Gregoire Barbey

27/02/2017

Gloire à Françoise Buffat, gloire à la clarté

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La chronique est un art à part entière, un art engagé, puissant, pouvant porter à conséquence. Cette discipline, Françoise Buffat la maniait à merveille, et était crainte pour sa capacité à «porter la plume dans la plaie». Respectée, elle avait la réputation de pouvoir faire et défaire les carrières politiques, particulièrement au sein de feu le Parti libéral genevois. Son décès résonne tristement à l’heure où Le Temps supprime de nombreux emplois et que le journalisme romand traverse une crise sans précédente d’identité et de confiance. Françoise Buffat avait un indiscutable talent de plume et donnait à l’exercice de la chronique un ton et un langage qui font cruellement défaut de nos jours. Embourbé dans sa position de neutralité fantasmée, le journalisme moderne entretient avec la chronique une relation ambigüe. A la base exercice de style et de clarté, la chronique s’est peu à peu transformée en un fourre-tout confus et presque illisible. Il y a bien sûr des exceptions. Mais globalement, ce qui faisait le sel de la chronique s’est peu à peu dilué pour donner un résultat assez indigeste.

Le journalisme d’opinions a perdu son sexe ces dernières décennies, et ce n’est pas un hasard si l’art de la chronique en a fait les frais. Il ne s’agit plus que d’une forme de contenu, une manière, un genre. Bloqué dans sa position d’observateur neutre, le journalisme a relégué la pratique de la chronique en un exercice de style plutôt qu’en un exercice de clarté, de vérité (celle de l’auteur de la chronique, s’entend). L’art du zigzag a remplacé au fil des décennies celui de la pensée, des convictions. Lisez donc ce qui est aujourd’hui estampillé du label «chronique» et vous réaliserez assez rapidement que la position de l’auteur n’est en général pas limpide, et moins encore assumée. Ce qui relevait d’un exercice de droiture est devenu un exercice de contorsion, où même les mots prennent les courbures des esprits embués de leurs auteurs. Il n’est plus question de dire, quitte à déplaire. Il faut ménager la chèvre et le chou, dans une volonté de donner au journalisme une prétention inclusive, un air de science exacte, là où ce sont les représentations personnelles de chacun qui décrivent et décryptent les événements de ce monde.

Là où les mots étaient sulfureux, la chronique a pris le parfum du soufre. La rectitude de la pensée a été remplacée par la contrainte de l’obscur, de l’insaisissable. Gloire à Françoise Buffat, figure de la chronique politique locale, et gloire à toutes celles et ceux qui, aujourd’hui encore, tentent de donner à cet exercice les couleurs qui le rendent si singulier et si précieux. Espérons que les mots redescendent à nouveau dans la rue et cessent d’occuper des sphères hautaines où les reflets de l’ego surplombent la clarté du soleil.

Grégoire Barbey

13:30 Publié dans Air du temps, Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | | | |

Commentaires

La chronique devient un exercice délicat depuis que les idéologies se sont fait la malle. Il faut réinventer les cadres d`interprétation de la réalité, comme diraient ceux qui ont fait des études. La seule certitude qui reste est que tout est devenu interconnecté et fichtrement bordélique: le politique, l`économique, le social, le culturel et tout le reste. Il n`y a plus que les journalistes sportifs pour avoir des certitudes, et encore. C`est peut-etre ca qui explique le succes des Trump, Poutine, LePen et autres jongleurs de drapeaux qui te résument la réalité en deux rots et trois pets de maniere que meme les anémiés du bulbe ont tout d`un coup l`impression de tout piger.

Écrit par : jean jarogh | 27/02/2017

@JJ
Ah, ah, que voilà un commentaire frappé au coin du bon sens et qui nous change de la soupe des habituels thuriféraires et autres idolâtres qui paillassonnent sur la plateforme, tous à concourir au derby de la brosse à reluire, pour reprendre le titre d'une chronique du Canard...
NB le bulbe régule les fonctions neurovégétatives (rythme cardiaque, respiration...), pour piger faut quand même un peu de néocortex...

Écrit par : gislebert | 27/02/2017

Ennemie acharnée des fonctionnaires pendant toute sa carrière. Ce qui n'enlève évidemment rien aux talents qu'on lui reconnaît.

Écrit par : Mère-Grand | 28/02/2017

Elle décède quelques semaines après sa fille qu'elle aimait tendrement, elle était d'une drôlerie magnifique! Une petit pierre sur sa tombe là-bas au pied du Salève, dans quelques jours donc!

Écrit par : Dominique Degoumois | 01/03/2017

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