Gregoire Barbey

02/08/2012

« Les convictions sont des prisons »

 

Chronique, 02.08.12 15h25

 

Qu'est-ce que les convictions ? Celles-ci animent bon nombre d'êtres humains, et pourtant, il serait légitime d'en interroger la portée pratique. Par définition, une conviction repose sur une certitude qui n'est pas entièrement vérifiée, soit rigoureusement, soit empiriquement. Elle est donc susceptible d'occulter des éléments extérieurs au profit d'une grille de lecture restreinte. De surcroît, en règle générale, les convictions, sur la durée, épousent l'émotionnel. Elles peuvent être liées à diverses croyances, soit religieuses, soit philosophiques. Et bien souvent, elles ne sont pas remises en question. À ce propos, Émil Michel Cioran disait : « n'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi ».

 

La raison est simple. Celui qui se satisfait d'une réflexion et ne désire pas en déroger ne veut pas entendre ce qui pourrait contredire sa propre perception des choses. Cela reviendrait à admettre que sa position n'est pas tenable. C'est contradictoire avec l'essence même d'une conviction. Ce qui, indubitablement, signifie qu'en se contentant de certaines certitudes, il y a relâchement intellectuel, peut-être même une forme de paresse, qui consiste à ne pas/plus s'interroger sur l'éventualité d'une possibilité autre. Et cela, c'est la mort de l'esprit.

 

« Les convictions sont des prisons » disait Nietzsche. En affirmant cela, je prends un risque, celui d'irriter celles et ceux qui nourrissent des convictions particulières. Oh, ne nous méprenons pas, nous en avons toutes et tous, c'est humain. Trop humain. Mais il ne faut pas se reposer sur des chimères, donner sa raison à des dogmes, et par-là même, perdre le goût de l'exploration, de la réflexion. Il est impératif de toujours se questionner. D'affronter la réalité, car chacun a la sienne, indéniablement, il y a cependant derrière les prismes par lesquels nous voyons le monde et les éléments/événements qui le constituent, quelque chose qui ne change pas. Si je dis que nous mourrons tous un jour, je suis sûr de recevoir une approbation générale. Néanmoins, si j'affirme que Dieu est une invention, alors je me confronterai à des oppositions, qui sont fondées justement sur des convictions.

 

Pourtant, à bien y réfléchir, pouvons-nous honnêtement affirmer quoi que ce soit de manière stricte et immuable ? Je n'y crois guère. À trop vouloir tout savoir, il nous arrive d'oublier une vérité à laquelle nous ne pouvons nous soustraire : l'Univers est trop complexe pour le réduire à une simple conviction, motivée ou non, vraisemblable ou imaginaire, qu'importe. Idéalement, il vaut mieux se résoudre à l'évidence, celle qui me dicte depuis longtemps, par chuchotement, qu'au fond, il nous est impossible de saisir la globalité d'une problématique sans en occulter une partie, qui bien souvent nous arrange. Il y a également, dans notre être, des choses que nous ne pouvons accepter. Il suffit de se remémorer la triste histoire de Galilée, qui fut condamné à l'opprobre pour avoir affirmé, suivant la thèse de son confrère Copernic, que la Terre tournait autour du Soleil, et non l'inverse. À cette époque, les preuves les plus tangibles n'auraient pu convaincre les adversaires de cette vision de l'Univers. Il y avait pourtant des preuves, mais les convictions étaient telles, les croyances si profondément intériorisées, qu'il n'y avait pas la place pour voir une réalité alternative. Une autre vérité.

 

En politique, il semble en aller de même. Certains adoptent les thèses d'une philosophie politique, et ne veulent en déroger sous aucun prétexte. Ce qui cause bien évidemment des problèmes structurels, institutionnels et surtout nuit au débat public. Ainsi, chacun campe sur ses positions, et refuse d'approuver les dires de l'autre, tant cette bataille de convictions est émotionnelle. Aujourd'hui, il est communément admis, à tort d'après moi, qu'il est plus honorable d'avoir une pensée tranchée qu'une réflexion « centriste », qui intègre à la fois des idées des uns et des autres. Et quelle tristesse ! Car oui, la réalité est bien plus complexe, et ne peut être réduite à une vision dogmatique. J'ai bien plus de respect pour celui ou celle qui défend des positions centrées, en argumentant sur des faits, en poussant la réflexion plus loin, que ceux qui se contentent de s'opposer, sans plus de discussion, ni, Ô misère, de pensée. Eh bien, contre la pensée populaire, j'ai envie de rendre un hommage particulier à celles et ceux qui, comme moi, peuvent admettre les idées de l'ensemble des interlocuteurs, pour autant qu'elles soient étayées et crédibles, et qui craignent comme la peste l'ombre des dogmes, environnant notre paysage politique... Oui, il faut savoir jouer avec le doute. C'est une question de santé – publique et mentale.

 

Grégoire Barbey

 

15:53 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : politique, philosophie, réflexion, convictions |  Facebook | | | |

Commentaires

Joli texte... bien éloigné de vos réaction sur facebook...

Écrit par : aubert christophe | 02/08/2012

Merci M. Aubert, je n'aurais jamais pensé recevoir de compliments émanant de vous. Comme quoi, il est de bon ton de se tromper sur autrui.
Bonne soirée.

Écrit par : Grégoire Barbey | 02/08/2012

moi je cultive le doute envers ceux qui s'empressent d’étiqueter les gens comme dogmatiques dès lors qu'ils ont des convictions et des idées radicales, autres que celles promues par la société en place. c'est la preuve qu'ils ont bien emmag
asiné le pacte de la société consumériste capitaliste et raciste en place. quelque part, c'est une preuve de bonne intégration. on ne peut pas leur en vouloir, les pauvres : ils ont besoin de se faire une place dans cette société, d'avoir des amis de ci de là de l'échiquier, des classes, des dogmes. mais qu'ils ne viennent pas nous faire leur petite morale de tolérance à 2 balles, car n'oublions pas, nous sommes de dangereux extrémistes et risquons de leur mettre une bombe s'ils continuent. Et n'oublions pas non plus : le plus dangereux des dogmes est celui auquel on croit échapper. En le désignant chez les autres.

Écrit par : Julien Cart | 03/08/2012

Joli texte, presque'un appel à la tempérance.

Écrit par : Maj | 03/08/2012

Alors qu'il faudrait appeler à la désobéissance.

Écrit par : Julien Cart | 03/08/2012

Cher Julien,
Tout d'abord merci de ton commentaire, bien qu'il soit quelque peu houleux.
Peut-être devrais-tu songer qu'il y a sur Terre une pluralité d'êtres humains, et lorsque ceux-ci ne partagent pas ton point de vue, faire l'effort d'exprimer le tien avec le respect qui s'impose.
Comme disait Nicolas Bouvier, toutes les façons de voir le monde sont bonnes, pourvu qu'on en revienne...

Écrit par : Grégoire Barbey | 03/08/2012

Très beau texte, au sein duquel je me retrouve complètement. Hélas, j'ai bien l'impression que dans le monde actuel, se montrer ouvert d'esprit, tenter de comprendre avant de condamner, d'être conscient de la finitude de son propre entendement sont des valeurs qui ne sont guère mises en valeurs (et encore moins e pratique!). Je ne peux qu'encourager le message d'appel au dialogue que je pense déceler derrière ce texte, particulièrement en ce qui concerne le domaine du politique... (se reconnaîtront qui de droit - ou non)
Platon défendait une "éthique du dialogue", promulguant la discussion rationnelle visant à la découvert de la vérité par dialectique. Pardonnons-lui la prétention à la vérité, mais si seulement nous pouvions retrouver cette primauté de la raison sur la passion...

Écrit par : Lucas | 03/08/2012

Oui Lucas, c'est non pas un appel à la guerre des idéologies, mais au dialogue. À la compréhension. Je pars du principe qu'un seul individu ne peut explorer toutes les pistes du possible. Dès lors, la discussion est primordiale : elle permet de partager des expériences, et de combler des vides empiriques. Ainsi, nous améliorons chacun notre perception, la rapprochant au mieux du concret, sans jamais que l'effleurer, au demeurant.

Écrit par : Grégoire Barbey | 03/08/2012

Bien joli texte, j'y souscris. Mais qu'avez-vous donc derrière la tête, cher Monsieur? Venons-en aux faits, aux idées, et débattons sans trop de fioritures, de courbettes, je vous prie. Surtout, évitons l'hypocrisie, les entourloupes, le slalom intellectuel, les ommissions, sciemment orchestrées. Les convictions sont parfois réductrices, il est vrai, mais ce qui manque trop souvent dans les débats, c'est la franchise. Avec ceci, un soupçon de simplicité, de clarté et d'humilité. Je pense que notre société nous a déjà donné les preuves qu'elle a besoin de changements dans bien des domaines. Dans certains (environnement, système financier), c'est un changement rapide qui est requis. Nous n'avons plus le temps de s'emberlificoter, de trop intellectualiser pour mieux embrouiller, diluer, de faire de belles phrases et de s'en satisfaire. Des idées fraîches, des convictions enthousiastes, et de l'ouverture d'esprit, de l'écoute, du respect. Mais garder à l'esprit que NOTRE SOCIETE DOIT CHANGER, car telle qu'elle est aujourd'hui, elle n'est pas viable.
Yvan Perrenoud

Écrit par : yvan perrenoud | 03/08/2012

Bonjour,

Puisque vous évoquez la thématique, je vous propose un exercice pratique : que pensez-vous du dogme vaccinal ? Car il s'agit bien d'une croyance, avant tout. Rien ne prouve l'efficacité des vaccins, et les enfants sont de plus en plus souvent malades (bien sûr il y a d'autres facteurs...) Si l'on se renseigne un tant soit peu, et la littérature ne manque pas, ce que l'on voyait comme une évidence peut être vu comme une folie. Essayez, vous verrez.

Cordiales salutations.

Écrit par : A. Moreau | 03/08/2012

Je m'oppose à l'obligation du vaccin, sauf cas spécifiques.
L'Etat n'a pas à décider pour l'individu. Il s'agit d'un choix personnel, à moins qu'il puisse avoir un impact négatif sur d'autres personnes.

Écrit par : Grégoire Barbey | 03/08/2012

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