Gregoire Barbey

13/12/2012

Stauffera bien qui stauffera le dernier: lettre ouverte à Eric Stauffer

Lettre ouverte, 12.12.12 13h13

 

Cher Monsieur Stauffer,

 

Vous faites trembler la République genevoise depuis maintenant 7 ans. A coup d’invectives mûrement irréfléchies, vous vous en prenez à tous ceux qui vous déplaisent. Vous êtes là, dites-vous, pour faire respecter la volonté du Peuple. Ou plutôt pour assoir la mainmise de quelques coquins sur le Canton de Genève. Vos grands discours sur la fonction publique, que vous n’hésitiez pas à dénoncer il y a encore quelques mois lorsque celle-ci était pourvue de rémunérations que vous jugiez abusives, ont-ils définitivement disparus ? Le Mouvement citoyen genevois, dont vous êtes le fondateur et aujourd’hui le Président d’honneur, n’est-il plus qu’un reliquat d’opposition ? Ainsi, les années ont passé. Vos fonctions au sein du Canton ont évolué. Mais votre message est toujours le même: mettre un bon coup de pied dans la fourmilière. Vous voulez déranger l’establishment. Vous en faites pourtant partie intégrante à ce jour. Vous cumulez en effet un mandat de député au Grand Conseil genevois, de conseiller administratif de la Ville d’Onex, et d’administrateurs dans deux régies publiques (HUG et Aéroport). Difficile d’être plus présent au sein des institutions étatiques.

Il y a peu encore, vous vous êtes farouchement opposé à l’augmentation de 10% des salaires de l’Exécutif de la Ville d’Onex. C’était en 2010, et de l’eau a coulé sous les ponts. Vous avez été élu à ce poste en 2011. Et c’est sûrement pour cette raison qu’hier soir (dans la nuit du 11 décembre, comme lorsque les Savoyards ont tenté d’assiéger Genève en 1602; mais ce n’est sûrement qu’un hasard de calendrier, vous qui combattez leurs descendants avec fougue et hargne), vous avez demandé au Conseil municipal d’Onex de consentir à une augmentation de 25% de votre salaire ainsi que celui de vos collègues à l'Exécutif qui souhaitait cette même augmentation. Ce que le Conseil municipal a évidemment refusé.

Cette vaine tentative vous perce à jour, pour celles et ceux qui ne l’avaient pas encore compris: vous n’êtes rien d’autre qu’un bon comédien, de ceux qui peuvent tenir un discours et son exact opposé tout en affichant une certaine conviction. Pour cela vous êtes doué, et Genève en est témoin. Mais pour le reste, qu’apportez-vous à la démocratie ? Vous vous targuez d’en être le porte-parole. Ce ne sont encore que de belles paroles, puisque la seule utilité de votre parti consiste à bloquer le bon déroulement des séances plénières. Vulgarités, mensonges, incivilités, tels sont vos outils de prédilection. Comme lorsque vous parquez votre voiture sur les trottoirs (rappelez-vous de ce mardi 5 juin, devant la Tour de la RTS) parce qu’il n’y a pas de place ailleurs. Et qu’en même temps, vous briguez un poste de conseiller d’Etat en charge de la Sécurité.

Tout bon spectacle a une fin, et je ne doute pas que la vôtre viendra à point nommé. Mais de grâce: ne tardez pas trop à tirer le rideau, ou vous risqueriez de ne pas pouvoir faire de rappel.

 

Avec toute ma bienveillance,

 

Grégoire Barbey

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07/12/2012

La question européenne face aux Suisses

Chronique, 06.12.12 12h12

 

Il y a très exactement vingt ans, le peuple suisse refusait d’entrer dans l’Espace économique européen (EEE). Au terme d’une campagne éprouvante, c’est finalement l’opposition qui a remporté la victoire. Un échec mémorable pour le Conseil fédéral d’alors, à tel point qu’aujourd’hui encore, les souvenirs des participants sont vifs. Incisifs. A l’époque, les opposants s’étaient révoltés contre ce qu’ils nommaient «le politiquement correct»: le principe de se rapprocher de l’Europe était perçu comme étant la seule alternative possible pour la Suisse. Et ceux qui n’étaient pas d’accord avec cette idée se faisaient ostraciser. La situation s’est néanmoins nettement inversée depuis le 6 décembre 1992. Ce sont ceux qui sont favorables à l’Union européenne qui sont maintenant voués aux gémonies. Très exactement par les mêmes personnes qui dénonçaient la violence de la pensée unique de l’époque. Ironie du sort.

 

C’est pourtant un débat qui ne quittera jamais l’esprit des Suisses. L’Europe, qu’on le veuille ou non, est omniprésente dans leur existence. Les exportations helvètes sont majoritairement destinées à des pays membres de l’Union européenne. Les investissements extérieurs également. Le nier est impossible. S’il est légitime de conserver un certain scepticisme sur une possible adhésion à cette entité supranationale, il est inacceptable de rejeter la discussion. C’est pourtant ce que de nombreux politiciens (certains d’entre eux ont retourné leur veste depuis 1992 sur la question de l’Europe) font actuellement. Christophe Darbellay, président du PDC et conseiller national, s’est prononcé en faveur d’un EEE bis. Il n’a pas fallu longtemps pour que les gardiens de la pensée unique anti-européenne lui tombent dessus par dizaine.

 

Ces pressions, incessantes, ne changent pas depuis vingt ans. Le discours est exactement le même, à une exception près: le corpus qui s’oppose à l’Europe utilise à tort et à travers (surtout à tort) les exemples économiques de la Grèce et de l’Espagne. L’Union européenne, c’est pourtant 27 pays membres. Et lors des débats en Suisse, seuls deux de ces 27 nations sont pointées du doigt. Toujours dans le même sens. Un seul but: détruire l’argumentation en faveur de l’Europe par l’absurde. Cela se résume par une rhétorique très simplificatrice (mais Ô combien efficace): l’Europe se casse la figure, la Suisse va très bien (ce qui n’est pas entièrement faux mais pas non plus fondamentalement vrai), c’est donc que l’Union européenne est une mauvaise idée. C’est une théorie limitée, car des pays comme la Belgique, l’Allemagne et le Luxembourg s’en sortent très bien aussi. Le réel problème de l’Union européenne, c’est d’avoir imposé une monnaie unique sans avoir auparavant procédé aux changements législatifs nécessaires dans les pays concernés. Elle en paie aujourd’hui les conséquences.

 

«Le réel problème de l’Union européenne: c’est d’avoir imposé une monnaie unique sans avoir auparavant procédé aux changements législatifs nécessaires dans les pays concernés. Elle en paie aujourd’hui les conséquences.»

 

Ce qu’oublient bien des observateurs politiques en Suisse, c’est que l’Europe est en pleine campagne contre la Suisse. C’est une superpuissance composée de 27 Etats membres, contre un seul petit pays, les irréductibles helvètes. Or malheureusement pour les Suisses, contrairement à la célèbre bande dessinée d’Astérix & Obélix, ils ne possèdent pas de potion magique pour lutter contre l’envahisseur. L’Union européenne a ses propres intérêts et veut également une coopération de la Suisse en matière fiscale. C’est son choix et cela peut s’expliquer dans sa propre situation. Ce qui est critiquable dans l’attitude des Européens, c’est leur ingérence qui les pousse à venir s’occuper des affaires internes de la Suisse. Ce qui reste malgré tout compréhensible, car les rapports entre Etats sont d’abord des rapports de force. Chacun veut sauvegarder ses intérêts.

 

Aujourd’hui, le principal argument des anti-européens, c’est de mettre en avant la perte de souveraineté qu’engendrerait une adhésion partielle voire totale à l’Union européenne. Mais ces défenseurs de l’indépendance helvétique se bernent d’illusions: la Suisse se plie depuis des années déjà à bon nombre d’exigences en provenance de l’extérieur. Les pressions ne cesseront jamais. C’est une guerre larvée qui prend de plus en plus d’ampleur. L’exception suisse, longtemps tolérée par ses voisins, est désormais la cible de toutes les convoitises. Cet îlot de réussite, où 7 millions d’habitants vivent dans une économie surdimensionnée par rapport à la démographie réelle du pays, ne passe plus inaperçu. En tout cas par les dirigeants des Etats européens. Et donc, les exigences vont grandir en même temps que leur appétit. A la Suisse, et surtout à ses citoyens, deux choix s’imposent: lutter, toujours, à une adhésion à l’Union européenne. Ou l’accepter, et poser ses conditions. Dans le premier cas, les attaques continueront. A terme, l’adhésion pourrait être forcée, par des stratégies politiques qui restent à définir (mais dont on voit déjà les prémices). Et c’est justement cette forme d’adhésion qu’il ne faut surtout pas accepter, même indirectement. Ce serait bien trop dommage, alors que la Suisse a encore toutes les cartes en main pour être à la fois une exception, tout en étant ouverte sur les changements géopolitiques qui se font sans son avis. C’est pourquoi, moi aussi, je soutiens, envers et contre tous, qu’il faut relancer les débats. Et cesser de se montrer timoré face à la réalité qui nous entoure.

 

Grégoire Barbey

 

P.S.: cet article est le 200e de mon blog. Ce dernier est actif depuis le mois de février de cette année, cela fait donc désormais dix mois que je blogue régulièrement sur la Tribune de Genève. D’un point de vue statistique, cela représente un article par jour ouvrable durant ces dix mois. Et plus de 100.000 visites. Merci à toutes et à tous pour votre soutien.  

09:49 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (15) |  Facebook | | | |

01/12/2012

Les progrès insoupçonnés de la recherche participative

Article paru dans L'Agefi (30.11.12), 30.11.12 08h08

Les progrès insoupçonnés de la recherche participative


OPEN HARDWARE. Genève joue un rôle particulier dans le développement des technologies hors IT sous licence libre.

En 1986 apparaissait la première définition du free software (logiciel libre), proposée par la Free Software Foundation (FSF). C’est peu dire que l’idée a fait son chemin. ExclusivemenHaut de Une 30.11.12.PNGt réservée aux logiciels, la notion dite «du libre» s’est progressivement étendue en dehors du soft, à l’ensemble du monde économique physique et matériel, hors IT (openhardware). Basée néanmoins sur les mêmes règles: liberté de développer et d’utiliser les produits pour tous usages imaginables. Possibilité d’étudier le fonctionnement (ce qui suppose comme avec les brevets l’accès aux plans), de copier, de commercialiser et d’être en droit d’améliorer et de publier des résultats. C’est seulement si tous aspects sont réunis qu’un produit est alors considéré comme libre.


Des licences spécifiques (notamment celle du CERN) se sont développées, rendant le droit d’auteur moins contraignant. Elles respectent le principe de reconnaissance due à l’auteur (son nom doit figurer sur le produit fini), mais n’imposent pas les habituelles royalties pour pouvoir copier ou simplement réutiliser une technologie. Le créateur offrant une réelle innovation se contente de bénéficier d’un gain de notoriété. Plus la technologie sera reprise et améliorée, plus le processus devient intéressant pour lui.

Le modèle, à la fois libre et participatif, inspire surtout des entrepreneurs convertis proposant uniquement le développement de technologies sous licence libre. De grands projets, comme le célèbre Street View de Google, ont pu voir le jour ainsi. C’est une entreprise américaine, Elphel Inc., qui a produit les caméras panoramiques utilisées pour capturer des images.

En Suisse, des sociétés de plus en plus nombreuses (micro-entreprises en général) sont actives dans ce domaine. Comme Alsenet, basé à Genève, qui se consacre entièrement à l’open hardware. Des structures institutionnelles se développent aussi en parallèle pour proposer à la fois une sensibilisation aux professionnels et au grand public (en finançant parfois des projets de développement sous licence libre).

La continuité du modèle libre

OPEN HARDWARE. Genève joue un rôle particulier dans le développement des technologies sous licence libre. Tour d'horizon de ce domaine.

Trente ans après les prémices du free-software initié par Richard Stallman et le succès rapide des licences libres, le modèle dit «du libre» s’étend sur l’ensemble des produits physiques (IT et hors IT). Le CERN a en particulier développé une licence spécifique dans ce domaine: l’OpenHardware Licence (CERN OHL). Depuis 2011, il est ainsi possible de commercialiser des produits libres à travers elle. La licence impose plusieurs contraintes (équivalentes aux licences free-software).

En premier lieu, le produit doit être vraiment libre. Cette liberté permet d’exécuter le programme (ou d’utiliser le produit) pour tous les usages, d’étudier son fonctionnement (ce qui suppose l’accès au code source, donc aux plans), d’en redistribuer des copies, de pouvoir le commercialiser, et enfin d’être en droit de l’améliorer et d’en publier les résultats. Mais il ne faut pas se tromper: un produit sous licence libre, ça ne signifie pas qu’il est libre de droit.

L’autre contrainte de la CERN OHL est la nécessité de faire référence à l’auteur du produit de base. Cette mention doit figurer sur le produit lui-même, avec en plus l’adresse du site sur lequel est disponible le code source de l’objet. Les produits dérivés doivent à leur tour être commercialisés sous licence libre.

Si le succès de l’open hardware semble plus discret dans le grand public, c’est dû en partie à la taille des entreprises développant ces technologies: elle est en général très réduite, ne dépassant pas dix personnes. Elphel Inc., l’entreprise américaine qui a développé les caméras panoramiques utilisées par Google pour son projet Street View, est un bon exemple: elle ne compte que trois collaborateurs. Sa réussite dans le domaine est pourtant spectaculaire, car d’autres grandes entreprises spécialisées avaient tenté d’apporter à Google la technologie recherchée. En Suisse aussi, des entreprises se spécialisent dans le développement d’openhardware.

Alsenet, domiciliée à Genève-Vernier, est active dans le développement de technologies sous licence libre. L’entreprise, créée en 1999 déjà par Alexandre Poltorak, n’a que deux collaborateurs. Des généralistes de l’IT en l’occurrence, avec un large éventail de compétences. Alsenet identifie tout d’abord des technologies à fort potentiel. Grâce à son catalogue, l’entreprise propose des services d’intégration, d’adaptation et d’évolution sur mesure, en facilitant également les transferts de compétences.

Les clients peuvent recréer librement la technologie ainsi acquise, et la commercialiser pour leur compte, pour autant qu’ils le fassent d’après les standards CERN OHL. Alsenet n’a pas de concurrents à proprement parler: toute entreprise en mesure de développer les mêmes technologies deviendrait finalement un partenaire permettant l’innovation et le partage. Cette forme de compétition-partenariat est souvent nommée «co-opétition». Chaque acteur peut dès lors se servir des améliorations des autres pour continuer de perfectionner leurs propres produits. Une entreprise basée sur le modèle libre est en perpétuel mouvement et doit continuellement innover pour préserver son leadership sur le marché. Lors de projets d’envModèle libre.PNGergure, elle peut s’associer avec d’autres entreprises, balayant ainsi la contrainte de la croissance annuelle: avec un nombre de collaborateurs restreint, Alsenet peut décider de se concentrer sur le développement d’une technologie en particulier sans craindre la baisse de son chiffre d’affaires. Ce dernier fluctue continuellement, mais sa baisse n’impose pas de restructuration dans les effectifs.

Pour Lionel Lourdin, président de la Free-it Foundation et associé d’Alsenet sur divers projets, «le libre est une véritable vocation entrepreneuriale». Des structures institutionnelles internationales existent et oeuvrent à la promotion, à l’encouragement et au développement des technologies sous licence libre. La Free-it-foundation, créée en 2005 et domiciliée à Genève, permet ainsi de sensibiliser à la fois les entrepreneurs qui souhaiteraient se lancer dans le domaine et le grand public. Elle apporte les instruments, structures et stratégies appropriés au modèle économique libre.
 
Les clients faisant appel à des entreprises en modèle libre acceptent de renoncer à l’exclusivité de la technologie développée. Ce renoncement n’est pas sans contrepartie: les coûts liés au développement d’une technologie sont alors fortement réduits, car il suffit à l’entreprise mandatée d’adapter et d’intégrer une base préexistante au produit voulu pour achever le processus de création. Dans le cas d’une technologie sous licence dite propriétaire, le développement doit être effectué du début à la fin. Avec un risque d’obsolescence avant la commercialisation du produit. Le modèle libre est un modèle participatif: chacun y va de son propre apport. Et libre aux autres d’y puiser certaines idées et d’en inventer d’autres. La technologie évolue beaucoup plus rapidement, sans contrainte aucune, sinon celle de l’innovation. Quant à savoir s’il serait possible de contourner la licence libre en tentant de breveter une innovation basée sur une technologie OHL, c’est impossible: l’Office européen des brevets est tenu de refuser toute technologie issue d’une licence libre.

Grégoire Barbey

21:27 Publié dans Journalisme | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |