Gregoire Barbey

01/12/2012

Les progrès insoupçonnés de la recherche participative

Article paru dans L'Agefi (30.11.12), 30.11.12 08h08

Les progrès insoupçonnés de la recherche participative


OPEN HARDWARE. Genève joue un rôle particulier dans le développement des technologies hors IT sous licence libre.

En 1986 apparaissait la première définition du free software (logiciel libre), proposée par la Free Software Foundation (FSF). C’est peu dire que l’idée a fait son chemin. ExclusivemenHaut de Une 30.11.12.PNGt réservée aux logiciels, la notion dite «du libre» s’est progressivement étendue en dehors du soft, à l’ensemble du monde économique physique et matériel, hors IT (openhardware). Basée néanmoins sur les mêmes règles: liberté de développer et d’utiliser les produits pour tous usages imaginables. Possibilité d’étudier le fonctionnement (ce qui suppose comme avec les brevets l’accès aux plans), de copier, de commercialiser et d’être en droit d’améliorer et de publier des résultats. C’est seulement si tous aspects sont réunis qu’un produit est alors considéré comme libre.


Des licences spécifiques (notamment celle du CERN) se sont développées, rendant le droit d’auteur moins contraignant. Elles respectent le principe de reconnaissance due à l’auteur (son nom doit figurer sur le produit fini), mais n’imposent pas les habituelles royalties pour pouvoir copier ou simplement réutiliser une technologie. Le créateur offrant une réelle innovation se contente de bénéficier d’un gain de notoriété. Plus la technologie sera reprise et améliorée, plus le processus devient intéressant pour lui.

Le modèle, à la fois libre et participatif, inspire surtout des entrepreneurs convertis proposant uniquement le développement de technologies sous licence libre. De grands projets, comme le célèbre Street View de Google, ont pu voir le jour ainsi. C’est une entreprise américaine, Elphel Inc., qui a produit les caméras panoramiques utilisées pour capturer des images.

En Suisse, des sociétés de plus en plus nombreuses (micro-entreprises en général) sont actives dans ce domaine. Comme Alsenet, basé à Genève, qui se consacre entièrement à l’open hardware. Des structures institutionnelles se développent aussi en parallèle pour proposer à la fois une sensibilisation aux professionnels et au grand public (en finançant parfois des projets de développement sous licence libre).

La continuité du modèle libre

OPEN HARDWARE. Genève joue un rôle particulier dans le développement des technologies sous licence libre. Tour d'horizon de ce domaine.

Trente ans après les prémices du free-software initié par Richard Stallman et le succès rapide des licences libres, le modèle dit «du libre» s’étend sur l’ensemble des produits physiques (IT et hors IT). Le CERN a en particulier développé une licence spécifique dans ce domaine: l’OpenHardware Licence (CERN OHL). Depuis 2011, il est ainsi possible de commercialiser des produits libres à travers elle. La licence impose plusieurs contraintes (équivalentes aux licences free-software).

En premier lieu, le produit doit être vraiment libre. Cette liberté permet d’exécuter le programme (ou d’utiliser le produit) pour tous les usages, d’étudier son fonctionnement (ce qui suppose l’accès au code source, donc aux plans), d’en redistribuer des copies, de pouvoir le commercialiser, et enfin d’être en droit de l’améliorer et d’en publier les résultats. Mais il ne faut pas se tromper: un produit sous licence libre, ça ne signifie pas qu’il est libre de droit.

L’autre contrainte de la CERN OHL est la nécessité de faire référence à l’auteur du produit de base. Cette mention doit figurer sur le produit lui-même, avec en plus l’adresse du site sur lequel est disponible le code source de l’objet. Les produits dérivés doivent à leur tour être commercialisés sous licence libre.

Si le succès de l’open hardware semble plus discret dans le grand public, c’est dû en partie à la taille des entreprises développant ces technologies: elle est en général très réduite, ne dépassant pas dix personnes. Elphel Inc., l’entreprise américaine qui a développé les caméras panoramiques utilisées par Google pour son projet Street View, est un bon exemple: elle ne compte que trois collaborateurs. Sa réussite dans le domaine est pourtant spectaculaire, car d’autres grandes entreprises spécialisées avaient tenté d’apporter à Google la technologie recherchée. En Suisse aussi, des entreprises se spécialisent dans le développement d’openhardware.

Alsenet, domiciliée à Genève-Vernier, est active dans le développement de technologies sous licence libre. L’entreprise, créée en 1999 déjà par Alexandre Poltorak, n’a que deux collaborateurs. Des généralistes de l’IT en l’occurrence, avec un large éventail de compétences. Alsenet identifie tout d’abord des technologies à fort potentiel. Grâce à son catalogue, l’entreprise propose des services d’intégration, d’adaptation et d’évolution sur mesure, en facilitant également les transferts de compétences.

Les clients peuvent recréer librement la technologie ainsi acquise, et la commercialiser pour leur compte, pour autant qu’ils le fassent d’après les standards CERN OHL. Alsenet n’a pas de concurrents à proprement parler: toute entreprise en mesure de développer les mêmes technologies deviendrait finalement un partenaire permettant l’innovation et le partage. Cette forme de compétition-partenariat est souvent nommée «co-opétition». Chaque acteur peut dès lors se servir des améliorations des autres pour continuer de perfectionner leurs propres produits. Une entreprise basée sur le modèle libre est en perpétuel mouvement et doit continuellement innover pour préserver son leadership sur le marché. Lors de projets d’envModèle libre.PNGergure, elle peut s’associer avec d’autres entreprises, balayant ainsi la contrainte de la croissance annuelle: avec un nombre de collaborateurs restreint, Alsenet peut décider de se concentrer sur le développement d’une technologie en particulier sans craindre la baisse de son chiffre d’affaires. Ce dernier fluctue continuellement, mais sa baisse n’impose pas de restructuration dans les effectifs.

Pour Lionel Lourdin, président de la Free-it Foundation et associé d’Alsenet sur divers projets, «le libre est une véritable vocation entrepreneuriale». Des structures institutionnelles internationales existent et oeuvrent à la promotion, à l’encouragement et au développement des technologies sous licence libre. La Free-it-foundation, créée en 2005 et domiciliée à Genève, permet ainsi de sensibiliser à la fois les entrepreneurs qui souhaiteraient se lancer dans le domaine et le grand public. Elle apporte les instruments, structures et stratégies appropriés au modèle économique libre.
 
Les clients faisant appel à des entreprises en modèle libre acceptent de renoncer à l’exclusivité de la technologie développée. Ce renoncement n’est pas sans contrepartie: les coûts liés au développement d’une technologie sont alors fortement réduits, car il suffit à l’entreprise mandatée d’adapter et d’intégrer une base préexistante au produit voulu pour achever le processus de création. Dans le cas d’une technologie sous licence dite propriétaire, le développement doit être effectué du début à la fin. Avec un risque d’obsolescence avant la commercialisation du produit. Le modèle libre est un modèle participatif: chacun y va de son propre apport. Et libre aux autres d’y puiser certaines idées et d’en inventer d’autres. La technologie évolue beaucoup plus rapidement, sans contrainte aucune, sinon celle de l’innovation. Quant à savoir s’il serait possible de contourner la licence libre en tentant de breveter une innovation basée sur une technologie OHL, c’est impossible: l’Office européen des brevets est tenu de refuser toute technologie issue d’une licence libre.

Grégoire Barbey

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