Gregoire Barbey

23/09/2014

Islam: à consommer avec modération?

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Je ne suis pas croyant. Né d'un père catholique et d'une mère protestante, mes parents ont choisi le protestantisme comme confession pour mes papiers civils, par commodité. J'ai toujours vécu en Suisse, mes racines sont donc judéo-chrétiennes. Enfant, je me méfiais de la religion. C’est encore le cas, mais ma façon de la percevoir a évolué avec les années. Je me rappelle qu’à l’école primaire, j’avais dû lire Un sac de billes de Joseph Joffo. Une autobiographie poignante de deux frères juifs qui fuient à travers toute la France pour échapper à l’occupation nazie. Ce livre m’a marqué, et j’ai lu sa suite, Baby-foot, qui poursuit le récit de ces jeunes qui fuient pour leur survie. Je devais avoir 11 ans lorsque j’ai lu ces deux ouvrages et je m’en rappelle comme si c’était hier. Je n’ai jamais compris pourquoi – aujourd’hui encore – tous ces gens ont pu être l’objet d’une haine populaire pour leur religion. A l’école secondaire, j’ai reçu des cours d’histoire sur les trois religions du Livre, m’interrogeant sur la nécessité des guerres de foi, l’expansionnisme des uns et des autres. Bien évidemment, lorsque j’ai découvert quelques années plus tard les ouvrages de Voltaire, Friedrich Nietzsche et tant d’autres, j’ai trouvé ce que je recherchais: des réponses à mes questionnements. Si ces auteurs ont pu, à leur manière, se montrer virulents à l’encontre des religions, je tiens pour ma part à respecter celles et ceux qui ont la foi. C’est une expérience dont j’ignore tout, à titre personnel, mais certains écrits religieux prônent des façons de vivre qui peuvent tout à fait convenir à mes valeurs. Notamment sur l’écoute, le partage, le respect des différences.

Aujourd’hui, je suis peiné de voir qu’une majorité de musulmans est condamnée à l’opprobre en Occident, du fait des actes d’extrémistes qui justifient leur barbarie par le Coran. Je n’arrive pas à m’imaginer dans quelle détresse ces gens – qui ne partagent en rien les valeurs et les interprétations de ces individus que l’on nomme aujourd’hui les islamistes – sont plongés. Aujourd’hui, ceux qui se distancient de l’islamisme radical sont nommés un peu hâtivement des «musulmans modérés». Comme si le distinguo s’imposait. Comme si, dans la religion de l’Islam, il y avait deux catégories uniquement – alors qu’il y a profusion de «branches» au sein même de l’Islam. La majorité des musulmans vit en Inde, et pourtant l’on réduit l’Islam au seul Moyen-Orient. Aujourd’hui, on s’imagine celui qui a foi dans l’Islam avec une barbe et un turban. Quelle vision réductrice. Ce terme, «musulman modéré», veut tout dire. Ces mots a priori anodins et relevant du bon sens – à l’heure où l’Etat islamique en Irak et au Levant massacre des populations entières – portent en eux les germes de l’intolérance et du lavage de cerveau. N’avez-vous jamais lu des analyses sur la prétendue guerre culturelle que l’Occident et le Moyen-Orient se livre? Oui, c’est cela que sous-entend l’idée de «musulman modéré». On veut nous faire comprendre que l’Islam est incompatible avec nos valeurs occidentales. Le danger serait partout. Ce climat vire à la schizophrénie. En rejetant ainsi notre prochain, nous lui indiquons le chemin de la haine, qui se nourrit de la frustration et de la peur.

Lorsque je vois des femmes qui portent le voile dans les rues de Lausanne et de Genève, je m’interroge souvent: ont-elles peur? Ce qu’il m’arrive de lire sur internet me permet de le penser. Je ne le leur souhaite pas, bien sûr. Mais quand on lit que tous les musulmans sont à mettre dans le même sac – imaginez les réactions si l’on disait que tous les Allemands sont aujourd’hui encore à comparer aux nazis! – et que ces messages proviennent même d’élus… tout semble permis. J’ai beaucoup de respect pour celles et ceux qui affrontent les critiques plutôt que de les fuir. Qui tentent de justifier la différence entre leur foi et celle de ceux qui coupent des têtes au nom d’une interprétation extrême du Coran. Mais je respecte tout autant ceux qui souffrent de ces amalgames, de ces jugements prêt-à-penser et qui en ont marre. Je m’associe à leur ras-le-bol et à leur douleur. Sont-ils responsables d’être nés du mauvais côté de la frontière entre le bien et le mal – selon le pouvoir intellectuel occidental? Devons-nous les rendre insensible à nos valeurs? Devons-nous penser qu’ils ne sont pas capables de faire la part des choses? J’ai une haute estime de l’Homme, dans sa capacité à se délester des dogmes les plus étouffants. Je me considère comme profondément humaniste, et de ce point de vue-là, il me faut croire en la capacité et la liberté de mes semblables à se défaire des pensées les plus ancrées dans leur esprit. Et puis je ne suis pas détenteur de la vérité unique, alors pourquoi plusieurs façons de voir le monde – pour autant que chacun se respecte dans sa diversité – ne pourraient pas coexister? Suis-je naïf de croire qu’il est possible de vivre dans une société multiculturelle sans qu’il y ait du côté des uns et des autres ce besoin d’attirer son prochain vers sa manière de penser? Peut-être. Je ne m’en cache pas. Mais c’est plus fort que moi, j’ai besoin d’y croire, pour ne pas vomir à chaque fois que je lis des horreurs sur les musulmans – ou sur d’autres minorités qui ont comme point commun une appartenance ethnique, sociale ou sexuelle.

Le débat sur le port du voile – est-il compatible avec nos valeurs occidentales? – me laisse songeur. Lorsque les plus grands identitaires nous donnent comme argument la liberté de la femme, je ne puis m’empêcher de rire. Jaune, évidemment. Qui suis-je pour décider qu’une femme portant le voile se soumet à un dogme malsain? Le lui retirer par la contrainte, est-ce la rendre libre ou est-ce la soumettre à mon système de valeurs? On a voulu me faire croire que le voile était un problème. Je n’y vois rien de tel. Si le voile me dérange, c’est à moi de me demander pourquoi. Pourquoi devrais-je placer mon identité culturelle au-dessus de la sienne? Vivre et laisser vivre, tant que l’on ne me cause aucun tort. Si l’acte de porter le voile me blesse ou m’atteint, c’est à moi que je le dois, et à moi seul. Cette façon de penser, je la dois aux stoïciens, qui malheureusement n’ont pas pignon sur rue à notre époque… Bref, vous l’aurez compris, je m’interroge beaucoup. J’aime qu’on me fiche la paix, et donc j’essaie de me mettre à la place de mes congénères pour ne pas leur infliger ce que je n’aimerais pas qu’il me fasse. Je suis imparfait et il m’arrive d’échouer. Mais j’aime à croire que le fait d’essayer me rend meilleur et me permet d’accepter les autres – et non les tolérer, car comme disait Voltaire, «tolérer c’est offenser» – pour ce qu’ils sont et non pour ce que je veux voir en eux. Je suis persuadé que d’autres individus partageront ma pensée – et ce quelle que soit leur religion.

Nous devons agir en responsabilité vis-à-vis de nos prochains, c’est-à-dire ne pas les blesser. Nous ne réussirons pas toujours, car nous ne sommes pas parfaits. Mais tenter de respecter les autres dans leur intégrité et leur liberté confessionnelle, sexuelle et de pensée, c’est déjà une manière d’apaiser les querelles. Bien sûr que le débat doit avoir lieu, sinon je n’écrirais pas ces longues lignes, et être en désaccord n’est pas forcément contreproductif. Nous ne pouvons pas tout accepter. Tout comme nous ne pouvons pas étouffer les autres simplement parce qu’ils ont d’autres références culturelles et d’autres façons de voir le monde. Si nous pouvions ne faire qu’un pas dans cette direction, j’aurais probablement moins souvent l’impression que l’on me plante une lame en plein cœur en lisant certains propos sur mes semblables. Avant de juger, j’essaie toujours de comprendre, et je crois profondément ne pas tout savoir. J’ai appris beaucoup en grandissant aux côtés d’amis qui ont été élevés dans des cultures différentes. J’y ai pris ce qu’il y avait de mieux à mes yeux, et si je pouvais transmettre cette soif de comprendre autrui, alors j’en serais heureux. Si mon texte ne vous a pas convaincu, je n’abandonnerai pas pour autant. Car je crois qu’à défaut de pouvoir mettre tout le monde d’accord, il faut les laisser cultiver leurs différences, toujours dans le respect d’autrui. Ca a l’air si simple, et pourtant ça ne l’est pas!

 

Grégoire Barbey

23:54 Publié dans Air du temps, Politique | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | | | |

Commentaires

Les dogmes sont sclérosants comme figeants/affligeants sur place.
Mais à lire le coran il y a plus que problème concernant la "conquête en lieu et place de la "conversion", métanoïa ou revirement fondamental non par la terreur mais par l'amour. Ici question non des pouvoirs mais des textes religieux tels, par le prophète (inspiré) Osée: "Je ne veux pas des sacrifices sanglants je veux des coeurs repentants"! Elevé protestant, Grégoire Barbey, vous avez plus que connaissance de cette notion du libre-arbitre qui toujours situe l'homme en rapport avec sa conscience laquelle telle une plante doit être entretenue jusqu'à l'état dit (également par les bouddhistes) d'Eveil.

Imaginons deux personnes. L'une est malade l'autre non.
Faut-il "cultiver les différences" entre elles deux ou soigner celle qui en a besoin? Vous n'avez pas oublié que l'Evangile présente quelqu'un, Jésus de Nazareth, qui se dit "présent" (don de soi) non pour les bien-portants mais pour les malades.
Cultiver les différences oui tant qu'il n'y a pas différences incompatibles avec les Droits de l'homme.

Statut des femmes? Imposition de la foi? Peines capitales, mariages imposés et ce "Si tu veux une famille prends une femme... jouir? un petit ami"! Femmes en tout bêtes de "somme"!

Enfants en famille respectant strictement les prescriptions?

Nous-mêmes? Sans aucun doute mais nous avons évolué étant bien entendu qu'une barque qui penche trop d'un côté peut ensuite pencher trop de l'autre:

Travail "à l'escarpolette" à la recherche du juste milieu.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 24/09/2014

"qui justifient leur barbarie par le Coran."

Lisez le coran: la barbarie est dans le coran.

Écrit par : Johann | 24/09/2014

La barbarie n'est pas davantage dans le Qur'ān qu'elle apparaît ouvertement dans la Bible ou la Torah.

Cessez ces amalgames.

La barbarie est dans la main de ceux qui l'interprètent à la lettre et à sa botte.

Arrêtez vos bêtises... et apprenez :

Au Caire, des chrétiens coptes ont incendié des mosquées avec leurs occupants à l’intérieur, ils n’ont pas été poursuivis, leur colère étant jugée compréhensible. Mais quelques mosquées brulées ne font pas du catholicisme une religion incendiaire.

Le très catholique Land de Bavière, en Allemagne, a décidé que dorénavant les filles iraient dans des écoles spéciales où elles apprendraient la couture et l’art culinaire. Les autorités locales ont jugé, qu’il était inutile de polluer ces âmes pures et fragiles avec des fadaises telles que la littérature, la philosophie, les mathématiques, les langues étrangères. Mais le catholicisme n’en reste pas moins respectueux des femmes.

A Madrid, sur la Puerta del Sol, cinq jeunes filles impudiques ont été fouettées par des curés. Motif : elles portaient des mini-jupes très provocatrices. Mais le catholicisme ne doit pas être réduit à ce châtiment, peut être légèrement excessif.

Écrit par : Keren Dispa | 24/09/2014

… et les Chinois mangent leurs enfants aussi?

Écrit par : Mère-Grand | 25/09/2014

Grégoire Barbey,

Votre article va à l'encontre de votre affirmation: Oser penser par soi-même"!
Toutes les Religions sans exception ont un seul but: annihiler l'intelligence et soumettre l'individu à leur diktat. Comment voulez-vous que le croyant paralysé par un mode de vie de la naissance jusqu'à la mort et bien au-delà puisse réagir avec raison et sagesse.
Soumis aux règles religieuses qui l'ont enfermé dans la peur, dans la crainte de l'enfer, le croyant osera-t-il se rebeller et s'affirmer en tant qu'individu à part entière?
Les musulmans d'ici et d'ailleurs connaissent aujourd'hui les dérives de leur religion comme l'Occident a connu sous l'Inquisition et demain, les humains subiront les mêmes guerres avec d'autres Dieux et d'autres croyances.(lire l'histoire de la civilisation de Will Durant) Alors comment voulez-vous croire à la bonne volonté de paix que recommandent les Religieux puisqu'elle n'a jamais existé!
Pour le port du voile, vous allez là sur un terrain glissant. Ne pensez-vous pas que la peur s'installe chez la femme occidentale et non le contraire? Les femmes ont tant lutté pour obtenir l'égalité. Elle sont libres de faire l'amour sans la culpabilité qui a été mise sur leurs épaules depuis des siècles par les Religieux. Elles se sont rebellées pour avoir été traitées de sous-individu. Maintenant, elles sont libérées de toute autorité patriarcale et religieuse.Aujourd'hui nous sommes des femmes libres, indépendantes, responsables et....heureuses!

Écrit par : Noëlle Ribordy | 25/09/2014

Il faut savoir utiliser modérément toutes religions que ce soit l'Islam,le Protestantisme ,le Catholicisme ou qu'elles soient d'ordre médical vestimentaire ou alimentaire car elles sont toutes toxiques si on en abuse trop ou pour le portemonnaie ou le cerveau voire les deux très souvent

Écrit par : lovsmeralda | 28/09/2014

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