Gregoire Barbey

21/05/2013

Le Théâtre du pouvoir

Chronique, 21.05.13

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Ils sont nombreux. Ils se parlent, s’écoutent, s’insultent. Alignés en cercle, ils prennent tour à tour la parole. Ils n’ont pas le choix: il le faut. Par conviction. Par nécessité. Sinon demain, qui sait ce qu’adviendra de la Cité. Rien de bon, cela va de soi. Comment diable pourrait-il en être autrement, d’ailleurs? Il s’agit de combattre l’ennemi. Et dieu sait s’il est partout. Alors ils entonnent, tels des cantiques appris par cœur, les phrases de leurs discours. Chaque mot est pesé. Chaque silence est mesuré. Il ne faudrait surtout pas rater la cible. De missiles téléguidés en drones camouflés, ils s’échangent quelques amicales rafales. Quand certains s’expriment, les autres se taisent. Ils ne sont pas beaucoup à savoir se jouer de l’assemblée. Les autres, tels des chorégraphes, s’expriment en gesticulant plus qu’en articulant. Ils déblatèrent quelques arguties, puis s’essoufflent et se taisent. Une élite, passée maître dans l’art d’attiser les querelles les plus secrètes, se joue de la majorité aux dépens des citoyennes et des citoyens. Et puis soudain, c’est la débandade. Les événements s’accélèrent. Les rythmes cardiaques aussi. Les mots s’enchaînent et les maux surviennent. C’est la guerre. Chacun est libre d’en rajouter autant que faire se peut. Les téléspectateurs regardent: il convient de croiser le fer. Pas de quartier, l’heure n’est pas à la rigolade. Et puis s’en vient le moment privilégié de la pause. Ils sortent du champ des caméras et redeviennent ce qu’ils sont réellement. Des êtres humains qui s’entendent relativement bien lorsqu’il ne s’agit pas de débattre de la dernière poubelle en date à remplacer.

Souvent même, à l’abri des regards indiscrets et des oreilles éveillées, ils se chuchotent quelques stratégies. Certains se promettent des choses. D’autres se concertent. Ils cherchent tous à obtenir une majorité pour tel ou tel projet. A la buvette, les inimitiés s’estompent. Pas pour tous, évidemment. Il y a les désabusés, et ceux qui y croient vraiment. Qui ne se contentent pas seulement de porter un masque. Et ceux-ci, généralement, ne participent pas aux petites verrées des autres. L’autosatisfaction n’est pas leur vice premier. Ni ce vers quoi ils souhaitent tendre. Ce n’est non plus une forme de reconnaissance sociale. Ils ne se congratulent jamais, quand bien même ils ont obtenu gain de cause. Ils connaissent la réalité des rapports de forces, et elle est impitoyable. Elle n’a guère ni pitié ni retenue. Tel un couperet savamment et patiemment aiguisé, la fatalité s’abat sur les espérances des plus naïfs, les moins rodés. Ceux qui pensent encore qu’il est possible de changer les choses. D’apporter des réponses à des problèmes. Qui ne voient pas la sclérose rongeant le système. Ils sont là, convaincus d’être le pont pour un meilleur, un meilleur qui n’adviendra jamais. Les autres, ceux qui connaissent les règles – il n’y en a pas! –, ne sont jamais surpris. Tout avait été méticuleusement travaillé et préparé? Tout devait bien se passer? Eh bien non. Changement de stratégie au dernier moment. Aux instants cruciaux. Lorsque sonne le glas de la défaite. Lorsque trépident les âmes ricaneuses. L’art de la guerre appliqué. Les meilleurs ne font guère de sentiments des plus faibles. Ils sont simplement charognards, prêts à toutes les vilénies pour atteindre leur but. Et tant mieux si les manœuvres sont difficilement compréhensibles aux profanes de la vie civile. Il vaut mieux cacher ce que l’on ne saurait montrer.

Puis ils reviennent, tous en rond, chacun à sa place. Le spectacle recommence. Les mêmes chorégraphies, avec les mêmes acteurs pendant plusieurs années. Puis vient l’heure de les remplacer. Et ce sont d’autres qui viendront rejouer les mêmes scènes. Qui referont éclater les mêmes scandales. Il faut faire avaler la pilule, et tant mieux si celle-ci passe toute seule. Au Théâtre du pouvoir, non Madame, non Monsieur, on ne recule vraiment devant rien. Dans un bassin plein de requins, seuls survivent les piranhas.

 

Grégoire Barbey

12:35 Publié dans Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

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