Gregoire Barbey

08/10/2013

Michèle Künzler: exégèse d'un échec

Chronique, 08.10.13

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Michèle Künzler. La magistrate verte a connu un retentissant échec populaire dimanche.
Elle s'est retrouvée en dix-septième position des candidats avec un peu plus de 9000 voix.


La politique est un monde en soi. Avec ses règles. Ses illusions et surtout sa réalité. Sa compréhension échappe à la majorité. Non pas que cette dernière soit particulièrement stupide. Mais parce que la politique est affaire d’ego, de convictions, de rapports de force. Et tout est fait, absolument tout, pour la rendre ésotérique. Ses acteurs ont tout intérêt à la maintenir éloignée du commun des mortels. Les citoyens n’existent qu’une fois les mandats remis en jeu. La démocratie est un éternel recommencement. Pour certains, le contrat passé avec le peuple est fructueux. Pour d’autres, il s’arrête brutalement. Et laisse bien souvent un goût amer. Michèle Künzler, conseillère d’Etat en charge du Département de l’intérieur, de la mobilité et de l’environnement (DIME), en a fait l’expérience dimanche.


Persuadée d’avoir fait de son mieux – et nous n’en doutons pas –, elle a vécu la décision du peuple comme une attaque personnelle. La politique jamais ne pardonne. Et les politiciens, ceux qui font corps avec l’art de la rhétorique, qui s’investissent et donnent tout ce qu’ils ont pour atteindre leurs ambitions, restent malgré eux des êtres humains. Avec leurs faiblesses. Leurs défauts. Et surtout leurs qualités! Malheureusement pour Michèle Künzler, ses défauts, ou ses maladresses (principalement en matière de communication) sont parvenus à obnubiler l’image transmise aux Genevois. Derrière les actes, la politique est avant tout histoire de symboles. Ce qu’a fait Michèle Künzler tout au long de son mandat n’a pas satisfait le peuple. Et elle n’a pas su se distancer d’une réalité pourtant évidente: elle a récupéré un département particulièrement délicat. Dont certaines décisions dépendaient de ses prédécesseurs.

 

Fatalité oblige, chaque fois que la ministre verte a tenté d’apporter cet éclairage dans sa communication, les citoyens l’ont perçu comme une forme de lâcheté. Une tentative – vaine – de se déresponsabiliser. Et le peuple n’aime guère ceux qui n’assument pas les charges qu’il leur a confiées. La politique, disions-nous plus haut, a ses règles. Si celles-ci ne sont pas écrites, elles sont néanmoins relativement connues. Parfois même évidentes. Madame Künzler, malgré toutes ses qualités, n’a pas su rayonner en tant que femme d’Etat. Non pas qu’elle n’en était pas capable. Nul ne remet en question – en tout cas pas nous – ses compétences intrinsèques. La politique est également affaire de timing. Force est de constater qu’en la matière, Michèle Künzler n’a pas été gâtée. Dans un canton devenu de plus en plus attractif au fil des ans, la mobilité s’est transformée en chemin de croix.

 

Attaquée sans ménagement par la majorité parlementaire de droite, difficile pour la ministre verte – pourtant appuyée par le processus décisionnel collégial – d’obtenir des résultats probants. Toujours soutenue par le gouvernement dans son ensemble, ses projets ont été sujets à caution au Parlement. Pragmatique, elle a proposé d’étendre les transports publics à la région transfrontalière. Afin de désengorger le canton. Crime de lèse majesté! L’opposition constituée du MCG et de l’UDC s’en sont immédiatement saisis pour dénoncer l’incurie du DIME, qui se permet «de financer les infrastructures françaises». Face à un discours aussi limpide, accessible à la majorité, Michèle Künzler pouvait bien redoubler d’efforts dans sa communication: ses arguments sont restés lettres mortes. Son propre parti a également creusé sa tombe. Loin de s’intéresser à l’image de leur magistrate, ils ont intensifié les attaques contre les automobilistes. Fixant ainsi dans l’opinion publique le symbole «Künzler=antimobilité» sur lequel le MCG a capitalisé.

 

On ne peut bien évidemment décharger la ministre de toute responsabilité. Elle n’a pas su prendre conscience de cette lente mais certaine évolution des mentalités. Et surtout, elle n’a pas pris en considération l’un des préceptes fondamentaux de l’exercice du pouvoir: il faut toujours se méfier de son propre camp. Tout en s’arrangeant pour faire de ses pires ennemis ses meilleurs atouts. Voire, dans l’idéal, les nommer à des postes-clés qu’ils ne peuvent refuser. Oui, le pouvoir – et la politique plus globalement – nécessite de devenir quelqu’un d’autre. N’être plus tout à fait soi-même. Tout comme les combats de gladiateurs, il faut savoir se battre avec force et sans pitié, sans négliger la séduction et l’élégance. Il en va exactement de même dans le monde exigu de la politique. Même si la forme a profondément changé par rapport aux siècles précédents, le fond est demeuré le même. Le pouvoir s’exerce toujours de la même façon. Et face à ce constat, nous ne pouvons qu’avoir une pensée émue à l’égard de Michèle Künzler, victime d’un univers qui n’épargne guère l’hésitation. Puisse-t-elle tirer le meilleur de cette expérience. Car il y a une vie après la politique.


Grégoire Barbey

23:33 Publié dans Elections du 10 novembre, Elections du 6 octobre, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | | | |

Commentaires

Excellente exégèse!Mercì!
Et merveilleuse conclusion: "il y a une vie après la politique"

Écrit par : Marie-France de Meuron | 09/10/2013

Je me permets de republier ici ma chronique de la TDG du 8 mars.
heytaxi.blog.tdg.ch/archive/2013/03/11/les-tpg-de-madame-kunzler1.html#more

Si je partage l'essentiel de votre analyse, je ne puis vous suivre sur les qualités de Mme Künzler.

Pour ne vous donner qu'un exemple, elle n'a reçu les représentants des taxis qu'à une seule reprise et ses mots d'ordres qui visaient à responsabiliser les professionnels que nous sommes par un accès plus large aux couloirs de bus n'ont pas été suivis dans ses services.

Nous allons encore durablement subir l'intégrisme de la DGM inféodée aux TPG.
A moins que... le prochain ministre ait la carrure.
Il risque cependant de vivre la fronde des fonctionnaires comme Legris à la Chaux ou Blocher au CF. Car ceux qui veulent vraiment faire le boulot et restructurer les services pour optimiser leur rendement se rendent impopulaire et sont écartés.

Écrit par : Pierre Jenni | 09/10/2013

@ jenni

"Nous allons encore durablement subir l'intégrisme de la DGM inféodée aux TPG.
A moins que... le prochain ministre ait la carrure."

intéressant... cela veut-dire que si hodgers est élu et reprend le département de kunzler, alors l'éviction de cette dernière aura été comme pisser dans un violon...

espérons que votre analyse se diffuse et que les électeurs comprennent qu'il faut à tout prix barrer la route à hodgers...

qu'il ne servait à rien de virer kunzler pour mettre hodgers à la place...

Écrit par : quidam | 09/10/2013

@ barbey

au-delà de la politique politicienne je crois que les citoyens de tous bords ont commencé à réaliser que le DIME n'en avait rien à faire de leur vie concrète, que ce département dirigé par des verts se moque si les pères et les mères de famille doivent perdre des heures et des heures chaque soir pour trouver une place de parking ou rentrer chez eux, alors que bon nombre d'entre eux n'ont tout simplement pas d'autre choix que d'utiliser leur voitures,

Ils ont commencé à réaliser que malgré le principe de la mixité et de la cohabitation des transports qui était pourtant inscrit dans notre ancienne constitution les écologistes et le DIME ont pratiqué et continuent de pratiquer une véritable politique d'obstruction et de chicane délibérée, rétrécissement des voies de circualtion, supression des places de parking, ralentissement des flux de circulation. (qui accroit encore les problèmes de pollution)

Au-delà des considérations climatiques et de pollution bien réelle, les verts et le DIME ont montrés tellement de mépris pour la réalité concrète des citoyens qui sont obligés d'utiliser une voiture que maintenant il faut qu'ils dégagent.

Leur dogmatisme et leur prétention, leur bêtise, maintenant c'est assez.

il faut que les VERTS DEGAGENT !!!

Écrit par : quidam | 09/10/2013

"Pragmatique, elle a proposé d’étendre les transports publics à la région transfrontalière."
Puisque pour les Verts c'est presque un crime de circuler en voiture à Genève, j'aurais bien aimé que Mme Künzler nous explique pourquoi il est aussi difficile de sortir de Genève que d'y entrer: la largeur et le nombre de voies des voies de sortie (une seule, en fait) sont les mêmes à la rue des Acacias dans un sens comme dans l'autre. Il en est de même pour rejoindre la France en direction du CERN, pour ne prendre que ces deux exemples.

Écrit par : Mère-Grand | 09/10/2013

Complément: une synchronisation des feux permettant au moins de sortir plus vite de la ville serait aussi la bienvenue. Est-elle impossible? Qu'on nous explique pourquoi, au lieu de toujours se retourner vers la bataille entre idéologies partisanes ou de s'en prendre à la population "trop bête pour comprendre".

Écrit par : Mère-Grand | 11/10/2013

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