Gregoire Barbey

08/11/2012

La crainte de tenir des positions iconoclastes

 Chronique, 08.11.12 10h05

 

Les éditorialistes des quotidiens en Suisse romande s’en donnent à cœur-joie: le Président sortant des Etats-Unis, Barack Obama, est réélu à la tête de la première économie mondiale. S’il faut bien évidemment saluer cette victoire, faut-il pour autant tomber dans les travers de la sacralisation1 ? Des sentences prononcées sur un ton quasi-prophétique aux phrases prémâchées et pompeuses affirmant l’ancrage historique d’Obama: les scribouillards en Une de leur journal respectif ne craignent décidément pas les redondances et le réchauffé de leurs trouvailles littéraires. Faut-il leur rappeler qu’à partir du moment où un individu est élu à la fonction de Président des Etats-Unis, il rentre automatiquement dans l’Histoire ?

 

Les américains avaient-ils un réel choix entre Barack Obama et Mitt Romney ? Leurs idées sont certes différentes sur de nombreuses thématiques, mais l’Amérique a-t-elle véritablement changé depuis l’élection d’Obama il y a quatre ans ? La majorité des éditorialistes ont avancé la certitude que l’élection du candidat Républicain signifierait que les Etats-Unis se transformeraient en machine de guerre. N’est-ce pas déjà le cas ? Ne serait-ce pas ces questions-là, au-delà de cette élection-spectacle, qu’il faudrait poser ? Interroger, c’est essentiel. Obama a reçu le prix Nobel de la Paix, mais il a également renvoyé des troupes armées en Afghanistan après avoir rapatriées celles qui restaient en Irak.

 

Cette soumission systématique au pouvoir en place par les représentants des médias m’irrite2. Peut-être bien qu’une hypothétique élection de Mitt Romney aurait été pire pour les Etats-Unis et le monde. Mais de grâce, évitons l’hypocrisie. Barack Obama s’est montré tout aussi belligérant que n’importe quel autre président américain. N’est-ce pas lui qui a fait fermer MegaUpload3 ? Pour quelqu’un qui est allégrement qualifié de progressiste, ce comportement ne va pas dans le même sens.

 

«Barack Obama s'est montré tout aussi belligérant que n'importe quel autre président américain.»

 

Ces éditoriaux, ces opinions prisent en faveur de Barack Obama, déplacent le véritable intérêt de la gouvernance d’un pays à la personnalité de celui qui en est à la tête. C’est pourtant tout son fonctionnement qu’il faut remettre en question. C’est trop facile de prendre position sans se risquer à émettre quelques réflexions. A questionner les méthodes du pouvoir. Se terrer derrière de belles tournures de phrase, des lapalissades déjà convenues avant même la réélection d’Obama, c’est d’une lâcheté effroyable. Où est le courage dans le métier de l’information ? Faut-il se cantonner à servir des soupes prêtes à la consommation ou surprendre son lectorat en l’invitant à s’interroger sur la nourriture qui lui est quotidiennement proposée ?

 

Il est évidemment impossible d’affirmer si le second mandat présidentiel de Barack Obama lui permettra de réaliser de grands projets pour son pays. Espérons-le. Mais il est évident que cette élection marque une fois de plus l’inféodation des têtes pensantes des quotidiens en Suisse romande. Mais pensent-elles vraiment ? A la lecture de l’éditorial du Temps4, la question mérite d’être posée. «Barack Obama n’aurait jamais réussi ce pari sans la plus puissante machine électorale jamais mise en œuvre dans une campagne, laquelle a battu de nouveaux records: près de 6 milliards, dont 2 pour la seule présidentielle» pouvons-nous lire dans ce texte. Où est le questionnement ? 6 milliards, est-ce la victoire d’une machine électorale ou d’un président valeureux ? Est-ce que la démocratie se résume aux sommes dépensées dans une campagne pour se faire élire, ou est-ce l’unification de valeurs républicaines ? Les questions, Mesdames, Messieurs, doivent être posées. Prendre des risques, cela fait partie des billets d’opinion. Or, ces derniers jours, les dizaines de textes signés par des grands quotidiens n’ont pas démontré ce courage. Tout est convenu, et d’un laxisme éhonté. D’une connivence insoutenable. Rien ne va à contre-courant, aucune lutte d’avant-garde. Est-ce cela, le rôle des médias ? J’en doute.

 

Grégoire Barbey

 

1Je ne cache pas ma préférence pour le premier Président noir de l’Amérique. Les positions extrêmes du candidat Républicain, notamment sur l’avortement ou l’homosexualité, ne m’ont guère emballé.

2Voir mes précédents articles sur le sujet.

3Site internet qui permettait d’héberger des fichiers disponibles au téléchargement.

4Le Temps du jeudi 08.11.12

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