Gregoire Barbey

19/02/2017

Presse: il est minuit moins cinq...

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Les éditeurs ont fait un choix concernant la presse romande. Plusieurs possibilités s’offraient à eux. Ils ont choisi par défaut le pire des chemins, celui qui consiste à ne pas vraiment faire de choix, et continuer dans la même direction comme si de rien n’était. Cette décision, qui n’en est pas tout à fait une, ne peut donc qu’être source de déception, d’incompréhension, de révolte. En effet, les éditeurs, en préférant continuer à imposer à leurs journaux des objectifs peu réalistes de rentabilité, et en désinvestissant dans la presse au moment où celle-ci a le plus besoin de moyens pour s’adapter et trouver un nouveau modèle d’affaires, n’ont fait qu’accentuer le déclin de la branche. Nombreux sont les journalistes qui chérissaient le mariage des journaux et des éditeurs, ces derniers étaient même depuis longtemps perçus comme des humanistes, des philanthropes qui croyaient passionnément à l’idéal d’une presse de qualité, diversifiée et forte. Au contraire, les titres qui étaient financés par des mécènes étaient regardés d’un œil suspect, presque accusateur. C’est triste, mais le réveil n’en est que plus douloureux.

Les éditeurs avaient pourtant la capacité de prendre des directions différentes, de faire des choix clairs. Ils auraient pu, par exemple, décider d’investir massivement dans les journaux pour encourager l’émergence d’un modèle viable, débarrassé de l’incertitude chronique du marché publicitaire, et de cette dépendance somme toute malsaine. Ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Ce choix leur appartient, mais il est quand même nécessaire de relever l’absurdité qui se dégage de leur stratégie. Maintenir des titres en vie pour éviter que d’autres ne se créent et viennent concurrencer les éditeurs sur leur propre terrain n’est pas une stratégie, c’est une fuite en avant. Maintenir des titres en vie au prix d’incessantes et violentes restructurations, alors même que la presse traverse une crise de confiance et doit être d’autant plus solide et exigeante avec elle-même pour retrouver le lien qui l’unissait à ses lecteurs, alors même qu’internet implique de nouveaux modes de consommation de l’information qui renforcent la séparation entre les médias et leur public, ce n’est pas s’engager pour la presse, c’est la tuer, mais d’une mort lente, inéluctable, douloureuse, injuste.

Le cœur de métier des éditeurs s’est progressivement déplacé. L’essentiel de leurs bénéfices se fait dans des activités annexes à celle de la presse. Les revenus y sont nettement supérieurs. Ce n’est pas par hasard si ces mêmes éditeurs ont retiré aux journaux une partie de ces activités qui leur permettaient encore de garder la tête hors de la noyade financière. La presse n’est donc plus qu’un reliquat historique de l’activité qui était celle des éditeurs à une époque qui n’est plus. Ce n’était pourtant pas une fatalité. Ces activités rentables des éditeurs auraient pu servir à financer, sous la forme d’un mécénat interne, les mutations que le contexte impose aux médias. Quelque part, ce mécénat existe de facto, puisque les titres déficitaires survivent grâce aux activités profitables des éditeurs. Mais ils ne font que survivre, sans obtenir des moyens supplémentaires pour faire face à la tempête et garder un cap à travers les remous de l’incertitude. Et cette survie implique nécessairement un sombre horizon, celui du déclin progressif, puis de l’arrêt brutal. L’Hebdo en a fait les frais. Des rumeurs au sein de la profession mentionnent une possible nouvelle saignée dans un grand titre genevois, lequel présente cette semaine ses chiffres et son nouveau projet éditorial.

Je ne sais pas si ces craintes sont fondées. Mais qu’elles le soient ou non n’a guère d’importance. Les journalistes n’ont évidemment pas les garanties nécessaires pour faire leur travail en toute quiétude. Le danger d’une nouvelle restructuration demeure présent à chaque instant. Il s’agit d’une spirale infernale, qui s’auto-alimente. L’attitude schizophrène des éditeurs y est pour beaucoup. Leur communication aussi, puisqu’ils promettent que la réduction des effectifs n’impactera en rien la qualité des médias concernés (ce qui est un mensonge éhonté). Le Temps, symbole malgré lui de ces saignées répétées, l’a démontré récemment encore. De l’extérieur, on ne peut qu’avoir le sentiment d’une résignation. L’absence publique remarquée du rédacteur en chef renforce l’impression que tout est foutu. Qu’il n’y a pas vraiment de quoi espérer encore. C’est dommage, car ces titres ont sûrement besoin plus que jamais d’avoir une vision, qui peut et doit être différente de celle des éditeurs.

Quand Stéphane Garelli, président du Temps, déclare sur les ondes de la RTS que techniquement, les employés du journal sont sous la houlette de Ringier Axel Springer, et qu’il ne peut donc rien, il donne le sentiment d’avoir déjà abandonné la bataille. Alors même qu’elle ne fait que commencer, et qu’il est justement venu le temps de sortir de l’ambiguïté et de parler un langage vrai, qui se traduise par des actes. Rien n’est encore fini à ce jour, mais il est déjà minuit moins cinq sur l’horloge du déclin de la presse. Les éditeurs ont fait leur choix, il ne reste qu’aux médias concernés de faire le leur, et de ne plus donner le sentiment de s’être résigné à un funeste destin. Le grand soir de la presse peut encore advenir, il suffit de le vouloir durement.

Grégoire Barbey

13:29 Publié dans Air du temps, Journalisme | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | | | |

Commentaires

Grégoire, je ne puis résister à intervenir ici. Je ne devrais pas puisque vous avez décidé de camper sur vos positions d'homme vexé et n'avez pas répondu aux diverses remarques dont je me suis fendu sur votre billet d'humeur sur la presse d'opinion.

Je pense que vous faite une erreur fondamentale dans votre approche qui nous donne une idée de votre incompréhension de la mutation du monde. En réclamant des "garanties pour les journalistes afin qu'ils puissent exercer leur métier en toute quiétude", et en sollicitant les éditeurs pour éviter "qu'une nouvelle restructuration demeure présente à chaque instant", vous ne réalisez pas ce que les taxis ont compris depuis longtemps. C'est la fin des intermédiaires.

Je vous suggère de faire un petit effort pour mettre de côté votre susceptibilité en répondant à mes propositions afin de permettre un débat ouvert et transparent qui sera autrement plus efficace que vos voeux pieux pour un soutien d'éditeurs dont la préoccupation première consiste à assurer le rendement et la satisfaction de ses actionnaires.

Écrit par : PIerre Jenni | 20/02/2017

Cher Monsieur Jenni,

Ne vous méprenez pas, je ne suis nullement vexé. Vous me prêtez toutefois des propos que je n'ai pas tenus dans mon billet. Assurément, si vous lisez les derniers articles que j'ai publiés au sujet de la presse, vous conviendrez qu'à aucun moment je n'ai défendu une quelconque position qui consisterait à attendre quoi que ce soit des éditeurs. Je ne me proposais que d'établir ce qui me semblait être la genèse de cette situation à laquelle se confrontent de nombreux médias détenus par des éditeurs. A mes yeux, le salut ne se trouvera pas dans ces groupes qui, comme vous le mentionnez, n'ont comme objectif que la rentabilité.

Bien à vous,

GBa

Écrit par : Grégoire Barbey | 20/02/2017

"Ces activités rentables des éditeurs auraient pu servir à financer, sous la forme d’un mécénat interne, les mutations que le contexte impose aux médias."

Je vous entends ici crier au secours et suggérer que l'on peut faire du neuf avec du vieux. Ou de colmater les brèches.

Prenez votre courage à deux mains, rassemblez-vous avec vos collègues qui subissent ces restructurations aberrantes qui sont autant de fuites en avant annonçant une hécatombe, et offrez-nous une, ou quelques, plateformes attractives qui nous aident à accompagner la mutation inéluctable du monde, le changement de paradigme historique d'une révolution industrielle sans commune mesure.

Je n'ai jamais entendu un seul de vos compères dénoncer les agissements de Uber, le disrupteur par excellence qui a donné nom au phénomène. Je l'avais annoncé à Berne, lors de notre manif, les taxis sont les premiers concernés et non les derniers mohicans. Tout le monde va y passer, il est temps de se réveiller.

Inspirez-vous des aventures prometteuses qui font la part belle à un journalisme d'opinion assumé. Faites l'effort de proposer régulièrement des analyses profondes et factuelles qui n'empêchent nullement d'exprimer votre sensibilité à condition d'en faire clairement état. Faites la nique à ces éditeurs qui ont encore moins bien compris que vous ce qui se passe au fond et qui tentent de sauver les restes, bien maladroitement.

Mais cessez de pleurnicher et agissez ! Offrez votre expertise aux monde afin qu'il se réveille et réalise l'arnaque dont nos institutions sont complices un peu malgré elles. Permettez le changement serein ou participez à la refondation des valeurs universelles. Nous avons besoin de journalistes éclairés qui anticipent et qui décryptent les mutations sociétales. Certes, cela implique du courage, voire de la témérité, car nous devons tous tenter de survivre dans une monde de compétition impitoyable. Mais seuls ceux qui auront osé dénoncer les collusions d'un système corrompu pourront se regarder dans un miroir.

Écrit par : Pierre Jenni | 20/02/2017

Et ce ne sont pas les matières qui manquent !
https://plus.google.com/+PierreJennihey-taxi

Écrit par : Pierre Jenni | 20/02/2017

"Prenez votre courage à deux mains, rassemblez-vous avec vos collègues qui subissent ces restructurations aberrantes qui sont autant de fuites en avant annonçant une hécatombe, et offrez-nous une, ou quelques, plateformes attractives qui nous aident à accompagner la mutation inéluctable du monde, le changement de paradigme historique d'une révolution industrielle sans commune mesure."
Éhéh, c'est exactement ce que je préconisais dans un commentaire sur les licenciements au "temps".

Écrit par : Charles | 20/02/2017

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