Gregoire Barbey

16/02/2015

Police: intérêts particuliers ou intérêt public?

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La guerre qui fait rage à Genève à propos de la nouvelle Loi sur la police (LPol) peut difficilement passer inaperçue. L’UDC, le MCG et Ensemble à Gauche appellent à refuser le texte. Fait rare depuis la nouvelle législature, socialistes, verts, libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens sont sur la même ligne et combattent ensemble les arguments du camp adverse. On aimerait bien voir un tel rapport de force au sein du Parlement. Ce serait une manière intelligente de minoriser le MCG et lui retirer son rôle d’arbitre. Mais ce n’est pas le propos. La votation sur la LPol illustre bien le malaise qui règne à Genève. Toute réforme fait nécessairement l’objet d’une vaste contestation qui en règle générale se termine dans les urnes.

Ici, on veut moderniser une législation vieille de plus de cinquante ans. La mouture soumise au peuple est sans doute imparfaite – les lois votées par le Parlement le sont de plus en plus souvent. Des deux côtés, il y a des arguments fallacieux. Tout comme il y a une profonde mauvaise foi. La bataille est si particulière qu’on ne sait plus très bien si on vote sur la LPol ou pour ou contre la police, pour ou contre Pierre Maudet, pour ou contre la coalition MCG-UDC-Ensemble à Gauche. Il semble même que les élus qui militent ne le savent plus non plus. Le policier (et député) Thierry Cerutti m’a envoyé un message WhatsApp dans lequel il m’invitait à refuser la LPol «au nom du comité du non à la police». Un lapsus dont on se demande s’il n’est pas révélateur de la confusion générale. Relevons quand même l’incongruité de la démarche. Thierry Cerutti est-il d’abord policier (et donc soumis à un devoir de réserve) ou député, et donc autorité de tutelle… de son propre patron Pierre Maudet? Là aussi, dans ce vaste et violent débat, on ne sait plus trop où sont les repères élémentaires d’une juste séparation des pouvoirs.

Du côté des partis favorables à la LPol, on fait campagne tambour battant, affichant fièrement la photo d’un ancien commandant de la gendarmerie qui a la particularité de faire une tête d’enterrement… Est-ce donc là le sentiment que suscitent les nécessaires réformes que Genève doit mener pour s’adapter à son époque? Nous n’irons quand même pas jusqu’à voir dans cette photographie maladroite un acte manqué. Evidemment, lorsque Pierre Maudet exige de la retenue de la part de ses troupes, certains de ses subordonnés s’en indignent et dénoncent une tentative de soumission. Ce qui crée immédiatement l’émoi. Une stratégie de communication anti-LPol fort bien relayée par mon confrère Pascal Décaillet. Lui si habile à dénoncer les accointances entre la Tribune de Genève et les magistrats libéraux-radicaux (comme le coq chante quotidiennement l’évident lever du soleil) fait continuellement le jeu du MCG. A aucun moment, il ne s’interroge sur la promiscuité entre le MCG et la police. C’est pourtant un véritable fait de société qu’il convient d’analyser à la mesure des interrogations qu’une telle proximité peut soulever. Quand un parti, dont un bon quart de la députation est composée de policiers (et anciens policiers), se fait le chantre de la défense de la force légitime de l’Etat, il serait difficile de ne pas s’inquiéter.

Si l’on rajoute à tout cela le puissant syndicat dirigé par Christian Antonietti, on peut se demander si l’Etat (et plus prosaïquement le gouvernement) est en mesure de lutter contre une corporation aussi bien organisée. Qu’importe le résultat du 8 mars, il serait judicieux que les responsables politiques se posent les bonnes questions et en tirent rapidement des conséquences. Certes, l’opération aurait sans doute un coût en termes purement électoralistes. Mais après tout, si c’est le bien commun qui prime, il y a des responsabilités dont on ne peut s’affranchir.

Grégoire Barbey

 

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Commentaires

Je pense que grâce à leurs grèves à répétition et à la désastreuse image que cela a causé, les agents ont signé là l'acceptation de la loi qu'ils combattent.

Écrit par : JDJ | 16/02/2015

Bonjour M. Barbey,

Votre sens de l'observation vous fait honneur. Diantre! Il existe des policiers en politique. Ainsi osent-ils s'exprimer. Ils ont même réussi à convaincre des citoyens de voter pour eux en mettant en avant ce singularisme. La population parvient donc à leur faire confiance. Quelle chose saugrenue! La population devrait faire beaucoup plus confiance à des avocats, fortement représenté au niveau fédéral. Ils sont même parvenus à faire changer le CPP dans leur sens. L'Etat, donc le citoyen, paie des millions par année pour fournir un avocat de la première heure. Les avocats se sont votés (car comment le dire autrement) une rente à vie!
Et s'il y a des avocats et des policiers, pourquoi n'y aurait il pas aussi des banquiers, des kiosquiers, des bouchers, des journalistes? Que font donc toutes ces populations là? Pourquoi ne restent-ils pas chez eux et ne laissent-ils pas des professionnels de la politique (comme le veut M. Maudet) trouver la voie lumineuse qui nous conduira tous à l'abattoir? Oserai-je rajouter, comme en France avec leurs instituts d'études politiques?
Non! La politique Suisse est faite de ses citoyens, peu importe leur activité. Il appartient au peuple dans son ensemble de choisir leurs représentants.
Je tiens également à vous informez de certaines choses. Les policiers ne votent pas tous MCG ou UDC. Certain sont même des élus du PS. Et d'autres, comme moi, votent les idées et non les partis.

Écrit par : Frédéric Papaux | 18/02/2015

..."on peut se demander si l’Etat (et plus prosaïquement le gouvernement) est en mesure de lutter contre une corporation aussi bien organisée".
Et si le problème était tout simplement là, sous vos yeux. Pourquoi vouloir/devoir lutter alors que l'entendement voudrait que la discussion, la négociation et l'intelligence plurielle suffisent à résoudre les différends, à construire un projet, à redessiner un Loi, à optimiser une organisation, à garantir les liens de loyauté nécéssaires et mutuels qui structurent les institutions.

Écrit par : SCHLECHTEN | 18/02/2015

Je pense qu'à force de mauvaise foi, il faudra bien déposer une initiative pour demander un peu de rigueur au sein de la police. Et c'est malheureux. Car la majorité des policiers font leur travail sans se plaindre ni exiger davantage. Mais là on dépasse l'entendement. On verra si les Genevoises et les Genevois sont prêts à maintenir le paiement de l'assurance maladie, franchise et prime comprises... A vouloir tout bouffer, on finit par tout perdre.

Écrit par : Grégoire Barbey | 18/02/2015

Une fois encore il faut le répéter. Les policiers ne disposent d'aucun privilège (je renvoie a Larousse pour la définition exacte). La couverture des frais médicaux est un élément de rémunération par ailleurs impose fiscalement. Que ceux qui du jour au lendemain accepteraient de voir leur salaire réduit sans réagir s'annoncent immédiatement. Je les engage volontiers.

Écrit par : citoyen avant tout | 19/02/2015

@citoyen avant tout: Moi je connais des gens qui ont du jour au lendemain librement accepté une réduction de leur salaire horaire. Il y a quelques jours on parlait à la télévision d'une entreprise d'une bonne centaine d'employés qui ont tous accepté de voir leur journée de travail augmenter de 45 minutes pour arriver à une semaine de travail de 45 heures. Ceci sans augmentation de salaire afin que leur entreprise reste concurrentiel avec les nouveaux taux de change. Moi je dis un grand bravo à cette bonne centaine d'employés pour cet esprit solidaire avec leur patron et pour le bien de leur entreprise.

Écrit par : Patrick Wehrli | 20/02/2015

@Patrick Wehrli
Les policiers sont prêts à négocier, comme cela s'est toujours fait. Les "avantages" leur ont été accordés par les dirigeants en place, ils ne sont pas tombés du ciel ou décidés par leur syndicat.
Entre l'effort que vous décrivez et la volonté affichée de supprimer environ CHF 1400.- par mois (suppression de deux éléments de rémunérations : caisse maladie et indemnités, puisque l'Etat de Genève estime que ce n'est pas une profession à risques !?!), il y a une "petite" différence.
Les policiers ne demandent qu'une seule chose : que l'on puisse négocier cartes sur table, ce qui leur est refusé.
Et le projet SCORE est basé sur une formule secrète d'une société de consulting, dont on ne peut connaître les critères de pondération ...

Écrit par : Clyde | 21/02/2015

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