Gregoire Barbey

23/01/2014

L'antiféministe J. Goetelen se trompe de cible

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Anja Wyden Guelpa. La chancelière d'Etat fait l'objet d'un
blog de John Goetelen. L'accusant de discriminer les hommes.


«Qui trop combat le dragon devient dragon lui-même.» Cette citation de Friedrich Nietzsche, tirée de son livre Ainsi parlait Zarathoustra, illustre bien mon confrère blogueur John Goetelen. J’ai pour lui beaucoup de respect car il a dans son combat une véritable cohérence, de celle qu’on ne retrouve pas partout, surtout en politique. Mais en attaquant de front la chancelière d’Etat, Mme Anja Wyden Guelpa, ce cher John rate sa cible. Raillant la chancelière pour un texte qu’il trouve opportunément féministe, le blogueur l’accuse de favoriser l’apartheid des sexes. Anja Wyden Guelpa, elle, ne fait dans la brochure incriminée qu’établir des faits: les femmes votent moins que les hommes à Genève.



Et la Chancellerie à Genève tente de réduire les inégalités de vote entre les différentes générations et les sexes. Ce n’est pas nouveau, et c’est un travail à la fois difficile et légitime dans une démocratie. Car chacun doit pouvoir s’exprimer. Preuve en est la création, l’année dernière, du concours Cinecivic: adressé essentiellement aux jeunes entre 15 et 25 ans, la Chancellerie a mis au point une incitation pour promouvoir le vote et les droits politiques envers la catégorie qui participe le moins dans notre canton. La Chancellerie insinue-t-elle pour autant que les plus âgés ne doivent pas voter? Bien sûr que non. C’est pourtant le pas que franchit allègrement John Goetelen en accusant la chancelière d’Etat de lever son poing bien haut en faveur d’une lutte féministe qui écarterait de facto les hommes.



C’est tout simplement faux. Anja Wyden Guelpa aurait sans aucun doute rédigé le même texte si la proportion des hommes votants était moins élevée que leur force électorale. Pourquoi? C’est tout simple. La démocratie fonctionne a priori mieux si chaque personne ayant le droit de vote exprime son avis dans les urnes. Les rapports de force sont ainsi «naturels», si je puis dire, et correspondent à la réalité des intérêts particuliers, convergeant ainsi avec l’intérêt général. Les femmes, depuis près de 40 ans maintenant, ont le droit de vote en Suisse. Elles doivent donc, dans leur intérêt, user de ce droit. Réduire ce simple constat à une lutte féministe abusive, comme le sous-entend John Goetelen, relève de la malhonnêteté intellectuelle la plus crasse.



Bien évidemment, quand on focalise son attention sur un mal en particulier, que l’auteur nomme d’ailleurs «le Mal féministe», on a tendance à voir ce mal partout. Même lorsqu’il n’est pas présent. Et c’est justement ce que fait M. Goetelen dans son dernier blog. Mais comme il l’a fait à l’époque avec Michèle Künzler et Isabel Rochat, attaquer les femmes de pouvoir semble lui être une pratique familière. C’est bien dommage, car en agissant ainsi, le blogueur le plus lu de la Tribune de Genève décrédibilise son combat, qui est de dénoncer les dérives du féminisme. Comme dans toute idéologie, il y a des adeptes de l’excès. Et les autres. Je ne crois pas que l’on puisse accuser Mme la chancelière d’Etat de figurer dans la première catégorie.



Grégoire Barbey

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20/01/2014

L'irresponsabilité financière n'a pas de parti

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© Copyright: François Schenk

L'endettement public est un cercle vicieux qui ne semble pas être véritablement pris
en considération par les responsables politiques à Genève. Et ce à gauche comme à droite.

 

L'irresponsabilité financière à Genève est autant imputable à la gauche qu'à la droite. En règle générale, la gauche veut augmenter les recettes pour dépenser davantage, pensant ainsi améliorer les prestations et aider les plus démunis. Mais jamais elle n'envisage de rembourser la dette. Alors que cette même gauche attaque sans cesse le principe des créances, elle préfère continuer à payer des intérêts chaque année (qui sont tout ça de moins d'argent disponible pour les prestations publiques).

 

De son côté, la droite exige toujours des budgets à l'équilibre et une réduction des dépenses. Or, les dépenses non-réalisées qui sont économisées servent généralement à des investissements, qui sont certes essentiels, mais qui finissent par grever d'autant les budgets futurs par une augmentation de l'endettement du Canton. De plus, vouloir des budgets équilibrés avec des intérêts qui progressent chaque année, c'est accepter le risque qu'il y ait au final une mauvaise surprise en fin d'année et que les estimations de rentrée fiscale, pour des raisons bassement conjoncturelles, ne sont pas à la hauteur des attentes. A ce moment-là, si sur le papier, le budget paraissait équilibré, le bilan peut accuser un déficit.

 

A Genève, la dette devient réellement une urgence, et si nos responsables actuels s'en soucient si peu, c'est probablement parce qu'ils ne seront pas aux manettes de la République lorsqu'il s'agira d'en rembourser chaque denier. A titre personnel, le principe de l'endettement public ne me dérange pas, pour autant qu'il soit contrôlé et compris comme une nécessité selon certains facteurs et non comme un oreiller de paresse sur lequel s'appuyer lors des débats budgétaires.

 

La dette, si elle progresse de façon incontrôlée, est une atteinte à l'intégrité des générations futures. C'est aussi une preuve d'irresponsabilités des dirigeants qui prennent le risque de payer des intérêts toujours croissants, grevant d'autant les revenus disponibles pour le fonctionnement de l'Etat. Si en plus de tout cela, les ministres des Finances n'informent pas le Parlement lorsque la Banque nationale suisse accuse une dévaluation importante de son or et que son bilan clôturera sur une perte sèche telle qu'aucun dividende ne pourra être versé aux Cantons actionnaires, il est difficile de voir la situation s'améliorer. 

 

Il faut pourtant convenir qu'avec une dette qui devrait atteindre 13 milliards de francs en 2014, pour un budget d'un peu plus de 8 milliards, Genève peut difficilement considérer son contexte financier comme propice au développement des prochaines générations. Et c'est justement là tout le problème. L'endettement public, comme nous le démontrent nos voisins européens, est un cercle vicieux dont il n'est pas aisé de s'extraire. J’ai récemment discuté avec des députés de cette question. La plupart m’ont dit la même chose: commencer à rembourser la dette n’est pas possible pour les cinq prochaines années. La faute à des investissements nécessaires.

 

Oui, certaines infrastructures méritent d’être retapées et d’autres d’être créées. Mais à ce rythme-là, comment sortirons-nous de cette spirale infernale? Notre Canton aura toujours besoin d’investissements pour développer convenablement ses prestations. Personne ne remet ça en question. Par contre, fuir le problème en allant de l’avant, ce n’est pas une solution acceptable. Le président du Conseil d’Etat, François Longchamp, a axé sa campagne et son discours sur la jeunesse, en particulier concernant les besoins en matière de logements.

 

Ce n’est pas le seul point essentiel pour le bien-être des générations futures. Une dette publique trop importante est un poids, un fardeau qui pèse sur la tête de chaque citoyen. Espérons que ce gouvernement prendra les mesures qui s’imposent pour ralentir la progression de l’endettement public à Genève, et même, si possible, en réduire le niveau. C’est une simple question de salubrité publique. Et de respect de la part des aînés envers les jeunes, car prochainement, ces derniers seront aux commandes. Avec la tâche de réparer (ou non) les choix de celles et ceux qui les ont précédés. Pensons-y.

 

Grégoire Barbey

11:00 Publié dans Air du temps, Economie, Finances, Genève, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

18/01/2014

Démocratie et démographie: qui domine qui?

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Nos démocraties vieillissantes entrent aujourd’hui dans une nouvelle phase de leur existence: pour des raisons multiples, la population peine à se renouveler en Europe (à part la France qui fait figure d’exception en la matière). Ces dernières décennies, les innovations dans le secteur de la santé et l’acquisition d’une compréhension beaucoup plus large du fonctionnement humain a permis d’allonger de façon conséquente l’espérance de vie des citoyens occidentaux. Ces deux facteurs, l’allongement de la durée de vie et la baisse du taux de fécondité, créent une situation à laquelle nos systèmes politiques n’ont pas été préparés. Au Japon, la population (environ 127 millions d’habitants) recule de près d’un million d’individus par année, soit l’équivalent de quatre bombes d’Hiroshima par an. Ce contexte dure déjà depuis 2005, et selon les estimations, la population japonaise aura diminué de 37 millions d’habitants en 2050, soit une baisse de 35% en 45 ans.

 

En Suisse, le taux de fécondité est estimé à 1,4 enfant par femme. Il est établi qu’une population ne se renouvelle pas en-dessous d’un taux de fécondité de 2,1 enfants par femme. La France se situe quant à elle aux alentours de 2,05, mais fait figure d’exception en Europe. Notre pays verrait sa population décroître si l’immigration ne corrigeait pas cette carence en natalité. Dans certains pays, les décès sont supérieurs aux naissances. Nous n’en sommes heureusement pas encore là en Suisse. Toutefois, cette réalité pose des questions qui sont à mon sens légitimes et pourtant trop peu traitées. D’autant plus qu’aujourd’hui, les perspectives de l’évolution démographique en Occident (selon l’OCDE) ne vont pas aller en s’améliorant. Or, la Suisse est basée sur un système politique (la démocratie semi-directe) qui donne à chacun des citoyens (qui ont la nationalité et l’âge de voter) une voix à faire valoir dans les urnes.

 

Cette capacité d’exprimer son opinion à travers son vote est évidemment très précieuse. Chacun doit, dans la mesure du possible, s’intéresser à ce qu’il se passe en Suisse et voter lorsqu’il s’agit de le faire. Dans les faits cependant, la situation n’est pas aussi idéale: les moins de 30 ans votent beaucoup moins et s’intéressent encore peu aux instances politiques et aux choix qui sont faits. Certes, ils sont nombreux à participer. Mais face aux plus âgés, ceux qui ont plus de 50 ans, la proportion des moins de 30 ans est largement sous-représentée dans les urnes. Cette faible représentation des jeunes générations a des conséquences. Les intérêts de ma génération, qui a entre 18 et 30 ans aujourd’hui, ne sont pas les mêmes que ceux d’une génération qui a maintenant atteint l’âge de la retraite. Quelle différence? Les uns sont actifs, et ont donc besoin de revenus suffisants pour subsister et constituer, si possible, un patrimoine pour fonder une famille (par exemple) ou pour créer une entreprise. La part de la population qui a plus de 60 ans a des besoins différents.

 

Ayant pour la plupart acquis un patrimoine plus ou moins important selon les cas individuels, leurs intérêts sont bien sûr de ne pas le dilapider trop rapidement afin que ces personnes puissent vivre correctement leur retraite et, dans la mesure du possible, donner ce qu’il reste à leurs enfants. De ce point de vue-là, un jeune ne votera pas nécessairement de la même manière qu’une personne sensiblement plus âgée pour de simples raisons de situation personnelle. Les actifs aiment à voir leurs revenus progresser (et ont donc généralement besoin d’une inflation stable qui permette de générer des crédits remboursables sans trop de difficulté). Les rentiers, de leur côté, préfèrent que leur patrimoine demeure le plus longtemps possible. Pour cela, leurs placements doivent être rentables. Ce qui nécessite, dans l’idéal, une moindre inflation. Sans entrer dans des considérations plus techniques encore, il convient d’émettre un constat, qui inévitablement suscite des questions: les intérêts des jeunes actifs diffèrent clairement des retraités.

 

Partant de cette réalité, et sachant que les jeunes actifs sont beaucoup moins représentés dans les urnes que leurs aînés retraités, des questions se posent d’elles-mêmes, sans pour autant trouver de réponses adéquates. Si les jeunes ne votent pas ou très peu, comment la politique de notre pays, et de chaque canton, peut-elle être influencée dans l’intérêt de cette catégorie d’âge? Et dans quel but nos représentants politiques doivent s’attacher aux intérêts des plus jeunes quand leur électorat est composé d’une classe d’âge supérieure? En somme, si les intérêts des plus nombreux à voter se situe dans le maintien d’un patrimoine rentable, quand les actifs ont besoin au contraire d’une situation financière qui leur permette d’investir et générer des crédits remboursables sans trop de contraintes, n’est-ce pas un déséquilibre total entre générations?

 

La plupart des crédits n’étant pas indexés sur l’inflation, si celle-ci progresse raisonnablement sur la durée, les jeunes actifs sont en mesure de rembourser leurs créances avec moins d’argent (puisque la somme à rembourser – avec intérêts – demeure la même et que l’argent, avec une inflation stable, vaut moins). Mais pour les rentiers, ceux qui possèdent une bonne part des créances (via des biens mobiliers et/ou immobiliers), cela revient à être payé en monnaie «de singe». Il est plus intéressant pour eux que la monnaie garde une valeur équivalente plusieurs années plus tard, cela rentabilise leurs actifs et génère évidemment des plus-values appréciables. Bien sûr, tout ce qui précède ne constitue qu’un exemple (probablement le plus parlant) des divergences d’intérêts entre génération. Il ne s’agit pas ici de dénoncer les personnes à la retraite ou rentières, car comme tout individu sensé, elles agissent en adéquation avec leurs intérêts. L’objectif est plutôt de démontrer la corrélation entre la démocratie et la démographie.

 

Des questions se posent donc. Est-ce que ce différentiel entre jeunes actifs et retraités constitue les limites de notre système, ou peut-on, par des politiques volontaristes, inciter les plus jeunes à prendre conscience qu’ils doivent aujourd’hui décider pour demain, qu’ils sont tenus de se poser eux-mêmes les questions que leurs parents se sont posées à leur âge? Je n’ai pas, pour l’heure, de réponse appropriée. Il importe néanmoins d’en parler car un tel débat, dans un pays comme le nôtre, a toute sa place et des solutions doivent être trouvées. Il faut bien comprendre que ce problème est réel et a des conséquences sur nos modes de vie. Avec l’augmentation de l’espérance de vie, les gens héritent plus tard (vers 50 ans en moyenne, quand la vie active est presque achevée). Les jeunes, à l’époque de nos aînés, pouvaient espérer sur un petit pécule pour démarrer dans la vie. Aujourd’hui, ma génération, et celle qui me précède, doit s’endetter pour investir dans des biens de première nécessité (immobiliers notamment). Tout cela a des conséquences. Que ça soit économique, ou simplement démocratique. Osons en parler.

 

Grégoire Barbey

20:31 Publié dans Air du temps, Economie, Genève, Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | | | |

05/01/2014

Logements: quand les politiciens s'en mêlent

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Immobilier. Le marché genevois est continuellement bloqué. Des citoyens excédés ont créé
une page pour signaler les logements vacants au cas où ceux-ci seraient abusivement non reloués.

 

La page Facebook créée pour dénoncer la pénurie de logements à Genève à travers le signalement des appartements vacants depuis un certain temps fait recette: plus de 1100 membres en quelques jours. Si l'initiative est légitime et compréhensible – le taux de vacance s'est établi à 0,36% pour 2013 dans le canton –, certains politiciens ont déjà investi le groupe pour défendre leurs propres intérêts. D'autres, plus raisonnables, tentent d'établir les faits. S'il est tout à fait louable de tenter de trouver des réponses à des questions qui se posent depuis très longtemps, la démarche de quelques membres ressemble davantage à une croisade qu'à une véritable volonté de régler les défaillances du marché.

 

A titre personnel, je soutiens l'objectif premier de ce groupe de citoyens excédés. Mais ceux qui veulent utiliser ce «collectif» pour mener à bien leurs propres intérêts politiques n'ont rien à y faire. Accabler les propriétaires de tous les maux n'est pas la réponse souhaitée par les Genevoises et les Genevois. Ce qu'ils veulent, c'est une amélioration des conditions du marché. Ces politiciens qui instrumentalisent sans gêne un ras-le-bol citoyen feraient mieux de se poser pour eux-mêmes la question: ont-ils fait tout ce qu'ils pouvaient pour inverser la tendance? La réponse est évidemment non.

 

Non, car s'il y a dérive de la part de certains propriétaires, ils ne sont pas seuls responsables de cette situation catastrophique. La construction de logements est pratiquement impossible pour les communes. La faute à une fiscalité sur le lieu de travail, notamment, plutôt que sur le lieu de résidence. Pourquoi? Parce qu'il y a des communes qui créent beaucoup d'emplois et obtiennent donc davantage de recettes fiscales, leur permettant d'investir plus largement pour des infrastructures attractives et bénéfiques à ceux qui viennent y travailler. Quant aux communes avec peu d’emplois, elles n’obtiennent pas de fonds suffisants pour améliorer leur sort, quand bien même la péréquation financière intercommunale est censée atténuer ce désavantage.

 

On peut bien évidemment approfondir le sujet, chercher les coupables, les vouer à l’anathème. Est-ce que cela changera les choses? C’est fort peu probable. Il est bien plus efficace de cerner les causes et d’en annihiler autant que faire se peut les effets négatifs. Dénoncer les propriétaires, c’est un discours politique. Or cette page vise plutôt à signaler un problème, lui donner une importance médiatique, et tenter d’obtenir des soutiens de tous les milieux. Qu’il y ait des politiciens qui se jettent sur ce groupe tels des charognards n’est guère surprenant. Il convient toutefois de leur rappeler qu’ils ne sont pas non plus tout blanc (ni tout noir) dans la situation inextricable dénoncée par cette page.

 

Grégoire Barbey

14:11 Publié dans Air du temps, Economie, Genève, Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |