Gregoire Barbey

28/06/2013

Le spectacle comme un jour sans fin

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Ils regardent le spectacle, confortablement assis dans leur siège. Ils ont attendu ce moment toute la semaine. Du lundi au vendredi, le dur labeur. Mettre le poing dans la poche. Accepter les critiques d'un patron aigri. Les commentaires déplacés d'une secrétaire médiocre. C'était long, mais ce moment – que tout le monde est en droit d'attendre avec impatience –, ils l'ont rêvé. Alors ils sont assis, là, ce soir. Et ils contemplent ce qui se passe là-bas, sur la scène.

 

Mais eux, sur la scène, ils n'y sont pas. Non. Eux observent, tout simplement. Leur vie n'a pas vocation à apparaître dans la lumière. Et ils le savent. Ils préfèrent l'ombre, la discrétion et l'anonymat. Pourquoi sont-ils là? Ils l'ignorent. C'est probablement mieux ainsi, d'ailleurs. Personne ne leur dit la raison de leur présence, ni le dessein de leur existence. Ils essaient de comprendre par eux-mêmes, mais peinent à y arriver. Ils s'imaginent qu'un Père les attend et veille sur eux, là-haut. Ils essaient tant bien que mal de s'expliquer ce qu'ils ne comprennent point.

 

Le spectacle, lui, continue. Ils ne font pas partie des acteurs. Ils sont ce qu'on appelle dans le jargon du métier des figurants. Et ils se figurent très bien dans ce rôle-là. A la place des acteurs, ils ne sauraient pas trop que faire. Eux, ça ne les intéresse pas d'être sous les projecteurs. Ils ne sauraient pas bien ce qu'ils feraient d'une certaine célébrité. Ce sont eux qui, chaque matin, soutiennent l'ensemble de l'édifice social. Ils sont là, à chaque coin de rue. Dans chaque entreprise. Ils viennent puis repartent. On ne les voit guère, mais nul n'ignore qu'ils sont essentiels.

 

La pièce, elle, ne s'arrête toujours pas. Les protagonistes s'apostrophent à tout va. Ils veulent se partager une part du gâteau, et chacun veut un morceau suffisamment volumineux pour apaiser sa faim. Le pouvoir. C'est justement ce qu'ils ne veulent pas, eux. Ils préfèrent regarder, dubitatif. La perplexité les conduit à ignorer toutes ces mascarades. Le mensonge? Ils ne l'aiment guère. Les faux-semblants? Très peu pour eux. Non, eux se content de vivre en respectant leurs semblables. Ils ont une famille, des amis, un travail. Sont en règle avec les impôts. Ils n'ont rien à se reprocher. Et quand ils voient ces gens, imbus d'eux-mêmes, se pavaner dans les travées des parlements, ils changent de chaîne. Après tout, les leur sont aux poignets.

 

Mais pendant ce temps, les comédiens s'acharnent à jouer leur rôle. Et d'autres, bientôt, prendront leur place. Comme les chaises musicales, ou l'hydre à neuf têtes, rien ne s'arrête vraiment jamais. Et la majorité, silencieuse, se contente d'acquiescer, parce qu'elle n'est pas intéressée par les masques, les costumes et le décor. Ce qu'elle aime, c'est la simplicité. Et tandis qu'elle néglige les règles, d'autres décident pour elle, et placent, avec intelligence et malignité, les marionnettes dont ils ont besoin pour assumer les prochaines représentations.

 

Comme un jour sans fin, le spectacle n'est pas prêt de s'arrêter. Et après-demain, c'est déjà le retour au travail. Le rideau se ferme. Mais n'espérez pas trop longtemps: ce n'est que l'entracte. Bonne nuit.

 

Grégoire Barbey

10:20 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

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