Gregoire Barbey

24/02/2015

MCG: n'ayons pas peur des mots

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«On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment», écrivit un jour le Cardinal de Retz. Une phrase souvent attribuée à tort à l’ancien président socialiste de la République française François Mitterrand. Il faut dire qu’elle lui convenait bien. C’est aussi le credo du Mouvement citoyen genevois (MCG) qui use et abuse de l’ambiguïté dans sa communication politique. Le parti n’hésite pas à employer des méthodes franchement discutables pour choquer l’opinion et s’attirer la sympathie de l’électorat qu’il convoite. Sur le plan du marketing, il faudrait reconnaître à Eric Stauffer un certain talent alors qu’il n’a fait qu’actualiser des stratégies usées mises au point en d’autres temps ciblant une certaine frange de la population. Le but  recherché, c’est toucher aux tripes, plutôt que de parler au cœur ou à la  tête de ses potentiels électeurs, et pour cela le MCG provoque et surtout flirte avec les limites de la législation et de la décence. En clair, son message n’a pas vocation à émettre une vérité démontrable. Il a pour but de créer un climat, de l’autoalimenter pour se présenter comme la seule alternative crédible à la situation dénoncée. C’est ce que le parti fait depuis dix ans avec les frontaliers, son fonds de commerce, le fonds de commerce de boutiquiers de la politique.

 

Certes, les membres du parti ont toujours des exemples particuliers à prétention de vérité générale. On a tous quelqu’un dans son entourage qui connaît quelqu’un qui lorgnait sur un poste finalement attribué à un frontalier. Si quelques employeurs n’ont aucun scrupule et se comportent de façon franchement indécente, c’est qu’il y a bien un problème avec cette catégorie de travailleurs, affirme le MCG pour démontrer son argumentaire. Le discours n’est pas plus compliqué, et force est de constater que cela fonctionne. Principe de la victime expiatoire. Le public cible du MCG ne veut pas savoir si les frontaliers font partie du problème et à quel degré ils sont responsables des difficultés à trouver un emploi à Genève. Ils ne veulent pas de débat à ce sujet. En personnifiant et en identifiant la prétendue cause de leurs problèmes sociaux, les électeurs du MCG pensent que le MCG leur donnera la solution à leur mal-être. La force du MCG est de ne proposer qu’une seule chose (et Eric Stauffer l’a admis dans un article du Temps), régler le problème de l’invasion des frontaliers, c’est à dire mettre les frontaliers dehors, comme l’affiche dont il est très fier le proclame à Onex. La boucle est bouclée. Ceux qu’ils pointent du doigt sont aussi ceux qui peuvent servir malgré eux à inverser la tendance et rendre aux Genevois les emplois qui seraient les leurs, parce que des centaines de sociétés étrangères ont choisi de les créer à Genève et pas ailleurs. Basé sur de fausses prémisses, ce discours est cohérent mais nécessite le recours à la surenchère permanente.

 

Là où le bât blesse, c’est lorsque le discours devient franchement ordurier. Lorsque la communication flirte délibérément avec des références historiques de mauvaise mémoire. La dernière trouvaille du MCG, ce sont ces affiches à Onex (voir photo ci-dessus) qui proclament faussement qu’il s’agit d’une commune «zéro frontalier». Un gage de pédigrée. D’ailleurs Eric Stauffer reconnaît qu’il y a bien un titulaire de permis G au sein de l’administration, mais il s’en fiche: le but c’est que le message atteigne sa cible, qu’importe s’il prend des libertés avec la vérité. Pareil lorsqu’il est question de l’initiative qu’Eric Stauffer promet de déposer pour introduire des autocollants labélisant un commerce. Cela permettra aux commerçants d’annoncer à leur clientèle la proportion de frontaliers travaillant pour eux. L’idée pas nouvelle a déjà été appliquée dans la commune de Claro au Tessin. On comprend assez rapidement les dérapages qu’une telle communication peut engendrer. On sait bien à Genève qu’il y a aujourd’hui un climat délétère à l’égard des frontaliers. Jusqu’au jour où l’un des admirateurs du MCG perde son sang-froid et s’en prenne physiquement à un frontalier. Il sera trop tard pour dénoncer l’ambiguïté et la dangerosité du message populiste. Le mal sera fait. Et les responsables n’auront aucune sorte de responsabilité pénale. Ce ne sera qu’un désaxé et bien sûr le parti ne pourra pas être accusé d’avoir favorisé son passage à l’acte.

 

C’est un double discours dangereux dont il faut se méfier. N’ayons pas peur des mots. Le principe de coller des autocollants informant la clientèle du pourcentage de frontaliers travaillant dans une entreprise ressemble à s’y méprendre aux «Judenfrei» et autres «commerces aryens» de l’Allemagne des années 1930. Les Juifs étaient accusés à l’époque de prendre le travail des bons Allemands. Entre autres maux fantasmagoriques. Oui, le parallèle choque. Mais comme l’écrivit Talleyrand: «Si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant». C’est toute l’ambiguïté du MCG. Le parti joue d’une communication aux relents d’une époque que nous savons toutes et tous terrible. Une période de l’histoire humaine qui fait froid dans le dos. Pourtant les codes utilisés par cette communication ont d’indéniables effets sur les émotions des citoyens. Le MCG condamnera toujours celles et ceux qui auront l’outrecuidance de décrire en mots simples sa communication de manipulation des émotions. S’il venait à ne pas le faire, il donnerait un mauvais signal à son électorat, qui se désolidariserait assez rapidement du message, réalisant ainsi que la limite a été franchie (car les électeurs du MCG aimerait croire de bonne foi que le message véhiculé par le mouvement n’est pas comparable à la propagande d’anciens partis populistes). C’est en cela que si le MCG sortait de l’ambiguïté, il perdrait de son pouvoir. Et sans doute ses propres membres ne réalisent pas vraiment qu’ils flirtent avec cette communication. Tout cela relève du domaine de l’inconscient. Le MCG cherche un résultat (le pouvoir) et il a trouvé le moyen d’y parvenir (en ciblant un électorat avec une communication sur mesure).

 

Tant qu’il pourra repousser les limites de la décence dans le message qu’il véhicule, le MCG ne s’arrêtera pas. Tel un enfant infernal testant la résistance de ses proches, le parti va toujours plus loin. Se rêvant maître de sa destinée, Eric Stauffer est en réalité dépendant d’un jeu malsain: il ne peut pas continuer de progresser politiquement s’il cesse de surenchérir. Et il en est malheureusement conscient. C’est là qu’entrent en jeu les autres partis, et même tous ceux qui pensent que le message véhiculé par le MCG devient de plus en plus dangereux. Seules ces personnes ont le pouvoir de mettre une limite claire à cette avalanche de slogans nauséabonds. Le MCG a toujours menacé celles et ceux qui disent de lui que c’est un parti à la communication fasciste de poursuites judiciaires. Est-il passé de la parole aux actes? Pas à ma connaissance. Sans doute les caciques du MCG craignent-ils qu’en permettant à la justice de se déterminer sur la légalité de tels qualificatifs à l’égard du parti, la décision puisse leur échapper et leur coûter le confort de l’ambiguïté.

 

Le MCG peut se lâcher à tous les niveaux (et il ne se gêne pas de le faire, comme en témoigne encore le douteux parallèle qu’a fait Eric Stauffer entre une publicité pour des prostituées et des députées d’un autre groupe politique…). Pourquoi donc celles et ceux qui combattent le discours de ce parti ne pourraient pas dire ce qu’ils pensent de son message à haute voix? Il ne faut surtout pas hésiter. Et personnellement, je ne vais pas me gêner de le faire: la communication politique du MCG flirte vraiment avec les méthodes employées par la propagande nazie. Ce qui ne signifie pas que les membres du MCG sont des nazis. Non. Cela signifie seulement que cette communication a un objectif non avoué: identifier et personnaliser un problème pour en proposer une solution toute simple: chasser la cause de ces troubles hors des frontières genevoises. Et c’est ce message qu’il faut combattre. Il n’y a pas de nazis ou de fascistes au MCG. Il y a juste des individus qui emploient des méthodes dangereuses, des méthodes employées par des partis fascistes et nazis, qu’on disait populistes. Des méthodes dangereuses qui détruiront la cohésion sociale, et qu’il convient de  dénoncer. Georges Clemenceau disait que «Toute tolérance devient à la longue un droit acquis», dans le cas qui nous occupe le temps de la tolérance est terminé et les républicains doivent le faire savoir.

Grégoire Barbey

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16/02/2015

Police: intérêts particuliers ou intérêt public?

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La guerre qui fait rage à Genève à propos de la nouvelle Loi sur la police (LPol) peut difficilement passer inaperçue. L’UDC, le MCG et Ensemble à Gauche appellent à refuser le texte. Fait rare depuis la nouvelle législature, socialistes, verts, libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens sont sur la même ligne et combattent ensemble les arguments du camp adverse. On aimerait bien voir un tel rapport de force au sein du Parlement. Ce serait une manière intelligente de minoriser le MCG et lui retirer son rôle d’arbitre. Mais ce n’est pas le propos. La votation sur la LPol illustre bien le malaise qui règne à Genève. Toute réforme fait nécessairement l’objet d’une vaste contestation qui en règle générale se termine dans les urnes.

Ici, on veut moderniser une législation vieille de plus de cinquante ans. La mouture soumise au peuple est sans doute imparfaite – les lois votées par le Parlement le sont de plus en plus souvent. Des deux côtés, il y a des arguments fallacieux. Tout comme il y a une profonde mauvaise foi. La bataille est si particulière qu’on ne sait plus très bien si on vote sur la LPol ou pour ou contre la police, pour ou contre Pierre Maudet, pour ou contre la coalition MCG-UDC-Ensemble à Gauche. Il semble même que les élus qui militent ne le savent plus non plus. Le policier (et député) Thierry Cerutti m’a envoyé un message WhatsApp dans lequel il m’invitait à refuser la LPol «au nom du comité du non à la police». Un lapsus dont on se demande s’il n’est pas révélateur de la confusion générale. Relevons quand même l’incongruité de la démarche. Thierry Cerutti est-il d’abord policier (et donc soumis à un devoir de réserve) ou député, et donc autorité de tutelle… de son propre patron Pierre Maudet? Là aussi, dans ce vaste et violent débat, on ne sait plus trop où sont les repères élémentaires d’une juste séparation des pouvoirs.

Du côté des partis favorables à la LPol, on fait campagne tambour battant, affichant fièrement la photo d’un ancien commandant de la gendarmerie qui a la particularité de faire une tête d’enterrement… Est-ce donc là le sentiment que suscitent les nécessaires réformes que Genève doit mener pour s’adapter à son époque? Nous n’irons quand même pas jusqu’à voir dans cette photographie maladroite un acte manqué. Evidemment, lorsque Pierre Maudet exige de la retenue de la part de ses troupes, certains de ses subordonnés s’en indignent et dénoncent une tentative de soumission. Ce qui crée immédiatement l’émoi. Une stratégie de communication anti-LPol fort bien relayée par mon confrère Pascal Décaillet. Lui si habile à dénoncer les accointances entre la Tribune de Genève et les magistrats libéraux-radicaux (comme le coq chante quotidiennement l’évident lever du soleil) fait continuellement le jeu du MCG. A aucun moment, il ne s’interroge sur la promiscuité entre le MCG et la police. C’est pourtant un véritable fait de société qu’il convient d’analyser à la mesure des interrogations qu’une telle proximité peut soulever. Quand un parti, dont un bon quart de la députation est composée de policiers (et anciens policiers), se fait le chantre de la défense de la force légitime de l’Etat, il serait difficile de ne pas s’inquiéter.

Si l’on rajoute à tout cela le puissant syndicat dirigé par Christian Antonietti, on peut se demander si l’Etat (et plus prosaïquement le gouvernement) est en mesure de lutter contre une corporation aussi bien organisée. Qu’importe le résultat du 8 mars, il serait judicieux que les responsables politiques se posent les bonnes questions et en tirent rapidement des conséquences. Certes, l’opération aurait sans doute un coût en termes purement électoralistes. Mais après tout, si c’est le bien commun qui prime, il y a des responsabilités dont on ne peut s’affranchir.

Grégoire Barbey

 

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02/02/2015

Loi sur la police: les opposants et le néant

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Les Genevois voteront le 8 mars pour accepter ou refuser la nouvelle Loi sur la police (Lpol) adoptée l'an dernier par le Grand Conseil. Le débat, bien que nécessaire, tourne un peu à la farce. Le MCG (à l'origine du référendum) et l'UDC appellent à refuser cette modernisation de la législation avec un argument massue: rien n'est explicitement inscrit dans la loi quant à la nationalité des policiers. En conséquence, des frontaliers français ou des étrangers pourraient exercer! Le Conseil d’État, bien décidé à ne pas faire capoter la mise en œuvre d'une réforme nécessaire, a pris les devants en inscrivant dans un règlement la nécessité d'être au bénéfice de la nationalité suisse pour travailler dans la police. Comble de la mauvaise foi, l'UDC et le MCG n'ont nullement été satisfaits du volontarisme du gouvernement. Ah, c'est pas dans la loi, c'est un règlement, ça se change facilement! Or c'est faux, justement. Le règlement est une spécificité genevoise qui équivaut à une loi d'application (sur le plan de la Confédération, ça s'appelle une ordonnance fédérale).

En résumé, un règlement ça ne change pas comme ça. Le gouvernement conserve la possibilité de le faire mais en pratique, toute modification passerait sans doute devant le Grand Conseil (ou serait contestée par référendum). Reste que même si ce règlement n'avait pas été instauré, il n'aurait pas été possible d'engager des policiers étrangers ou frontaliers. Parce qu'il aurait fallu une base légale qui le permette. Ce point d'accroche stérile révèle en réalité l'absence d'arguments des partis qui s'opposent à cette nouvelle loi. Cette dernière inscrit la nécessité d'une police de proximité. La sécurité, pour être efficace et surtout réelle, doit être proche des citoyens. Mieux vaut sans doute une police accessible. Mais le MCG et l'UDC rappellent que les policiers eux-mêmes sont contre cette législation, et ils le seraient même majoritairement! L'un des arguments avancés (et ils sont rares), c'est le fait de ne plus augmenter de classe automatiquement. Fantastique! Depuis quand la progression hiérarchique est un acquis, voire un dû?

En vérité, ce que défendent l'UDC et le MCG, c'est une police au service de la police plus que des citoyens. A tel point qu'on ne peut plus moderniser une loi datant de 1957 (où internet n'existait même pas encore!). Est-il interdit de débattre de la situation des policiers? De remettre en question certains de leurs avantages? La police exerce un métier difficile, certes. Et nous les en remercions. Ils ont d'ailleurs des salaires à la hauteur des risques qu'ils prennent. D'autres professions sont risquées, différemment sans doute, mais risquées quand même. Et pourtant, celles et ceux qui l'exercent ne bénéficient pas nécessairement de compensations proportionnelles à celles perçues par les policiers. C'est un fait. Pourquoi une infirmière travaillant dans un hôpital public n'a pas son assurance maladie payée alors qu'elle prend quotidiennement le risque d'être contaminée par les patients dont elle a la charge?

Il n'est pas question de dire que les policiers sont des enfants gâtés. Non. Il s'agit par contre d'affirmer que le débat doit avoir lieu. Il est hors de question de laisser s'installer à Genève un Etat dans l’Etat. Même si c'est parfois l'impression qu'on a vu l'arrogance de certains élus-policiers. Car oui, non content d'être des serviteurs de l’Etat – et une fois encore nous les remercions d'assumer ce rôle –, ils veulent édicter les lois. Particulièrement celles qui les concernent. Quel drôle d'effet ça doit faire à Pierre Maudet, chef du Département de la sécurité, de devoir s'expliquer dans la commission idoine devant ses propres employés! Un mélange des genres des plus malsains. A la fois employés et contre-pouvoir du gouvernement employeur. Aujourd'hui, il est pratiquement impossible de remettre cet état de fait en question. Et pourtant, c'est nécessaire. On peut tout à fait envisager, moyennant une compensation salariale, de leur interdire l'accès au Parlement. Serviteur de l’Etat ou législateur, il faut choisir.

La nouvelle Loi sur la police est sans doute imparfaite. Comme le sont la plupart des lois. Mais s'il y a bien quelque chose qu'on ne peut pas lui reprocher, c'est de précariser la situation des policiers. Refuser une modernisation nécessaire pour une simple question de nationalité dans la loi ou dans le règlement, c'est franchement léger. Même pour l'UDC et le MCG. Bien qu'on comprenne que cette opposition reflète la position de leur clientèle. Et c'est bien là tout le problème. Il y a des sujets où les intérêts particuliers doivent rejoindre ceux de la majorité. Sur la question de la réorganisation de la police, il me semble que ça soit tout indiqué.

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