Gregoire Barbey

31/01/2017

L'hystérie pascalienne pro-Trump

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Donald Trump suscite une véritable hystérie de part et d'autre de l'opinion publique. Ici comme aux Etats-Unis. Et comme toutes les passions se basent sur des sentiments forts, puissants, les réactions qu'elles suscitent sont souvent exagérées, excessives. Les opposants au nouveau président américain n'échappent pas à cette règle. Mais de là à les réduire, comme le fait Pascal Décaillet sur son blog, à de vulgaires caricaturistes, des agités du bulbe sans aucun intérêt, il y a un pas que je ne franchirais pas.

Pascal Décaillet le répète souvent: il appelle de ses vœux une révolution conservatrice, un retour à des valeurs traditionnelles, et souhaite balayer l'héritage de mai 68 qu'il déteste par-dessus tout. Il en a tout à fait le droit et la politique n'est pas faite d'une vérité qui surplomberait toutes les autres. C'est d'ailleurs bien de cela dont il est question à propos de Donald Trump: ses décisions dessinent les contours d'un projet de société, auquel chacun est en droit d'adhérer ou non. Qu'une partie de la presse se laisse submerger par l'émotion, par la loi de l'information instantanée, quitte à ne donner la parole qu'à ceux qui contestent les choix du président américain, il n'en fait pas l'ombre d'un doute.

Mais enfin, cela ne permet pas pour autant de réduire le message de l'opposition à de vaines jérémiades enfantines! Donald Trump a réussi en une dizaine de jours à diviser l'opinion publique américaine – et même au-delà – comme jamais, ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait réussi à faire en un laps de temps si court. Pascal Décaillet n'aime pas plaire et il le répète à l'envi. Il auréole son personnage d'une solitude qui seule permettrait de saisir le tragique de l'histoire. Raison pour laquelle ces manifestations réalisées par des individus en colère ou inquiets lui paraissent sans doute étrangères.

Lui qui défend, avec raison, l'importance de donner de la voix à toutes les composantes du peuple, y compris celle qui ne nous conforte pas dans nos certitudes, balaie d'un revers de la main les revendications d'une partie du peuple américain qui se sent outragé – à tort ou à raison – par les décisions de Donald Trump. Le peuple ne s'exprime pas qu'au travers des urnes, fort heureusement. Et critiquer l'hystérie d'une partie des médias ne suffit pas à taire la voix des opposants. Il y a, dans ses soulèvements, cette hystérie, un message qui mérite d'être entendu. Tout comme le message qui a porté Donald Trump au pouvoir doit l'être. Les caricaturistes ne sont pas toujours ceux que l'on croit.

Grégoire Barbey

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23/01/2017

Hommage à L'Hebdo

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L'Hebdo, c'est fini. Ainsi en a décidé Ringier. Mais que les lecteurs et autres amoureux de la diversité de la presse se rassurent: cela permettra d'investir davantage dans Le Temps. Nous sommes donc sains et saufs. Ou pas. Qu'on le veuille ou non, la disparition de ce grand magazine est un coup porté à la qualité de notre presse romande. Je prends à témoin tous ceux qui, surtout du côté de l'extrême droite, se frottent déjà les mains. Et oui, bien que je n'ai pas toujours été d'accord avec la ligne éditoriale de L'Hebdo, il donnait la parole à des idées, à des visions du monde qui pourraient manquer en son absence. Trop à gauche, trop européen, trop tout, voici ce qu'en disent déjà ceux qui pissent gaiement sur la tombe de ce média. N'est-ce pas là un signe Ô combien révélateur de la symbolique que représente cette disparition? Oui, L'Hebdo faisait la démonstration d'une ligne éditoriale franche, assumée, et revendiquait sa dimension profondément engagée. L'opinion, un gros mot aujourd'hui dans la profession journalistique, avait au moins le mérite de vivre à travers ce titre. Combien de médias aujourd'hui assument ce rôle? Très peu. Trop peu. Parce qu'il semble acquis que la presse ne peut être d'une obédience, d'un parti, d'une idée. Or donc, il vaut mieux se donner des airs d'observateurs qui font semblant de pas y toucher.

Oui, navré de décevoir nos grands démocrates, mais avec la mort de L'Hebdo, c'est un peu de cet idéal, de cette part historique de la presse qui s'en va. On peut être en désaccord avec un journal. C'est même nécessaire, car cela implique de développer son esprit critique. Quand une ligne dérange, c'est qu'elle suscite en nous des questionnements. Winston Churchill disait que lorsque deux hommes sont toujours du même avis, il y en a un qui est de trop. La presse, c'est exactement cela. Ne pas se contenter du convenu, ne pas informer pour plaire, mais le faire avec la certitude que l'on apporte quelque chose à la société, aussi discret que cela puisse paraître. Nous, et je crois que nous sommes plus nombreux qu'il n'y paraît, nous n'attendons pas de la presse qu'elle ne nous montre que ce que nous souhaitons voir, qu'elle utilise des mots que nous comprenons, qu'elle tienne le langage qui soit le nôtre. Non, ce que nous voulons, par-dessus tout, c'est une presse qui élève la pensée, qui sublime la contradiction, qui nourrit la liberté de penser. Et notre époque est bien pauvre en la matière, que cela soit ici ou ailleurs. Avec L'Hebdo, il y avait cette dimension si importante, celle qui nous donne envie de dire que nous ne sommes pas d'accord. Car ceux qui se réjouissent de la disparition de ce magazine doivent avoir bien peu foi en leur vision du monde pour se sentir en danger face à des idées différentes.

L'argent est une fois de plus vainqueur. Il n'y a pas d'espérance à avoir dans notre profession, tel est le message envoyé par cette triste nouvelle. Mais la société du rendement financier n'est pas seule à remporter une victoire. Non. Ceux qui justement détestent le débat, la réflexion et tout ce qui s'en suit, voient dans cette nouvelle une avancée majeure dans la bataille pour leurs idées. Pour ces gens, un journal qui pense, et plus encore qui pense différemment, est coupable du crime par-devant tous les crimes. C'est ainsi que l'on repère les fanatiques, qu'ils soient religieux ou politiques, car il y a bien une part de foi dans les idées, comme il y a la foi dans le domaine spirituel. Mais l'un et l'autre se nourrissent du doute, de l'interrogation. Et les fanatiques, les extrémistes, n'ont justement pas le même rapport vis-à-vis des idées politiques ou spirituelles. Ils ont besoin, pour se rassurer, d'un monde uniformisé, d'un monde lisse, qui fasse toujours écho à leur monde intérieur où il n'y a guère la place pour des réflexions profondes. L'Hebdo, sans le savoir, démontre à quel point notre société est malade en matière d'esprit critique. Mais qui, aujourd'hui, dans la profession ou la société civile, s'en offusquera au point de partir au combat le poing levé? A l'heure où le président des Etats-Unis himself déclare que les journalistes sont parmi les êtres humains les plus malhonnêtes qui soient, il est difficile d'imaginer une mobilisation contre la destruction de notre patrimoine médiatique. Nous vivons une bien triste époque.

Alors je veux dire à tous ceux qui sont concernés par la disparition de L'Hebdo, particulièrement aux collaborateurs de ce média, combien je suis touché par cette annonce. Je souhaite à toute l'équipe bien du courage dans cette période Ô combien difficile. Et je les remercie vivement pour le travail accompli, parfois dans la douleur, souvent avec la certitude d'apporter un bien inestimable à la société. Nous ne laisserons pas les médias disparaître les uns après les autres, nous ne nous soumettrons jamais à la perspective d'une presse uniformisée, soumise, silencieuse, résignée, et aussi longtemps que l'humain vivra, il y aura pour cette presse de combat un espoir, une volonté, un langage. Puisse la disparition de L'Hebdo réveiller quelques consciences. Qu'au moins, les sacrifiés du rendement ne le soient pas en vain.

Merci encore.

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12/01/2017

L'arrêt maladie, un sujet (presque) tabou

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L'arrêt maladie, c'est un sujet difficile à aborder, presque tabou. Surtout lorsque la cause du mal ne saute pas immédiatement aux yeux et que la convalescence dure. Ceux qui s'absentent longtemps seraient forcément des profiteurs, ou des feignants. Il y a rarement un entre-deux dans l'opinion des gens à ce sujet. Alors, nombreux sont ceux qui vivent pareille situation et se taisent, de peur d'être catalogués, conspués, vilipendés, méprisés, refoulés.

Dans notre société productiviste, il est difficile d'être mis à pied. Puisque chacun doit produire, d'une manière ou d'une autre, ceux qui ne peuvent plus le faire momentanément sont poussés à la marge. La situation est encore plus délicate lorsqu'un licenciement intervient durant cette période. L'estime de soi est rarement à son apogée à ce moment précis, et ça n'améliore évidemment pas l'état général. C'est un engrenage difficile, qui impose d'utiliser toute son énergie pour faire face, et garder la tête haute.

La maladie n'est pas toujours visible. Souvent, il s'agit d'une affection psychologique. Les facteurs sont divers et variés, mais les symptômes sont presque toujours les mêmes. Les premiers concernés ne sont d'ailleurs pas toujours les premiers avertis. Dépression, burn out, des maladies reconnues et pourtant bien difficile à expliquer. Parce ceux qui en sont atteints ne s'en rendent pas forcément compte immédiatement. L'épuisement est en général mis sur le compte d'un manque de sommeil. La baisse de moral est perçue quant à elle comme un état passager. Rien de bien grave en somme. Jusqu'au jour où. Jusqu'à cet instant où tout se brise, y compris la volonté. Où le corps dit stop, avec une rare violence. Lorsque, même addict au travail, la concentration s'estompe, les angoisses prennent le dessus, les jambes tremblent.

Une véritable descente aux enfers. On se dit que tout va bien, qu'il faut dormir un peu plus, manger plus sainement, se ménager davantage. On s'accroche, on refuse de céder. On met encore plus de cœur à l'ouvrage, histoire de ne pas regarder les choses en face. On dort de moins en moins, on s'oublie. Puis l'on se retrouve aux urgences une fois. Deux fois. Les attaques de panique se multiplient. Parce que l'épuisement, lui, ne vous oublie pas. Au contraire. Il s'installe, et le corps tente de l'exprimer à la conscience. Les mises en garde se manifestent, d'abord timidement, puis avec de plus en plus de force. A ce moment-là, il est déjà trop tard. On s'aperçoit que l'on est déjà sur ses rotules sans l'avoir réalisé plus tôt. Et comme l'on est toujours plus intelligent après, on culpabilise. Il y avait des signaux. Des alertes. Pourquoi ne pas y avoir prêter attention?

Alors, la chute est amorcée, inévitable. Il faut admettre ses faiblesses, ce qui est sans doute le plus difficile, parce que le déni est un compagnon rassurant, confortable. On en est encore à se dire que ça va passer. Le temps passe effectivement mais les symptômes demeurent, s'intensifient. On accepte le congé d'une semaine délivré par son médecin. On se promet que le retour sera rapide. On ne pense toujours qu'au travail, qu'à la reprise. Mais l'épuisement est là, bien ancré. Et soudain, on se relâche, on prend conscience. Panique. Qu'en dira-t-on? Quelles seront les conséquences? Il est pourtant trop tard pour y penser.

Je crois que le plus dur, c'est de le reconnaître, d'accepter qu'on en est arrivé là, et qu'il faut du temps pour s'en sortir. A ses proches, on ne montre que le sourire. En public, on s'efforce d'avoir bonne mine. Mais comme c'est compliqué, on se renferme, on se cache dans sa grotte, tel un animal blessé. On a honte. On s'en veut. On finit par perdre la parole, parce qu'il semble impossible d'expliquer ce que l'on ressent, ce que le corps exprime de façon si particulière. Les insomnies, les journées à ne faire que dormir, les pensées noires, l'envie de partir loin, ou de partir tout court. S'installe alors la dépréciation de soi, l'impression d'avoir perdu ses compétences, sa vitalité, ses ambitions. Là encore, l'idée de reprendre rapidement demeure.

Vient la véritable cassure. Ce moment où l'on se retrouve nu face à soi-même et qu'il n'est plus possible de faire autrement que d'admettre. S'ensuit alors une longue période d'absence. On est plus tout à fait la même personne. On végète, on titube. On aimerait pouvoir mettre tout ça de côté et repartir comme si de rien n'était. Le sommeil prend le pas et on finit par s'y jeter à cœur perdu. Disparition. Les amis vous appellent, restent sans nouvelle. Pourquoi le leur dire? La honte n'a pas disparu pour autant. Il faut s'autoriser du repos, pouvoir récupérer un minimum d'énergie. Parce qu'il faut ensuite se reconstruire, se soigner. Et cela exige un engagement de tous les instants. Il y a des hauts et des bas. On se sent parfois sur la pente ascendante, et l'on s'en réjouit. Puis revient la dégringolade. On a le sentiment de devoir tout recommencer. On s'en veut davantage encore, pour autant que cela soit possible.

Epuisé, vaincu, j'ai fini par accepter de me donner le temps. Encore aujourd'hui, c'est difficile. Il y a des jours où l'on ne fait qu'exclusivement dormir. D'autres où, au contraire, on se dit que ça va mieux, qu'on est sur la bonne voie. Il faut persévérer, ne jamais abandonner. Même lorsque des événements externes viennent compliquer la démarche de la guérison. En ce qui me concerne, j'ai été licencié durant mon arrêt maladie. L'estime de soi en prend un coup. On retombe, et il faut repartir de plus belle, pour ne pas avoir à tout recommencer.

Je n'ai jamais baissé les bras. Mon métier me manque, car c'est ma passion, ma raison d'être. Je n'ai jamais perdu de vue mon objectif. Et même dans cette situation, je reste combatif. Il y a cinq mois, mon ex-employeur a décidé de contester mon arrêt maladie, après m'avoir licencié par téléphone (il m'a fallu insister pour obtenir un entretien afin d'en parler de vive voix). Il a choisi de le faire unilatéralement, en cessant les versements des salaires, sans passer par l'expertise d'un médecin-conseil, bien qu'il me l'ait promis et que j'ai été assez naïf pour le croire pendant plusieurs mois. J'avais appris quelques semaines avant, en voulant faire les démarches auprès de l'assurance maladie afin, si nécessaire, de prendre une couverture individuelle, que ladite assurance ne couvrait plus l'entreprise, faute de paiement des primes.

Aujourd'hui, j'ai la chance d'avoir le soutien de l'Etat, qui me permet de payer loyer et assurance maladie, mais les arriérés s'accumulent. Et les angoisses grandissent. Aucune conciliation n'a été possible, malheureusement. Alors certaines factures s'empilent, et je ne puis ouvrir le courrier sans avoir la peur au ventre. Il me faut lutter pour obtenir gain de cause, même si c'est difficile. Lutter pour survivre, pour faire respecter mes droits. Et lutter pour à nouveau reprendre le travail que j'aime tant.

Si j'écris tout ça, c'est qu'il m'a fallu du temps pour comprendre. Pour admettre. Pour reconnaître qu'il n'y a pas de honte à être malade. Et pourtant, honteux je l'ai été. Je m'en suis caché. Il a fallu ces événements malheureux pour prendre conscience. Si cela vous arrive, ne faites pas la même erreur que moi. Qu'importe ce que peuvent en dire les gens, il n'y a que ceux qui sont confrontés à cela qui savent vraiment ce qu'il en est. Il m'en a coûté beaucoup d'écrire ces lignes, mais je l'ai fait avec une seule certitude: il n'y a pas de honte à être humain, c'est-à-dire faillible. Au contraire, ce n'est qu'en l'admettant que l'on peut s'améliorer. Et si j'ai bien appris quelque chose de tout cela, c'est qu'on peut toujours mieux se connaître, mieux se comprendre. Le chemin est peut-être encore long, mais au moins n'aurais-je plus à m'en cacher.

Imparfait je suis, oui, et alors?

Grégoire Barbey

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16/02/2015

Police: intérêts particuliers ou intérêt public?

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La guerre qui fait rage à Genève à propos de la nouvelle Loi sur la police (LPol) peut difficilement passer inaperçue. L’UDC, le MCG et Ensemble à Gauche appellent à refuser le texte. Fait rare depuis la nouvelle législature, socialistes, verts, libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens sont sur la même ligne et combattent ensemble les arguments du camp adverse. On aimerait bien voir un tel rapport de force au sein du Parlement. Ce serait une manière intelligente de minoriser le MCG et lui retirer son rôle d’arbitre. Mais ce n’est pas le propos. La votation sur la LPol illustre bien le malaise qui règne à Genève. Toute réforme fait nécessairement l’objet d’une vaste contestation qui en règle générale se termine dans les urnes.

Ici, on veut moderniser une législation vieille de plus de cinquante ans. La mouture soumise au peuple est sans doute imparfaite – les lois votées par le Parlement le sont de plus en plus souvent. Des deux côtés, il y a des arguments fallacieux. Tout comme il y a une profonde mauvaise foi. La bataille est si particulière qu’on ne sait plus très bien si on vote sur la LPol ou pour ou contre la police, pour ou contre Pierre Maudet, pour ou contre la coalition MCG-UDC-Ensemble à Gauche. Il semble même que les élus qui militent ne le savent plus non plus. Le policier (et député) Thierry Cerutti m’a envoyé un message WhatsApp dans lequel il m’invitait à refuser la LPol «au nom du comité du non à la police». Un lapsus dont on se demande s’il n’est pas révélateur de la confusion générale. Relevons quand même l’incongruité de la démarche. Thierry Cerutti est-il d’abord policier (et donc soumis à un devoir de réserve) ou député, et donc autorité de tutelle… de son propre patron Pierre Maudet? Là aussi, dans ce vaste et violent débat, on ne sait plus trop où sont les repères élémentaires d’une juste séparation des pouvoirs.

Du côté des partis favorables à la LPol, on fait campagne tambour battant, affichant fièrement la photo d’un ancien commandant de la gendarmerie qui a la particularité de faire une tête d’enterrement… Est-ce donc là le sentiment que suscitent les nécessaires réformes que Genève doit mener pour s’adapter à son époque? Nous n’irons quand même pas jusqu’à voir dans cette photographie maladroite un acte manqué. Evidemment, lorsque Pierre Maudet exige de la retenue de la part de ses troupes, certains de ses subordonnés s’en indignent et dénoncent une tentative de soumission. Ce qui crée immédiatement l’émoi. Une stratégie de communication anti-LPol fort bien relayée par mon confrère Pascal Décaillet. Lui si habile à dénoncer les accointances entre la Tribune de Genève et les magistrats libéraux-radicaux (comme le coq chante quotidiennement l’évident lever du soleil) fait continuellement le jeu du MCG. A aucun moment, il ne s’interroge sur la promiscuité entre le MCG et la police. C’est pourtant un véritable fait de société qu’il convient d’analyser à la mesure des interrogations qu’une telle proximité peut soulever. Quand un parti, dont un bon quart de la députation est composée de policiers (et anciens policiers), se fait le chantre de la défense de la force légitime de l’Etat, il serait difficile de ne pas s’inquiéter.

Si l’on rajoute à tout cela le puissant syndicat dirigé par Christian Antonietti, on peut se demander si l’Etat (et plus prosaïquement le gouvernement) est en mesure de lutter contre une corporation aussi bien organisée. Qu’importe le résultat du 8 mars, il serait judicieux que les responsables politiques se posent les bonnes questions et en tirent rapidement des conséquences. Certes, l’opération aurait sans doute un coût en termes purement électoralistes. Mais après tout, si c’est le bien commun qui prime, il y a des responsabilités dont on ne peut s’affranchir.

Grégoire Barbey

 

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15/01/2015

Pourquoi je ne suis plus Charlie

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J’ai la sensation d’avoir été Charlie toute la semaine dernière. Comme des millions de personnes à travers le monde, les événements tragiques du 7 au 11 janvier m’ont bouleversé. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai été stupéfait. Incapable d’exprimer les mots qui me venaient à l’esprit. C’était atroce et ça l’est encore. Alors oui, je me suis senti Charlie. Je l’ai dit, je l’ai écrit. Mais aujourd’hui, je ne peux plus être Charlie. «Je suis Charlie» est devenu un slogan, une position politique. Certains ont même appelé à traquer ceux qui ne sont pas Charlie. Le sens même de cette petite phrase a perdu son essence lorsque des individus mal intentionnés en ont fait leur cheval de bataille.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que selon certains, la tragédie justifierait de revoir les lois démocratiques pour y instaurer des exceptions de circonstance, des no man’s land législatifs.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que certains sont persuadés qu’être Charlie, c’est aussi être Dieudonné. Or, je ne veux pas être quelqu’un qui ne respecte pas les lois volontairement et joue la victime lorsqu’il en paie le prix.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce qu’il faudrait que tout le monde le soit. Et même si je n’étais pas un lecteur de Charlie Hebdo (ce journal m’a rarement fait rire), ses membres ont toujours été des anticonformistes. Si être Charlie, c’est un devoir moral, je ne puis le demeurer plus longtemps.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que j’ai moi-même l’impression d’être hypocrite. J’ai lu le «numéro des survivants», et je n’ai pas ri. Je suis bien sûr solidaire des victimes de ces attentats barbares. Je l’ai été dès les premiers instants et continuerai de l’être sans condition.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce qu’il semble que cette posture implique de porter aux nues la liberté d’expression absolue. A mon sens, toute liberté s’accompagne d’une responsabilité individuelle intangible. La liberté s’arrête lorsqu’on cause du tort à autrui et que l’on est conscient de le faire. Provoquer, bousculer les codes, ce sont des attitudes que je respecte, parce que je ne me gêne pas de le faire aussi. Mais il me semble qu’il y a des règles élémentaires à suivre pour vivre dans une société où les hommes libres peuvent cohabiter. Liberté ne veut pas dire que l’on peut tout et n’importe quoi. Se confronter aux interdits moraux, comme l’ont toujours fait les dessinateurs de Charlie Hebdo, c’est une position défendable et souhaitable dans toute société qui veut se remettre en question.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que le deuil a laissé place à l’hystérie collective. Se battre pour acheter un journal qu’une majorité n’a jamais lu me laisse vraiment perplexe. Et c’est justement tout le contraire des enseignements que l’on devrait tirer de ces tragiques événements.

 

Je ne peux plus être Charlie, mais je continuerai, comme tant d’autres à travers le monde, de souffrir lorsque des individus que je ne connais pas seront tués pour avoir voulu vivre libres et avoir assumé ce choix. Je ne peux plus être Charlie et je tenais à le dire.


J'ai pensé bien naïvement que se revendiquer Charlie était un moyen d'être libre. Mais c'est devenu une obligation, une nécessité, et ce qui devient obligatoire aux yeux de la masse ne m'a jamais convaincu. Je ne suis peut-être plus Charlie, mais je continuerai d'être moi-même, de désirer la liberté, de me battre pour elle, et je ne cesserai jamais d'exercer mon métier avec fierté. Comme le disait Thierry Barrigue, le rédacteur en chef de Vigousse, la mort de ces 17 personnes nous donne une lourde responsabilité.

 

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22/12/2014

Môssieur le président du gouvernement

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Genève, c’est la France. Qui n’a jamais entendu cette sentence de la bouche d’un confédéré? Les Vaudois s’en donnent souvent à cœur joie à ce propos. Les supporters du FC Lausanne s’amusent d’ailleurs à chanter «Frontaliers, frontaliers» lorsque leur club rencontre le FC Servette. Une comparaison hâtive si l’on se réfère aux tensions entre les Genevois et les frontaliers français. Pourtant, la culture genevoise a de nombreuses similitudes avec celle de la France. Sur le plan politique à tout le moins. La Tribune de Genève s’interroge aujourd’hui sur l’utilité du Département présidentiel dirigé par le très Radical François Longchamp. L’auteur de l’article, le journaliste Eric Budry, rappelle avec raison que dans le canton de Vaud, qui connaît aussi une présidence durable s’étendant sur toute une législature, le président du Conseil d’Etat gère en parallèle l’une des politiques publiques majeures. Ce n’est pas le cas de François Longchamp, dont on peine à bien comprendre les prérogatives et surtout l’utilité d’un demi-département que l’on pourrait qualifier non sans ironie de super-chancellerie.

 

La Constitution n’a pas clarifié si le titulaire de la fonction de président devait s’occuper ou non d’un département «historique» (comme le qualifie Eric Budry). Le Conseil d’Etat a donc créé un Département présidentiel, sans pour autant éclairer la population sur son utilité et surtout s’il répond vraiment à un besoin politique prépondérant. Il y a, dans cette appellation, quelque chose qui fleure bon la IIIe République. Il suffit de tendre l’oreille dans les travées pour entendre de nombreux commentaires sur le présumé ennui ressenti par François Longchamp. La Tribune de Genève en parle aussi. Est-il avéré? Impossible à dire. Mais il rappelle cet enfermement qu’ont ressenti bon nombre de présidents français sous la IIIe République. Car en France, après l’échec cuisant de la IIe République qui a permis à Louis-Napoléon Bonaparte de devenir empereur, on a voulu limiter le pouvoir du chef de l’Etat. On accorda au président un rôle surtout représentatif en pratique, et davantage de pouvoir au président du Conseil. A Genève, on est tenté de tirer un parallèle avec le système institutionnel de la IIIe République. A la différence qu’il semble que ça soit François Longchamp lui-même qui se soit donné ce rôle.

 

On relèvera non sans humour le titre du communiqué du Parti libéral-radical après que le gouvernement ait annoncé la répartition des départements l’an dernier: «Félicitations à François Longchamp, nouveau président de la République et canton de Genève» (voir capture d'écran ci-dessus). Le parti confondait président du Conseil d’Etat et président de la République, deux rôles strictement différents. A Genève, le premier citoyen est le président du Grand Conseil. Une confusion qui se révèle, une année après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, également dans la pratique. Si François Longchamp a pu bénéficier d’une série de crises pour se mettre en lumière et se donner le rôle du pacificateur ainsi que celui de leader incontestable, il n’est pas sûr qu’il soit aussi visible par temps calme. La faute à un département dont on ne peut pas dire qu’il brille par sa lisibilité politique. Monsieur le président du Conseil d’Etat a encore quelques années pour démontrer que sa super-chancellerie est bel et bien utile à la République. Dans le cas contraire, il sera peut-être judicieux de réintégrer au moins une politique publique majeure dans le département dirigé par le président. Ce serait dommage que les prochains titulaires de la fonction s’ennuient aussi. Peut-être pourra-t-on lire en 2018 après les élections cantonales dans le journal local ces quelques mots paraphrasant l'excellent Winston Churchill: «Une voiture vide s'arrêta au 2, rue de l'Hôtel-de-Ville. François Longchamp en sortit».

 

Grégoire Barbey

 

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23/09/2014

Islam: à consommer avec modération?

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Je ne suis pas croyant. Né d'un père catholique et d'une mère protestante, mes parents ont choisi le protestantisme comme confession pour mes papiers civils, par commodité. J'ai toujours vécu en Suisse, mes racines sont donc judéo-chrétiennes. Enfant, je me méfiais de la religion. C’est encore le cas, mais ma façon de la percevoir a évolué avec les années. Je me rappelle qu’à l’école primaire, j’avais dû lire Un sac de billes de Joseph Joffo. Une autobiographie poignante de deux frères juifs qui fuient à travers toute la France pour échapper à l’occupation nazie. Ce livre m’a marqué, et j’ai lu sa suite, Baby-foot, qui poursuit le récit de ces jeunes qui fuient pour leur survie. Je devais avoir 11 ans lorsque j’ai lu ces deux ouvrages et je m’en rappelle comme si c’était hier. Je n’ai jamais compris pourquoi – aujourd’hui encore – tous ces gens ont pu être l’objet d’une haine populaire pour leur religion. A l’école secondaire, j’ai reçu des cours d’histoire sur les trois religions du Livre, m’interrogeant sur la nécessité des guerres de foi, l’expansionnisme des uns et des autres. Bien évidemment, lorsque j’ai découvert quelques années plus tard les ouvrages de Voltaire, Friedrich Nietzsche et tant d’autres, j’ai trouvé ce que je recherchais: des réponses à mes questionnements. Si ces auteurs ont pu, à leur manière, se montrer virulents à l’encontre des religions, je tiens pour ma part à respecter celles et ceux qui ont la foi. C’est une expérience dont j’ignore tout, à titre personnel, mais certains écrits religieux prônent des façons de vivre qui peuvent tout à fait convenir à mes valeurs. Notamment sur l’écoute, le partage, le respect des différences.

Aujourd’hui, je suis peiné de voir qu’une majorité de musulmans est condamnée à l’opprobre en Occident, du fait des actes d’extrémistes qui justifient leur barbarie par le Coran. Je n’arrive pas à m’imaginer dans quelle détresse ces gens – qui ne partagent en rien les valeurs et les interprétations de ces individus que l’on nomme aujourd’hui les islamistes – sont plongés. Aujourd’hui, ceux qui se distancient de l’islamisme radical sont nommés un peu hâtivement des «musulmans modérés». Comme si le distinguo s’imposait. Comme si, dans la religion de l’Islam, il y avait deux catégories uniquement – alors qu’il y a profusion de «branches» au sein même de l’Islam. La majorité des musulmans vit en Inde, et pourtant l’on réduit l’Islam au seul Moyen-Orient. Aujourd’hui, on s’imagine celui qui a foi dans l’Islam avec une barbe et un turban. Quelle vision réductrice. Ce terme, «musulman modéré», veut tout dire. Ces mots a priori anodins et relevant du bon sens – à l’heure où l’Etat islamique en Irak et au Levant massacre des populations entières – portent en eux les germes de l’intolérance et du lavage de cerveau. N’avez-vous jamais lu des analyses sur la prétendue guerre culturelle que l’Occident et le Moyen-Orient se livre? Oui, c’est cela que sous-entend l’idée de «musulman modéré». On veut nous faire comprendre que l’Islam est incompatible avec nos valeurs occidentales. Le danger serait partout. Ce climat vire à la schizophrénie. En rejetant ainsi notre prochain, nous lui indiquons le chemin de la haine, qui se nourrit de la frustration et de la peur.

Lorsque je vois des femmes qui portent le voile dans les rues de Lausanne et de Genève, je m’interroge souvent: ont-elles peur? Ce qu’il m’arrive de lire sur internet me permet de le penser. Je ne le leur souhaite pas, bien sûr. Mais quand on lit que tous les musulmans sont à mettre dans le même sac – imaginez les réactions si l’on disait que tous les Allemands sont aujourd’hui encore à comparer aux nazis! – et que ces messages proviennent même d’élus… tout semble permis. J’ai beaucoup de respect pour celles et ceux qui affrontent les critiques plutôt que de les fuir. Qui tentent de justifier la différence entre leur foi et celle de ceux qui coupent des têtes au nom d’une interprétation extrême du Coran. Mais je respecte tout autant ceux qui souffrent de ces amalgames, de ces jugements prêt-à-penser et qui en ont marre. Je m’associe à leur ras-le-bol et à leur douleur. Sont-ils responsables d’être nés du mauvais côté de la frontière entre le bien et le mal – selon le pouvoir intellectuel occidental? Devons-nous les rendre insensible à nos valeurs? Devons-nous penser qu’ils ne sont pas capables de faire la part des choses? J’ai une haute estime de l’Homme, dans sa capacité à se délester des dogmes les plus étouffants. Je me considère comme profondément humaniste, et de ce point de vue-là, il me faut croire en la capacité et la liberté de mes semblables à se défaire des pensées les plus ancrées dans leur esprit. Et puis je ne suis pas détenteur de la vérité unique, alors pourquoi plusieurs façons de voir le monde – pour autant que chacun se respecte dans sa diversité – ne pourraient pas coexister? Suis-je naïf de croire qu’il est possible de vivre dans une société multiculturelle sans qu’il y ait du côté des uns et des autres ce besoin d’attirer son prochain vers sa manière de penser? Peut-être. Je ne m’en cache pas. Mais c’est plus fort que moi, j’ai besoin d’y croire, pour ne pas vomir à chaque fois que je lis des horreurs sur les musulmans – ou sur d’autres minorités qui ont comme point commun une appartenance ethnique, sociale ou sexuelle.

Le débat sur le port du voile – est-il compatible avec nos valeurs occidentales? – me laisse songeur. Lorsque les plus grands identitaires nous donnent comme argument la liberté de la femme, je ne puis m’empêcher de rire. Jaune, évidemment. Qui suis-je pour décider qu’une femme portant le voile se soumet à un dogme malsain? Le lui retirer par la contrainte, est-ce la rendre libre ou est-ce la soumettre à mon système de valeurs? On a voulu me faire croire que le voile était un problème. Je n’y vois rien de tel. Si le voile me dérange, c’est à moi de me demander pourquoi. Pourquoi devrais-je placer mon identité culturelle au-dessus de la sienne? Vivre et laisser vivre, tant que l’on ne me cause aucun tort. Si l’acte de porter le voile me blesse ou m’atteint, c’est à moi que je le dois, et à moi seul. Cette façon de penser, je la dois aux stoïciens, qui malheureusement n’ont pas pignon sur rue à notre époque… Bref, vous l’aurez compris, je m’interroge beaucoup. J’aime qu’on me fiche la paix, et donc j’essaie de me mettre à la place de mes congénères pour ne pas leur infliger ce que je n’aimerais pas qu’il me fasse. Je suis imparfait et il m’arrive d’échouer. Mais j’aime à croire que le fait d’essayer me rend meilleur et me permet d’accepter les autres – et non les tolérer, car comme disait Voltaire, «tolérer c’est offenser» – pour ce qu’ils sont et non pour ce que je veux voir en eux. Je suis persuadé que d’autres individus partageront ma pensée – et ce quelle que soit leur religion.

Nous devons agir en responsabilité vis-à-vis de nos prochains, c’est-à-dire ne pas les blesser. Nous ne réussirons pas toujours, car nous ne sommes pas parfaits. Mais tenter de respecter les autres dans leur intégrité et leur liberté confessionnelle, sexuelle et de pensée, c’est déjà une manière d’apaiser les querelles. Bien sûr que le débat doit avoir lieu, sinon je n’écrirais pas ces longues lignes, et être en désaccord n’est pas forcément contreproductif. Nous ne pouvons pas tout accepter. Tout comme nous ne pouvons pas étouffer les autres simplement parce qu’ils ont d’autres références culturelles et d’autres façons de voir le monde. Si nous pouvions ne faire qu’un pas dans cette direction, j’aurais probablement moins souvent l’impression que l’on me plante une lame en plein cœur en lisant certains propos sur mes semblables. Avant de juger, j’essaie toujours de comprendre, et je crois profondément ne pas tout savoir. J’ai appris beaucoup en grandissant aux côtés d’amis qui ont été élevés dans des cultures différentes. J’y ai pris ce qu’il y avait de mieux à mes yeux, et si je pouvais transmettre cette soif de comprendre autrui, alors j’en serais heureux. Si mon texte ne vous a pas convaincu, je n’abandonnerai pas pour autant. Car je crois qu’à défaut de pouvoir mettre tout le monde d’accord, il faut les laisser cultiver leurs différences, toujours dans le respect d’autrui. Ca a l’air si simple, et pourtant ça ne l’est pas!

 

Grégoire Barbey

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02/05/2014

Quand la droite faillit à ses devoirs

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Le salaire minimal, c'est surtout une question de choix de société. A gauche comme à droite, on prend les arguments des économistes qui vont dans le sens souhaité. A titre purement personnel, l'idée d'un salaire minimum légal me dérange – s'il est généralisé à l'ensemble des secteurs économiques sans différenciation. Cela génère des effets négatifs et nuit à la flexibilité des activités. Toutefois, c'est un sacrifice auquel l'on peut consentir, si tel est le désir des citoyens. Mais est-ce vraiment une perspective réjouissante? Pas pour moi.

 

Libéral et avant tout humaniste, je comprends entièrement l'argument selon lequel un temps de travail à 100% devrait permettre d'obtenir un salaire suffisant pour vivre. Ce sont sur les moyens que je suis en désaccord avec les syndicats et la gauche. Nier les différences conjoncturelles entre chaque secteur d'activité est une erreur, surtout en l'appliquant aux différences villes/campagnes qui sont très marquées en Suisse. Mais je ne suis pas non plus dogmatique: je reconnais les erreurs de la droite, et plus particulièrement de la droite économique.

 

On ne peut pas rester les bras croisés et s'indigner lorsque le camp adverse soumet une proposition pour faire avancer la situation. Certes, le salaire minimal est une mauvaise réponse. La question demeure cependant pertinente: que fait-on pour les bas salaires? Evidemment, on veut tous un salaire qui permette de survivre, et même si possible de vivre. On aspire tous à cela. Et la droite, en ne tentant pas une approche ciblée des cas où les rémunérations sont très basses, a laissé toute latitude à la gauche et aux syndicats pour lancer une initiative et menacer l'ordre établi.

 

Bien sûr, le modèle actuel fonctionne plutôt bien. Si seuls 10% des salariés sont en-dessous de 4000 francs par mois, on peut estimer que le système n'est pas si mauvais. Il serait malgré tout arrogant de s'en tenir à cette satisfaction sans s'interroger sur les mesures à prendre pour que ce taux se réduise encore, voire disparaisse. La droite, à ce propos, a manqué à ses devoirs. Je l'ai déjà écrit et je le répète. Si l'on assure bien ses arrières, ce type d'initiatives n'existerait probablement pas. Un contre-projet, par exemple, aurait été bienvenu. Le partenariat social, par exemple, pourrait être renforcé. Est-ce que tout est fait en ce sens aujourd'hui? Pas vraiment. Et ça, forcément, ça génère des frustrations.

 

Le rôle du politique n'est pas uniquement de défendre ceux qui l'ont mis sur son siège d'élu. Justement pour éviter que la voix de cette minorité n'obtienne suffisamment d'écho pour renverser la situation. La démocratie est basée sur un contrat social difficile à établir avec précision. Il faut comprendre qu'on ne joue pas uniquement pour son camp et qu'il est nécessaire de regarder au-delà. L'essentiel, c'est d'améliorer le sort de chacun, et surtout ceux qui en ont besoin. Pour autant que les décisions prises ne viennent pas péjorer la situation des autres. C'est un équilibre complexe et si l’on n’y met pas toute son énergie, les écarts prennent de la place et les mécontents grondent toujours plus fort.

 

A ce sujet, et contrairement à beaucoup de personnalités de droite défendant le non à l'initiative, je ne trouve pas que la proposition des syndicats soit indécente ou déplacée. Je la trouve juste inappropriée pour résoudre le problème qu'elle veut régler. Le salaire minimal n'est pas une perspective acceptable pour un pays comme la Suisse, où la liberté économique a une place importante – dans les faits et dans la Constitution. Cette liberté n'est bien sûr pas un absolu et pour la conserver, il faut entretenir le système. Les laissés pour compte finissent toujours par se faire entendre. Dès lors, si l'initiative devait être refusée le 18 mai, la droite serait bien inspirée de mettre un point d'honneur à corriger les quelques problèmes que notre système connait. Après tout, c'est dans son intérêt.

 

Grégoire Barbey

11:02 Publié dans Air du temps, Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | | | |

01/05/2014

Appel à la jeunesse de Suisse

La votation du 9 février a suscité de nombreux commentaires sur le faible taux de participation des moins de 30 ans – et plus particulièrement des 18 à 25 ans. La réaction de l’Union européenne, qui a gelé les projets Erasmus + et Horizon 2020, a créé l’indignation chez les étudiants. Beaucoup d’observateurs ont reproché à ces jeunes de se plaindre alors qu’ils ne se sont pas mobilisés au moment du vote. J’ai fait partie de ces gens, et je reconnais mon erreur. Avec du recul, il m’apparaît clairement qu’il n’est pas intellectuellement honnête de s’en prendre à la catégorie des 18-25 ans pour la simple et bonne raison qu’aucun discours politique n’a tenté de les inclure réellement dans le débat. Peut-être que ça a été le cas de façon marginale, mais dans le concert des médias, et dans le brouhaha général, on s’est bien peu intéressé à l’impact que cette votation aurait sur la jeunesse.

 

Il ne s’agit pas de revenir sur la votation du 9 février. Comme beaucoup de citoyens et de leaders économiques et politiques, nous en prenons acte et nous l’acceptons car tel est le verdict des urnes. Toutefois, cet événement peut contribuer à lancer un mouvement positif de mobilisation des jeunes dans le débat public. Si nous ne pouvons pas revenir en arrière – et même si quelques voix le proposent de part et d’autre –, alors nous avons le devoir de ne pas laisser se reproduire une situation similaire. C’est pourquoi j’appelle de mes vœux la création d’un groupe de réflexion incluant des jeunes de tous les milieux – universitaires, politiques, linguistiques etc. – pour mettre sur papier une interpellation aux générations qui sont aujourd’hui au pouvoir et donc responsables de notre avenir. Il ne s’agit pas de fonder notre message sur des revendications unilatérales, mais de transmettre à nos aînés tout ce que nous pouvons leur apporter, pour construire ensemble une société qui inclue à la fois les générations à venir, les jeunes, les moins jeunes et les plus âgés.

 

Cette société inclusive, nous pouvons en porter le projet. Nous avons pour nous bien des avantages. Nous sommes quasiment nés avec internet, et nous sommes tous connectés de façon quasi permanente. Les barrières de l’espace n’existent plus, du moins virtuellement, et notre capacité à nous réunir et nous organiser s’en trouve décuplée. Cela nécessite toutefois de faire le premier pas, et de lancer une vaste réflexion, sans tabou, sur la place que nous nous devons d’occuper dans la société. Chaque année, l’Université de Saint-Gall organise un symposium des «Leaders of Tomorrow», conséquence de la génération post-68 et des mouvements estudiantins. Les dirigeants d’aujourd’hui y rencontrent ceux de demain après une sélection très précise. Ces jeunes, choisis à travers le monde, bénéficient d’une expérience unique, où ils peuvent rencontrer les plus grands leaders suisses de l’économie, des dirigeants politiques internationaux et parler à bâton rompu des sujets qui les intéressent ou leur créent des inquiétudes pour leur avenir.

 

Il existe de nombreuses initiatives qui permettent de révéler de jeunes talents pour les grands groupes économiques. Les entreprises ont très bien compris que cette génération ultra-connectée possède quelque chose qui leur permet d’ancrer leur stratégie dans le réel comme dans le virtuel. La politique, c’est autre chose. Bien des exemples viennent noircir le tableau, avec une si faible représentation des jeunes dans les parlements que c’en est presque navrant. Des jeunes qui se présentent, il y en a beaucoup, notamment à travers les jeunesses des partis. Mais il y en a beaucoup aussi qui ne sont pas encartés et qui ne veulent pas l’être (du moins dans l’immédiat). Ces jeunes-là ont également un message à porter, au-delà des clivages traditionnels, par-delà les hémicycles. Il ne s’agit pas de pointer du doigt les aspects négatifs. Il est question d’engagement, de ce que nous pouvons apporter pour l’évolution de notre société. Les discours politiques d’aujourd’hui se sont indéniablement détachés de la jeunesse, parce que les jeunes sont moins prompts à voter, et sont donc moins «rémunérateurs» d’un point de vue électoral. Ce qui incite nombre de jeunes à se sentir oublié des autorités, et les fait donc par la force des choses se détacher aussi des sujets politiques. Un véritable cercle vicieux.

 

Pourtant, de mon avis, les jeunes ne manquent pas de ressource ni d’envie de s’impliquer. Et c’est pourquoi je propose la création d’un vaste groupe de réflexion pour établir un plan d’action et lancer des événements – dans toute la Suisse – pour attirer l’attention sur notre génération. Non, nous ne sommes pas désintéressés, et non, internet et les réseaux sociaux ne font pas de nous des jeunes dilettantes et incapables d’agir sur le présent et d’anticiper l’avenir. Nous aussi, les jeunes, nous voulons être entendus. Quand il s’agit d’augmenter l’âge de notre retraite pour financer les rentes de nos aînés, quand il est question de rehausser les cotisations pour ces mêmes assurances sociales, nous sommes d’accord de faire des sacrifices, mais nous voulons avoir notre mot à dire et nous ne sommes pas dupes: une société qui fonctionne est basée sur un contrat social intergénérationnel. C’est que nous pouvons faire et ce sans plus attendre: nous réunir et décider de ce qui, pour nous, est important. Ce que nous souhaitons inclure dans ce contrat social. Pour ensuite le présenter aux dirigeants d’aujourd’hui, et leur faire comprendre que nous sommes prêts à nous impliquer et à bâtir ensemble, plutôt que d’agir sans nous inclure.

 

Si vous aussi, vous vous sentez concernés, que vous souhaitez porter un message haut et fort, alors rejoignez-nous et prenons notre destin en main. C’est aujourd’hui ou jamais. Un premier événement sera créé dans les prochaines semaines pour appliquer les constats qui précèdent et commencer à déblayer le terrain en vue de la création de ce nouveau contrat social. Soyons nombreux, car plus nos voix résonneront, et plus notre message sera audible.

Merci de relayer cet appel.

 

Pour plus d’informations:

Grégoire Barbey – gregoire.barbey@gmail.com

Darius Azarpey – dariusazarpey@hotmail.ch

13:17 Publié dans Air du temps, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | | |

22/04/2014

Quelle politique pour les générations futures?

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Plutôt que de promettre une filière universitaire pour intéresser les jeunes à la politique (!), je m'interroge beaucoup sur la question de l'intérêt des jeunes pour la politique. Pourquoi cet abstentionnisme? Certains disent que c'est par méfiance envers les politiciens. C'est probablement un élément de réponse. Mais c'est sûrement aussi parce que les jeunes sont trop souvent oubliés des politiques proposées par les élus. On vise systématiquement des changements pour les plus âgés, ou ceux dont la situation est déjà stabilisée. Les jeunes votent moins, on s'y intéresse donc moins également du côté des partis et des programmes électoraux... C'est le serpent qui se mord la queue.

Il faut pourtant comprendre qu'en les excluant sans autre forme de procès du débat politique, on les marginalise et on leur donne raison de ne pas remplir leur devoir de citoyen. Moi je m'inquiète pour ma génération, qui doit et devra faire face à des conjonctures bien différentes de celles qu'ont connu nos parents et nos grand-parents.

Qu'en est-il de nos assurances sociales? Tiendront-elles jusqu'à ce que nous atteignons nous aussi l'âge de la retraite? Aurons-nous une politique monétaire qui laisse un peu d'espace à l'inflation pour que nous puissions emprunter et être en mesure de rembourser sans se saigner aux quatre veines, par exemple pour monter sa propre affaire? Aurons-nous le droit à des stratégies réfléchies pour permettre aux évolutions démographiques (élévation de l'espérance de vie, moins de naissance, etc.) de ne pas trop influer sur nos situations financières?

Oui, alors que les politiques se tournent vers les classes d'âge où les électeurs sont les plus nombreux, je m'interroge en tant que jeune, au titre de la génération qui prendra les commandes dans quelques années, quelle société allez-vous nous laisser? Les deux seuls politiciens que j'ai entendu ces derniers mois parler des générations futures avec conviction, ce sont les PLR François Longchamp et Didier Burkhalter. Quel fardeau devrons-nous porter parce que les décideurs auront sciemment mis de côté l'intérêt des plus jeunes, moins rentable électoralement? Ces questions, je me dois de les poser. Nous, les jeunes, avons le devoir de nous engager. De changer cette situation. Mais du côté des politiques actuels, ils doivent aussi faire leur part d'introspection. Si gouverner, c'est prévoir, alors nous devrions tous être d'accord. En attendant, mes inquiétudes demeurent.


Grégoire Barbey

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