Gregoire Barbey

19/11/2012

La presse doit mieux s'adapter à son lectorat

Chronique, 18.11.12 14h55

 

La récente annonce d'une restructuration à hauteur de 12% des effectifs du quotidien Le Temps invite à la réflexion. Particulièrement sur l'avenir de la presse écrite en Suisse. Mais partout ailleurs également. Il est nécessaire d'établir les raisons pour lesquelles les médias écrits peinent à tourner. Ce n'est pas un cas isolé, les journaux font aujourd'hui face à d'importantes difficultés économiques.

 

La première cause qui vient à l'esprit, c'est l'arrivée d'internet et son omniprésence. Les cartes sont dès lors redistribuées. Mais peut-être que le net est trop facilement pointé du doigt. Comme une fatalité, alors qu'il pourrait être une invitation à repenser la place de la presse écrite, et son mode de fonctionnement. Les médias (tous supports confondus) font périodiquement face à des difficultés. Ils doivent s'adapter. Il en va donc de même pour les journaux et plus largement les médias écrits.

 

Cette adaptation nécessite la prise en compte des attentes du lectorat et des annonceurs. Les deux sont inséparables. Car le modèle économique d'un journal repose avant tout sur la vente de publicités à des lecteurs. Certaines personnes s'imaginent que c'est malhonnête, voire malsain. Il n'en est rien: un quotidien (ou un périodique) ne peut en aucun subsister sur la seule vente de ses éditions en kiosque et par abonnement. S'il n'y avait pas les annonceurs, un journal devrait se vendre à des montants invraisemblables pour être rentable.

 

«Un journal devrait se vendre à des montants invraisemblables pour être rentable sans annonceurs.»

 

Des études ont démontré qu'un titre peut contenir jusqu'à 40% de publicités sans pour autant déranger les lecteurs si la mise en pages est bien pensée. Un journal doit répondre à une réalité budgétaire également: les journalistes, les secrétaires de rédaction, les ressources humaines, les graphistes, les informaticiens, la mise sous presse etc. ont un prix. Il faut bien que ces personnes vivent. Tout comme le journal.

 

Et c'est justement à ça que la presse écrite doit veiller: conserver la confiance et la fidélité de son lectorat pour continuer à intéresser ses annonceurs. Or, il est peut-être temps de repenser l'intérêt des lecteurs. Innover. Sortir des sentiers battus. Si aujourd'hui, les lecteurs ont de moins en moins confiance en la parole (ou l'écriture) des journalistes, ce n'est probablement pas par hasard. Certaines règles de déontologie se sont effritées avec les années. Et la présence d'internet, ici, justifie cette défiance envers les professionnels des médias: certaines informations ne trouvent pas la même résonnance dans les journaux, télévisions et radios mainstream que sur le net.

 

Cette différence, qui est fondamentale, fait qu'un journal (comme tout autre support médiatique) hiérarchise et choisit les informations qu'il traitera tout en passant sur d'autres. Un lecteur est ainsi déterminé par le choix des rédactions lorsqu'il parcourt un quotidien (ou un périodique). La donne est radicalement différente sur internet, puisque l'internaute est à même de sélectionner les informations qu'il souhaite lire et celles qui n'attirent peu ou pas son attention.

 

Les lecteurs ont donc parfois l'impression d'être menés par le bout du nez, même s'il n'en est rien. La réalité concrète d'un journal impose cette hiérarchisation, car la place et l'importance d'une information doivent être relativisées pour qu'un maximum de sujets puissent être traités. Et il faut malheureusement croire que les responsables qui opèrent ces choix éditoriaux ne sont pas toujours en phase avec les attentes de leur lectorat.

 

Si l'arrivée d'internet a effectivement chamboulé bien des médias, ce n'est peut-être pas plus mal. Ainsi pour survivre, chaque média devra désormais considérer avec bien plus de tact les intérêts de ses lecteurs, et leurs besoins quotidiens d'actualités. Tout en se démarquant de la concurrence en proposant des formats, des genres et des concepts innovants pour offrir aux informations traitées quotidiennement une valeur ajoutée qui donne envie au lecteur de retourner vers ce support-là plutôt qu'un autre.

 

«Chaque média doit considérer avec bien plus de tact les intérêts de ses lecteurs pour pouvoir survivre.»

 

Si les centaines de milliers d'informations partagées tous les jours sur la toile sont difficiles à décortiquer, il n'en est pas moins évident qu'un journaliste, dont le métier consiste à traiter l'information, peut proposer à ses lecteurs des points de vue, des angles et des plus qu'un internaute lambda ne pourra pas offrir aux autres lorsqu'il la transmet. C'est probablement sur cette différence, certes minime, que les médias sont appelés à se distancer du journalisme citoyen d'internet. A eux d'oser franchir le cap.

 

Enfin, concernant uniquement le cas de figure du quotidien Le Temps, il ne fait aucun doute qu’il saura se remettre de sa restructuration car c’est un journal de qualité: ses pages Suisse sont parmi les meilleures de la presse quotidienne romande, notamment en ce qui concerne les nouvelles issues du Parlement et plus largement de la politique. Les pages culturelles et les commentaires de Fati Mansour Devant la justice sont également très prisés des profanes comme des initiés.

 

Néanmoins, le choix de mettre en premier plan les informations internationales n’est pas nécessairement le plus judicieux: les lecteurs qui voudront obtenir des articles fouillés sur cette thématique auront tendance à lire Le Monde qui possède d’ailleurs 5% du Temps. D’autre part, la qualité des articles et des sources relatifs au canton de Neuchâtel ont parfois laissé à désirer. Dans tous les cas, il s’agira pour ce journal de se repositionner face à l’éventail de médias et de véhicules d’informations existants.

 

Au surplus, la mise en pages du Temps pourrait être remaniée quelque peu, particulièrement en termes de visibilité: la qualité des articles est souvent proportionnelle à la leur longueur et décourage sûrement les lecteurs les moins assidus. Mais il va sans dire que ce tabloïd a une place importante et de choix dont il lui faut ardemment tirer parti: c’est en effet le seul véritable quotidien intellectuel sur le marché romand. Nul doute qu’après cette restructuration, il saura convaincre un nouveau lectorat et démontrer sa capacité à s’adapter et à innover.

 

Grégoire Barbey & Florence Aebi

08:43 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |

Commentaires

Grégoire,
Avant de donner des leçons aux patrons de presse, apprenez le métier de journaliste.
Pouvez-vous citer les références des études ayant «démontré qu'un titre peut contenir jusqu'à 40% de publicités sans pour autant déranger les lecteurs»?
Êtes-vous sûr qu'il n'existe aucun journal sans annonceur qui ne soit rentable?
Il me semble pourtant que le Canard Enchaîné est le parfait contre-exemple de ce que vous avancez. De même, l'hebdomadaire Le Nouveau Détective a un service commercial particulièrement restreint mais vit très bien. Chaque semaine, se vendent près de 400.000 exemplaires de ce titre en Europe francophone. Le saviez-vous?
Vous connaissez bien mal le marché de la presse et ses rouages, alors soit vous n'écrivez pas dessus, soit vous bossez un peu vos sujets.
Vérifier ses arguments évite souvent de se ridiculiser. Surtout quand on intitule son blog «oser penser par soi-même»!

Écrit par : Tony Clifton | 19/11/2012

Merci pour votre commentaire instructif. En effet je l'ignorais et n'ai pas honte de le reconnaître.

Par contre, publier sous pseudonyme, ça mérite d'être relevé également...

Écrit par : Grégoire Barbey | 19/11/2012

Utiliser un pseudo n'a jamais été incompatible avec la déontologie journalistique. Contrairement à l'affirmation d'information fausse.
J'attends toujours que vous me citiez les études ayant «démontré qu'un titre peut contenir jusqu'à 40% de publicité sans pour autant déranger les lecteurs»...

Écrit par : Tony Clifton | 19/11/2012

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