Gregoire Barbey

10/02/2017

La presse d'opinions, un horizon nécessaire

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Dans une excellente émission de la RTS (à écouter ici), Benoît Grevisse, directeur de l’Ecole de journalisme de Louvain, analysait hier les enjeux du monde des médias dans le contexte actuel de crise économique et politique traversée par la profession. J’invite tous mes lecteurs à prendre le temps d’écouter cette émission, tant les propos de l’invité font sens et sont si peu défendus actuellement dans le milieu journalistique. Selon lui, les journalistes doivent «dire que ce qu’on fait n’est pas parfait, que ce n’est pas la vérité, mais qu’on tente de s’en rapprocher. L’opinion, oui elle a sa place, il faut être honnête sur son positionnement et revendiquer l’opinion, mais pas faire comme si on était dans la neutralité, tout en imposant une vision, une représentation du monde que le public ne supporte plus». Durant une vingtaine de minutes, Benoît Grevisse pourfend tous les clichés relatifs à cette profession, remettant en cause la façon dont elle s’est drapée d’une apparente objectivité, d’un faux semblant, celui de faire mine de rendre compte du monde comme il va en faisant mine de n’y pas toucher.

Je n’ai pas l’expérience de Benoît Grevisse, moi qui ai embrassé le journalisme il y a seulement un peu plus de quatre ans. Mon background est donc bien maigre, mais pourtant, je me retrouve totalement dans ce qu’il dit, dans son analyse sans concession. Depuis mes premiers pas dans ce métier, j’ai toujours pris plaisir à lire, à écouter et à regarder les médias. Je n’ai jamais cru en l’objectivité, et moins encore en la neutralité. Non que ces objectifs ne soient pas louables, mais ils ne sont tout simplement pas accessibles. Le journaliste n’est pas un scientifique, et il ne peut donc pas objectiver la matière qu’il traite au quotidien. Il rend compte de ce dont il est témoin à travers le prisme qui est le sien, prisme qui résulte d’une façon de concevoir le monde. Le reconnaître, ce n’est pas pour autant reconnaître son incapacité à informer. Au contraire. Mais comme le suggère Benoît Grevisse, il faut être soi-même conscient de ses limites et le dire aux lecteurs, aux téléspectateurs. Personne n’est dupe, et parfois, le recours à certaines formulations de phrase, à certains mots trahissent l’opinion de l’auteur. Cela ne me gêne nullement, sauf lorsque l’on se cache derrière le paravent d’une neutralité à toute épreuve.

Je suis convaincu que le journalisme d’opinions est appelé à revenir en force. Et dans les faits, il signe déjà son retour (mais a-t-il seulement disparu un jour?), surtout à travers des médias aux opinions très tranchées. Pour l’heure, rares sont les médias aux idées plutôt centristes revendiquant haut et fort leur part de subjectivité. Mais ça ne saurait tarder, tant l’urgence de la situation commande de revenir aux sources de notre profession. Dans son intervention, Benoît Grevisse relève l’importance démesurée qui a été donné aux experts depuis des décennies. Comme si seuls ces personnes étaient autorisées à expliquer, à décrypter les faits. Il suffit de regarder le modèle actuel des médias: il y a un expert pour chaque sujet, et rien ne peut être dit sans que l’un d’entre-eux ne vienne confirmer les propos du journaliste. A tel point que les médias cherchent toujours des avis opposés, quitte à trouver des personnalités aux opinions… très singulières. Cela crée beaucoup de cacophonie, et il est d’autant plus difficile de tirer quelque chose de tout ça.

Pourtant, l’opinion n’est pas un crime! Du moment que le contrat passé avec les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs est clair, le journaliste peut et doit revendiquer sa part de subjectivité, assumer son opinion, son analyse des faits, forcément biaisée par ses propres références. Ne pas prendre le lecteur pour un abruti, c’est justement lui donner la capacité de faire le tri, de définir s’il partage l’information qui lui est rapportée ou non. Ce n’est qu’ainsi que peut se sublimer la diversité de la presse, parce que les opinions sont bien plus diverses que ne le sont les vaines tentatives de rapporter les faits de la façon la plus neutre possible. Le mantra du journalisme, c’est la recherche de la vérité. Et on a quelque peu oublié ce que cela implique. Nous ne sommes pas les détenteurs d’une vérité qui ferait autorité sur tout le reste. Ce qu’il y a de beau, de passionnant, d’incroyable dans cette profession, c’est l’éternel questionnement suscité par le monde, par les événements qui le traversent. C’est d’essayer de saisir, au milieu de la communication et du prêt-à-penser, une part de vérité.

L’idée d’une opinion journalistique a été progressivement reléguée à des styles d’articles bien définis. L’éthique de la profession s’est concentrée sur la différenciation entre le compte rendu et l’opinion. Et pourtant, bien souvent, ces exercices se confondent. Aujourd’hui, la confusion n’est pas forcément évidente à première vue, et pourtant, en prenant la peine d’écouter, de lire tout ce qui est rapporté, on en vient à relever immédiatement la part de subjectivité propre à l’exercice de l’information. Ce n’est pas une fatalité, et je reste persuadé que cela peut être utilisé à bon escient. Cela demande une certaine humilité, bien sûr. Celle de reconnaître son imperfection, les limites de son travail. Mais finalement, le journalisme n’est-il pas fait d’une ligne éditoriale, donc de hiérarchisation de l’information, ce qui implique dans le choix desdites informations une part forcément subjective?

Je défends les contours d’un journalisme de combat. Un journalisme qui n’a pas la prétention de dire aux gens ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, mais qui dit: voilà mon témoignage de ce qu’il m’a été donné de voir, d’entendre, de découvrir. Voilà ce que moi, témoin de proximité des acteurs de ce monde, je puis vous dire. Ne le prenez pas pour argent comptant, car je puis me tromper. Cette vision de mon métier, je la chéris, je l’appelle de mes vœux. Je souhaite que nous puissions favoriser l’esprit critique. Sans jamais oublier cet objectif qui nous relie tous: celui de toujours chercher la vérité, aussi bien cachée qu’elle puisse parfois l’être. Et tant pis s’il y a des personnes qui refusent de nous croire. Participons au débat, donnons-lui un sens, plutôt que de s’infliger les contraintes d’une représentation du monde qui se veut neutre mais qui ne peut jamais l’être complètement.

Oui, je crois que ce journalisme-là a un avenir, parce qu’il a aussi un passé. Mais comme le rappelle Benoît Grevisse, à l’époque, les médias – qui étaient tous d’une opinion revendiquée, et souvent d’un parti – étaient souvent les porte-voix des puissants. Or, le journalisme peut et doit être le lien entre les acteurs et le reste de la population. Tenter de créer un dialogue entre eux. Comprendre. Donner à réfléchir. Interroger, toujours. Ne pas se contenter de ce qui est donné à voir. Le monde, tout comme l’information, ne descend pas du ciel, et nous ne pouvons avoir la prétention de détenir une vérité forcément absolue. Je vois dans un tel journalisme une nouvelle aube, plus propice à s’inscrire dans cette époque hyper-connectée, où l’information n’est plus un moyen de s’émanciper du discours officiel mais donne une sensation d’être sans cesse assommé de ce qu’il convient de penser pour saisir les enjeux de ce monde. Oui, je crois décidément au futur d’un journalisme d’opinions.

Merci à Benoît Grevisse d’avoir partagé sa position. L'espace de quelques minutes, je me suis senti pleinement en phase avec ma profession.

Grégoire Barbey

10:46 Publié dans Air du temps, Journalisme | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook | | | |

Commentaires

Merci pour ce billet honnête.
Je ne suis pourtant pas convaincu que le journalisme d'opinion retrouve ses lettre de noblesses à terme sauf à exploser et permettre à tout un chacun de s'improviser journaliste, comme nous le faisons ici sur les blogs.

Je conçois le métier de journaliste comme celui d'un défricheur. Un moteur de recherche dans la jungle des infos disponibles. Le journalisme d'opinion que vous revendiquez a mené à la disparition de l'hebdo qui pratiquait une censure permanente et choisissait visiblement ses auteurs en fonction de leurs sensibilités politiques. A part quelques exceptions qui ne servaient qu'à camoufler maladroitement cet état de fait.

Je partage l'idée qu'il est impossible d'être neutre et toute tentative de faire croire à une certaine objectivité factuelle est un mensonge qui ne passe plus.

Je pense aussi qu'il est important pour un journaliste d'être cohérent et conséquent avec ses convictions personnelles sans faire la pute pour faire avaler la pilule.

Mais si nous voulons éviter les travers de la désinformation et les solutions de facilité qui consistent à séduire un lectorat acquis par une image, il importe à mon avis d'envisager une rationalisation de la presse en :

- créant des comités d'experts aux sensibilités divergentes afin de rechercher une forme de consensus sur un sujet donné
- avec des liens personnalisés qui permettent au lecteur de comprendre les sensibilités des divers auteurs
- et la publication éventuelle des PV de ces séances qui ont mené à la version finale d'un article.

Mon expérience personnelle dans le cadre de mes fonctions à la tête des taxis genevois m'a véritablement découragé car :
- Un nouvel auteur me contactait pour un article sur un sujet dont il n'avait pas la moindre notion. Je devais passer plus d'une heure au téléphone juste pour limiter les dégâts et sans garantie d'avoir atteint la cible.

- La rédaction semble dispatcher les sujets en fonction des disponibilités des journalistes sans tenir compte des sujets traités précédemment par ceux-ci.

- Pour maîtriser un sujet il faut connaitre au minimum son historique récent pour le situer dans la continuité. Aucun journaliste n'est capable de revenir au delà de l'année écoulée.

A mon avis, la survie de la presse, telle que nous la connaissons aujourd'hui, ne dépend pas de l'opinion d'un auteur qui ne ferait que donner libre cours à un narcissisme discutable, mais à la capacité d'analyser en profondeur un sujet pour pouvoir le réduire à un document de synthèse qui tienne en quelques colonnes sans devoir refaire l'histoire mais en la suggérant par la connaissance profonde du sujet.
Elle devrait aussi se concentrer sur la proximité car tout ce qui concerne l'info internationale est déjà largement disponible partout et la reprise automatique des dépêches ne fait que relayer une information en la réduisant ou en la corrompant.

Un journaliste aujourd'hui devrait être un guide qui permet au lecteur de creuser un sujet en fonction de ses sensibilités. Cela implique de tendre vers une certaine objectivité qui contribuera à son évolution personnelle en relativisant sa grille de lecture. Il pourra toujours continuer à se défouler sur les blogs et autres plateformes qui lui permettent d'être lui-même, à un instant donné.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/02/2017

En veille d'élections, comme en France, on observe avec consternation certaines formes médiatiques attendues "éclaireuses" se transformer en bouches d'égouts" à relents d'écurie à force de révélations peu ragoûtantes de préférence de bas-étage en ne pouvant que se tourner ou retourner à la mythologie grecque pour évoquer sinon invoquer... le grand dieu Hercule qui détourna des fleuves pour nettoyer les "écuries d'Augias"!

Bons vœux pour votre carrière et vie en son ensemble, Grégoire Barbey.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 10/02/2017

Ah, oui, juste un petit truc que j'ai oublié plus haut.
Lorsque vous, les journalistes, vous exprimez à titre personnel sur les blogs, ou autres plateformes qui vous donnent cette liberté d'être vous-mêmes, de grâce, assumez la discussion et répondez à ceux qui vous font l'honneur de vous lire et de contribuer à la discussion que vous avez lancée.
Car le silence dont vous êtes pour la majorité d'entre-vous coutumiers, ne fait que confirmer le mensonge de l'objectivité et votre couardise à assumer les bombes que vous lancez impunément.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/02/2017

Il serait bon, comme le dit Pierre Jenni, que le blogueur - surtout quand il est journaliste - alimente, en quelque sorte, la conversation par une argumentation qui conforterait son opinion, plutôt que de se murer dans un silence dont on ne sait s'il est réprobateur, indifférent ou condescendant.

"(...)Pourtant, l’opinion n’est pas un crime!(...)", sauf dans le cas où par suffisance, par vantardise ou encore par bêtise, celui qui s'en prévaut la confond avec la vérité.

"(…)En tout cas, ceux qui prétendent détenir la vérité sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle. La vérité ne se possède pas, elle se cherche.(…)"
Albert Jacquard - Petite philosophie à l'usage des non-philosophes, p.205 – Calmann-Lévy 1997

Je serais ravi de voir certains de vos confrères agir comme vous le faites dans votre analyse ci-dessus

Écrit par : Michel Sommer | 10/02/2017

une presse d'opinion oui mais censurée bien sûr, comme il se doit!

Écrit par : Dominique Degoumois | 10/02/2017

Alors parlez nous de l'affaire plenel et de l'affaire taubira, qui valent largement l'affaire fillon!

Écrit par : Dominique Degoumois | 10/02/2017

Les journalistes qui ne répondent pas aux questions des commentateurs/trices donnent le sentiment soit d'un mépris cassant ou invitent par leur silence à se poser la question de savoir s'ils prennent la peine de lire les commentaires qui leur parviennent... ce qui nous tourne vers l'ouvrage d'un grand et talentueux journaliste: JOURNALISTE, QUI T'A FAIT ROI? Bernard Béguin Ed 24 heures CARTES SUR TABLE

Écrit par : Myriam Belakovsky | 11/02/2017

J'apprécie vos commentaires, mais lorsque vous me faites le procès d'intention de ne pas vous répondre immédiatement, cela n'a pour effet que de ne pas avoir envie de partager quoi que ce soit avec vous. Allons, j'ai bien le droit de ne pas avoir la possibilité de donner réponse immédiatement à chaque intervention. Si je ne l'avais pas fait trois jours plus tard, la remarque aurait été moins désagréable. Mais là, quelques heures à peine après avoir posté le premier commentaire...

Écrit par : Grégoire Barbey | 11/02/2017

Oups... désolé Grégoire.
Mais mon commentaire s'adresse à votre corporation et votre susceptibilité m'étonne.
Quoi qu'il en soit, j'espère que vous prendrez tout de même le temps de réagir à mes remarques, ne serait-ce que pour permettre à ceux qui vous lisent de se faire une opinion plus précise sur ce sujet d'actualité.
Vous démentirez ainsi mon expérience avec vos collègues qui semblent se cacher derrière un certain devoir d'objectivité sans se gêner de lancer des bombes.
Décaillet est le spécialiste, Mabut ne fait pas beaucoup mieux. Assumez que diable !

Écrit par : Pierre Jenni | 11/02/2017

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