Gregoire Barbey

12/02/2017

RIE 3: la mère de toutes les défaites

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«La mère de toutes les batailles.» C’est ainsi que le Conseil d’Etat genevois qualifiait la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3). La défaite doit donc lui laisser un goût particulièrement amer en ce dimanche de scrutin. Les Genevois, et plus largement les Suisses, en ont décidé autrement. Il faut dire que la campagne fut rude. Partisans et opposants n’ont cessé de marteler leurs arguments sur un ton pour le moins menaçant. Pourtant, l’échec de la réforme devant le corps électoral ne constitue pas particulièrement une surprise. Ce qui aurait pu être qu’une simple formalité s’est transformé en un véritable cauchemar.

La réforme était-elle déséquilibrée? Peut-être. Mais le véritable déséquilibre s’est joué dans l’argumentation des forces en présence. Une fois de plus, politiciens et milieux économiques n’ont pas su s’extraire des habituelles litanies ressorties à chaque votation à caractère économique. A coup d’arrogantes menaces aux relents de fin du monde, les partisans n’ont pas défendu le projet qu’ils soutenaient: ils l’ont sanctifié, élevé au rang d’Ecriture sainte, et n’ont eu de cesse d’affirmer qu’un refus impliquerait forcément des conséquences dramatiques pour la place économique suisse. Les partisans n’ont pas su adopter une posture de débat. Ils n’ont développé, pour la plupart, que des arguments d’autorité. La Suisse a besoin de cette réforme, la refuser serait prendre le risque de détruire des milliers d’emplois, d’inciter d’importantes entreprises internationales à délocaliser leurs activités.

Ce refrain, chanté la bouche en cœur depuis des décennies, ne fait plus recette. Au contraire, il a plutôt tendance à polariser le débat de façon excessive, conduisant partisans et opposants à ne pratiquer que la politique du slogan, au détriment du sujet de fond, bien plus complexe que ne le laissaient entendre les propos des belligérants. A aucun moment, les partisans de la réforme n’ont été capables de proposer une vision générale de la société associée à cette modification législative. Ils n’ont fait qu’aligner leurs pathétiques certitudes, pratiquant à l’échelle industrielle le chantage. Du pain béni pour les opposants, qui n’ont dès lors pas eu de problème à mobiliser et fédérer ceux qui n’en peuvent plus de ces chants du désespoir. Non, le corps électoral n’adopte pas aussi facilement le comportement du mouton. Il l’a prouvé, fièrement, en ce dimanche de votation.

Ragaillardie par son impression de toute puissance, la majorité de droite à l’Assemblée fédérale n’a pas su se départir de ses vieux démons. Préférant surcharger la réforme, en introduisant notamment la déduction des intérêts notionnels – sans s’être entretenue avec l’auteur de cet instrument de fiscalité agressive, lequel a fait connaître sa surprise de voir cet outil proposé en Suisse au micro du service public –, les partisans ont pêché par orgueil. Mais en complexifiant ainsi le projet, ils n’ont fait que de donner des armes à l’opposition. L’objet du scrutin était bien trop obscur pour permettre la conduite d’un débat de qualité. Il n’y avait dès lors la place que pour une guerre des tranchées.

Cette cuisante défaite doit permettre aux politiciens et aux milieux économiques de prendre la mesure de leurs travers. Il est grand temps de s’adonner à un bon coup de balai au sein de ces institutions économiques qui n’ont comme seul argument celui de la menace. Les Suisses ne veulent plus être pris pour des abrutis, des bambins qu’il suffirait d’apeurer pour les remettre dans le droit chemin. A trop tirer sur la même corde, l’économie est devenue parfaitement inaudible. Or, réforme nécessaire ou pas, il n’est pas possible de vendre un projet sans proposer de facto une vision d’avenir de la société. Il doit y avoir une place pour défendre un horizon à long terme, et pas seulement se concentrer sur les conséquences éventuelles d’un rejet. Dans quel but les Suisses doivent-ils consentir à donner aux entreprises de nouveaux instruments de déduction fiscale dans un contexte de réglementation accrue et de crise économique? La réponse s’est limitée à la méthode Coué: ne pas le faire, c’est prendre un risque immense.

La décision du corps électoral honore la Suisse et son destin: nos compatriotes ne veulent pas d’une économie qui impose ses vues sans expliquer en quoi ses désirs incandescents bénéficieront à la société de façon générale. Par leurs arguments d’une rare violence symbolique, les défenseurs de la place économique suisse en sont pour leurs frais. Il ne suffit plus aux milieux économiques de dire que tel ou tel projet est nécessaire ou au contraire dangereux pour que les Suisses s’alignent en ordre de bataille afin de lui servir la victoire sur un plateau. Il est grand temps de le dire: par son arrogance, l’économie a utilisé la même arme. Son discours est devenu inaudible. Sa capacité à convaincre s’est délitée. Oui, ce dimanche 12 février 2017, la place économique suisse se confronte enfin à la réalité: son comportement pédant est devenue la mère de toutes les défaites.

Grégoire Barbey

13:55 Publié dans Finances, Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | | | |

Commentaires

D'un milieu du 20eme siècle où l'économie et sa responsabilité sociale faisait qu'elle faisait corps avec le peuple, son rejets depuis les années libérales des supposés moins performants ( 50 ans +, ...) avec des licenciements pour augmenter le bénéfice entraîne une méfiance légitime.

L'économie doit réapprendre sa responsabilité sociale, sinon ils vont vers une série de défaites annoncées.

L'avenir le dira, mais je vois dans cette défaite le symbole du divorce entre le peuple suisse et une vision économique libérale.
L'économie doit réintégrer le tissus social.

Oui, cela semble être la mère de toutes les défaites.

12 février 2017, une date pour un tournant historique ?!

Écrit par : motus | 12/02/2017

La mère des défaites ? Je dirais, pour la droite, l'amer des défaites...

Écrit par : Michel Sommer | 12/02/2017

« Non, le corps électoral n’adopte pas aussi facilement le comportement du mouton. Il l’a prouvé, fièrement, en ce dimanche de votation.»

Ah bon... Quand c'est le "camp du Bien" qui exulte, on reprend comme-ça les slogans du "camp du Mal" à son compte ???

Écrit par : petard | 12/02/2017

Certes, je suis d'accord avec le fait que l'économie n'a pas su bien expliquer l'enjeu. Surtout à la classe moyenne, qui sera pourtant la principale victime des conséquences d'un échec de la réforme de la fiscalité des entreprises (la classe supérieure ayant bien plus de facilité pour s'expatrier).

Néanmoins, que ce 12 février 2017 soit un tournant en soi, j'en doute fort.

Parce qu'à mon avis, le tournant a eu lieu bien plus tôt, très exactement le 9 février 2014. Le rejet de la RIE III n'est qu'une réplique, plus fortement marquée certes (car cette fois même la gauche était dans le camp du repli), de ce désir de fermeture des frontières, désir allant bien au-delà de notre pays. (il n'est que de penser au Brexit ou à l'élection de Trump).

Car je pense que ce qui a déclenché le non, c'est bien le phantasme chez bien des votants, de faire un pied de nez à Bruxelles "qui nous a imposé cette réforme" et d'envoyer paître les multinationales "qui n'engagent que des étrangers et des frontaliers et laissent les Suisses sur le carreau".

Il suffit d'ailleurs d'aller faire un tour chez Décaillet pour se convaincre que le OUI des instances dirigeantes de l'UDC n'a de loi pas convaincu leur base militante.

C'est certes préoccupant pour l'avenir de notre pays, je crains de revivre la stagnation des années 90, mais hélas les gens ont la mémoire courte.

Écrit par : mikhail | 12/02/2017

Ce NON à la RIE III,c'est le refus de prendre les citoyens pour des dindons! On oublie, que pour la RIE II les initiants avaient largement sous évalués les pertes pour la Confédération! Cela une bonne part des citoyens, qui ne sont pas de gauche ne l'ont pas oublié. Outre Sarine,on commence également à constater que la guerre fiscale entre les cantons ne bénéficie qu'aux entreprises qui brassent des milliards et plus beaucoup à la population. Cela ne va pas avec l'idée même d'une Confédération où les cantons doivent s'entraider.

Autre constat, j'ai vu des militants de gauche dans les rues pour tracter et parler à la population. Là où il n'y plus personne à droite pour le faire. Les agences de communication grassement payées par le PLR,l'UDC et leurs amis fortunés n'ont pas réussis à convaincre.... l'humain reste toujours plus convainquant que leur matraquage publicitaire sur les réseaux sociaux!!!

Et finalement, c'est aussi la victoire des petits. De ceux qui ont bien compris que les politicards de droite mènent depuis des années une politique de la caisse vide. Ceux-là ont compris que ce sera à eux de payer un pari pour "garder" des multinationales. Alors que de plus en plus de suisses se retrouvent au social.

Ce matin j'entendais à la radio que les multinationales étaient inquiètes, mais ne demandaient pas autant de niches fiscales que celles prévues dans la RIEIII...... A trop vouloir faire de cadeaux, on constate que les multinationales ne sont surtout pas très heureuses de cette mauvaise publicité!

@Mikhail

Vous êtes totalement à coté de la plaque! L'UDC a perdu sur la RIEIII et elle a également perdu sur la facilitation des procédures de naturalisation des 3e génération ce 12 février!

Écrit par : Riro | 13/02/2017

@Riro: comme je l'ai précisé, ce sont les INSTANCES DIRIGEANTES de l'UDC qui ont perdu. Mais pas l'idéologie qui fait la base de ce parti. On ne peut pas d'un côté appuyer une initiative contre l'immigration de masse qui pénalise les multinationales, et de l'autre approuver une réforme qui aspire à bénéficier à ces mêmes multinationales (ou du moins à leur conserver des privilèges fiscaux). On ne peut pas demander au peuple de se retrancher derrière ses frontières tout en approuvant la mondialisation. C'est envoyer un message confus à sa base. Et je pense qu'une grande partie de l'électorat UDC (et MCG à Genève) n'a pas suivi les consignes de son parti. C'est pour cela que le vote a été si négatif dans toute la Suisse: ce NON n'était de loin pas que de gauche.

Écrit par : mikhail | 13/02/2017

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