Gregoire Barbey

17/02/2017

Le temps révolu des éditeurs

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Colère. Sidération. Incompréhension. Impuissance. Indignation. Révolte. Ras-le-bol. Tous ces mots, et tant d’autres encore, pourraient aisément qualifier les sentiments qui prennent les journalistes romands à la gorge ces dernières semaines. L’annonce jeudi 16 février du nombre de licenciements au journal Le Temps a renforcé ces impressions. L’éditeur du quotidien, Ringier Axel Springer, avait prévenu via son communiqué informant de sa décision de cesser la parution de L’Hebdo que les suppressions d’emplois interviendraient dans la newsroom commune du Temps et de L’Hebdo. La charrette était donc prévue et elle allait forcément impacter le quotidien romand, quand bien même l’éditeur avait tenté de rassurer son monde en affirmant que les économies réalisées avec la suppression de L’Hebdo permettraient de renforcer Le Temps. De la communication froide. Investir dans un journal, aujourd’hui, implique de réduire d’un quart ses effectifs. Etonnant message envoyé par la direction zurichoise…

Mais il faut prendre acte de ce signal. La quasi-totalité des journaux de langue française en Suisse sont gérés loin de la région qu’ils couvrent. L’intérêt porté par les gestionnaires de ces groupes, qui n’ont plus rien à voir avec le travail historique des éditeurs, ne peut donc qu’être inversement proportionnel à la longueur qui sépare la production de l’information et les prises de décisions. C’est un fait. Sinon, comment expliquer que des correspondants d’un journal à vocation romande perdent leur emploi à travers cette nouvelle saignée? Comment expliquer qu’une publication qui défend un journalisme exigeant, de qualité, soit amputée des ressources humaines qui donnaient à son ouvrage une valeur ajoutée, une signature singulière, une saveur particulière? Il n’y a strictement aucune décision stratégique. Il s’agit de coupes aveugles. Le journalisme moderne se voit confronter à devoir faire toujours plus avec toujours moins. Les perspectives sont sombres. Les éditeurs n’investissent plus dans la presse, ils désinvestissent. Leur mantra demeure la rentabilité, qu’importe le contexte économique, qu’importe la réalité, et tant pis si cela implique d’imposer cette vision étroite du profit à tout prix dans la douleur et dans les larmes.

Nous devons accepter que les éditeurs ne soient pas prêts à investir et à s’engager pour que puisse émerger un modèle d’affaires viable, stable, qui garantisse l’avenir du journalisme, si nécessaire à la diffusion des idées, au débat, à la recherche de la vérité, qui est un combat permanent. Nous devons reconnaître que les éditeurs se passeront des médias si ceux-ci ne réussissent pas à effectuer la mutation qui leur est imposée avec toujours moins de moyens, moins d’effectifs. Seuls quelques titres, et ils ne se trouvent malheureusement pas du côté occidental de la Suisse, obtiendront un soutien à la mesure du défi que représente le contexte de crise traversée par la profession. Je le leur souhaite. Pour les autres, pour tous ceux qui veulent continuer à exercer leur passion, à donner une voix à cette région, à lui donner un langage, un visage, une parole, à lui offrir la capacité de se définir, de se penser, et de s’interroger sur elle-même, pour eux, il faut accepter que la presse fait face à un divorce violent et unilatéral de son mariage avec les éditeurs. Ce temps-là est révolu et les titres qui seront soutenus par ces groupes se réduiront année après année jusqu’à ce qu’ils ne détiennent plus que des organes de presse bénéficiaires, répondant à leur logique étriquée d’une économie de marché qui ne peut répondre par ses mécanismes aux besoins qui sont ceux du journalisme.

La situation est d’autant plus révoltante et incompréhensible que l’importance des médias ne cesse d’augmenter dans ce monde qui, lui aussi, est bouleversé par des mutations de grande envergure. L’émergence de chefs d’Etat, de partis et de communicants qui travestissent ouvertement la réalité imposent des défis fondamentaux au journalisme d’après-guerre dont est issu la presse actuelle. Il s’agit d’un tournant, et la pression est multilatérale, puisqu’il y a d’un côté les besoins de financement et de l’autre celui d’adopter un ton et une approche qui correspondent à notre époque. Je crois pour ma part au retour progressif des médias d’opinions. Mais je conçois que cela ne soit pas une vision qui fasse l’unanimité. Je pense pourtant qu’il y a lieu d’espérer que ces périodes douloureuses, injustes, violentes pour la presse puissent permettre l’émergence de nouveaux titres, de nouveaux médias.

Le journalisme romand ne doit pas se résigner. Les perspectives comptables sont une chose, la passion et la nécessité de l’information en sont une autre. Il est peut-être temps de réunir ensemble tous ces journalistes laissés sur le carreau, dans un marché qui se rétrécit à vue d’œil. De s’organiser. De s’interroger. De devenir des forces de proposition. De trouver des personnalités disposant des leviers financiers, prêtes à soutenir une presse de qualité, exigeante, avec un langage qui lui soit propre, pour donner vie à cette région. Je suis convaincu qu’il y a des bonnes volontés des deux côtés. Qu’il faut se donner les moyens de les faire se rencontrer. Qu’elles puissent discuter. S’apprivoiser. Et peut-être, ensemble, bâtir les fondations d’un nouveau modèle, d’une presse libérée, renforcée, qui, à travers une renaissance, puisse s’exprimer et donner corps à cette passion de l’information qui anime tant de personnes aujourd’hui mises sur la touche.

Gardons la tête haute et autorisons-nous à faire de nos désirs une réalité.

Grégoire Barbey

23:25 Publié dans Air du temps, Journalisme | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | | |

Commentaires

Quand par son travail on collabore et on soutient un tel système où le capital se concentre et se délocalise, que dire sinon que rien n'a été fait pour empêcher ce qui arrive.
Maintenant les journalistes virés peuvent se regrouper en coopérative et entrer en concurrence avec la presse corrompue. Ils seront assurés d'un soutien important. À condition de comprendre les enjeux sociaux.

Écrit par : Charles | 18/02/2017

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