Gregoire Barbey

31/01/2017

L'hystérie pascalienne pro-Trump

2017-01-22t210825z_1452319732_rc1a630e1730_rtrmadp_3_usa-trump.jpg

Donald Trump suscite une véritable hystérie de part et d'autre de l'opinion publique. Ici comme aux Etats-Unis. Et comme toutes les passions se basent sur des sentiments forts, puissants, les réactions qu'elles suscitent sont souvent exagérées, excessives. Les opposants au nouveau président américain n'échappent pas à cette règle. Mais de là à les réduire, comme le fait Pascal Décaillet sur son blog, à de vulgaires caricaturistes, des agités du bulbe sans aucun intérêt, il y a un pas que je ne franchirais pas.

Pascal Décaillet le répète souvent: il appelle de ses vœux une révolution conservatrice, un retour à des valeurs traditionnelles, et souhaite balayer l'héritage de mai 68 qu'il déteste par-dessus tout. Il en a tout à fait le droit et la politique n'est pas faite d'une vérité qui surplomberait toutes les autres. C'est d'ailleurs bien de cela dont il est question à propos de Donald Trump: ses décisions dessinent les contours d'un projet de société, auquel chacun est en droit d'adhérer ou non. Qu'une partie de la presse se laisse submerger par l'émotion, par la loi de l'information instantanée, quitte à ne donner la parole qu'à ceux qui contestent les choix du président américain, il n'en fait pas l'ombre d'un doute.

Mais enfin, cela ne permet pas pour autant de réduire le message de l'opposition à de vaines jérémiades enfantines! Donald Trump a réussi en une dizaine de jours à diviser l'opinion publique américaine – et même au-delà – comme jamais, ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait réussi à faire en un laps de temps si court. Pascal Décaillet n'aime pas plaire et il le répète à l'envi. Il auréole son personnage d'une solitude qui seule permettrait de saisir le tragique de l'histoire. Raison pour laquelle ces manifestations réalisées par des individus en colère ou inquiets lui paraissent sans doute étrangères.

Lui qui défend, avec raison, l'importance de donner de la voix à toutes les composantes du peuple, y compris celle qui ne nous conforte pas dans nos certitudes, balaie d'un revers de la main les revendications d'une partie du peuple américain qui se sent outragé – à tort ou à raison – par les décisions de Donald Trump. Le peuple ne s'exprime pas qu'au travers des urnes, fort heureusement. Et critiquer l'hystérie d'une partie des médias ne suffit pas à taire la voix des opposants. Il y a, dans ses soulèvements, cette hystérie, un message qui mérite d'être entendu. Tout comme le message qui a porté Donald Trump au pouvoir doit l'être. Les caricaturistes ne sont pas toujours ceux que l'on croit.

Grégoire Barbey

17:46 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (32) |  Facebook | | | |

23/01/2017

Hommage à L'Hebdo

logo_hebdo_square.jpg

L'Hebdo, c'est fini. Ainsi en a décidé Ringier. Mais que les lecteurs et autres amoureux de la diversité de la presse se rassurent: cela permettra d'investir davantage dans Le Temps. Nous sommes donc sains et saufs. Ou pas. Qu'on le veuille ou non, la disparition de ce grand magazine est un coup porté à la qualité de notre presse romande. Je prends à témoin tous ceux qui, surtout du côté de l'extrême droite, se frottent déjà les mains. Et oui, bien que je n'ai pas toujours été d'accord avec la ligne éditoriale de L'Hebdo, il donnait la parole à des idées, à des visions du monde qui pourraient manquer en son absence. Trop à gauche, trop européen, trop tout, voici ce qu'en disent déjà ceux qui pissent gaiement sur la tombe de ce média. N'est-ce pas là un signe Ô combien révélateur de la symbolique que représente cette disparition? Oui, L'Hebdo faisait la démonstration d'une ligne éditoriale franche, assumée, et revendiquait sa dimension profondément engagée. L'opinion, un gros mot aujourd'hui dans la profession journalistique, avait au moins le mérite de vivre à travers ce titre. Combien de médias aujourd'hui assument ce rôle? Très peu. Trop peu. Parce qu'il semble acquis que la presse ne peut être d'une obédience, d'un parti, d'une idée. Or donc, il vaut mieux se donner des airs d'observateurs qui font semblant de pas y toucher.

Oui, navré de décevoir nos grands démocrates, mais avec la mort de L'Hebdo, c'est un peu de cet idéal, de cette part historique de la presse qui s'en va. On peut être en désaccord avec un journal. C'est même nécessaire, car cela implique de développer son esprit critique. Quand une ligne dérange, c'est qu'elle suscite en nous des questionnements. Winston Churchill disait que lorsque deux hommes sont toujours du même avis, il y en a un qui est de trop. La presse, c'est exactement cela. Ne pas se contenter du convenu, ne pas informer pour plaire, mais le faire avec la certitude que l'on apporte quelque chose à la société, aussi discret que cela puisse paraître. Nous, et je crois que nous sommes plus nombreux qu'il n'y paraît, nous n'attendons pas de la presse qu'elle ne nous montre que ce que nous souhaitons voir, qu'elle utilise des mots que nous comprenons, qu'elle tienne le langage qui soit le nôtre. Non, ce que nous voulons, par-dessus tout, c'est une presse qui élève la pensée, qui sublime la contradiction, qui nourrit la liberté de penser. Et notre époque est bien pauvre en la matière, que cela soit ici ou ailleurs. Avec L'Hebdo, il y avait cette dimension si importante, celle qui nous donne envie de dire que nous ne sommes pas d'accord. Car ceux qui se réjouissent de la disparition de ce magazine doivent avoir bien peu foi en leur vision du monde pour se sentir en danger face à des idées différentes.

L'argent est une fois de plus vainqueur. Il n'y a pas d'espérance à avoir dans notre profession, tel est le message envoyé par cette triste nouvelle. Mais la société du rendement financier n'est pas seule à remporter une victoire. Non. Ceux qui justement détestent le débat, la réflexion et tout ce qui s'en suit, voient dans cette nouvelle une avancée majeure dans la bataille pour leurs idées. Pour ces gens, un journal qui pense, et plus encore qui pense différemment, est coupable du crime par-devant tous les crimes. C'est ainsi que l'on repère les fanatiques, qu'ils soient religieux ou politiques, car il y a bien une part de foi dans les idées, comme il y a la foi dans le domaine spirituel. Mais l'un et l'autre se nourrissent du doute, de l'interrogation. Et les fanatiques, les extrémistes, n'ont justement pas le même rapport vis-à-vis des idées politiques ou spirituelles. Ils ont besoin, pour se rassurer, d'un monde uniformisé, d'un monde lisse, qui fasse toujours écho à leur monde intérieur où il n'y a guère la place pour des réflexions profondes. L'Hebdo, sans le savoir, démontre à quel point notre société est malade en matière d'esprit critique. Mais qui, aujourd'hui, dans la profession ou la société civile, s'en offusquera au point de partir au combat le poing levé? A l'heure où le président des Etats-Unis himself déclare que les journalistes sont parmi les êtres humains les plus malhonnêtes qui soient, il est difficile d'imaginer une mobilisation contre la destruction de notre patrimoine médiatique. Nous vivons une bien triste époque.

Alors je veux dire à tous ceux qui sont concernés par la disparition de L'Hebdo, particulièrement aux collaborateurs de ce média, combien je suis touché par cette annonce. Je souhaite à toute l'équipe bien du courage dans cette période Ô combien difficile. Et je les remercie vivement pour le travail accompli, parfois dans la douleur, souvent avec la certitude d'apporter un bien inestimable à la société. Nous ne laisserons pas les médias disparaître les uns après les autres, nous ne nous soumettrons jamais à la perspective d'une presse uniformisée, soumise, silencieuse, résignée, et aussi longtemps que l'humain vivra, il y aura pour cette presse de combat un espoir, une volonté, un langage. Puisse la disparition de L'Hebdo réveiller quelques consciences. Qu'au moins, les sacrifiés du rendement ne le soient pas en vain.

Merci encore.

13:10 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |

12/01/2017

L'arrêt maladie, un sujet (presque) tabou

grave.jpg

L'arrêt maladie, c'est un sujet difficile à aborder, presque tabou. Surtout lorsque la cause du mal ne saute pas immédiatement aux yeux et que la convalescence dure. Ceux qui s'absentent longtemps seraient forcément des profiteurs, ou des feignants. Il y a rarement un entre-deux dans l'opinion des gens à ce sujet. Alors, nombreux sont ceux qui vivent pareille situation et se taisent, de peur d'être catalogués, conspués, vilipendés, méprisés, refoulés.

Dans notre société productiviste, il est difficile d'être mis à pied. Puisque chacun doit produire, d'une manière ou d'une autre, ceux qui ne peuvent plus le faire momentanément sont poussés à la marge. La situation est encore plus délicate lorsqu'un licenciement intervient durant cette période. L'estime de soi est rarement à son apogée à ce moment précis, et ça n'améliore évidemment pas l'état général. C'est un engrenage difficile, qui impose d'utiliser toute son énergie pour faire face, et garder la tête haute.

La maladie n'est pas toujours visible. Souvent, il s'agit d'une affection psychologique. Les facteurs sont divers et variés, mais les symptômes sont presque toujours les mêmes. Les premiers concernés ne sont d'ailleurs pas toujours les premiers avertis. Dépression, burn out, des maladies reconnues et pourtant bien difficile à expliquer. Parce ceux qui en sont atteints ne s'en rendent pas forcément compte immédiatement. L'épuisement est en général mis sur le compte d'un manque de sommeil. La baisse de moral est perçue quant à elle comme un état passager. Rien de bien grave en somme. Jusqu'au jour où. Jusqu'à cet instant où tout se brise, y compris la volonté. Où le corps dit stop, avec une rare violence. Lorsque, même addict au travail, la concentration s'estompe, les angoisses prennent le dessus, les jambes tremblent.

Une véritable descente aux enfers. On se dit que tout va bien, qu'il faut dormir un peu plus, manger plus sainement, se ménager davantage. On s'accroche, on refuse de céder. On met encore plus de cœur à l'ouvrage, histoire de ne pas regarder les choses en face. On dort de moins en moins, on s'oublie. Puis l'on se retrouve aux urgences une fois. Deux fois. Les attaques de panique se multiplient. Parce que l'épuisement, lui, ne vous oublie pas. Au contraire. Il s'installe, et le corps tente de l'exprimer à la conscience. Les mises en garde se manifestent, d'abord timidement, puis avec de plus en plus de force. A ce moment-là, il est déjà trop tard. On s'aperçoit que l'on est déjà sur ses rotules sans l'avoir réalisé plus tôt. Et comme l'on est toujours plus intelligent après, on culpabilise. Il y avait des signaux. Des alertes. Pourquoi ne pas y avoir prêter attention?

Alors, la chute est amorcée, inévitable. Il faut admettre ses faiblesses, ce qui est sans doute le plus difficile, parce que le déni est un compagnon rassurant, confortable. On en est encore à se dire que ça va passer. Le temps passe effectivement mais les symptômes demeurent, s'intensifient. On accepte le congé d'une semaine délivré par son médecin. On se promet que le retour sera rapide. On ne pense toujours qu'au travail, qu'à la reprise. Mais l'épuisement est là, bien ancré. Et soudain, on se relâche, on prend conscience. Panique. Qu'en dira-t-on? Quelles seront les conséquences? Il est pourtant trop tard pour y penser.

Je crois que le plus dur, c'est de le reconnaître, d'accepter qu'on en est arrivé là, et qu'il faut du temps pour s'en sortir. A ses proches, on ne montre que le sourire. En public, on s'efforce d'avoir bonne mine. Mais comme c'est compliqué, on se renferme, on se cache dans sa grotte, tel un animal blessé. On a honte. On s'en veut. On finit par perdre la parole, parce qu'il semble impossible d'expliquer ce que l'on ressent, ce que le corps exprime de façon si particulière. Les insomnies, les journées à ne faire que dormir, les pensées noires, l'envie de partir loin, ou de partir tout court. S'installe alors la dépréciation de soi, l'impression d'avoir perdu ses compétences, sa vitalité, ses ambitions. Là encore, l'idée de reprendre rapidement demeure.

Vient la véritable cassure. Ce moment où l'on se retrouve nu face à soi-même et qu'il n'est plus possible de faire autrement que d'admettre. S'ensuit alors une longue période d'absence. On est plus tout à fait la même personne. On végète, on titube. On aimerait pouvoir mettre tout ça de côté et repartir comme si de rien n'était. Le sommeil prend le pas et on finit par s'y jeter à cœur perdu. Disparition. Les amis vous appellent, restent sans nouvelle. Pourquoi le leur dire? La honte n'a pas disparu pour autant. Il faut s'autoriser du repos, pouvoir récupérer un minimum d'énergie. Parce qu'il faut ensuite se reconstruire, se soigner. Et cela exige un engagement de tous les instants. Il y a des hauts et des bas. On se sent parfois sur la pente ascendante, et l'on s'en réjouit. Puis revient la dégringolade. On a le sentiment de devoir tout recommencer. On s'en veut davantage encore, pour autant que cela soit possible.

Epuisé, vaincu, j'ai fini par accepter de me donner le temps. Encore aujourd'hui, c'est difficile. Il y a des jours où l'on ne fait qu'exclusivement dormir. D'autres où, au contraire, on se dit que ça va mieux, qu'on est sur la bonne voie. Il faut persévérer, ne jamais abandonner. Même lorsque des événements externes viennent compliquer la démarche de la guérison. En ce qui me concerne, j'ai été licencié durant mon arrêt maladie. L'estime de soi en prend un coup. On retombe, et il faut repartir de plus belle, pour ne pas avoir à tout recommencer.

Je n'ai jamais baissé les bras. Mon métier me manque, car c'est ma passion, ma raison d'être. Je n'ai jamais perdu de vue mon objectif. Et même dans cette situation, je reste combatif. Il y a cinq mois, mon ex-employeur a décidé de contester mon arrêt maladie, après m'avoir licencié par téléphone (il m'a fallu insister pour obtenir un entretien afin d'en parler de vive voix). Il a choisi de le faire unilatéralement, en cessant les versements des salaires, sans passer par l'expertise d'un médecin-conseil, bien qu'il me l'ait promis et que j'ai été assez naïf pour le croire pendant plusieurs mois. J'avais appris quelques semaines avant, en voulant faire les démarches auprès de l'assurance maladie afin, si nécessaire, de prendre une couverture individuelle, que ladite assurance ne couvrait plus l'entreprise, faute de paiement des primes.

Aujourd'hui, j'ai la chance d'avoir le soutien de l'Etat, qui me permet de payer loyer et assurance maladie, mais les arriérés s'accumulent. Et les angoisses grandissent. Aucune conciliation n'a été possible, malheureusement. Alors certaines factures s'empilent, et je ne puis ouvrir le courrier sans avoir la peur au ventre. Il me faut lutter pour obtenir gain de cause, même si c'est difficile. Lutter pour survivre, pour faire respecter mes droits. Et lutter pour à nouveau reprendre le travail que j'aime tant.

Si j'écris tout ça, c'est qu'il m'a fallu du temps pour comprendre. Pour admettre. Pour reconnaître qu'il n'y a pas de honte à être malade. Et pourtant, honteux je l'ai été. Je m'en suis caché. Il a fallu ces événements malheureux pour prendre conscience. Si cela vous arrive, ne faites pas la même erreur que moi. Qu'importe ce que peuvent en dire les gens, il n'y a que ceux qui sont confrontés à cela qui savent vraiment ce qu'il en est. Il m'en a coûté beaucoup d'écrire ces lignes, mais je l'ai fait avec une seule certitude: il n'y a pas de honte à être humain, c'est-à-dire faillible. Au contraire, ce n'est qu'en l'admettant que l'on peut s'améliorer. Et si j'ai bien appris quelque chose de tout cela, c'est qu'on peut toujours mieux se connaître, mieux se comprendre. Le chemin est peut-être encore long, mais au moins n'aurais-je plus à m'en cacher.

Imparfait je suis, oui, et alors?

Grégoire Barbey

14:09 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook | | | |