Gregoire Barbey

22/12/2014

Môssieur le président du gouvernement

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Genève, c’est la France. Qui n’a jamais entendu cette sentence de la bouche d’un confédéré? Les Vaudois s’en donnent souvent à cœur joie à ce propos. Les supporters du FC Lausanne s’amusent d’ailleurs à chanter «Frontaliers, frontaliers» lorsque leur club rencontre le FC Servette. Une comparaison hâtive si l’on se réfère aux tensions entre les Genevois et les frontaliers français. Pourtant, la culture genevoise a de nombreuses similitudes avec celle de la France. Sur le plan politique à tout le moins. La Tribune de Genève s’interroge aujourd’hui sur l’utilité du Département présidentiel dirigé par le très Radical François Longchamp. L’auteur de l’article, le journaliste Eric Budry, rappelle avec raison que dans le canton de Vaud, qui connaît aussi une présidence durable s’étendant sur toute une législature, le président du Conseil d’Etat gère en parallèle l’une des politiques publiques majeures. Ce n’est pas le cas de François Longchamp, dont on peine à bien comprendre les prérogatives et surtout l’utilité d’un demi-département que l’on pourrait qualifier non sans ironie de super-chancellerie.

 

La Constitution n’a pas clarifié si le titulaire de la fonction de président devait s’occuper ou non d’un département «historique» (comme le qualifie Eric Budry). Le Conseil d’Etat a donc créé un Département présidentiel, sans pour autant éclairer la population sur son utilité et surtout s’il répond vraiment à un besoin politique prépondérant. Il y a, dans cette appellation, quelque chose qui fleure bon la IIIe République. Il suffit de tendre l’oreille dans les travées pour entendre de nombreux commentaires sur le présumé ennui ressenti par François Longchamp. La Tribune de Genève en parle aussi. Est-il avéré? Impossible à dire. Mais il rappelle cet enfermement qu’ont ressenti bon nombre de présidents français sous la IIIe République. Car en France, après l’échec cuisant de la IIe République qui a permis à Louis-Napoléon Bonaparte de devenir empereur, on a voulu limiter le pouvoir du chef de l’Etat. On accorda au président un rôle surtout représentatif en pratique, et davantage de pouvoir au président du Conseil. A Genève, on est tenté de tirer un parallèle avec le système institutionnel de la IIIe République. A la différence qu’il semble que ça soit François Longchamp lui-même qui se soit donné ce rôle.

 

On relèvera non sans humour le titre du communiqué du Parti libéral-radical après que le gouvernement ait annoncé la répartition des départements l’an dernier: «Félicitations à François Longchamp, nouveau président de la République et canton de Genève» (voir capture d'écran ci-dessus). Le parti confondait président du Conseil d’Etat et président de la République, deux rôles strictement différents. A Genève, le premier citoyen est le président du Grand Conseil. Une confusion qui se révèle, une année après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, également dans la pratique. Si François Longchamp a pu bénéficier d’une série de crises pour se mettre en lumière et se donner le rôle du pacificateur ainsi que celui de leader incontestable, il n’est pas sûr qu’il soit aussi visible par temps calme. La faute à un département dont on ne peut pas dire qu’il brille par sa lisibilité politique. Monsieur le président du Conseil d’Etat a encore quelques années pour démontrer que sa super-chancellerie est bel et bien utile à la République. Dans le cas contraire, il sera peut-être judicieux de réintégrer au moins une politique publique majeure dans le département dirigé par le président. Ce serait dommage que les prochains titulaires de la fonction s’ennuient aussi. Peut-être pourra-t-on lire en 2018 après les élections cantonales dans le journal local ces quelques mots paraphrasant l'excellent Winston Churchill: «Une voiture vide s'arrêta au 2, rue de l'Hôtel-de-Ville. François Longchamp en sortit».

 

Grégoire Barbey

 

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07/12/2014

Gouvernement: la collégialité, c'est du passé

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Luc Barthassat. Le ministre des Transports est marginalisé par ses collègues.
La campagne pour les prochaines élections cantonales a déjà commencé.

 

La collégialité au Conseil d’État est un lointain souvenir. L'entretien qu'a accordé le super-chancelier François Longchamp au Matin Dimanche le démontre. «Je n'ai jamais accepté de dire (…) à une radio la musique que j'écoutais», affirme-t-il. Pour la petite histoire, son collègue Luc Barthassat s'est prêté au jeu dans l'émission MP3 de la RTS en 2012. François Longchamp estime que le drame de la politique aujourd'hui, c'est «l'absence de limite entre la fonction et la peopolisation». Pour masquer ses cartes, le chef du Département présidentiel exemplifie ses propos en parlant d'un ancien président de l'Assemblée nationale en France qui s'est prêté au jeu d'une émission de télé-réalité. Difficile pourtant de ne pas y voir non plus une attaque envers son collègue Barthassat, omniprésent dans la presse et sur les réseaux sociaux. Le super-chancelier ne s'arrête pas là et affirme que les gens n'attendent pas du gouvernement des crises de nerfs. Allusion à l'intervention de Luc Barthassat jeudi soir au Grand Conseil, lorsqu'il a répondu aux propos du rapporteur de majorité sur le contrat de prestations des Transports publics genevois (TPG), Eric Stauffer? Sans doute.

Des propos qui restent malgré tout destinés à un public restreint, à savoir le petit microcosme politique genevois. Cet entretien n'est finalement que la pointe de l'iceberg. Dans toute la gestion du conflit social des TPG, François Longchamp a tenté de marginaliser son collègue en charge des Transports. En se mettant du côté d'une syndicaliste, il a demandé à Luc Barthassat de se tenir en retrait des négociations. Ce qu'il se garde bien d'avouer dans la presse. Cet épisode est on ne peut plus édifiant et mérite une analyse circonstanciée.

La grève du 19 novembre a surpris le gouvernement. Celui-ci a laissé Luc Barthassat s'exprimer dans la presse, sans lui témoigner un quelconque soutien. Pierre Maudet, avec son sens politique très aiguisé, a permis à son collègue des Transports d'annoncer que la police pourrait intervenir auprès des grévistes si des débordements devaient se produire. Mais le ministre de la Police n'a bien sûr jamais confirmé cet accord. Au contraire, le gouvernement a laissé Luc Barthassat annoncer ce qu'ils ont convenu, pour ensuite le recadrer à demi-mots. Pourquoi? La réponse est assez simple: les ministres préparent déjà la succession de 2018. C'est de la basse politique, mais c'est assez habituel. Il doit y avoir un maillon faible dans le gouvernement, un siège doit être menacé. Les libéraux-radicaux aimeraient bien récupérer le troisième siège qu'ils ont perdu l'an dernier. Il y a un démocrate-chrétien de trop, et c'est évidemment Luc Barthassat, puisque Serge Dal Busco est fait du même moule que ses deux collègues radicaux.

Il faut dire que Luc Barthassat n'est pas très facile à vivre. Il ne se laisse pas faire, il gueule et il le fait savoir. Omniprésent dans la presse et sur les réseaux sociaux, le ministre agrarien est populaire. Le problème, c'est qu'il ne se laisse pas facilement maîtriser. Et ça agace profondément ses collègues. Pour la petite histoire, lorsque le ministre des Transports s'est exprimé jeudi soir au Grand Conseil, s'énervant contre Eric Stauffer, Mauro Poggia, Antonio Hodgers et François Longchamp se sont réunis devant la tribune de l'Exécutif. L'image était cinglante. D'un côté, trois ministres, debout, qui parlent vraisemblablement de la prestation de leur collègue qui lui est seul et assis. On ne fait pas mieux en termes d'image. C'est puissant et ça en dit beaucoup.

Bref, le conflit social aux TPG était un excellent prétexte pour que les hostilités sortent au grand jour (car elles ont commencé bien avant). Une fois encore, c'est le responsable des Transports qui va morfler (la précédente législature, c'était la Verte Michèle Künzler). Un département compliqué, et surtout surexposé au sein de la population. La cible est toute trouvée. Pour terminer, on envoie le chien fou Eric Stauffer régler son compte à Barthassat. Une première fois en tant que rapporteur de majorité. Une deuxième dans un débat dans l'émission Forum de la RTS contre le président du PDC genevois Sébastien Desfayes. Eric Stauffer croit-il qu'on ne l'a pas vu discuter, à plusieurs reprises, avec François Longchamp ces derniers jours? La ficelle est un peu grosse. Toutefois, il faut un bouc émissaire, et force est de constater que le gouvernement s'est mis en ordre de marche pour marginaliser l'un de ses membres. Mais ça reste un jeu dangereux, Luc Barthassat est sanguin et lui tendre des pièges pourrait l'énerver. Les règlements de compte que l'on souhaiterait discrets pourraient rapidement émerger sur la place publique.

 

Grégoire Barbey


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03/12/2014

Instruction publique: un peu de bon sens!

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L'heure est aux économies à Genève. Malheureusement, certains partis politiques ont une vision très réductrice de la république et de son rôle dans l'instruction publique. C'est pourquoi ils proposent, au moment où ce secteur a besoin de soutien et de réformes structurelles, d'amputer son budget de plus de 17 millions de francs pour l'an prochain. Une mesure inique qui vise à assurer le versement de l'annuité des fonctionnaires. Cherchez l'erreur. Nous serions plutôt en droit d'attendre de nos politiciens une hauteur de vue sur la question, et un attachement fort et profond à une instruction de qualité. Le rôle de l’État n'est pas de se substituer à celui des parents, qui en la matière ont envers leurs enfants un devoir d'éducation. Celui de la république réside dans l'instruction, l'élévation par la connaissance. Nous souffrons aujourd'hui d'une politique utilitariste qui voit dans l'enseignement son seul aspect serviciel: former les jeunes pour qu'ils soient le mieux adaptés au marché du travail. Certes, c'est crucial et nous ne remettons pas en cause cet élément. Mais l'instruction a aussi pour mission de donner aux enfants la possibilité de choisir leur voie, de s'élever par la connaissance et par les choses de l'esprit. D'exercer leur esprit critique et d'être à même de se responsabiliser. Malheureusement, nous ne sommes plus au stade d'un enseignement qualitatif, car si les enseignants font tout leur possible pour assumer leurs responsabilités – et quelles responsabilités que celles de devoir instruire les générations qui dirigeront demain! –, ils font sans cesse l'objet d'attaques sur leur travail. Il n'est pas question de les plaindre ou de les hisser sur un piédestal. Il s'agit de leur donner les moyens de mener à bien la tâche qui est la leur.


La situation politique à Genève est catastrophique. Si l'instruction publique n'est plus qu'une entrée parmi d'autres dans le budget annuel de l’État, où l'on peut couper à loisir, comment peut-on espérer garantir un avenir à nos enfants? S'il y a bien un secteur où tout investissement s'avère utile, c'est celui-ci! En aucun cas les propositions de certains députés de la Commission des finances ne peuvent satisfaire des citoyens qui veulent assurer le futur des nouvelles générations.


Nous ne devons pas pour autant interdire toute remise en question des dépenses liées à l'instruction publique. C'est pourquoi il faut réfléchir, discuter, débattre et proposer. Tailler dans le budget ne répond à aucune nécessité prépondérante. C'est de la basse politique comptable, du pinaillage pour énerver ses adversaires et les punir. La gauche n'a pas le monopole de l'enseignement et ce serait sacrilège que de lui laisser ce privilège! L'instruction à Genève s'enlise dans des politiques sans vision, où les remises en question se font toujours plus rares.


L'instruction publique doit s'adapter à son époque et répondre aux besoins fondamentaux des nouvelles générations. Parmi ceux-ci, il y a la nécessité d'avoir une formation de qualité, et pour ce faire, la politique doit prendre ses responsabilités. Aujourd'hui, il n'existe qu'une seule manière d'enseigner à l'école publique. Les instituts privés assurent d'autres méthodes d'instruction, mais bien sûr ils ne sont accessibles qu'à ceux qui en ont les moyens. Or, notre république se drape de promouvoir l'égalité des chances. L'une des réformes majeures à initier dans ce secteur, c'est justement de prendre en compte les profils qui n'entrent pas dans les cases généralistes de l'instruction publique. Il n'y a pas qu'une manière d'enseigner, d'intéresser à la culture, de former à des métiers. Il y en a pléthore et c'est le rôle du politique que de s'interroger sur sa capacité à faire évoluer l'instruction publique de sorte à ce qu'elle puisse assurer sa mission. L’État doit arborer un volontarisme bienveillant à l'égard des enfants. Il doit proposer des chemins, accompagner les individus dans leur épanouissement. Il ne doit pas se montrer rigide et décider a priori ce qui est bon ou mauvais pour l'enfant. C'est le rôle de l'école publique que d'être en mesure de tendre la main à tout un chacun, et non de l'enfermer dans une case. Nombreux sont les élèves qui n'ont pas la possibilité de suivre un enseignement adapté parce qu'ils n'ont pas la même manière d'apprendre et de s'épanouir.


Alors que la norme actuelle est à l'uniformisation de l'instruction publique sur le plan national, les politiciens doivent remettre en question ce système. Tailler dans le budget de l'enseignement, c'est se déresponsabiliser si l'on ne propose pas derrière de véritables solutions. Et l'on prend le risque de voir toute l'infrastructure s'effondrer, parce qu'elle demeure inchangée et jamais questionnée. Plutôt que de chercher à récupérer quelques voix ici et là, les élus de la République et Canton de Genève devraient pour une fois s'interroger de concert sur leur utilité dans un dossier crucial pour l'avenir de ceux qui les remplaceront dans dix, vingt, trente ou quarante ans. Ce n'est pas demain qu'il faudra se morfondre sur les conséquences d'une absence de réaction.

Grégoire Barbey
Aristos Marcou

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