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  • Faut-il restreindre la publicité à des quantités décentes ?

     

    Chronique, 16.07.12 13h11

     

    Il y a des questions de société qui se posent continuellement. Celles et ceux qui me lisent régulièrement – et je les en remercie du fond du cœur – connaissent mon intérêt pour les interrogations sociologiques. Aujourd'hui, j'aborderai la thématique de la publicité. Concrètement, nous en subissons les effets quotidiennement. Elle est même admise communément comme faisant partie intégrante de notre existence. Or, pouvons-nous raisonnablement l'accepter sans la questionner ? À mesure que progressent nos technologies, les publicités atteignent de nouvelles plate-formes, et s'installent durablement. Nous, les consommateurs, et accessoirement récepteurs, sommes directement touchés par l'évolution progressive de ce marché qui s'attaque à notre psyché – car il s'agit bien de cela !

     

    Sur nos téléphones portables, dans nos journaux, à la télévision, sur notre ordinateur, dans nos boîtes aux lettres, sur d'innombrables affiches, dans nos transports en commun, elles sont omniprésentes. Nous ne pouvons prétendre les ignorer totalement. Que nous le voulions ou non, celles-ci nous influencent et nous conditionnent. D'ailleurs, existeraient-elles si leur impact était nul ? Non, bien évidemment. S'il y a des investisseurs dans ce domaine, ce n'est pas par charité. Nous pourrions tergiverser sur les effets réels de leur efficacité, étudier les conditions qui nous rendent plus ou moins réceptifs à certaines publicités plutôt qu'à d'autres, spéculer sur leur nécessité dans une économie, etc. Mon propos ne s'étendra pas aussi loin, parce que je n'ai pas les moyens requis pour apporter des réponses aussi précises et scientifiques.

     

    Cependant, je puis formuler quelques pistes de réflexion. Et c'est précisément ce que j'aime à faire ! L'économie de marché cherche à maximiser ses profits, jusqu'ici personne ne contestera mes dires. Pour y parvenir, elle peut employer diverses méthodes. La publicité en est une parmi d'autres. Chaque année, des milliards sont investis dans ce domaine, en perpétuelle croissance. L'objectif d'un annonceur (celui qui initie la campagne publicitaire) est d'atteindre une cible spécifique. Par exemple, une affiche MacDonald's aura pour but de capter l'attention d'un public à plus large échelle qu'une publicité destinée à un public d'initiés. Cela détermine entre autre le budget qui sera alloué aux diverses campagnes publicitaires d'une entreprise donnée. Tout ça doit être compris pour saisir l'utilité d'une publicité et l'impact pré-évalué qui sera sienne. En effet, si nous réagissons tous à des stimulations de notre attention, la façon dont nous intérioriserons une image ou un slogan variera d'un individu à un autre.

     

    Dès lors, il n'est pas facile de considérer globalement cette problématique. Mais nous pouvons toutefois admettre qu'il y a une relation de cause à effet, sur une longue durée, dans les changements d'habitude des « consommateurs ». Ou dans l'intériorisation de certains faits. Ce qui m'intéresse ici, c'est de savoir dans quelle mesure nous ne devrions pas davantage légiférer la publicité et pourquoi pas la restreindre à des quantités décentes ? Je veux dire, comment penser l'indépendance de l'esprit lorsque celui-ci est continuellement soumis aux diverses tentatives des publicités pour capter son attention ? Pour ma part, je ne crois pas trop m'avancer en postulant qu'il y a, dans cette surexposition à la publicité, un coût social excessivement élevé qu'il serait impératif de garder à un niveau le plus bas possible.

     

    Le rôle de l'État est de protéger l'intégrité des individus qui vivent sous sa juridiction. Pourquoi celui-ci ne pourrait-il pas améliorer cette protection en élargissant son champ d'action aux diverses ingérences externes qui sont imposées, bon gré mal gré, aux citoyennes et citoyens ? Ces derniers n'ont pas à pâtir d'une volonté excessive des marchés à réaliser des profits peu importe les conséquences en terme de coûts sociaux. Au contraire, il serait justifié de délimiter clairement les frontières acceptables entre l'intégrité psychique des êtres humains et la volonté d'augmenter les bénéfices de certaines entreprises. Personnellement, depuis plusieurs années, je cherche à me protéger un maximum de la présence exagérée des publicités, notamment en ne regardant plus la télévision, ou en évitant certains sites. Mais cet exercice n'est pas aisé ni nécessairement réalisable par toutes et tous. C'est pourquoi je me propose d'étendre le débat sur cette question, afin d'y réfléchir sérieusement. Est-ce souhaitable que nos esprits, divers et variés, soient constamment « pollués » par des stimulations extérieures indépendantes de notre volonté ? Qu'importe la réponse, il faut s'interroger.

     

    Grégoire Barbey

     

     

  • Economie et nucléaire, un duo inacceptable

    Chronique, 15.07.12 12h30


    Le Temps du week-end nous dévoile quelques révélations au sujet de la catastrophe nucléaire qui s'est produite le 11 mars 2011 à Fukushima Daiichi. En effet, le tremblement de terre suivit par un tsunami avaient endommagé les installations de la centrale. Ce qui semblait être une fatalité naturelle trouve son fondement dans des erreurs humaines. TEPCO, opérateur de la centrale, pour des raisons économiques, n'a pas jugé urgent de prendre en compte les avertissements, datant de 2006, des autorités de réglementation du nucléaire, repoussant l'échéance des rénovations et des modifications à effectuer en 2016. Les autorités, pour d'obscures raisons, n'y ont vu aucun inconvénient, alors qu'elles étaient pourtant conscientes qu'une vague atteignant le niveau de la centrale occasionnerait des dégâts conséquents, dont notamment une panne d'électricité générale. Mais le risque fut considéré comme peu important. Pourtant, cinq ans plus tard, l'impensable se produisit, avec les retombées que nous lui connaissons.

     

    Impensable ? En réalité, pas du tout. Le Japon se situe sur d'importantes failles sismiques, les tremblements de terre n'y sont pas rares. L'éventualité d'un scénario catastrophe n'était donc pas à exclure. Encore moins pour des justifications d'ordre économique. Ces erreurs, s'il est possible de nommer cela ainsi, furent commises délibérément, avec de surcroît la complicité des autorités compétentes et du gouvernement japonais. C'est d'autant plus grave qu'aujourd'hui, il est trop tard pour revenir en arrière. Des millions d'hectares sont contaminés, des centaines de milliers de vies humaines et animales sont durablement mises en danger. Pire, l'ensemble des informations distillées par les médias sont données au compte-goutte par les responsables de la catastrophe, nous pouvons raisonnablement avancer qu'en l'état actuel des faits, nous ignorons les véritables conséquences de ce cataclysme nucléaire.

     

    Néanmoins, des conclusions peuvent être tirées. Et d'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de les énoncer, la main sur le coeur. Ce qu'il faut, c'est les prendre en considération dès à présent et anticiper l'avenir selon ces réalités que nous ne pouvons écarter. Une technologie aussi dangereuse que le nucléaire ne peut être régie par des impératifs économiques. Qui plus est, si nous raisonnons d'un point de vue d'économiste, alors il est évident que le coût social et les externalités négatives de l'atome sont supérieurs au bien-être économique. L'impact d'un accident nucléaire sur l'ensemble de la société est bien trop important pour accepter des compromis entre l'économie de marché et la prise de décision en cas de risques avérés. Nous ne pouvons jouer à la roulette russe avec la survie de notre écosystème. Des centrales comme celle de Superphénix, en France, à quarante kilomètres de Genève, sont des épées de Damoclès sur nos têtes. Celle-ci contient en son sein une tonne de plutonium, et ne peut être démantelée car notre technologie actuelle ne nous le permet pas. Or une telle quantité de plutonium, en cas d'accident, réduirait l'Europe en cendres, la rendant inhabitable durant vingt-quatre mille ans. Et tuerait jusqu'à dix milliards d'êtres humains.

     

    Alors, pouvons-nous continuer à jouer avec notre sécurité sur l'autel de la finance et de l'économie ? Objectivement, la réponse est évidemment non. Mais malheureusement, certaines entités économiques sont prêtes à prendre des paris aussi dangereux. Et risquer la survie de notre espèce pour quelques rentrées d'argent chaque mois. Est-ce qu'un chiffre d'affaires peut justifier des prises de risque aussi importantes ? Je ne le crois pas. Suis-je idéaliste ? Je ne l'espère pas. Lucide, peut-être. Ce que je vois, cependant, c'est que nous ne prenons pas les mesures nécessaires pour mettre fin à l'impérialisme économique qui prend le pas sur toutes les réalités, aussi vitales soient-elles, que nous devrions ériger en priorité fondamentale pour protéger notre bien-être. Je vous le demande, quand est-ce que nous deviendrons responsables et oserons-nous agir dans le bon sens ?

  • La politique, trompeuse et tueuse

     

    Suite de mes entretiens avec le journaliste Pascal Décaillet. Nous abordons la candidature de Jean-Marc Froidevaux, et approchons l'essence de la politique. 13.07.12 17h03

     

    PaD - Jean-Marc Froidevaux : un homme d'esprit et d'intelligence, un humour à vif, vingt ans d'expérience municipale en Ville de Genève. Un homme qui jouerait avec génie ce fameux rôle du cinquième, le type de droite face à quatre de gauche. Il faut pour cela, en plus de la compétence, un sacré sens de la distance et de la dérision, une connaissance absolue des dossiers. Maudet, dans ce rôle, s'en était déjà fort bien sorti. Froidevaux y serait princier. La candidature la plus séduisante, avec celle de Salika Wenger.

     

    GB - En effet, mais en l'état actuel, il semblerait que le PDC et le PLR s'entendent sur une candidature unique, celle de Guillaume Barazzone, qui représenterait l'Entente. Cette sortie du buisson, après le retrait de Genecand et l'évident sacrifice d'Olivier Fiumelli, va peut-être forcer les instances libérales-radicales à réviser leur position. Après tout, la Ville de Genève est la seconde ville de Suisse. Que diront les alémaniques si le PLR n'attaque pas le siège vacant ?

     

    PaD - Toutes ces histoires de promesses entre partis, de magouilles et manigances, retours de manivelles, n'intéressent au fond que les états-majors politiques et les initiés que nous sommes. De quoi a besoin la Ville de Genève ? D'une personne de qualité, alerte, imaginative, maîtrisant à fond les dossiers municipaux. Et j'insiste : joueuse, car il faudra composer avec quatre collègues de gauche. Dans le pétillement naturel d'un Jean-Marc Froidevaux, je sens la jouissance de cette dimension-là.

     

    GB - C'est évident. D'ailleurs, je constate une réelle fracture entre les états-majors politiques et les initiés et ceux qui sont en-dehors de ce microcosme. Peut-être est-ce là tout le génie que doit avoir un politique : ne pas se laisser embrigader dans les théories politiciennes qui font abstraction d'une catégorie infiniment plus grande que celle de la classe dirigeante.

     

    PaD - Exact ! D'où ce mot de « populisme », généralement utilisé par ceux qui ne savent pas convaincre le grand nombre, ni sentir le tellurisme du pays profond, à l'endroit de ceux qui ont ces qualités-là. C'est un mot de jaloux inventé par des politiciens de salon, habitués à se transmettre le pouvoir par robes et par familles, contre ceux qui osent le langage de la rue.

     

    GB - Nous divergeons sur ce point, Pascal. Le populisme, c'est un art, celui de flatter les foules, mais sans rien n'apporter de concret. Donner des réponses simplifiées à des questions qui ne se résolvent pas d'un simple coup de baguette magique. Pour mémoire, un certain tribun nous promettait des cages pour y déposer les criminels. Une solution inadéquate et irréalisable. Le populisme, c'est cette affection qui joue avec la peur dans le cœur des masses. Cela m'irrite.

     

    PaD - Et les partis traditionnels, je veux dire installés, ceux qui se croient au pouvoir par essence et pour l'éternité, ils ne « flattent pas les foules, sans rien apporter de concret » ? A la vérité, vous relayez ici, exactement, l'argumentaire de ces partis installés. On peut évidemment en discuter. Ce qui est sûr, c'est que savoir se faire entendre du grand nombre, en mots simples, est une vertu. Le vice, c'est d'en abuser pour tromper. Mais en politique, Cher Grégoire, la tromperie est partout. Chez le bourgeois installé, style gendre idéal PDC, comme chez la brute épaisse de la Marge. Simplement, ils trompent différemment.

     

    GB - Certes, ils ont chacun des stratégies diverses et variées pour arriver à leurs fins. Ce n'est pas une nouveauté. Certains d'entre eux me font d'ailleurs penser à la famille Borgia. Probablement avons-nous les politiciens que nous méritons. L'essentiel est de savoir soi-même ce qui importe. Des valeurs, un but commun, un rêve ? Tout ça à la fois même. Et ne pas se laisser abuser par des discours tronqués. Le reste est indépendant de notre volonté.

     

    PaD - Les Borgia - ou du moins la vision littéraire que nous en avons - représentent bien la vérité de l'essence politique : trompeuse et tueuse. Ce qui me plaît chez Jean-Marc Froidevaux (pour revenir au début), c'est son usage au fond très bourgeois, dans le meilleur sens du terme, de la parole. Donnée, à l'évidence, comme insidieuse. Pas de tromperie sur la marchandise. Pas de mièvrerie morale. Pas d'océan d'ennui de gendres PDC. Non. Juste la syllabe acide de l'avocat. Et la prunelle, tout en haut, jouissive de tant d'art. J'aime cela. Et j'aime cette ce pessimisme lucide.

     

    GB - Hélas la tromperie est répandue en politique comme ailleurs. Concernant Monsieur Froidevaux, je ne le connais pas suffisamment pour avoir un avis susceptible d'être pertinent. Je lui souhaite néanmoins bonne chance, puisqu'il va devoir rallier à lui un parti qui semble désormais décidé à faire alliance avec le PDC. Mais l'été sera long, nous ne sommes pas au bout de nos surprises !

     

    Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

  • La citoyenneté passe par l'École !

    Suite de mes entretiens avec le journaliste Pascal Décaillet. Nous tentons cette fois-ci une approche concernant le rôle de l'École dans un système démocratique, et dans l'acquisition chez les jeunes d'une conscience citoyenne. 12.07.12 17h11

     

    PaD - Quatre à cinq heures d'Histoire par semaine. Et pas seulement l'Histoire des pays lointains. Celle de la ville, du canton, de la région où vivent les élèves ! L'Histoire politique, mais aussi culturelle, sociale, économique du tissu qui nous entoure. Pourquoi, à Genève, le nom de James Fazy, ou celui de Carteret, sont-ils si peu prononcés dans les écoles ? L'Histoire est une discipline majeure, cardinale, pour la formation des citoyens. Elle n'est pas assez enseignée.

     

    GB - Je suis de votre avis. Je ne m'explique pas qu'à l'heure actuelle, nous n'enseignons pas des matières aussi primordiales. À mon sens, une démocratie véritable doit impérativement léguer aux citoyens en devenir les outils nécessaires à la compréhension de la vie de la Cité. Comment, avec notre système scolaire actuel, s'étonner du faible taux de participation à la chose publique ?

     

    PaD - On les enseigne - et certains profs sont remarquables - mais il en faut davantage. Pour l'éveil à la "vie de la Cité", dont vous parlez, le problème est plus général. Je me bats comme un fou, là où je suis, depuis plus de vingt ans, pour des émissions sur la politique et la citoyenneté. J'ai gain de cause, mais seulement parce que je réussis. L'esprit du temps est plutôt à la distraction pure. Ou alors, au "journalisme de société", concept flasque que j'abhorre. Et sur cent profs, en salle des maîtres, combien sont habités par l'impératif de la transmission citoyenne ? Dix, vingt ?

     

    GB - S'ils ont eux-mêmes reçu une éducation dénuée de tout goût pour les affaires publiques, ce n'est guère étonnant. Ce qu'il faut, c'est enseigner les fondamentaux qui régissent notre société. Il n'y a pas que l'Histoire. Il y a le fonctionnement des institutions, par exemple. Pourquoi ne pas sensibiliser les jeunes au droit, ou à l'ensemble des matières essentielles pour se mouvoir librement dans un monde comme le nôtre ?

     

    PaD - Mais diable, pourquoi ont-ils reçu « une éducation dénuée de tout goût pour les affaires publiques » ? Il y a des causes à cela ! Un climat, porté par l'ultra-libéralisme, de sublimation du privé, de la réussite financière individuelle. L'absence d'éducation (de ceux qui éduquent !) sur ce qu'il y a, en nous, d'aventure collective, de res publica. A cela s'ajoute - j'y reviens - une responsabilité écrasante du monde journalistique : réduction des pages politiques, ne parlons pas du cahier culturel, surexposition du fait divers et de cet odieux concept de « people » : raconter plein de choses sur la vie privée des gens, sous le seul prétexte qu'ils sont connus. « Presse inutile, presse futile », disait feu mon confrère Roger de Diesbach. Il avait raison. Ce qui ne signifie pas qu'il faille être ennuyeux pour être bon, loin de là.

     

    GB - Bien sûr qu'il y a des causes. Elles sont essentiellement culturelles et politiques. C'est un devoir que d'enseigner correctement, tout comme d'informer. Vous le savez, vous qui exercez le métier de journaliste ! Aujourd'hui, tout va si vite : comment ne pas céder à l'envie d'écrire sans vérifier ses sources, ni anticiper les conséquences d'un tel choix ? L'École, c'est encore plus complexe, car elle forme des esprits qui resteront astreints à l'éducation reçue de façon durable. Il faudrait dès lors instaurer une vision de l'enseignement, un but ! Non ?

     

    PaD - Vous pensez bien que chacun a sa vision de l'enseignement, encore que je soupçonne certain édile de n'en avoir aucune. Ce qui nous intéresse ici, c'est la mise en appétit de l'esprit citoyen. Je dis qu'il faut - entre autres - davantage d'enseignement de l'Histoire, sous mille formes d'ailleurs, les plus variées et les plus plaisantes possibles (il n'a jamais été question d'ennuyer quiconque). Parce que sans vision diachronique, sans frottement à l'échantillon historique, le danger sera immense de ne juger son époque que sur elle-même. Ou, pire, sur des critères seulement moraux ou immatériels. D'aucuns, y compris parmi nos élus législatifs, ne s'en privent pas. Il est parmi eux de redoutables ayattolahs.

     

    GB - Je suis certain que le système éducationnel peut s'améliorer, et former de jeunes citoyens conscients des devoirs qui sont les leurs, mais également avertis du contexte politique dans lequel ils se meuvent. Il y aura toujours des abstentionnistes, des personnes qui ne veulent pas investir ni de leur temps ni de leur énergie. Cependant, nous gagnerions bien plus à informer plutôt que désinformer. Or, en ce moment, ce n'est pas ce qui prévaut.

     

    PaD - A noter que certaines TV régionales privées, en Suisse romande, déploient davantage d'énergie pour l'information et les débats citoyens que le service dit « public », qui nous passe de la Formule 1 et des séries américaines. Mais c'est une autre affaire !

     

    GB - Il faut un effort collectif. Il est vrai que le service public est déplorable. J'ai d'ailleurs jeté ma télévision il y a de cela cinq ans. Ça me tient à l'écart de bien des maux !


    Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

  • Au cœur du monde, la lecture

    Suite de mes entretiens avec Pascal Décaillet, 11.07.12 15h18


    PaD – Lire, lire, et lire. Je crois au fond n’avoir jamais éprouvé d’autre passion. Lorsque s’annonce, comme ces jours, le cœur brûlant de l’été, c’est vers les livres que je me tourne. Celui que je viens de terminer date de 1909. Il s’appelle “La porte étroite”. L’auteur, André Gide. Une œuvre d’exception, servie par l’un des styles les plus purs de la littérature française. Avez-vous, aussi, la fureur des livres?



    GB – Oui, je partage votre passion. Et plutôt deux fois qu'une ! Depuis tout jeune, j'aime lire. Je me rappelle qu'à dix ans, nous lisions « Un sac de billes » de Joseph Joffo. Ce fut pour moi une rencontre bouleversante. Dans le temps imparti de notre lecture, j'avais terminé les deux ouvrages que comprenait son auto-biographie alors que nous n'en devions lire qu'un. Quels sont vos thèmes de prédilection, Pascal ?



    PaD – Oh, les thèmes, il y en a tant, dont certains m’accompagnent depuis le milieu des années soixante. Ce qui me bouleverse, c’est l’intimité d’une surprise. Toute ma jeunesse n’aura été que petites librairies, bibliothèque municipale, puis celle de l’Uni. Brocantes, aussi, surtout en France. Le choix par l’instinct, et l’instinct seul. Surtout ne pas lire le bouquin que le prof vous recommande. Mais quarante autres, imprévus, à la place. Contre-courant. Chemin de traverse. Liberté.



    GB – Je suis entièrement d'accord avec votre impératif. Pour ma part, mes lectures sont éclectiques, avec malgré tout une préférence pour la philosophie. J'apprécie particulièrement le monde des idées, et c'est par ce biais que je me suis construit, tout au long de ma vie, malgré des événements souvent difficiles à supporter. Aujourd'hui, je crois, tout comme vous, que la lecture m'a été vitale. Et elle le sera, j'en suis sûr, jusqu'aux derniers instants.



    PaD – Ce que nous avons en commun, c’est ce pronostic vital de la lecture. Je sais exactement où j’étais, en Valais, et quel temps il faisait, lorsque enfant j’ai attaqué la première page du Grand Meaulnes. Je sais de quoi le Rousseau des Confessions m’a sauvé à vingt ans. La mémoire de ces milliers de livres est, au premier chef, celle de ma vie. Ils ne tapissent pas mon existence, ils la fondent. Ils ne la décorent pas (je hais l’idée de lire pour se distraire), ils la constituent.



    GB – Moi, c'est la lecture de « l'éloge de la faiblesse » d'Alexandre Jollien, à mes dix-huit ans, qui m'a véritablement transformé. Je reste toujours incroyablement surpris de ces émotions, de ces grandeurs et de cette force qu'un ouvrage, même court, peut transmettre à qui le lit. C'est, pour moi, l'une des plus belles richesses de l'humanité. Ce savoir, transmissible à qui s'en donne les moyens. Le rêve.



    PaD – Je lirai Jollien. Puissamment volcanique, autrement que les appareils les plus modernes, est l’imprévisible transmission d’énergie entre un tout petit objet de papier, qui tient dans la poche d’une veste, et cette boule en fusion de nerfs, de mémoire, de projections et de désirs qu’on appelle un lecteur. Dans l’intimité de cette rencontre-là gît le miracle. Sortir un livre d’un rayon, c’est réveiller le bois dormant. Celui du livre. Celui du lecteur. Un baiser au lépreux.

     

    GB – Cette fascination, je la ressens également. Depuis ma tendre enfance, je vis avec l'ambition d'écrire un livre. Mon goût pour l'écriture est né de cette merveilleuse rencontre, et j'espère un jour pouvoir partager ma passion avec d'autres, leur transmettre cette flamme pour lalittérature, tout en leur apportant quelque chose qu'ils n'auraient pu trouver ailleurs. Un récit, une vision, et une âme. La vie, en somme.



    PaD – Il y a l’intimité du livre avec le lecteur. Moins sublime, mais douce comme un miroir de reconnaissance, il y a la complicité de ceux qui ont lu le même livre. Ou quelques dizaines, ou centaines. Ce réseau d’initiés-là, je dis oui, je signe ! Parce que macérés de mêmes matrices, c’est la part d’humanité commune, de l’un à l’autre, qui s’étend. Ainsi, vous et moi sommes très différents, ce qui est du reste fort bon (en quoi faudrait-il se ressembler ?). Mais la passion partagée des livres nous esquisse un langage commun. Au final, nous rapproche.



    GB
    – C'est exactement ce qui me passionne dans l'écriture et la littérature. C'est cette capacité fédératrice. Quand bien même nous pensons différemment, nous sommes unis par des lectures communes, un terreau propice à la naissance d'idées novatrices, de grands projets. Ce que j'aime, à travers les livres, c'est que je me sens en profond contact avec l'ensemble de l'humanité !



    Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

  • Pour une société plus juste

     

    Chronique, 09.07.12 15h01

     

    Une société, c'est la mise en commun d'une pluralité d'individus. Nous sommes la société. Tout l'art est ensuite de régir l'ensemble de la communauté en tenant compte des différences propres à celles et ceux qui la composent. Nous avons chacune et chacun nos propres référentiels, qui proviennent d'une éducation, d'une culture et d'une personnalité qui divergent inéluctablement d'un être humain à un autre. De nos jours, c'est d'autant plus frappant avec les innombrables moyens de déplacement, de communication et d'information. Que nous vivions dans le même univers ne garantit pas que nous le percevions de la même manière. C'est à la fois ce qui fonde la richesse de l'humanité, et l'extrême complexité des rapports qu'entretiennent les hommes et les femmes entre eux.

     

    De fait, la société que nous construisons se doit de répondre à divers prérogatives essentielles pour le bon déroulement des interactions entre ses membres. Elle doit par exemple fixer des règles afin de prévenir les comportements qui pourraient nuire aux autres. Ce sont les Lois. L'essence d'une société n'est pas immuable. Son évolution est constante, car concomitante aux changements qui surgissent dans les mentalités de celles et ceux qui interviennent dans son fonctionnement. Aujourd'hui, nos mœurs ne sont plus celles d'il y a un millénaire, sur de nombreux aspects. Nos technologies se sont d'ailleurs perfectionnées, permettant de meilleurs moyens pour garantir des besoins fondamentaux, comme se nourrir, vivre avec un toit au-dessus de la tête, etc.

     

    Pourtant, alors que nous découvrons de nouvelles méthodes pour nous faciliter la vie dans divers domaines, notamment l'alimentaire, dans une société comme la nôtre, en Suisse, et plus localement encore à Genève, des gens sont forcés d'errer de poubelle en poubelle pour tenter de récupérer quelques déchets qui leur permettraient de se sustenter un minimum. Personnellement, cela m'interroge énormément. D'autant que l'actuelle idéologie dominante tend à être libérale. Or, offrir un minimum vital pour chaque individu rentrerait clairement dans cette optique. Je ne remets pas en question la nécessité que chacun apporte sa pierre à l'édifice, notamment par l'intermédiaire d'un travail. Ce qui me dérange davantage, c'est le mythe de l'égalité des chances. Cette idée, selon laquelle nous avons toutes et tous les mêmes chances de succès et qu'il ne dépend que de nous pour réussir, est à mon sens totalement biaisée.

     

    Je ne crois pas à l'égalité. Je la souhaiterais, mais d'un point de vue déterministe, elle n'est que chimère. Nous pouvons la créer, artificiellement, la feindre aussi. Mais à l'état de nature, nous sommes toutes et tous différents. Ce que j'entends par « nature », c'est l'absence d'intervention humaine. Il faut donc, dans une société égalitariste, qui désire promouvoir le bien-être et respecter la dignité des êtres humains, non pas reproduire un darwinisme social sauvage et aberrant, mais donner le nécessaire pour assurer la survie de chacune et de chacun. Tout en favorisant certains comportements, en rétribuant davantage celles et ceux qui en font plus pour l'ensemble de la communauté. Je ne désire même pas remettre ici en question l'idéal libéral, ou même le capitalisme.

     

    Je suis intimement convaincu qu'une société, comprendre ici : les divers acteurs qui la composent – peut tout-à-fait entretenir un système capitaliste tout en observant un principe de protection des individus plus faibles. Dans notre pays, en tout cas, c'est un objectif réaliste. Ailleurs, dans le monde, la question est bien plus épineuse. Mais ne serait-ce qu'ici, nous pouvons déjà garantir à nos concitoyens (ici sans aucune distinction entre nationaux et immigrés) la possibilité de vivre décemment. Peut-être faudrait-il que les nantis goûtent à la misère pour être convaincus qu'il n'y a aucune morale qui justifierait l'indifférence à ce mal, mais soyons pragmatiques, cela n'arrivera pas. Il incombe donc à celles et ceux qui ont une sensibilité suffisamment développée de se battre pour garantir les droits aux minorités. Qu'à cela ne tienne !

     

    Grégoire Barbey