Gregoire Barbey

10/01/2015

L'Etat fouineur n'a vraiment rien de bon

Je suis particulièrement sceptique à la lecture de l'éditorial de Judith Mayencourt dans la Tribune de Genève de samedi. «Dans son horreur, l'affaire Charlie Hebdo tombe à point nommé pour lever des obstacles idéologiques d'un autre âge», conclut-elle sa prise de position. Les obstacles idéologiques dont elle parle, c'est la crainte d'un Etat trop puissant en matière de renseignement intérieur, c'est-à-dire quelque part d'espionnage des citoyens. D'ailleurs, le titre de son éditorial est sans équivoque: un Etat fouineur a aussi du bon. Je reste un peu surpris qu'on puisse, de manière maladroite sans doute, se réjouir d'un attentat de cette ampleur pour opérer un virage politique aussi grave.

L'exercice éditorial de Judith Mayencourt est quelque peu léger. Parce qu'il justifie qu'en période post-traumatique, les législateurs en profitent pour faire sauter des résistances idéologiques qui permettent de réduire les velléités étatiques en matière de fichage des individus. Je pensais légitimement qu'en Europe, nous n'allions pas emboîter le pas aux Etats-Unis qui ont profité de l'après 11 septembre 2001 pour créer de nouvelles lois tout en limitant la portée de certains garde-fous historiques. L'éditorialiste de la Tribune de Genève va finalement dans le sens de la raison d’Etat, qui n'est pas toujours profitable aux citoyens. Entendons-nous bien, il faut tirer des enseignements du drame qui s'est déroulé sous nos yeux impuissants. Mais nous devons nous garder de réagir de façon précipitée. Ce n'est pas quelques heures seulement après la mort des forcenés que nous pouvons scander de nouveaux slogans, et mettre aux oubliettes nos convictions passées.

Judith Mayencourt justifie la raison d’Etat au détriment des droits élémentaires des citoyens. L'utilisation d'un événement traumatique pour modifier l'arsenal législatif d'un Etat, c'est la stratégie du choc décryptée par Naomi Klein. Lorsque des drames se produisent, les citoyens sont évidemment plus vulnérables et donc plus prompts à accepter des modifications législatives qui pourraient impacter négativement leurs libertés individuelles. Il faut bien sûr réagir, il faut être intraitable et ferme contre les ennemis de la République. Je suis moi aussi choqué par le fait que ces gens étaient connus des services secrets français et qu'ils n'aient pas été mieux surveillés. Mais il ne faut pas céder à la paranoïa.

L'Europe ne doit pas tomber dans les mêmes travers que les Etats-Unis il y a près de 14 ans. Sinon, cela signifierait que nous n'avons vraiment rien appris des erreurs de nos alliés. Est-ce que le Patriot Act a réglé quoi que ce soit chez nos frères américains? Je ne le crois pas. Ils ont récemment remis en cause les pratiques barbares de leurs services secrets, qui torturaient les terroristes avec des succès très limités. Un Etat fouineur n'est pas la solution miracle à une situation des plus complexes. Ce n'est pas quelques slogans bien trouvés qui résoudront des problèmes majeurs. Pour ma part, j'estime que l'on doit prendre toute la mesure de la terreur et cerner les raisons qui ont rendu inefficaces les services de renseignements français. Passer à la vitesse supérieure, ce serait prendre le risque de n'avoir pas déterminé les causes de l'échec. Et ce serait assurément foncer les yeux fermés vers une nouvelle erreur, peut-être plus grave encore.

Grégoire Barbey

 

11:32 Publié dans Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

Commentaires

C'est vite vu pour moi, je ne prends pour ainsi dire plus l'avion. Sauf si je ne peux pas faire autrement.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/01/2015

Qu'il s'agisse de criminalité économique, de criminalité informatique ou d'attentats, comme ceux qui viennent d'être perpétrés à Paris, la sécurité est, et sera toujours un compromis entre une totale liberté et une extrême contrainte. En démocratie c'est au législateur de décider où le curseur doit être placé sur cette échelle de sécurité, ceci en fonction d'analyses de risques et du coût des ressources à allouer pour combattre lesdits risques.
Seconde remarque, en matière de sécurité, la législation aura toujours un coup de retard sur l'imagination infinie des criminels et sur la technologie en constante évolution.
Pour le citoyen, victime ou proche spectateur de crimes ou d'attentats, ce curseur dont il est question ci-dessus, sera toujours mal placé sur l'échelle, ce qui exerce une indéniable pression sur le législateur.

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 11/01/2015

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