Gregoire Barbey

16/02/2017

Presse en résistance

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J'ai sans doute une vision romantique de la presse. On peut m'en faire la critique et je l'accepte volontiers car j'en suis conscient. Mais je ne peux m'empêcher de croire que nous n'aurons pas d'avenir glorieux si nous ne nous affranchissons pas de l'argent, de la pression du rendement, des visions comptables à court terme, de ces actionnariats qui n'ont pour le journalisme qu'un amour intéressé.
 
Je crois que le temps est venu pour la résistance. Il n'y a pas d'autre horizon possible dans un secteur en pleine mutation. Les éditeurs aujourd'hui n'ont plus d'éditeurs que le nom. Ils n'accompagnent pas les changements nécessaires qui s'imposent avec violence aux médias, lesquels se sont longtemps accrochés à un modèle qui montrait ses limites. Ces changements, inéluctables, se font dans la douleur. Et quelle douleur! Ici, on supprime des postes, et on promet que la qualité n'en pâtira pas – quelle sombre ironie –, là-bas on met fin à un titre en prétextant qu'il n'y avait plus aucun espoir de le sauver.
 
En vérité, les éditeurs ne savent pas mieux que les journalistes ce qu'il convient de faire pour qu'émerge un nouveau modèle économique viable pour la presse. Comme nous, ils tâtonnent, hésitent, réfléchissent. Jusqu'au moment où. Ce moment fatidique qui implique de licencier à tour de bras. Quel aveu d'impuissance que ces restructurations à n'en plus finir. Quelle triste perspective que de voir toutes ces personnes perdre leur emploi simplement parce que les éditeurs, et à travers eux les actionnaires, n'y croient tout simplement plus.
 
La presse romande souffre d'autant plus de ce syndrome de fuite en avant avec son marché très limité. Au train où vont les choses, le nombre de titres va se réduire nettement ces prochaines années, ce qui impactera forcément la qualité des médias qui survivent, puisque les journalistes travailleront – et travaillent déjà! – avec la douloureuse conscience d'avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Quand est-ce que le couperet tombera? Car n'en doutons pas, il va s'abattre encore et encore, puisque la seule stratégie des éditeurs et des actionnaires est de réduire les pertes.
 
La presse moderne, c'est David contre Goliath. Des rapports de force totalement disproportionnés, sans autre perspective que la défaite d'un idéal qui consiste à faire du journalisme un élément indispensable de la vie en société, du bon fonctionnement des institutions démocratiques, loin des pressions du productivisme, des dogmes économiques qui enferment les plumes et les voix libres dans un carcan de contraintes et de menaces.
 
D'une manière ou d'une autre, la presse est appelée à modifier son visage de façon radicale ces prochaines années. Le processus est déjà en cours. Pour ma part, j'ai l'impression que notre profession subit plus qu'elle n'accompagne, plus qu'elle ne propose une vision, un cap. Nous ne pouvons pas laisser la qualité faire les frais des soubresauts économiques des médias. Nous le devons à tous ceux qui nous lisent ou nous écoutent, et surtout nous le devons à nous-mêmes.
 
Ce n'est pas un hasard si la crise économique du secteur s'accompagne d'une profonde et délétère crise de confiance à l'égard de la profession journalistique. La presse est à un carrefour de son existence, et plusieurs chemins s'offrent à elle. Il ne reste qu'à déterminer si nous voulons nous laisser emporter du côté qui convient non pas à nos exigences mais à celles de ceux qui ont pour eux le pouvoir de l'argent, et donc celui de fracasser nos ambitions, nos désirs, nos idéaux, pour que nous nous soumettions aux perspectives qui sont les leurs.
 
Je crois pour ma part qu'il faut œuvrer pour que cesse cette dangereuse dépendance vis-à-vis des objectifs de rentabilité. Certes, il convient donc de trouver un nouveau modèle économique. Cela ne fait aucun doute, car l'argent demeure malgré tout le nerf de la guerre. Mais la seule question qui vaille, c'est celle qui nous interroge sur ce que nous voulons: voir dans l'argent un moyen et non une fin, ou laisser l'argent nous dicter ce qu'il convient de faire pour la presse? C'est là que se trouve le nœud du problème auquel nous faisons face.
 
Y répondre, c'est déjà se donner un cap. Autorisons-nous, dans cette sombre période, à rêver encore, et à décider de passer du rêve à l'action. Nous le pouvons, et nous sommes suffisamment nombreux pour nous réunir et y réfléchir, afin de déposer les premières pierres d'un édifice dont nous aurons dessiné les plans, plutôt que d'appliquer ceux qui nous sont imposés contre notre volonté.
 
Grégoire Barbey

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