consulter mes écrits. Dès lors, je souhaite leur rendre, en retour, toute ma sympathie et mon dévouement. Je n'ai, à vrai dire, jamais fait ça jusqu'alors. Sous une apparente transparence, je ne montre pas toutes mes facettes.

 

Celles et ceux qui me lisent depuis mes débuts sur les blogs de la Tribune de Genève ont sûrement eu l'occasion de comprendre que ma jeunesse ne fut pas de tout repos. J'ai vécu des choses que je ne souhaite à personne. Je ne rentrerai pas dans les détails, ce n'est pas le but, et mon objectif n'est pas de me victimiser. Au contraire. Il me fallait cependant rappeler cette réalité, pour que vous puissiez saisir les événements qui m'ont façonné. Tout au long de mon enfance, des forces que je qualifierai de négatives ont entravé mon développement. Pourtant, je me suis toujours accroché. Peut-être avec une certaine naïveté. J'ai voulu croire en la vie, persuadé qu'elle ne pouvait être si dure. Je me suis battu, longuement, et le fais encore à l'heure où je rédige ces lignes. D'ailleurs, tout le monde se bat, chacun à sa manière.

 

Mon combat, pour ma part, fut de dépasser certains comportements qui m'ont été inculqués, en réponse à mon quotidien délétère. Ce ne fut pas une partie de plaisir, et parfois encore, me coûte de nombreux efforts. Néanmoins, je nourris des valeurs qui me guident, et c'est de cela dont je souhaite parler ici. Jeune, j'ai traversé des périodes d'intense colère, où ma haine était dirigée vers les autres, comme s'ils étaient responsable de mon calvaire. Puis, j'ai appris. J'ai beaucoup appris. Très vite. Appris qu'il me fallait non pas détester autrui, mais faire en sorte de me sentir mieux avec moi-même. C'est le nœud du problème, et probablement la solution. Selon toute vraisemblable, un Homme qui pense avoir une grande quantité d'ennemis n'en a qu'un seul : lui-même. De fait, partant de ce postulat, toute haine à l'égard des autres se nourrit de soi, de celle, inavouée, que nous nous vouons à nous-mêmes.

 

J'ai voulu comprendre mes semblables, et pour cela, rien de tel qu'apprendre à me connaître moi-même. Comprendre que je n'étais pas seulement fait de moi, mais d'un ensemble, inextricable à première vue, d'événements extérieurs qui ont suscité des réponses comportementales diverses. À force de répétition, certaines attitudes, exceptionnelles, finissent par devenir la règle. La loi du cercle vicieux. Je ne suis pas adepte de psychanalyse, si le lecteur s'interroge. Je crois toutefois qu'il est possible de travailler sur soi, et cela sans théories universalistes. Pour cela, il faut continuellement s'adonner à l'introspection. C'est un exercice difficile, a priori, qui demande de poser sur soi-même un regard critique, qui ne souffre pas la subjectivité habituellement portée sur ses propres actes. Pour cela, rien n'est plus favorable à cet entraînement que d'accepter les remarques que nous font les autres. Évidemment, cela requiert une humilité certaine. De la patience et de l'indulgence.

 

Il ne faut pas être trop dur envers soi-même. À dessein, je l'ai été. Et le suis parfois encore. Mais ce qu'il est important d'évaluer, ce sont les acquis obtenus à la sueur d'un tel effort. Pour ma part, cette lutte contre mes comportements qui, à mes yeux, me semblaient inadéquats, m'a offert une sensibilité que je n'aurais pu obtenir par d'autres biais. Sensibilité qui me permet de relativiser l'attitude des autres êtres humains, quand bien même ce sont des situations dont j'ignore tout. Mon parcours m'a permis, empiriquement, de découvrir que nous ne sommes pas seulement forgés par notre propre « nature », et que les contextes sociologiques dans lesquels nous évoluons ont un impact majeur sur notre développement. Ce qui n'est pas irréversible, avec un travail constant et de longue haleine.

 

De vieux philosophes asiatiques et même grecs l'ont dit bien avant moi : l'ennemi est en nous. Je suis convaincu qu'il est possible pour tout un chacun d'être moins dur envers les autres en apprenant à se connaître réellement, et en reconnaissant ses propres erreurs. Nous en faisons toutes et tous, c'est normal. Encore faut-il l'accepter, et en tirer une leçon pour ne pas les réitérer. Mais pour ça, il est impératif de les percevoir, car si nous nous cachons la réalité, impossible de conclure quoi que ce soit. À force d'ouvrage, nous pouvons bâtir au fond de nous-mêmes une citadelle, comme celle dont parlait Goethe, si bien que rien ne peut ébranler nos fondations. Finalement, la confiance en soi, sincère et véritable, faite de tendresse et d'humilité, s'acquiert peut-être au prix d'une bataille acharnée contre ses propres contradictions.

 

Grégoire Barbey

23:40 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : développement, psychologie, réflexion, lutte |  Facebook | | | |

20/07/2012

La noirceur de la terre et la beauté du ciel

 

Je poursuis ici mes entretiens avec le journaliste Pascal Décaillet. 20.07.12 19h24

 

GB – L'armée. Vous semblez y tenir. Pourquoi diable ? Je pense sincèrement que le monde se porterait mieux sans.

 

PaD – Dans l’idéal, sans doute. Mais justement, nous ne vivons pas dans un monde idéal ! Mais conditionné, de toute éternité, par des rapports de force. Chaque nation a le droit, et même le devoir, d’assurer sa sécurité. Ça n’est pas très plaisant, je sais, de parler d’armée, encore moins plaisant d’y aller. Mais le monde est fait de réalités. Ma vision de l’Histoire, pragmatique si ce n’est pessimiste, m’amène à voir les humains comme ils sont. Pas comme ils devraient être.

 

GB – Pourquoi ce pessimisme ? Vous pouvez à la fois les voir comme ils sont, de façon rationnelle, tout en imaginant ce qu'ils pourraient être. N'est-ce pas en ayant des rêves, même fantasques, que se sont bâties des grandes civilisations ? Je n'aime pas le pessimisme, c'est une maladie de l'âme.

 

PaD – L’être humain est traversé de forces noires : appétit de domination, voire d’asservissement de l’autre. J’aurais beaucoup de plaisir, moi aussi, à un monde délivré de ces pesanteurs-là, mais hélas c’est un monde idéal. Et les mondes idéaux ne m’intéressent pas. Toutes mes lectures historiques, de Thucydide à Raymond Aron, en passant par Tocqueville, m’invitent à considérer les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’elles devraient être.

 

GB – Mais les comportements humains ne sont pas immuables. À travers les Âges, nos ancêtres ont changé. Certains rapports, en effet, persistent. Je crois néanmoins à la capacité que possède l'être humain de se dépasser. Cela met du temps. La guerre, un jour peut-être, paraîtra bien futile aux yeux de nos générations futures. Et ils en riront, qui sait !

 

PaD – Possible, mais pas pour l’heure. Je ne trouve personnellement l’être humain de 2012 en rien supérieur, ni moins dominateur en puissance, que l’être humain de l’Antiquité ou des guerres de la Révolution. La noirceur, immuable, demeure. Latente.

 

GB – C'est possible. Peut-être est-ce une culture, cette virilité barbare dont certains s'en font les chantres, qui tend à orienter nos rapports vers la domination, la suprématie et la soumission. Mais nous ne sommes pas tous des Marquis de Sade en puissance, tout de même ! Un peu d'optimisme, je ne suis pas idéaliste, les rêves m'ont été enlevés très jeune, cependant je crois à la faculté que nous avons toutes et tous de nous améliorer. Pas vous ?

 

PaD – Non. Je crois que l’être humain est exactement le même, au fond, depuis la nuit des temps. Et les communautés humaines (qui viennent de la terre, sont multiples et rivales) chercheront toujours, par des moyens divers (pas nécessairement militaires) à défendre leurs intérêts. Je ne crois absolument pas à la dimension mondiale, planétaire de l’humanité. C’est un peu rude à dire comme ça, je sais, mais je n’y crois pas.

 

GB – Vous avez pourtant lu Rousseau. Dans son Discours sur les origines et le fondement de l'inégalité parmi les hommes, il postule que tout a commencé par le concept de propriété privée. Et pourquoi pas, après tout ? Finalement, nous l'ignorons. J'aimais bien cette idée.

 

PaD - « Le premier qui, ayant enclos un terrain… » : admirable préambule ! Rousseau est un immense écrivain. Comme philosophe, je ne puis le suivre. Il avait pourtant, dans son enfance, lu Plutarque avec son père (nous dit-il au début des Confessions). Plutarque ! Exceptionnel peintre des ambitions humaines. Noir. Et réaliste.

 

GB – Exactement ! Je me souviens de cette phrase. Comme philosophe, il me plaît et me fascine. En écrivain, je n'ai pas encore pu lire ses Confessions. Cela viendra, car vous y faites souvent référence, et ma curiosité est piquée à vif. En outre, j'espère que je ne cesserai jamais de croire en la possibilité qu'ont les êtres humains de changer. Sinon, ce serait la mort du cœur.

 

PaD – De grâce, que vivent les cœurs ! Le chemin de vie n’est pas si long, profitons-en ! J’espère ne pas vous avoir trop déprimé avec mon pessimisme politique. Pour vous rassurer : il est aussi littéraire ! Nous en reparlerons. En attendant, oubliez un peu la noirceur de la terre. L’appel du ciel, surtout l’été, nous y invite. Excellente soirée.

 

Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

19:25 Publié dans Débats pascaliens | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : décaillet, barbey, débat, entretien |  Facebook | | | |

19/07/2012

À Genève, les politiciens n'aiment pas les kebabs

 

Chronique, 19.07.12 21h25

 

Il y a, actuellement, une polémique concernant les drapeaux qui sont exposés sur le pont du Mont-Blanc. En effet, ceux-ci représentent des visuels de « Döner Kebab », réalisés par un artiste qui a remporté le concours annuel du Quartier des Bains, ce qui ne semble pas être du goût de tous au sein de notre bonne vieille ville de Genève. À tel point qu'Alain de Kalbermatten, sur son profil Facebook, nomme cette affaire le « kebabgate ». Veut-il, en qualifiant ce travail artistique d'insignifiant, faire changer d'avis les pontes du PLR pour l'élection complémentaire au Conseil administratif qui ne le trouvaient pas suffisamment à droite ? C'est une éventualité.

 

Il est néanmoins évident que cette exposition ne mérite pas un tel engouement de la part de nos politiciens, qui auraient meilleur temps de régler des problèmes beaucoup plus urgents, notamment en matière de logement ou de mobilité. L'été oblige, la chaleur monte vite à la tête. Mais quand même, en arriver-là pour si peu, c'est affligeant.

 

De surcroît, si les drapeaux avaient représenté une cuisine qui ne provienne pas du Moyen-Orient, nous n'aurions sûrement pas eu à subir cette vague de discours plus creux les uns des autres. Ni tomber sur des publications de la sorte sur les réseaux sociaux. Bref, une saisissante histoire de caniveau, qui démontre une fois de plus les intérêts qui poussent nos représentants à s'émouvoir. Rien de nouveau sous le soleil, en somme. Ou alors, si, quelques drapeaux, qui ne resteront pas longtemps dans la mémoire des automobilistes trop occupés à s'énerver dans les bouchons interminables du pont du Mont-Blanc, point névralgique de l'immobilité genevoise.

 

 

Grégoire Barbey

 

 

Kalbermatten.PNG

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« On ne permet de dire qu’à celui qui ne peut rien »

 

Je poursuis ici mes entretiens avec le journaliste Pascal Décaillet. Nous abordons ici le thème de la liberté, plus spécifiquement celle qui nous permet de nous exprimer. 19.07.12 16h21

 

GB – Pascal, en rapport avec le titre de votre blog, pourriez-vous me parler de la liberté ? Qu'incarne-t-elle à vos yeux ? Et quelle est-elle ? Ce sont des questions, vous qui aimez l'Histoire, qui ont traversé les âges sans jamais n'avoir trouvé ne serait-ce qu'une réponse satisfaisante...

 

PaD – Je ne suis pas philosophe, et serait bien incapable d’en donner une explication philosophique. La création de mon blog coïncide à peu près avec l’époque où j’ai créé mon entreprise, acquis des locaux et du matériel, et même (plus tard) engagé des collaborateurs. En clair, je me suis lancé dans le vide, comme entrepreneur indépendant. L’une des multiples acceptions de ce mot, « liberté », pour moi, c’est cela. Il y a du vertige et du risque. J’aime.

 

GB – Je pense que nous philosophons toutes et tous, à notre manière. Oui, votre entreprise est une forme de liberté. Je me suis toujours interrogé sur ce mot, qui tient à cœur à tant d'êtres humains, mais qui pourtant n'a aucun fondement. Je suis comme Einstein dans ce dilemme, je ne crois pas à la liberté, car cela supposerait que nous sommes vierges de tout déterminisme extérieurs et de nécessités intérieures. Insoluble, au fond.

 

PaD – Tant de choses nous déterminent, c’est sûr. Mais pour la part qui dépend de nous (Epictète), il vaut absolument le coup d’élargir au maximum le champ du possible. Au risque de vous décevoir, je suis peu au parfum des puissantes réflexions des philosophes sur la liberté. Mais très concerné par le frottement mesurable de l’Histoire : liberté de la presse, liberté d’expression, liberté de commerce. Les trois, avec une étonnante simultanéité, apparaissent autour de la Révolution française. Y compris dans nos cantons romands.

 

GB – Les philosophes grecs ne discutaient pas de la liberté. Pour eux, elle était acquise. Or, en parler revenait à la remettre en question. Cette liberté de la presse, n'est-elle pas également déterminée par certains rapports de force, notamment financiers ? Tout n'est pas entièrement libre. Nous pouvons nous exprimer, mais nos blocages intérieurs ne nous feront pas dire ce que nous ne voulons pas. Par crainte. Tout cela relève d'une extrême complexité.

 

PaD – Admettons qu’aucun journal ne soit totalement libre. Soit par la rigidité d’une charte rédactionnelle. Soit, en effet, par la nature des actionnaires. Certes. Mais, dans les grandes lignes, la presse de nos pays est une presse libre. Et c’est une chance inouïe que nous avons, quand on se compare à tant d’autres pays. Quant à nos blogs – le mien, le vôtre – nous sommes très libres de nos propos, non ?

 

GB – Ah, si seulement ! Il y a, derrière ces blogs, des yeux qui scrutent, qui épient. J'avais, il y a quelques mois, publié un article. Censuré. Alors, cette liberté, permettez-moi de ne point y adhérer.

 

PaD – Elle n’est jamais totale ! Mais rien, dans la vie, n’est total. Rien n’est absolu. C’est sans doute pour cela que j’ai toujours préféré la lecture des livres d’Histoire, avec la réalité tangible de ce qu’ils montrent, à celle des philosophes. Je parle ici de mes lectures non-littéraires, vous l’avez compris. A ce propos, si jamais l’Histoire récente de l’Italie vous intéresse, je vous recommande absolument la monumentale biographie de Mussolini par Pierre Milza, chez Fayard.

 

GB – Oui, l'Histoire de l'Italie m'intéresse, je note votre conseil. Elle est le berceau de l'Europe telle que nous la connaissons aujourd'hui, avec la Renaissance, et la transgression de valeurs séculaires dont elle fut l'instigatrice. C'est cette forme-là de liberté que j'apprécie. Secouer les esprits immobiles. Interroger les certitudes. Non rien, en effet, n'est absolu. À part peut-être les mots.

 

PaD – A votre âge, en 1979 (où j’ai passé mon été à Losone !), je ne disposais strictement d’aucun espace éditorial. J’écrivais déjà des articles au Journal de Genève certes, mais c’étaient des piges, évidemment pas des éditos. Et vous, en début de carrière, vous jouissez déjà avec votre blog, qui est de bonne facture, d’une liberté quasi-totale d’expression dans l’espace public. Vous vous rendez-compte de la chance que vous avez ?

 

GB – Oui, je m'en rends compte. Et j'essaie d'employer cette liberté à bon escient, en la portant dans tous les domaines susceptibles de m'intéresser. J'en suis reconnaissant, mais quelque part, me revient toujours en tête la phrase de Denis Diderot par laquelle je conclurai : « La liberté d'écrire et de parler impunément marque, soit l'extrême bonté du prince, soit le profond esclavage du peuple. On ne permet de dire qu'à celui qui ne peut rien. »

 

PaD – Magnifique citation ! Mais un conseil : n’attendez jamais, en matière éditoriale, qu’on vous « permette » quoi que ce soit. La liberté, prenez-la. Arrachez-la. Ne demandez rien à personne. Foutez-vous de l’avis de vos pairs, et même de vos proches, de vos amis. Soyez un emmerdeur. Une sale tronche. Il me semble d’ailleurs que vous avez, dans cet ordre-là, plutôt bien commencé. Continuez !

 

Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

16:21 Publié dans Débats pascaliens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pascal décaillet, grégoire barbey, débat, entretien |  Facebook | | | |

18/07/2012

Éthique et finance

Suite de mes entretiens avec le journaliste Pascal Décaillet, sur la thématique de l'éthique et de la finance. 18.07.12 10h47

 

GB - Parlons éthique, parlons finance. En ce moment, nos journaux le font à tort et à travers. Les dossiers cachés se pressent aux portillons du faisceau médiatique. Pourquoi en sommes-nous arrivés à un tel degré d'individualisme, dans notre société actuelle ? Où sont les valeurs que nous lisons dans les livres d'Histoire ?



PaD - Ah, les faisceaux, ma jeunesse ! Sur le triomphe de l'individualisme, il y a la responsabilité de plusieurs générations. Peu de discours, ou de réflexions, sur nos valeurs communes, ce qui nous fédère. La République, par exemple. De moins en moins de culture historique (on y revient) sur la lente, magnifique et ô combien conflictuelle construction de ces valeurs. Tenez, l'émergence de l'AVS, en Suisse, en 1948, et la bagarre politique qui l'a accompagnée, devraient être un sujet d'étude obligatoire.



GB
- Il y a également une question de pouvoir. Ces banques qui agissent contre l'intérêt du plus grand nombre, c'est une responsabilité politique. S'il y avait eu une réelle volonté de légiférer davantage sur leurs faits et gestes, peut-être n'en serions-nous pas là. Ceux qui les gèrent n'ont fait que profiter d'un système lacunaire. Au fond, c'est humain. Triste et effroyable, mais profondément humain.



PaD - Mais l'humain a en lui quelque chose d'effroyable ! Lorsque tout va bien, on est très heureux de laisser prospérer les banques, en fermant les yeux sur leurs dérives. Que vienne l'orage, et les mêmes qui laissaient faire (oui, les mêmes) nous font la grande leçon sur l'éthique. Cela dit, la banque n'est en soi ni ange, ni démon. Juste ce que certains en font ! Les mêmes (oui, les mêmes) qui nous servent le sermon sur la responsabilité individuelle.



GB - Oui, l'humain a sa part d'ombre et de lumière. Il n'est ni tout noir, ni tout blanc, mais fait de nuances. Or, les banques, comme les entreprises, sont par essence amorales. Elles ont un but commun : le profit. Le reste, ce n'est qu'une question de laxisme. Si nous leur laissons le champ libre, elles en profiteront. C'est normal. D'ailleurs, peut-on, juridiquement, nommer les entreprises des « personnes morales » ? Sacré paradoxe !



PaD - C'est une très belle chose, pourtant, qu'une entreprise. Surtout une PME. Devenir indépendant. Se lancer. Acquérir des locaux, du matériel. Engager des collaborateurs. Fonctionner avec eux sur l'estime et la confiance. Construire quelque chose ensemble. Le profit ? Oui, bien sûr, il faut gagner sa vie et celle des siens. Mais le premier profit est de voir l'entreprise durer, être reconnue, décrocher des mandats. Et sur le bénéfice net, contribuer par l'impôt au bien général. En ce sens-là, oui, l'entreprise est citoyenne.



GB - Je n'en doute pas. Mais il y a une différence notoire entre ceux qui voient dans le profit le moyen de subvenir aux besoins des leurs et ceux qui en veulent toujours plus, qu'importe les conséquences qui adviendront pour autrui. Les deuxièmes sont sûrement moins nombreux, mais ils existent, et ont un pouvoir de nuisance relativement important. C'est pourquoi, malheureusement, il faut tempérer par des législations.



PaD - L'Etat comme arbitre. Pas comme joueur. Il fixe les règles, mais c'est véritablement aux entrepreneurs de jouer. Une société avec l'Etat comme employeur unique n'est pas exactement celle de mes rêves ! Regardez la Révolution française: elle consacre à la fois la liberté d'expression, celle de la presse, et la liberté d'entreprendre. En cela, elle est une révolution bourgeoise, comme le montre si bien Tocqueville.



GB
- Évidemment, l'État ne doit pas rentrer dans l'arène. Je suis contre l'ingérence dans notre vie privée. Nos actes nous regardent, sauf si ceux-ci ont des externalités négatives pour le bien commun. C'est donc son rôle d'arbitrer certains rapports. Je ne m'opposerai jamais à la liberté d'entreprendre, j'y suis même favorable. Entreprenons une révolution citoyenne, demandons plus d'art et de littérature !



PaD
- Bonne idée. Mais je vous laisse. Je dois passer à ma banque.

 

Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

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Avant que tout ne soit réduit en cendres

 

Pour changer un peu de mes habituels billets en prose, je publie ici l'un de mes nombreux poèmes. Ceux-ci sont produits spontanément afin d'être authentiques, inscrits dans l'émotion présente lors de leur rédaction. En règle générale, je ne prends jamais plus d'une heure pour en forger un. 18.07.12 09h46

 

Il y a ce cœur étendu sur les récifs,

Cet esprit jadis Ô combien combatif,

Les volutes de fumée qui disparaissent

Dans le sillage de ces vaines promesses,

L'envie d'arrêter le temps pour se laisser choir,

D'offrir au vent la poussière d'un dernier soir,

Aux aubes qui furent si nombreuses,

Céder la place aux ombres creuses,

Pour ne jamais plus croire aux mensonges

Qui foulent le sol de nos songes

Et donner à ronger nos coriaces angoisses

Au curé qui renia le Saint de sa paroisse ;

 

Il y a les souvenirs qui s'entrelacent

À s'en tordre les viscères et en perdre la face,

Le désarroi qui nourrit nos chimères,

Ce désir inavoué de prendre la mer

Pour s'en aller vers de nouveaux horizons,

Enlacer sa liberté quitte à noyer la raison

Sous des flots dont jaillit l'écume

Et qu'enfin se libère le génie de la plume,

Ces rires étouffés par des années sans lueur,

À crier gare aux spectres sans chaleur

Qui hantèrent les nuits d'un passé lointain,

Aux rêves oubliés à la lumière du matin ;

 

Il y a la vindicte d'une âme délaissée

Qui subit l'infamie d'une douleur percée

Au sein du calme refrain de ses croyances,

Arrachée sans préavis fut l'innocence,

Et les idoles auxquelles on prie

Pour cacher nos pensées impies,

Les délices d'un rêve improbable

Aux conséquences naguère invraisemblables,

Nous irons braver tous les défis

Pour chasser nos espoirs déconfits,

Faut-il pour vivre nier jusqu'aux émotions

Qui naissent à l'orée de nos déceptions ?

 

Aimons, aimons, aimons toujours,

Car il n'y a rien d'autre que l'amour

Pour nous sauver du purgatoire éternel

Face aux désillusions du réel ;

Donnons-nous la main sans plus attendre,

Avant que tout ne soit réduit en cendres,

Il est des choses qui ne se comprennent pas,

Alors suivons simplement nos pas,

Afin de nous retrouver une dernière fois

Lorsque sonnera l'heure des émois,

Gravissons les échelons et épousons les étoiles,

Pour qu'une fin meilleure à nous se dévoile.

 

Grégoire Barbey

 

09:47 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie |  Facebook | | | |

Variations sur l'été

Suite de mes entretiens avec le journaliste Pascal Décaillet 17.07.12 17h20


PaD - Croyez-vous en l'été ? Croyez-vous au soleil ?

 


GB
- Qu'entendez-vous par croire ? L'été n'est qu'un terme pour nommer une période de l'année, mais le soleil, lui, est concret. Est-ce que je crois à la poésie que dégagent l'été et le soleil réunis, la chaleur de ces moments estivaux qui viennent caresser les plantes en fleurs et la cime des arbres ? Si c'est cela, alors oui, j'y crois. Et vous ?



PaD
- A dessein, je posais la question d'un acte de foi. Là où il n'y a, vous avez raison, que réalité mesurable. Il y a l'été réel (au reste magnifique, là où je suis, en ce mardi 17 juillet), il y a l'été comme accomplissement. Celui des romans bourgeois des dix-neuvième et vingtième siècle (jusqu'en 1914), celui qui nous forcerait à le percevoir comme perfection. Avec, à chaque fois, le risque de désillusion.



GB - La foi, je ne l'ai jamais eue. Je me sens plus proche du cartésianisme. Finalement, vous posez une question qui m'embarrasse plus que je ne l'aurais pensé. J'ai la sensation viscérale d'ignorer totalement ce que signifie croire. Je ne me rappelle pas l'avoir expérimenté un jour. Alors que la désillusion, elle...



PaD
- Non, non, rien de religieux. Juste l'idée de croire en l'été comme un passage obligé du bonheur. Il m'a fallu de longues, très longues années, pour aimer vraiment l'été. A votre âge, je m'engouffrais dans les musées d'Europe, je m'isolais à l'ombre pour dévorer les grands auteurs. Aujourd'hui, la présence d'un arbre et d'une colline, d'un livre et d'une rivière, me suffisent.



GB
- Je perçois parfaitement ce que vous dites. Chaque année, lorsque les premières couleurs orangées de l'automne se distinguent de la verdure propre à l'été, j'ai l'impression de n'en avoir pas profité. En vérité, je peine à m'offrir le temps - alors que j'en ai à revendre - pour me laisser choir sur une colline ou au bord de rivière et en profiter. Heureusement, je l'apprends petit à petit grâce aux conseils de la femme qui partage ma vie. Et aujourd'hui, je commence à croire en l'été, oui.



PaD - Et si l'été était un piège ? Un miroir de nos insuffisances ? Au moins, l'automne orangé nous ramène au réel, et au fond dissipe les angoisses. L'être humain n'est assurément pas fait pour le malheur. Mais est-il fait pour le bonheur ? Il y a, notamment chez Gide, d'incroyables pages sur cette attente, et finalement cette angoisse de l'été. Chez Thomas Mann, aussi.



GB - Je ne sais pour quoi nous sommes faits. J'aime à croire que nous faisons de notre vie, toutes proportions gardées, ce que nous voulons. L'été incarne peut-être l'idéal du bonheur, mais pas chez moi. J'accorde autant de saveur à l'automne avec ses arbres colorés, à l'hiver avec son manteau d'un blanc immaculé, au printemps et la renaissance de la nature qu'à l'été et sa chaleur étouffante. Il faut savoir s'émerveiller de tout. Ne pensez-vous pas ?



PaD - Il le faudrait assurément. Il est bien possible que l'été du bonheur soit une conception bourgeoise moderne, assez récente, depuis qu'existe la notion de vacances. Léon Blum a donné aux Français les premiers congés payés, cela n'était qu'à l'été 1936 ! Auparavant, la question ne se posait pas. Ainsi, mes parents, tous deux nés en 1920, avaient droit, dans le Valais de leur enfance, à six mois de vacances d'été. Mais c'était pour travailler, pas pour filer à la mer ! Je terminerai avec Rimbaud, tellement ces quelques syllabes sont sublimes, dans son poème « L'Eternité »: « C'est la mer allée avec le soleil ».



GB - Quant à moi, je préfère voir le soleil comme une métaphore de l'être aimé. Ce vers de Paul Éluard me convient donc parfaitement : « Tu es le grand soleil qui me monte à la tête quand je suis sûr de moi. »

 

Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

08:08 Publié dans Débats pascaliens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pascal décaillet, grégoire barbey, débat, entretien |  Facebook | | | |

17/07/2012

La peine de mort, une aberration juridique ?

 

Chronique 17.07.12 08h36

 

Dans un article publié sur le site de la Tribune de Genève, nous pouvons y lire qu'un condamné à mort, attardé mental, « s'est vu refuser la clémence par le Comité des grâces de l'État de Géorgie ». Sans rentrer dans les arcanes de cette affaire, que je ne connais pas, cela m'interpelle. La peine de mort, abolie par 140 pays sur 192 (en 2009), reste néanmoins une réalité pour 60% de la population mondiale, car les États qui la pratiquent encore sont les plus peuplés à l'heure actuelle. À savoir l'Inde, la Chine, l'Indonésie et les États-Unis. En Europe, seule la Biélorussie applique encore librement la condamnation à mort. En Suisse, la peine de mort fut abolie pour les délits ordinaires en 1942 et complètement en 1992. La dernière exécution remonte à 1944. Cela fait froid dans le dos. Considérons l'Amérique, un pays dont les traditions sont occidentales.

 

La chronique américaine est régulièrement défrayée par des scandales en raison des peines appliquées par la Justice. Et des conditions d'exécution. Cette nation emploie à l'égard des États concurrents des méthodes pour le moins impérialistes. Mais ceci est un autre débat. Toujours est-il que la politique étrangère des États-Unis tend à vouloir uniformiser le monde selon ses propres valeurs. Alors, pourquoi la notion de Justice y est si rétrograde dans le domaine de la peine de mort ?

 

Celle-ci devrait s'aligner sur des principes objectifs, avec comme but la protection des individus et la réhabilitation des criminels au sein de la société dans la mesure du possible. Sporadiquement, dans des conversations, le débat revient. Faut-il mettre à mort un assassin ? De nombreux tenants de cette solution utilisent des arguments qui peuvent se résumer à l'adage : « œil pour œil, dent pour dent ». Cependant, comme disait Gandhi, « œil pour œil et le monde finira aveugle » ! En effet, un tel critère ne pourrait être employé décemment pour établir des peines qui soient équitables et justes. Tout individu devrait avoir un droit incompressible à la vie. Qu'un État, entité métaphysique derrière laquelle agissent des êtres humains faillibles, s'arroge le droit de décider qui doit ou non mourir ne m'enchante guère.

 

De surcroît, si le fait de tuer autrui est répréhensible, je ne puis accepter, même au nom de la Justice, qu'il soit possible de condamner quiconque à la peine capitale. Le meurtre est souvent irréfléchi (émotionnel, passionnel, etc.), or l'exécution procède d'un rituel auquel participe de nombreux acteurs. Si nous jugeons que le meurtre n'est pas tolérable dans notre société, pour divers motifs, notamment parce qu'il cause un dommage durable à celle-ci, comment envisageons-nous de justifier qu'il puisse y avoir une main humaine qui mette fin aux jours d'un autre Homme, même coupable des pires atrocités ? Je crois, et j'espère ne pas faire erreur, qu'il n'y a aucun cheminement intellectuel rationnel qui permette d'établir des arguments favorables à la mise à mort d'un individu, quelles que soient ses fautes.

 

Si nous pensons, à raison, qu'un meurtre est une atteinte à l'ensemble de la société – parce que la mort de la victime influencera négativement sur le bien-être de ses proches, parce que la place qu'elle occupait est laissée vacante etc. –, offrir à la Justice la possibilité de créer ce mal, unanimement reconnu, est une étrange façon de faire respecter la Loi. Car oui, l'exécution d'un meurtrier aura aussi ses répercussions sur la famille de ce dernier, quand bien même ses actes méritaient une punition. Je ne réfute pas la nécessité d'une Justice qui utilise, quand nécessaire, la solution punitive. Mais je désire qu'elle offre une contrepartie positive au fait d'user de la punition. Par exemple, la peine privative de liberté devrait, théoriquement, permettre au condamné de se réintégrer parmi ses paires dans la société. Ce n'est malheureusement que très rarement le cas de nos jours, et les raisons de cette inefficacité sont probablement multiples. Nous pourrions également en débattre longuement.

 

L'équité reste l'un des principes fondamentaux de la Justice, et tout individu mérite que ses droits, en vertu de cette notion, soient considérés et respectés. Donc, par pur raisonnement logique, nous ne pouvons vraisemblablement occulter tous ces paramètres qui rentrent en ligne de compte lorsqu'il s'agit de décider de la peine à appliquer. Et finalement, nous devrions envisager d'établir le rôle et la complicité des acteurs qui font partie du processus de condamnation à mort, du magistrat qui impose la peine au bourreau qui l'applique. Ceux-ci sont-ils exempts de respecter les mêmes règles parce qu'ils agissent au nom d'un masque idéologique, celui de la Justice impartiale et bonne ? Sincèrement, je ne le pense pas.

 

Grégoire Barbey

 

 

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15:01 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : justice, meurtre, assassinat, homicide, mort, condamné, peine, privation, liberté, criminel |  Facebook | | | |