Gregoire Barbey

22/05/2018

Pierre Maudet président: une leçon pour ceux qui en donnent

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Ainsi s’achève un psychodrame typiquement genevois. Après avoir remis en question la légitimité de Pierre Maudet à présider le Conseil d’Etat genevois pour la législature 2018-2023 à la suite de quelques révélations concernant son séjour à Abu Dhabi en 2015, ses collègues ont finalement tranché: qu’importe le brouhaha extérieur, le ministre libéral-radical, brillamment élu au premier tour puisqu’il a obtenu la majorité absolue, conserve la confiance du gouvernement. Et c’est finalement le plus important, jusqu’à ce que toute la lumière soit faite sur ces événements.

 

Revenons quand même sur ces derniers jours et les déclarations des uns et des autres. Le président d’un parti gouvernemental a quand même envisagé la démission de Pierre Maudet, certes empêtré dans une histoire pas totalement encore éclaircie, mais qui conservait pour lui le travail et l’engagement dont il a fait la démonstration ces dernières années. Ce psychodrame est intervenu à un moment crucial, celui de la répartition des départements. Les appétits n’ont pas tardé à se manifester. Il y a pourtant lieu de s’interroger sur ces excès de langage.

 

Pierre Maudet a fauté et l’a admis. Quelques éléments restent à éclaircir pour que la page puisse être tournée. Pour la première fois, le ministre alors perçu comme un prodige de la politique a fait preuve d’une maladresse confondante, et d’une communication malheureuse. Il n’en fallait pas davantage pour faire sortir les hyènes de leur tanière. Faisant fi du bénéfice du doute, et des nombreux éléments qui permettent à Pierre Maudet de ne pas être trop rapidement taxé de politicien corrompu, profiteur etc., certains politiciens, parmi le président des Verts ainsi que le président du Parti démocrate-chrétien (allié du Parti libéral-radical) n'ont pas attendu avant d'émettre davantage que des soupçons et à envisager des conséquences sévères.

 

Cela prêterait à sourire si cela ne démontrait pas un certain avilissement de la politique genevoise. Car oui, quand bien même certains éléments de ce que plusieurs appellent désormais «l’affaire Maudet» étaient troublants, était-il nécessaire de jeter l’anathème sur un politicien dont on sait qu’il rêve chaque matin à de plus grandes responsabilités politiques et qui est tourné vers cet objectif, qui lui incombe de servir l’Etat? N’y avait-il pas lieu de lui faire bénéficier d’une part du bénéfice du doute, et d’autre part de la présomption d’innocence? Ne sont-ce pas là des éléments fondamentaux de notre Etat de droit? Ceux qui ont voulu voir dans cette histoire de voyage tous frais payés à Abu Dhabi la démonstration de la corruption de Pierre Maudet auraient pu aussi s’interroger et se demander si cela paraissait crédible qu’un élu qui vit avec un plan de carrière dans sa tête depuis tant d’années prenne un risque aussi insensé dans un but pas très clair.

 

Dans leur grande sagesse, ses collègues ont décidé de maintenir leur confiance à Pierre Maudet, et à ne pas l’humilier davantage en faisant de lui un conseiller d’Etat en sursis. Il y avait deux possibilités. Soit Pierre Maudet demeure légitime au Conseil d’Etat, et dès lors la question de sa capacité à assumer la présidence du gouvernement ne se posait pas, soit il n’est plus légitime, et du coup il n’a rien à faire au sein de l’Exécutif. Le collège gouvernemental a logiquement penché pour la première option, car jusqu’à preuve du contraire, Pierre Maudet demeure innocent sur le plan juridique. Et cela veut dire quelque chose, même si notre société a tendance à aller plus vite que la musique, les événements étant amplifiés via les réseaux sociaux.

 

Pour celles et ceux qui sont allergiques à la faute, à l’erreur (appelez-la comme vous voudrez), rappelons-leur que les élus sont avant tout des êtres humains. Que cette histoire serve quelque peu de leçon à ceux qui ont l’habitude d’en donner aux autres: il vaut parfois mieux tourner sept fois sa langue dans sa bouche plutôt que de l’ouvrir et dire des inepties. Avant de balancer plus d’une décennie d’engagement politique à la poubelle, ayons la décence d’attendre que les faits soient connus. Il est évidemment légitime de réclamer de la part d’un responsable politique de la transparence et des explications en pareille situation. Cela ne l’est pas de condamner avant même que la lumière ait été faite.

 

Pour une législature que d’aucuns voulaient placer sous le symbole du compromis politique, le moins que l’on puisse dire est que ce psychodrame va laisser des traces dans les esprits, et c’est bien dommage, car la répartition des départements augure plutôt du bon, avec un équilibre entre les différents dicastères et une cohérence dans l’attribution des politiques publiques. Espérons que la politique genevoise s’en retourne à des préoccupations plus importantes pour le bien-être des Genevoises et des Genevois, et que la prochaine séance du Grand Conseil durant laquelle il devra se prononcer sur la répartition des départements évitera l’écueil d’un nouveau psychodrame. Genève mérite mieux.

 

Photo: Patrick Gilliéron Lopreno

15:23 Publié dans Air du temps, Elections cantonales 2018, Genève | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook | | | |