Gregoire Barbey

15/01/2015

Pourquoi je ne suis plus Charlie

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J’ai la sensation d’avoir été Charlie toute la semaine dernière. Comme des millions de personnes à travers le monde, les événements tragiques du 7 au 11 janvier m’ont bouleversé. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai été stupéfait. Incapable d’exprimer les mots qui me venaient à l’esprit. C’était atroce et ça l’est encore. Alors oui, je me suis senti Charlie. Je l’ai dit, je l’ai écrit. Mais aujourd’hui, je ne peux plus être Charlie. «Je suis Charlie» est devenu un slogan, une position politique. Certains ont même appelé à traquer ceux qui ne sont pas Charlie. Le sens même de cette petite phrase a perdu son essence lorsque des individus mal intentionnés en ont fait leur cheval de bataille.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que selon certains, la tragédie justifierait de revoir les lois démocratiques pour y instaurer des exceptions de circonstance, des no man’s land législatifs.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que certains sont persuadés qu’être Charlie, c’est aussi être Dieudonné. Or, je ne veux pas être quelqu’un qui ne respecte pas les lois volontairement et joue la victime lorsqu’il en paie le prix.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce qu’il faudrait que tout le monde le soit. Et même si je n’étais pas un lecteur de Charlie Hebdo (ce journal m’a rarement fait rire), ses membres ont toujours été des anticonformistes. Si être Charlie, c’est un devoir moral, je ne puis le demeurer plus longtemps.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que j’ai moi-même l’impression d’être hypocrite. J’ai lu le «numéro des survivants», et je n’ai pas ri. Je suis bien sûr solidaire des victimes de ces attentats barbares. Je l’ai été dès les premiers instants et continuerai de l’être sans condition.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce qu’il semble que cette posture implique de porter aux nues la liberté d’expression absolue. A mon sens, toute liberté s’accompagne d’une responsabilité individuelle intangible. La liberté s’arrête lorsqu’on cause du tort à autrui et que l’on est conscient de le faire. Provoquer, bousculer les codes, ce sont des attitudes que je respecte, parce que je ne me gêne pas de le faire aussi. Mais il me semble qu’il y a des règles élémentaires à suivre pour vivre dans une société où les hommes libres peuvent cohabiter. Liberté ne veut pas dire que l’on peut tout et n’importe quoi. Se confronter aux interdits moraux, comme l’ont toujours fait les dessinateurs de Charlie Hebdo, c’est une position défendable et souhaitable dans toute société qui veut se remettre en question.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que le deuil a laissé place à l’hystérie collective. Se battre pour acheter un journal qu’une majorité n’a jamais lu me laisse vraiment perplexe. Et c’est justement tout le contraire des enseignements que l’on devrait tirer de ces tragiques événements.

 

Je ne peux plus être Charlie, mais je continuerai, comme tant d’autres à travers le monde, de souffrir lorsque des individus que je ne connais pas seront tués pour avoir voulu vivre libres et avoir assumé ce choix. Je ne peux plus être Charlie et je tenais à le dire.


J'ai pensé bien naïvement que se revendiquer Charlie était un moyen d'être libre. Mais c'est devenu une obligation, une nécessité, et ce qui devient obligatoire aux yeux de la masse ne m'a jamais convaincu. Je ne suis peut-être plus Charlie, mais je continuerai d'être moi-même, de désirer la liberté, de me battre pour elle, et je ne cesserai jamais d'exercer mon métier avec fierté. Comme le disait Thierry Barrigue, le rédacteur en chef de Vigousse, la mort de ces 17 personnes nous donne une lourde responsabilité.

 

10:42 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook | | | |

Commentaires

Bien dit !

Écrit par : Roldana | 15/01/2015

Je ne sais pas s'il faut être si négatif ." Je suis Charlie" était une réaction des tripes, une réaction humaine sur l'horreur . Et tant mieux si autant de personnes pouvaient se retrouver juste un temps derrière un élément commun. C'est tout aussi humain et prévisible d'avoir ensuite une divergence d'opinion sur les moyens de combattre ces horreurs ... Non ?

Écrit par : Loquita | 15/01/2015

Je suis tout à fait d'accord avec toi.
Aussi, si tous les Charlies sortis dans la rue le 11 janvier le refaisaient pour virer la politique de ce jour (droite et gauche confondus) qui profitent du système à foison, les trentenaires d'aujourd'hui pourraient espérer une retraite !!
Je suis d'accord c'est un autre débat, mais si les gens ont pu se mobiliser pour 17 personnes, ils peuvent le faire pour eux mêmes !

Écrit par : Fabien | 15/01/2015

Bien dit Mario

Écrit par : Patouhca | 15/01/2015

@ Grégoire Barbey Merci pour votre article qui précise comme vous l'écrivez si bien que la liberté s'arrête à où on cause du tort à autrui(pensons à Madame Taubira, par exemple, offensée, humiliée autrement plus gravement que le prophète) et que l'on a conscience de le faire. Règles élémentaires à suivre pour vivre en société : "liberté ne veut pas dire que l'on peut tout et n'importe quoi".

Bien pensé, bien dit.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 15/01/2015

"Je suis Charlie". Retenez votre premier souffle, qui était le bon pour tout le monde, et plongez en apnée, Grégoire. Car, n'oubliez jamais, au bas de la rue, il y a comme une nouvelle musique, un nouveau souffle, qui arrive et qui annonce une révolution des coeurs et des consciences Joe Cocker). N'êtes-vous plus démocrate parce que la démocratie a son lot de pourriture? N'êtes-vous plus Suisse parce qu'en Suisse tout n'est pas propre en ordre comme le slogan? La pureté, le souffle originel, n'accouche pas obligatoirement que de beauté. Il y a aussi les miasmes, les mensonges, les disputes...et les haines...qui fichent tout en l'air...

Bonne journée à vous. Au fond de vous, restez Charlie. Cela vous aidera à poursuivre votre combat perso.

Écrit par : pachakmac | 16/01/2015

Je n'aime pas beaucoup que l'on me dise ce que je dois être au nom...de la liberté. Il est assez paradoxal que l'on puisse être suspecté de je ne sais quelle arrière-pensée parce que l'on n'est pas Charlie.

Que retranche-t-on à l'horreur du crime de Paris si l'on est Charlie ; où qui ajoute-t-on ? Ne pas être Charlie, c'est accepter l'horreur ? Dans ces conditions que devient la liberté de pensée ?

Va-t-on en arriver à tuer au nom de la liberté d'expression ?

Écrit par : Michel Sommer | 17/01/2015

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