Gregoire Barbey

18/01/2015

BNS: l'indépendance remise en question

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L'abolition du taux plancher de 1,20 franc pour 1 euro par la Banque nationale suisse (BNS) a surpris l'économie. Mais aussi les politiciens. Et certains n'ont pas laissé passer l'occasion de s'immiscer dans le débat avec des propositions pour le moins surprenantes. Comme soumettre les décisions de politique monétaire au vote populaire. Une drôle d'idée, sachant que l'un des principes élémentaires de l'action de la BNS est l'indépendance. Mais rien n'est éternel et les règles peuvent être changées. Ce qui surprend plus, c'est qu'une telle proposition puisse émaner d'individus censés connaître le fonctionnement des institutions. On pourrait tout à fait soumettre les décisions stratégiques de politique monétaire au vote populaire. Mais alors la capacité d'action de la BNS serait nulle. Parce qu'une intervention d'une telle ampleur – celle d'abandonner le principe du taux plancher – ne peut pas s'effectuer en différé. En plus, on imagine bien que les intérêts de certains secteurs économiques sont divergents. Les entreprises actives dans l'exportation ou le tourisme, par exemple, défendraient le maintien du taux plancher. L'appréciation du franc est mauvais pour leurs affaires. Celles qui importent une importante part de leurs produits auraient par contre tout intérêt à voir le franc s'envoler face à l'euro, en tous les cas pendant une certaine période, avant ajustement des prix. De surcroît, la récente votation sur l'or de la BNS – qui exigeait que les réserves d'or de la Banque nationale soient inaliénables et représentent 20% de son bilan – a démontré l'intérêt des spéculateurs. On voit bien certains acteurs du marché se frotter les mains à l'idée de pouvoir spéculer sur une décision populaire. Les gains pourraient être potentiellement faramineux.

Mais ce n'est évidemment pas le seul problème. La capacité de réaction de la Banque nationale nécessite de pouvoir agir en temps réel. On a beaucoup reproché à la direction de la BNS de n'avoir pas envoyé de signaux avant d'abandonner le taux plancher. Elle ne pouvait décemment pas le faire. On a même entendu Pierre-Yves Maillard, président du très sérieux Gouvernement vaudois, dans l'émission 26 Minutes de la RTS se fendre d'un commentaire cinglant à propos de la BNS: «On atteint les limites d'un système qui vire un peu à l'arrogance». Que souhaitait-il? Que la direction de la Banque nationale convoque le Conseil fédéral et débatte de cette décision? Elle a été prise dans un contexte particulier. La Banque centrale européenne va en principe injecter énormément de liquidités dans l'économie européenne la semaine prochaine (quantitative easing). Ce faisant, la valeur de l'euro va baisser (parce qu'il y aura plus de monnaie en circulation). La BNS aurait dû en conséquence racheter énormément d'euros (via des obligations, par exemple) pour maintenir le taux plancher. L'interview qu'a donné le directeur de l'institution, Thomas Jordan, au Temps et à la NZZ est assez claire: les politiques monétaires des différentes banques centrales sont divergentes. Leurs intérêts ne sont pas les mêmes. Combien de politiciens se sont plaints de l'importante réserve de devises de la Banque nationale ces derniers mois? Certains étaient inquiets. Et lorsque la BNS abandonne sa stratégie, ils s'en plaignent à nouveau. Pourtant la Banque nationale aurait dû augmenter ses positions en euro pour conserver le taux d'1,20 franc pour 1 euro. Ses réserves se seraient donc encore accrues.

Le débat est évidemment passionnel. Il y a des raisons qu'il le soit. Et pas des moindres. Mais la norme internationale est à l'indépendance des banques centrales vis-à-vis du pouvoir politique. Ce serait difficilement compréhensible, dans cet environnement géostratégique, qu'une banque nationale – fut-elle suisse – adopte un processus décisionnel particulièrement lent. La Suisse doit déjà se battre face à des géants institutionnels pour protéger ses intérêts. Quelle serait sa marge de manœuvre dans la guerre des devises si ses décisions devaient être prises à la majorité du peuple? Ô combien les débats seraient émotionnels s'il fallait en discuter sur la place publique. Certes, les Suisses veulent avoir voix au chapitre. C'est une noble aspiration. Mais la Constitution, acte démocratique suprême s'il en est, accorde l'indépendance de la Banque nationale face au pouvoir politique. Avant de vouloir chambouler les règles établies, il serait bien de s'interroger sur les raisons qui font qu'une telle institution se doit de prendre ses décisions à l'abri des pressions politiques. Ne serait-ce que parce que l'agenda des uns est nettement différent de celui des autres. Il y a toutefois un aspect positif dans cette vaste discussion: les Suisses s'intéressent davantage à la BNS, qui est aujourd'hui particulièrement exposée, et c'est important qu'ils en saisissent les mécanismes. A ce titre, le débat est plus que souhaitable.

Grégoire Barbey


17:29 Publié dans Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | | | |

Commentaires

BNS: CHF 60 milliards de pertes entre jeudi et vendredi.

Écrit par : Chuck Jones | 19/01/2015

"BNS: CHF 60 milliards de pertes entre jeudi et vendredi."
Ben oui, fallait pas acheter des euros. On l'avait dit, en 2011. mais pour que Hayek gagne un milliard, il faut que la banque en perde 10. Levrat trouve cela normal...

Écrit par : Géo | 19/01/2015

60 milliards de pertes virtuelles sur l'Euro, mais vous focalisez tellement sur l'euro que vous en oubliez toutes les autres manœuvres financières possibles pour couvertures et compensations.

Écrit par : Corélande | 19/01/2015

À tous...

À la place de raconter n'importe quoi, allez vous informer sur le blog de M. Meylan. Lui il s'y connaît en pognon, c'est son métier.

En gros, la BNS jouait au "jeu de l'avion inversé", c-à-d. que par une mesure artificielle ou virtuelle elle stabilisait les échanges commerciaux de certains. Etant donné l'attractivité du CHF, les opérations de création de monnaie n'ont eu que peu d'incidence sur la vigueur du CHF. En revanche, le voir s'exposer à sombrer face au dollar juste pour soutenir l'UE et risquer une inflation à deux chiffres, c'était juste pas envisageable.

Quant à ces 60 milliards de perte... j'aimerais bien qu'on m'explique, comment de la monnaie créée peut tout d'un coup se volatiliser ? Mais si la BNS ne sait pas qu'en faire, elle peut toujours me les virer sur mon compte.

Écrit par : petard | 19/01/2015

Meylan et consorts, si ça pleure maintenant c'est justement en raison de leur aveuglement. Ils se sont plantés perso ou pour leurs clients et maintenant ils restent les bras ballants.

Je vous rappelle que cela fait un bon moment que je disais qu'il ne fallait pas rester sur l'euro, qu'il fallait les liquider. Vous pouvez toujours en prendre, mais juste vos besoins court terme, car c'est pas fini cette dégringolade!

Pour ceux qui ont investi en dollars US il y a six mois ils ont une belle plus-value maintenant, alors faut savoir pondérer, voire diversifier!
Ce que certainement la BNS a su faire.

Écrit par : Corélande | 19/01/2015

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