Gregoire Barbey

20/02/2014

La mauvaise communication de l'économie

 1644065_pic_970x641300.jpg

Associations économiques. Les campagnes menées par Economiesuisse et consorts n'ont
fait dernièrement que tracer des lignes de front. Une nouvelle communication doit émerger.

 

L’initiative UDC «Contre l’immigration de masse» est le troisième échec consécutif des associations économiques et patronales face au verdict des urnes. Il y a d’abord eu la Lex Weber et sa limitation des résidences secondaires, puis l’initiative Minder pour «rendre le pouvoir aux actionnaires» et supprimer les golden parachutes et enfin le scrutin du 9 février. Economiesuisse a annoncé aujourd’hui avoir choisi Monika Rühl, actuelle secrétaire générale du Département fédérale de l’économie, pour remplacer Pascal Gentinetta à la tête de la fédération. Est-ce que cette désignation améliorera la manière dont les associations économiques et patronales font campagne lorsqu’une initiative revêt de potentielles conséquences pour l’économie? On est en droit de s’interroger.

 

La dernière campagne en date, pour s’opposer au contingentement de l’immigration (voir illustration), fait réfléchir. Les différentes associations et fédérations qui soutiennent l’économie ont fait savoir leur opposition tambour battant. Leur message, qu’ils ont martelé des mois durant, était simple: l’initiative UDC menace la prospérité de la Suisse. J’en suis le premier convaincu. Toutefois, on est légitimement en droit de s’interroger sur l’impact d’un tel discours. A part conforter les défenseurs de l’économie dans leur position, cette façon de communiquer a plutôt un effet négatif sur celles et ceux qui ne font pas partie des habituels soutiens de la place économique suisse. J’entends par-là des citoyens lambda, loin de la politique et de ses arcanes, qui ont généralement peu d’intérêt pour les messages prononcés par les associations économiques et patronales.

 

Ces personnes – et j’en connais beaucoup – ont par habitude le réflexe de considérer ces associations comme défendant les plus riches. Même si cette perception est biaisée, il importe néanmoins de la prendre en considération lorsqu’on défend l’économie. J’ai souvent l’impression, et cela ne vaut pas uniquement pour Economiesuisse et consorts, qu’on a tendance en Suisse à faire campagne de façon très marquée. On cultive la guerre de tranchée, à gauche comme à droite, pour véhiculer ses valeurs et ses idées. Plutôt que de tenter de convaincre les indécis, on dessine une ligne sur le sable et chacun s’affronte de façon traditionnelle. Je me souviens qu’il y a quelques mois, l’entrepreneur et libéral convaincu Michel Balestra citait sur son profil Facebook ces mots d’Alexandre Dumas: «Ne discutez jamais, vous ne convaincrez personne. Les opinions sont comme les clous; plus on tape dessus, plus on les enfonce». Cette phrase vaut uniquement lorsqu’on trace des lignes de front et qu’on s’y tient.

 

En utilisant des éléments de langage propres à l’économie, c’est-à-dire un jargon spécialisé, les associations économiques et patronales n’atteignent pas leurs cibles, qui ne doivent pas être celles et ceux qui sont déjà convaincus, mais les autres, et particulièrement les indécis. La première impression que donnent les milieux économiques politisés, c’est de défendre les inégalités, même si c’est un système qui est défendu et non les abus de celui-ci. Il faut vraiment considérer cette réalité pour affronter les prochaines échéances électorales. En mai, les Suissesses et les Suisses sont appelés à voter sur l’instauration d’un salaire minimal généralisé. Si les associations économiques et patronales utilisent à nouveau les habituelles mises en garde («cette initiative menace la prospérité», «l’économie ne peut pas supporter cette réglementation» etc.), il y a fort à parier que l’économie perdra cette votation. Et ce n’est franchement pas ce que je souhaite à titre personnel.

 

Les milieux économiques doivent s’interroger sur leur manière de mener des campagnes politiques. Sur la communication globale. Sur les choix, sur les stratégies. Je ne dis pas ça en tant qu’opposant à l’économie. Je défends moi-même un système libéral. Je le dis car j’aimerais voir les associations économiques et patronales remporter des victoires. Des victoires qui, depuis quelque temps, manquent cruellement au palmarès de l’économie. Je suis persuadé qu’avec une communication revisitée, les campagnes politiques auraient un tout autre impact sur l’opinion publique. Mais pour cela, il est nécessaire de se remettre en question. On espère que la nouvelle directrice d’Economiesuisse aura le courage de mener à bien cette introspection.

 

Grégoire Barbey

13:24 Publié dans Economie, Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook | | | |

12/02/2014

L'ère d'instabilité juridique pour l'économie

EU.jpg

Relations bilatérales. La Suisse doit faire face à un climat juridique très instable. La réforme
de la fiscalité des entreprises et la fin de la libre circulation en sont les causes principales.

 

On ne reviendra pas sur le résultat de dimanche. Toutefois, je m'inquiète de l'instabilité juridique qui règne en Suisse depuis déjà plusieurs mois. Cette transition entre accords bilatéraux et décision de l'Union européenne ne va pas améliorer le contexte pour nos entreprises basées sur le territoire. Il faut se souvenir, et cela n'a pas été redit depuis le scrutin, que la Suisse doit formellement décréter l'abolition des statuts fiscaux spéciaux des entreprises cette année, avec une période transitoire censée s'étendre jusqu'en 2018 pour l'application des nouveaux standards fiscaux en la matière. Le manque de visibilité qui en découle est évident: les entreprises ne savent pas à quelle sauce elles vont être mangées. Taux unique d'imposition? Promotion des IP-box?


Et maintenant un climat délétère entre l'Union européenne et la Suisse dans ses accords bilatéraux qui permettent à notre économie un accès (pas total, précisons-le) au marché unique européen. Quelles en seront les conséquences? A priori, les premières annonces laissent à penser que notre partenaire ne nous claque pas la porte au nez et entend nous offrir une marge de manœuvre. Mais tout de même: le gel des négociations à propos de l'accord bilatéral sur l'électricité, et la possible suspension des subventions à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) sont des mesures qui s'avéreront douloureuses pour notre économie. Rien n'est encore inscrit dans le marbre pour l'heure, si ce n'est le résultat définitif de la votation sur l'immigration de masse.


Le pire, c'est l'incertitude. Les marchés financiers peuvent en témoigner, eux qui sont si volatils face à la moindre annonce de la Réserve fédérale américaine en lien avec sa politique monétaire. La Suisse a toujours connu jusqu'ici une stabilité juridique exemplaire. Récemment toutefois, trois initiatives ont passé la rampe de la majorité et remettent en question cette stabilité: les initiatives dites Minder et Weber et la dernière en date contre l'immigration de masse. Ces trois scrutins ont créé à eux seuls un manque de visibilité encore inconnu dans nos contrées.


Des pays, comme le Royaume-Uni et le Luxembourg, sont venus démarcher nos entreprises sur notre propre territoire pour leur proposer des conditions plus favorables. Est-ce cela que nous voulons vraiment pour notre avenir? Je ne le pense pas. Il ne s'agit pas ici de céder au catastrophisme. Nous devons toutefois appeler un chat un chat. Et le contexte n'est plus aussi favorable à un développement économique serein. Tout ce que nous pouvons faire, aujourd'hui, c'est compter sur nos négociateurs et l'équipe de diplomates du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Sans pour autant ne pas songer à d'éventuelles solutions pour stabiliser nos relations avec l'Union européenne. Toute contribution serait la bienvenue. A ce titre, je salue ici la réactivité de Fathi Derder, qui a déjà proposé quelques pistes (bonnes ou mauvaises, ce n'est pas le sujet) pour appréhender l'après 9 février 2014. Faisons de même.


Grégoire Barbey

00:12 Publié dans Economie, Humeur, Politique, Politique internationale, Suisse | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | | | |

10/02/2014

La nouvelle aube des pro-européens

Article également disponible sur le site du Nouveau mouvement européen suisse (Nomes)

drapeau_key_zoom945.jpg

 

Le peuple suisse a accepté l’initiative UDC «contre l’immigration de masse» à une très courte majorité (avec un écart inférieur à 20'000 voix). Les vainqueurs chantent déjà en chœur la fin de la politique européenne du Conseil fédéral. Une oraison funèbre qui n’a pas lieu d’être. Le rêve européen de la Suisse n’est pas mort: il n’est même pas encore né. Aujourd’hui, tous ceux qui, comme nous, sont favorables à un rapprochement de la Confédération et de l’Union européenne prennent acte d’un sentiment têtu chez les Suisses. L’indépendance à tout prix. La peur de ne pas pouvoir compter parmi les puissants. Les besoins de se démarquer impérativement de ce grand ensemble qui, selon eux, ne peut faire qu’une bouchée de notre petit pays. Dans son ouvrage «La Suisse que je souhaite», l’ancienne ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey résume bien ce sentiment d’infériorité vécu comme inéluctable par nos compatriotes. Ils sont si sûrs que la Suisse n’a pas d’arguments, qu’ils sont prêts à se replier sur eux-mêmes plutôt que de tenter un partenariat plus actif. La Confédération a pourtant bien des avantages concurrentiels à faire valoir.

 

Sa situation géographique en fait un partenaire essentiel pour une grande partie des Etats membres. Traverser la Suisse est une nécessité pour bien des échanges commerciaux entre pays de la Zone euro. Ses exportations, la qualité de ses produits, sa culture de la gestion des conflits, le grand dynamisme de son économie, en font un allié naturel de l’Europe et de sa construction. Cette dernière n’est pas achevée, loin s’en faut. Nombreux sont ceux qui rêvent d’une Union européenne basée sur un modèle similaire aux Etats-Unis. Nous partageons tous l’idéal de Denis de Rougemont. Une Europe qui intègre l’ensemble de ses Etats membres, comme la Confédération l’a fait avec ses nombreux cantons. Tout cela est possible, même si nombreux sont ceux aussi qui nient toute possibilité d’évolution du système institutionnel de l’Europe. C’est une erreur. Et nous ne pouvons pas rester en-dehors en attendant que l’Union européenne réponde à nos attentes. Nos partenaires ont un grand respect pour la Suisse. Ils reconnaissent aussi volontiers la méconnaître, ne pas la comprendre, être étonnés qu’un tel système démocratique puisse exister et durer depuis plus d’un siècle.

 

Comment pouvons-nous espérer raisonnablement améliorer nos relations avec l’Union européenne, et la compréhension de nos mécanismes politiques, si nous refusons tout rapprochement (sans même parler d’une quelconque adhésion)? Nous sommes perdants à plus d’un titre. Notre incapacité à faire entendre nos points de vue nous pousse à devoir accepter des accords qui ne nous sont pas toujours pleinement favorables. Notre entêtement à ne pas collaborer avec davantage de bonne volonté agace nos voisins, qui ont eu jusqu’ici la conscience de leurs intérêts bien compris comme garde-fou à une rupture du partenariat Suisse-UE. Mais pour combien de temps? Est-ce que dénoncer un accord est la meilleure façon de pérenniser nos relations avec l’Union européenne? Sachant que ses effets négatifs pouvaient être corrigés sans remettre en cause l’existence dudit accord… La réponse qui en découle est évidente. Nos compatriotes suisses craignent l’Europe, et nous ne sommes pas en mesure de les condamner pour cette peur: c’est un sentiment. C’est à ceux qui, comme nous, sont convaincus des avantages indiscutables d’une collaboration en bonne intelligence avec l’Union européenne qu’incombe le rôle de rassurer les Suissesses et les Suisses. C’est aux pro-européens à leur montrer qu’il existe une alternative autre qu’une fin de non-recevoir à toute proposition de nos partenaires. Il faut que nous prenions nos responsabilités et que nous travaillions main dans la main pour abattre les frontières entre les pro-européens et les eurosceptiques. Vingt-deux ans de politique anti-européenne n’ont que trop duré.

 

Les pro-européens doivent reconquérir leur espace de parole. Ils doivent monter au front avec force, conviction, ne plus se laisser intimider par une opinion publique défavorable. On ne bâtit pas de grands monuments qu’en période de beau temps. Il faut parfois braver les intempéries pour être en mesure de poser les premières pierres. Et c’est justement ce qui a manqué à ces deux décennies qui ont suivi le refus de l’adhésion à l’Espace économique européen en 1992. Deux décennies où l’Europe a été un mot grossier. Ce nouvel échec des partisans de l’Union européenne est la démonstration qu’une absence prolongée des tribunes médiatiques et du terrain ne peut constituer les prémices d’une conquête de l’opinion publique. Ce 9 février ne doit pas être interprété comme un nouveau dimanche noir. Nous devons au contraire le porter aux nues et remercier les détracteurs de l’Europe qui enfin nous réveillent et nous rappellent à nos obligations. Ce n’est pas un dimanche noir, c’est le lever d’une aube nouvelle. Pleine de promesses. Il ne tient qu’à nous d’avoir le moyen de de nos ambitions. Unissons-nous. Montrons le chemin. Cette votation pourrait signer une renaissance plutôt qu’être un signal funeste. Affirmons-nous, et nous réussirons. Dispersons-nous, et la Suisse demeurera isolée. Nous sommes maîtres de notre destin.

 

Grégoire Barbey

10:50 Publié dans Economie, Humeur, Politique, Politique internationale, Suisse | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook | | | |