Gregoire Barbey

11/11/2013

Editorial: la fin des guerres de tranchées

Editorial paru dans L'Agefi du 11 novembre 2013

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Les résultats du second tour de l’élection au Conseil d’Etat à Genève sont sans appel: les citoyens ont élu hier un gouvernement très clairement à droite (cinq sièges sur sept). Le centre sort complètement éclaté de ce remaniement. La composition du Grand Conseil l’avait déjà indiqué il y a cinq semaines. Trois blocs ont émergé: la droite radicale (MCG-UDC), l’Entente (PDC-PLR) et la gauche (Socialistes, Verts et Ensemble à Gauche). De ces trois alliances parlementaires, deux apparaissent naturellement porteuses de majorité: il s’agit des deux blocs de droite. Bien qu’il y ait au sein de l’Entente un certain rejet de la politique défendue par l’alliance MCG-UDC, il semble évident qu’il y aura sur les questions sécuritaires et économiques davantage de possibilités de  construire des avancées notoires en accordant aux formations restées jusqu’ici en marge de la politique cantonale une place plus importante.
A l’aube d’une législature imprégnée de dossiers cruciaux pour Genève (abolition des statuts fiscaux spéciaux, fin du secret bancaire sur la place financière, etc.), cette majorité gouvernementale et parlementaire paraît pleine de promesses: en acceptant de ne plus laisser de côté le MCG et l’UDC – qui pèsent tout de même 31 sièges sur 100 –, l’Entente a l’occasion historique de mener une politique économique pragmatique et proche des attentes des entreprises.
Ce compromis ne sera évidemment pas gratuit: il ne faudra pas songer à réaliser uniquement des alliances de circonstance. Les représentants du PLR et du PDC ont maintenant le devoir d’aller au-delà des guerres de tranchées. Sur la sécurité et l’économie, les deux coalitions de droite peuvent s’entendre. L’inconnue à ce stade, c’est le magistrat qui devrait obtenir les Finances.
Logiquement, on pense au démocrate-chrétien Serge Dal Busco, dont le profil correspond aux défis qui vont de pair avec ce département: il faudra être implacable, déterminé et compétent. Le canton ne doit-il pas faire face à des difficultés persistantes et croissantes? Le centre n’est plus à même de créer tout seul les bonnes dynamiques économiques. L’heure n’est plus aux désaccords de forme. Il faut vraiment se mettre à bâtir l’avenir. Seules des majorités intégrant toutes les composantes de droite le permettent.

 

Grégoire Barbey

11:22 Publié dans Genève, Humeur, Journalisme, Post-élection du 10 novembre | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | | |

10/11/2013

Mme Rochat: vous pouvez garder la tête haute

Chronique, 10.11.13

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 Isabel Rochat. La magistrate libérale ne méritait pas d'être ainsi traitée par ses collègues
et la presse. Son bilan tant décrié valait-il tant d'invectives au point d'en faire un bouc émissaire?

 

Isabel Rochat a fait ce soir les frais d’une large campagne de dénigrement à son encontre. Attaquée de toutes parts sur son bilan, tour à tour jugé «mitigé», en «demi-teinte» voire carrément «mauvais», la magistrate issue des rangs du feu Parti libéral n’a pas pu se maintenir au gouvernement. La politique est ainsi faite. Et l’on n’est pas toujours exclu pour de bonnes raisons. C’est le cas, je crois, pour Mme Rochat.

 

A-t-elle démérité? Poser la question, c’est déjà y répondre. Bien sûr que non. Son destin politique était probablement déjà scellé au moment où le Département de la sécurité lui a été remis. C’était il y a quatre ans. Isabel Rochat, nouvellement élue, se voyait prendre le ministère le plus compliqué du canton. Une tâche herculéenne. Et elle n’a pas pour autant fui le défi. La libérale a tenté de redresser la barque. Trop discrètement sans doute. Puisque c’est aujourd’hui Pierre Maudet qui en bénéficie.

 

C’est là qu’on voit qu’il n’y a en réalité qu’une seule véritable compétence requise pour faire de la politique: savoir communiquer. On peut bâtir une carrière sur du vide simplement parce qu’on a la capacité de tout mettre en scène. De créer des discours puissants, qui résonnent dans la tête des électeurs. Mme Rochat a beaucoup de qualités. Elle n’excelle malheureusement pas dans ce domaine. Peut-être est-ce une forme de pudeur de sa part que de ne pas se répandre sur ses actes. C’est possible.

 

En tous les cas, elle a fait preuve ce soir, malgré ce moment difficile, d’une dignité éblouissante. Moins d’une heure après les résultats définitifs, elle s’exprimait sur le plateau de Leman Bleu. Et sans se lamenter sur son sort. Pas une seconde. Pas un mot pour ces médias qui l’ont tant vilipendée, avec bien peu d’arguments pour en justifier les attaques répétées qu’elle a subies. Isabel Rochat ne s’est même pas justifiée. Bien joué. Ce serait accorder trop d’importance à celles et ceux qui en ont fait injustement leur bouc émissaire.

 

Elle doit aussi sa non-réélection à son propre parti (elle a été biffée plus de 7000 fois), qui plutôt que de faire bloc avec les siens, préfère nettement planter des couteaux dans le dos en faisant fi de toute stratégie politique à long terme. Car ce troisième siège perdu par le Parti libéral-radical ne sera pas facilement récupéré au fil des prochaines législatures. Dans quatre ans et demi, il faudra remplacer François Longchamp. Et la tâche est grande. Un troisième candidat qui puisse reprendre le siège perdu? J’ai pour l’heure quelques doutes.

 

Quoi qu’il arrive, le PLR assumera les conséquences de ses actes. Cela ne concerne plus Isabel Rochat. Elle a donné de sa personne. Croisée sur les stands à plusieurs reprises, je l’ai trouvée combattante. Elle croit en l’action politique qu’elle a mené ces quatre années de législature. C’est une femme courageuse et je voulais rendre ici hommage à sa détermination. Elle a montré ce soir par son intervention toute l’amplitude de sa personnalité. Isabel Rochat, permettez-moi de vous dire ceci: vous pourrez quitter vos fonctions début décembre la tête haute. Parce que dans une telle situation, vous avez été une femme d’exception.

 

Grégoire Barbey

 

02/11/2013

La R'vue: place à la génération suivante!

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La R'vue. Il y a dans cette dernière édition un message fort dès les premiers instants du
spectacle: place aux jeunes. Cette ambition est clairement assumée et mérite d'être saluée.


J'ai assisté hier soir à la R'vue, et j'ai beaucoup aimé cette édition. Bien sûr, j'entends également les habituelles contrariétés: «ce n'est plus comme avant», «je préférais les dernières éditions», etc.



Quoi qu'on fasse, on ne peut pas plaire à tout le monde, et c'est justement l'intérêt. Mais au-delà des différences, des évolutions, des changements, si l'on regarde véritablement le contenu, c'est excellent. Evidemment, tous les sketchs ne m'ont pas plus. Justement parce qu'il y en a pour tous les goûts. Mais quand même, les «faiseurs de chier le monde», l'entrée avec les enfants qui figureront au Conseil d'Etat en 2028, c'est excellent!

 


Et c'est peut-être quelque chose qu'on a oublié à Genève: il faut préparer la relève. Pierre Maudet en est l'exemple. François Longchamp également, pur produit de Guy-Olivier Segond. Les Radicaux ont toujours su former la génération suivante. Mais qui le fait encore vraiment aujourd'hui? J'ai plutôt l'impression que c'est le contraire. Beaucoup de jeunes se démarquent, tentent de faire leur place. Et l'arrière-garde les en empêche.



Et justement, ce petit sketch, très agréable à regarder au demeurant, fait prendre conscience aux Genevois de cette réalité. Oui, 2013, c'est bien. Mais la vie continue après. Il y en aura d'autres. Il faudra faire émerger des leaders. Des gens de conviction, de charisme, de possibilités. De ceux qui mènent la barque et qui conduisent le canton d'un pas sûr. Ce sketch nous rappelle à toutes et à tous qu'il y a un après. Que nous ne sommes pas éternels et qu'en politique, tout se renouvèle.



En mettant cette réalité de côté, quel en sera le résultat? Veut-on vraiment des candidats qui se présentent «faute de mieux»? Je ne crois pas. Et c'est bel et bien sur cet aspect-là de la vie politique qu'il faut se pencher. Les jeunes sont l'avenir. Ils sont déjà là. Dans quelques années, je serai le vieux con d'un jeune qui, je l'espère, viendra me chercher des poux en me mettant les yeux bien en face des trous pour me faire descendre de mes grands chevaux. Il sera le futur et je ne serai que son passé. A la rigueur aurais-je le privilège de demeurer quelques temps son présent. Et encore.



Cette jeunesse, dont je fais aujourd'hui partie, il faut la valoriser. La R'vue, en faisant jouer des enfants en début de spectacle, tente cet ambitieux pari. C'est ambitieux parce que les jeunes sont fougueux. Mais ça paie, parce qu'en leur octroyant la place qu'ils méritent, ils le rendent bien. Genève doit penser à son futur, et ne pas avoir en matière de relève politique ce qu'elle fait pour ses grands dossiers: prendre la solution qui s'impose lorsque la situation est à l'extrême urgence. Sinon, bonjour les dégâts.



Enfin de compte, merci à Philippe Cohen pour ce spectacle. Qu'on aime ou non, il y a du travail. Du contenu. De nombreux clins d'œil à l'actualité. Et je trouve cela fabuleux. Tout ce dynamisme, c'est finalement ce qui manque à Genève. Donc oui, merci à M. Cohen et à toute son équipe de nous véhiculer, l'histoire de quelques heures, l'image d'un canton moins froid et empêtré dans ses problèmes politiques. Bon sang ce que ça fait du bien!



Grégoire Barbey

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31/10/2013

Denis Menoud: démission immédiate!

Chronique, 31.10.13

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Denis Menoud. Le conseiller municipal MCG s'est à nouveau illustré
par des propos totalement inacceptables pour un élu du peuple.

 

Les propos du conseiller municipal en Ville de Genève Denis Menoud sont totalement inacceptables. Mercredi soir, durant le débat sur la naturalisation (pour savoir si la commune devait abandonner ou non sa prérogative en la matière), l’élu du Mouvement citoyen genevois (MCG) s’est permis des largesses verbales qui prêtent plutôt à pleurer qu’à rire. Parlant de la naturalisation, il s’est en est pris à une collègue siégeant sur les rangs de la gauche en ces termes: «taisez-vous Madame la naturalisée», «retournez à Belleville si vous n'êtes pas contente», «retournez avec la caillera des quartiers français», «rends ton passeport Vera Figurek». Il n’en est pas resté là. Il a traité ses collègues de traître à la nation, d’hypocrites et j’en passe.

 

Autant de mots employés qui n’ont pas vocation à être ainsi formulés dans un hémicycle. Les élus du peuple sont censés y travailler pour le bien commun, et non pour stigmatiser telle ou telle personne. Cette attitude, qui n’est pas la première dérive de M. Menoud, est contraire non seulement à la bienséance et au respect dû aux citoyens, mais également au Code pénal suisse. Les injures et la xénophobie ne sont pas tolérées par la loi. L’intéressé est coutumier de ce genre de bassesse et continuera tant qu’il ne sera pas démis de ses fonctions. C’est pourquoi je demande ici sa démission sans plus de cérémonie.

 

Et le président du MCG, en la personne de Roger Golay, doit également prendre ses responsabilités et imposer la sanction adéquate à un tel comportement. On ne peut pas à la fois s’excuser des propos tenus contre les frontaliers et tolérer les exclamations ordurières d’un membre de son propre parti. D’autant qu’à la suite de cet épisode, de nombreux adhérents ont tenu à s’en distancer (à raison) sur les réseaux sociaux. Accepter qu’un tel individu continue à siéger et à mettre en cause la crédibilité du MCG, c’est assimiler des personnes honnêtes à un véritable clown préférant l’invective au débat d’idées.

 

Par ailleurs, je noterai encore un détail: l’absence de réaction proportionnée de la part du président du Conseil municipal, Pascal Rubeli. A quelques reprises, il a tenté de l’empêcher de parler, mais sans grande conviction. Pire, il souriait face à cette débâcle. Plutôt que de s’affirmer dans son rôle et d’expulser Denis Menoud pour son vocabulaire et son attitude, il a laissé dire, faisant mine de s’y opposer, des vilénies qui insultaient de nombreux élus du peuple. De ce point de vue là, j’estime que le président du Conseil municipal devrait rendre des comptes quant à cet abandon de circonstance. On ne peut pas prétendre diriger un hémicycle si l’on laisse se tenir des scènes pareilles. Sous l’œil, je le rappelle, des téléspectateurs de Leman Bleu. Car oui, Mesdames et Messieurs, toute cette pagaille est filmée. Une fois encore, Genève se distingue en mal. Bravo.

 

Grégoire Barbey

23:24 Publié dans Genève, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (29) |  Facebook | | | |

25/10/2013

Partis: reprenez goût à la politique!

Chronique, 25.10.13

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Genève. Les partis politiques ont perdu toute leur substance en abandonnant l'essentiel:
leur message essentiel. Qui consiste en une vision globale de la société. Un projet commun.

 

Un parti doit proposer une vision globale de la société lorsqu'il a des vues sur le gouvernement. Cela passe par un programme de législature, un manifeste en somme, qui promeut certaines valeurs cohérentes. Cela doit être un projet ambitieux. La volonté de rompre avec la politique des autres. Un parti doit se différencier tant dans son approche des problèmes sociétaux que dans les réponses aux questions que se pose la population. Un parti, ce n'est pas une auberge espagnole. Les individus qui y adhèrent doivent partager ce même objectif, cette même vision commune d'une société idéale.

 

Un programme nécessite de concilier idéalisme et pragmatisme: il faut du réel dans les propositions, du concret dans les idées. Un parti, c'est une aventure. Mais c'est aussi un défi. Il faut réunir des gens aux sensibilités toutes différentes. Chacun projette sur un mouvement politique ses propres souhaits. C'est au parti, à ceux qui le dirigent, de lui donner un cap. De lui offrir une teinte et une saveur. Un parti, ça se vit. Ça doit parler à ceux qui s'y intéressent. Quand on entend son nom, on doit instantanément penser au message essentiel de sa vision de la société. Un parti, c'est un grand bazar auquel il faut donner une structure, une hiérarchie.

 

Aujourd'hui, à Genève, ce message semble s'être dispersé. On n'a plus l'air de négocier des majorités comme il conviendrait de le faire. Plus personne ne semble prêt aux concessions évidemment nécessaires au bon fonctionnement des institutions. La politique en démocratie, ça ne se fait pas seul, chacun dans son coin. Cette désolidarisation des partis, c'est le symptôme d'un mal plus profond: la perte de leur identité. Car oui, les partis politiques à Genève ont perdu tout ce qui faisait leur attrait. Ils n'ont plus, ni dans leur langage, ni dans leur projet, l'ombre d'un projet commun.

 

Ils semblent ne plus être en mesure que de traiter les sujets au cas par cas. Chaque individualité pouvant tirer la barque d'un côté ou de l'autre. L'homogénéité des partis, fondée sur une pluralité de personnalités, a disparu. A Genève, qu'on veuille le reconnaître ou non, les partis ont perdu ce qu'ils avaient de plus important: un capitaine à la barre. Pour maintenir le cap. Leur cap. Et ne pas se disperser de part et d'autre dans des luttes qui ne sont pas les leurs. Ces partis, aujourd'hui, sont confrontés à une véritable crise. Sur leurs côtés respectifs naissent d'autres formations qui capitalisent sur cette absence de vision. Parce qu'elle est là, et il faut la reconnaître.

 

Il n'y a plus d'avenir possible tant qu'il n'y aura pas de vision globale. On veut sentir un projet, on veut qu'il nous fasse vibrer. Un parti, cela doit être une porte ouverte vers un désir commun. Ce n'est plus ainsi désormais. Les partis à Genève sont sur le déclin. Dites-moi le contraire. Voilez-vous la face. Mentez-vous. Je m'en fiche éperdument. La réalité est limpide: les partis sont devenus ennuyants.

 

Et tant qu’ils ne réaliseront pas qu’ils n’ont plus rien à offrir à la population pour convaincre, la déchéance continuera. Tant qu’on aura, au sein de la population, la sensation légitime que les partis traditionnels ne sont plus que des machines à satisfaire les ambitions égoïstes de quelques notables, alors la politique à Genève sera faite de blocs. Et les patriciens des vieux partis pourront pleurer tout ce qu’ils veulent: on ne récupère pas ses membres sans entamer une profonde introspection. Ils sont responsables des résultats du 6 octobre. Et le seront de ceux du 10 novembre. Le nier, c’est courir à sa perte. Partis, reprenez goût à la politique! Pour le bien de notre démocratie.

Grégoire Barbey

11:30 Publié dans Elections du 10 novembre, Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

19/10/2013

Un paysan au gouvernement? Pourquoi pas!

Chronique, 19.10.13

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Luc Barthassat. Le candidat PDC pour l'élection au Conseil d'Etat le 10 novembre
est souvent critiqué pour son parcours scolaire atypique et ses capacités intellectuelles.

 

Je vais vous confier ce que j’ai entendu tout au long de cette campagne pour le Conseil d’Etat. J’ai suivi au plus près l’ensemble des élections. Chaque week-end, je me suis rendu sur les stands, ai participé à la plupart des événements électoraux. J’ai rencontré des dizaines de candidats et de militants. De toutes les tendances. Mais un détail m’a frappé particulièrement: c’est le mépris de certains pour la candidature au Conseil d’Etat du PDC Luc Barthassat. J’ai eu le droit au même refrain à maintes reprises. «Ce n’est qu’un paysan», chantent-ils en chœur.

 

«Il n’a pas les compétences nécessaires», «il est gentil mais n’a pas l’intelligence requise», «il n’est bon qu’à défendre les chats au Conseil national», etc. Tout ça, je ne l’invente pas. Je l’ai entendu des dizaines de fois. Le point commun entre les différentes personnes qui m’ont tenu ce discours, c’est leur appartenance à la classe politique. Ou aux médias, pour d’autres. Luc Barthassat dérange beaucoup dans le microcosme genevois. Je n’ai, tout au long de cette campagne, jamais caché mon amitié pour l’agriculteur. Je ne prétends pas à l’impartialité, car je donne mon opinion. Certains me le reprochent. Je l’assume.

 

Mais dans le cadre des élections, tout ce mépris qui lui a été adressé, toute cette haine envers ceux qui n’ont pas de titres universitaires, qui n’ont pas un parcours traditionnel, je peux vous le dire sans fard: cela m’a profondément dégoûté. Oui, Luc Barthassat n’a pas le profil d’un licencié en droit ou en sciences politiques. Dyslexique, ses fautes d’orthographe sont nombreuses, notamment sur les réseaux sociaux où il est très actif. Tout ça, on peut bien évidemment le lui reprocher. C’est l’image qu’il renvoie et il en est responsable. S’arrêter cependant à ces seuls critères est bien malhonnête.

 

J’étais hier soir à la fondue qu’il a organisée pour la Saint Luc. Près d’une centaine de personnes de tous horizons. Pas seulement des politiciens. Des gens du peuple qui le suivent. Ses amis. Sa famille. Et surtout les quatre autres candidats sur la liste en compagnie de Luc Barthassat. Pierre Maudet, Isabel Rochat, François Longchamp et Serge Dal Busco: ils sont tous venus. Il n’y a pas eu de grands discours. Luc Barthassat n’en a pas profité pour faire sa publicité. Ceux qui étaient là, pour la majorité, sont déjà acquis à sa cause. Il peut bien n’être qu’un «paysan», il y avait à sa fête plus de personnes qu’à l’événement officiel de l’Entente. C’est dire s’il force le respect.

 

Il a ses défauts, c’est indéniable. Surtout des défauts pour ceux qui veulent avoir des têtes qui ne dépassent pas au gouvernement. Luc Barthassat n’est probablement pas de ceux qui se plient sans lutter. Il n’est pas non plus prévisible: il a cette fougue qui le caractérise. Je n’irai pas jusqu’à dire être convaincu par tous ses combats politiques. Sa volonté d’instaurer un quota de musiques suisses radiodiffusées ne m’a pas spécialement séduite. J’y suis même plutôt opposé. Mais Luc Barthassat a indéniable qualité: sa proximité avec les gens. Accessible, il ne donne pas l’impression d’être membre d’un groupe fermé. D’autres se donnent des airs de grandeur là où le candidat PDC est lui-même, avec tout ce qui le caractérise, des défauts aux qualités.

 

Ce lien qu’il a avec la population, c’est justement ce qui manque indiscutablement au Conseil d’Etat de la législature qui s’achève. Cette impression de n’avoir que des gestionnaires, des dirigeants que l’on n’aperçoit qu’aux événements officiels et lors des campagnes électorales, ce n’est pas un bon point pour notre politique de milice. Je ne sais pas à ce jour si Luc Barthassat fera un bon travail s’il est élu. Je sais néanmoins qu’il donnera le meilleur de lui-même pour améliorer la situation à Genève, quel que soit le département dont il aura la charge. Peut-être me trompé-je et il n’a pas les épaules pour. Ce dont je doute. Mais ce n’est pas en le dénigrant qu’on atteindra le but communiqué par l’Entente: placer les cinq candidats de la liste au Conseil d’Etat.

 

Luc Barthassat s’investit pleinement dans ses engagements politiques. Qu’on ne l’apprécie pas ou qu’on le trouve stupide – chacun est libre de le penser –, il faut tout de même le respecter. Il en va de même pour les autres candidats, toutes tendances confondues. Cracher son venin sur lui parce qu’il n’appartient pas au petit monde bourgeois de la Genève introvertie, c’est proprement indigne. Luc Barthassat échouera peut-être dans ses fonctions. Je ne lis pas l’avenir. Mais je crois qu’il ne faut pas s’arrêter à son parcours scolaire, à ses capacités intellectuelles ou à son apparence folklorique. Qu’il soit paysan ou roturier, la Suisse est composée de politiciens issus du peuple. Il a donc toute sa place au gouvernement, si c’est le choix du peuple. Comme l’a été en son temps Adolf Ogi au Conseil fédéral. Et qui n’a pas non plus démérité malgré son parcours atypique.

 

Grégoire Barbey

16:35 Publié dans Elections du 10 novembre, Genève, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook | | | |

L'Etat au service de sa Sainteté Pierre Maudet

Chronique, 19.10.13

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Pierre Maudet. Le conseiller d'Etat en charge de la Sécurité multiplie les effets de manche
pour asseoir son autorité sur l'ensemble de ses adversaires politiques. Sans distinction.

 

L’Etat de Genève devient une véritable machine à renseignements. Pierre Maudet, le conseiller d’Etat en charge de la Sécurité, multiplie les enquêtes administratives, les audits internes, et verrouille la communication au sein de son département. L’une des caractéristiques que le candidat sortant au gouvernement met en avant pour sa campagne, c’est son «sens de l’Etat». Pierre Maudet, fils du radicalisme, voit de bon œil une administration publique toute puissante, capable d’épier les moindres faits et gestes des adversaires d’une certaine caste, celle des dirigeants politiques aux commandes de l’Etat. Tout ce qui peut nuire à l’image du benjamin du Conseil d’Etat est impitoyablement attaqué.

 

Thierry Cerutti fait maintenant l’objet d’une «intention d’enquête administrative à son encontre». L’information, révélée par l’Agence Decaprod, démontre clairement la ligne stricte de Pierre Maudet. Il est notamment reproché au député-gendarme MCG d’avoir parlé en tant que policier sur Leman Bleu. Hasard du calendrier, l’interview de Thierry Cerutti est survenue un jour après le débat opposant le ministre de la Sécurité à Eric Stauffer. Ce dernier avait mentionné l’existence d’articles de presse mettant en cause Pierre Maudet et qui restaient bloqués dans la rédaction d’un journal*.

 

Pierre Maudet ne peut accepter qu’il y ait le moindre détail qui lui échappe. Son désir de tout contrôler vire clairement à l’obsession, et plus le temps passe, plus le ministre démontre qu’il ira toujours plus loin. Le limogeage régulier de hauts fonctionnaires pour ne pas remettre en question son autorité politique, les messages internes qui demandent de ne pas communiquer sur certains sujets, les tentatives de deal avec les journalistes pour ne pas parler de certains chiffres ou détails, tout y passe.

 

Dernièrement encore, à une réunion où les représentants de la presse étaient conviés pour donner leur impression par rapport à la communication du Département de la Sécurité (DS), Pierre Maudet a bien fait comprendre qu’il voulait être maître de la situation. Absolument rien ne doit lui échapper, et l’Etat-Maudet se transforme en une véritable prison. Le domaine pénitentiaire, habituellement réservé aux seuls délinquants, s’étend à l’ensemble des potentiels éléments perturbateurs de l’hégémonie Maudet.com. Impossible de s’opposer à son autorité: si vous n’êtes pas avec lui, c’est que vous êtes contre lui.

 

A trop vouloir empêcher les informations de sortir, Pierre Maudet finira par se tirer lui-même une balle dans le pied. Tous les ministres font des erreurs, c’est humain. Mais Pierre Maudet a le souci des détails. Il veut être irréprochable. Or, plus il tente de contrôler les opinions, les métiers des autres, les discussions, plus il irrite des gens autour de lui. A tel point qu’il finira par être davantage détesté par ses pairs, même en faisant de l’excellent travail, alors qu’il pourrait tout simplement s’octroyer le bénéfice de l’erreur. Plus il repousse l’échéance, et plus les dommages seront lourds lorsqu’une faille éclatera dans sa gestion politique. Il peut bien avoir une haute opinion de ses talents indéniables de communicateur, il finira inévitablement par commettre un impair qui lui causera du tort.

 

Si la population, moins initiée aux arcanes du pouvoir, peut être plus facilement manipulée par des effets d’annonce, ou lorsque Pierre Maudet change ses fusibles d’épaule, ceux qui côtoient ce milieu de près – politiciens et journalistes – ne sont pas dupes. On connait tous les méthodes employées par le ministre de la Sécurité. Ce sont des techniques vieilles de plusieurs siècles. Elles ont fait leurs preuves et il les utilise avec brio, sans aucun doute. Mais en verrouillant absolument tout, il oppresse bien des egos. Et ceux-ci sont à l’affût, attendant dans l’ombre, prêts à frapper dès que l’occasion se présentera. A ce moment-là, Pierre Maudet aura eu beau se protéger par mille et un subterfuges, il sera bien obligé d’affronter ses propres limites. Souhaitons-lui que le réveil ne soit pas trop douloureux.

 

Grégoire Barbey

 

*Nom connu de l’auteur

01:50 Publié dans Elections du 10 novembre, Genève, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook | | | |

12/10/2013

Le MCG doit devenir une force de proposition

Chronique, 12.10.13

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Delphine Perrella. Elle a montré – comme d'autres membres du MCG – que son parti
pouvait apporter des idées. Mais il faudra lutter contre tant qu'il ne se sera pas transformé.

 

Je me suis profondément interrogé depuis les résultats des élections de dimanche dernier. Faut-il continuer à s'opposer au MCG lorsqu'il réalise un score aussi important? J'ai longuement réfléchi. J'ai ressassé ces derniers mois, ces dernières années. Et l'attitude des élus de ce parti pendant ce laps de temps. Et ma réponse m'est apparue clairement, avec le recul: oui, il faut donner toute notre énergie pour lutter contre la ligne politique du MCG. Si je lui reconnais volontiers la qualité de mettre le doigt où ça fait mal, je lui en veux par contre, dans son ensemble, de mettre à mal les institutions de notre Canton. De cracher dans la soupe, alors qu'il s'en nourrit tout autant.



Ce dont Genève a besoin, véritablement, c'est d'une cohésion renforcée entre les différents acteurs de notre région. Notre république n'est pas bananière, comme le MCG – et marginalement l'UDC – tente de nous le faire croire. S'il y a des dysfonctionnements à Genève, ceux-ci ne sont pas irrémédiables. Ce n'est pas en insultant nos institutions qu'un changement durable s'installera. Ce n'est qu'en travaillant ensemble, partis gouvernementaux et partis d'opposition, qu'il sera possible de régler les problèmes majeurs que connait notre Canton.


S'opposer est nécessaire. Tout ne peut être fait dans l'impunité totale. Il convient de dénoncer, de ne pas laisser le pouvoir nous échapper des mains, à nous peuple genevois. Mais l'opposition n'est pas une fin en soi: à trop heurter les institutions, comment proposer des options viables à l'opinion publique? Comment travailler main dans la main pour redresser un canton en proie aux difficultés conjoncturelles? Ce n'est tout simplement pas possible. Ce qu'il faut, au-delà de la délation, de l'opposition constante et de l'injure faite à nos institutions, c'est une force de proposition. Des idées. Et je ne dis pas que le MCG n'en a pas, loin de là.


Des membres, comme Delphine Perrella ou Ronald Zacharias, ont prouvé qu'ils pouvaient apporter des projets intéressants et pouvant contribuer à améliorer le quotidien des Genevois. C'est là-dessus qu'il faut maintenant se concentrer. Et tant que le MCG n'aura pas effectuer sa mue, passant de l'opposition institutionnelle à l'opposition politique, deux notions que je distingue particulièrement, il conviendra de lutter contre son discours. Tant que le MCG n'aura pas, de son propre chef, changé son fusil d'épaule pour devenir l'un des bâtisseurs de ce canton – et donc être amené à perdurer au sein de l'hémicycle –, les partis traditionnels devront eux-mêmes s'opposer à sa ligne.



Non par la parole. Mais par les actes. Il est essentiel de démontrer à la population qu'il n'est pas tout de verser dans le verbiage politique: il faut prouver. Agir. Et force est de constater qu'à l'heure actuelle, les partis gouvernementaux n'ont pas encore subi l'électrochoc suffisant pour les ramener à la réalité. Ils ont fait Genève, ils doivent continuer à veiller sur notre république. Mais pour cela, il est impératif de s'investir. Et de ne pas prêter le flanc aux critiques acerbes d'un mouvement qui fait son beurre électoral sur l'opposition et l'injure aux institutions.



Quand bien même je reste convaincu qu'un jour, les partis du centre pourront travailler avec le MCG, j'invite chacun à prendre ses responsabilités et à réfléchir à ce qu'il pourrait faire pour s'améliorer et redonner confiance au peuple genevois qui, malheureusement, semble lassé de cette politique qui dure depuis trop longtemps. Autant le MCG doit être combattu dans sa forme actuelle, autant le message qu'il délivre à travers le vote-sanction des électeurs doit être entendu par la classe politique. Ce n'est que comme ça que nous arriverons, tous ensemble, à conserver un canton de qualité, et à œuvrer pour le bien du plus grand nombre.



Grégoire Barbey

17:01 Publié dans Air du temps, Elections du 10 novembre, Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

La gauche genevoise face à un grand défi

Chronique, 12.10.13

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Adrien Faure. L'analyse du co-président de la Jeunesse socialiste dimanche dernier ne
manquait pas d'arguments. Mais la gauche doit impérativement rester au gouvernement.

 

La gauche à Genève est-elle sur une pente déclinante? Les résultats du 6 octobre le laissent à penser. Bien que les socialistes ont maintenu leur représentation au Grand Conseil et légèrement progressé en termes de voix, la députation verte a presque rétréci de moitié. Si Ensemble à gauche a fait son grand retour au Parlement, sa force électorale a notoirement reculé, passant d'à peu près 14 sièges il y a 8 ans à 9 sièges aujourd'hui. Des questions doivent se poser dans les états-majors de la gauche pour palier à cette baisse qui, quand bien même la communication socialiste se veut enthousiaste, paraît durable. Les résultats genevois des votations fédérales du 22 septembre laissaient présager une proportion d'un tiers des voix pour la gauche, ce qui s'est traduit par les faits dimanche dernier.



Que se passe-t-il à gauche pour que l'électorat se fragmente ainsi? Le discours de la gauche gouvernementale, à savoir les socialistes et les verts, ne s'est pas toujours rejoint. D'une part, les socialistes ont souvent voté avec le MCG sur les questions sociales, alors que les verts étaient davantage tentés par le centre-droit (PDC-PLR). Cet éclatement idéologique a-t-il pesé sur les résultats des écologistes? C'est possible, mais reste difficile à dire avec certitude. Certains commentateurs y voient une sanction envers la politique de Michèle Künzler.



D'autre part, les socialistes ont majoritairement concentré leurs forces sur des projets de loi va-t-en-guerre contre les hauts revenus, sans nécessairement proposer des solutions réfléchies et concertées pour améliorer le sort des classes défavorisées. Devenu un parti plutôt conservateur, la politique socialiste à Genève est majoritairement dédiée à la protection de privilèges sociaux acquis au fil des dernières décennies. C'est dans la fonction publique, peut-être, que le parti trouve encore un véritable écho. En-dehors, le message ne semble pas porté vers l'électorat historique de la formation de centre-gauche.



La gauche pourrait bien perdre un à deux sièges au gouvernement le 10 novembre. Si les appareils de partis de la gauche traditionnelle n'appellent pas leur base à une importante mobilisation dans les urnes, les résultats pourraient s'avérer hautement défavorable aux socialistes comme aux verts. Du côté de l'Entente et de l'alliance MCG-UDC, les appels à voter ont déjà débuté. Si l'élection au Conseil d'Etat recueille habituellement davantage de participation que l'élection au Grand Conseil, cela ne doit pas conforter les partis de gauche et considérer cette constante comme un oreiller de paresse.



Un gouvernement monocolore, ou à très large majorité de droite (six sur sept, par exemple) ne profiterait probablement pas à l'élaboration de projets concertés et tournés vers l'amélioration des conditions de vie des Genevoises et des Genevois. La gauche, si elle veut continuer à jouer sa partition au sein de l'Exécutif cantonal – et il le faut! –, doit impérativement se remettre en question et élaborer une stratégie différente. Si les enjeux en 2013 ne sont plus les mêmes qu'il y a vingt ans, il convient néanmoins de réfléchir à des solutions qui touchent l'électorat qui s'est toujours senti concerné par les socialistes et plus globalement la gauche.



Certains préconisent, comme Adrien Faure qui a fait une excellente prestation sur Leman Bleu dimanche 6 octobre, le retour à l'opposition, et donc la sortie du gouvernement pour la gauche. Si cette alternative peut paraître séduisante à première vue – le co-président de la Jeunesse socialiste ne manquait pas d'arguments pour la rendre crédible –, elle n'en est pas moins dangereuse. En offrant un boulevard à la droite, et plus particulièrement sa composante souverainiste, la gauche prendrait un risque que son électorat n'accepterait jamais: offrir aux sirènes de l'angoisse les rennes du Canton.



C'est donc un véritable dilemme qui s'impose à la gauche. Sa présence au Conseil d'Etat est nécessaire, car le système politique en Suisse est basé sur la collégialité et le consensus. Laisser en-dehors du gouvernement les représentants d'un tiers des votants ne manquerait pas d'avoir des conséquences sur le long terme (il en va de même pour ceux qui votent à l'extrême opposé). Alors oui, d'ici 10 au novembre, tout reste à faire pour la gauche, qui doit colmater les brèches et récupérer sa base pour la mobiliser et lui offrir au moins deux sièges à l'Exécutif cantonal. Espérons que les caciques des partis de gauche sauront prendre les bonnes décisions. Car sinon, c'est bel et bien un retour de vingt ans en arrière que nous pourrions vivre. Pour le meilleur. Et surtout pour le pire.



Grégoire barbey

14:21 Publié dans Air du temps, Elections du 10 novembre, Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

11/10/2013

Cour des comptes: l'absence d'indépendance

Chronique, 11.10.13

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François Longchamp. Le ministre en charge de l'Urbanisme a joué un rôle plutôt flou
dans le scandale de la Cour des comptes. Qui est censée être indépendante de l'Etat.

 

Le déménagement en catimini de la Cour des comptes, révélé par l’Agence Decaprod, a fait couler beaucoup d’encre ces derniers jours. Je n’ai pourtant pas lu à l’heure actuelle une véritable analyse des événements dans les médias. La Cour des comptes a effectivement doublé son loyer, laissant courir le précédent dont le bail ne peut être encore résilié cette année. Le premier réflexe en apprenant l’information est évidemment l’indignation. Comment ne pas être estomaqué d’une aussi peu scrupuleuse gestion des deniers publics? Oui, mais à bien y regarder, des questions se posent. La réaction de François Longchamp, conseiller d’Etat en charge du Département de l’urbanisme, ne s’est pas faite attendre. Le lendemain, le ministre faisait part de son étonnement qu’un organe puisse se comporter ainsi alors qu’il «donne des leçons à la Terre entière».

 

Il n’aura pas échappé à l’observateur aguerri que cette théâtralisation n’est pas anodine. Tout d’abord, qui a orchestré la fuite? Selon Frédéric Hohl, président de la Commission des finances – que j’ai contacté après avoir reçu l’information –, la confidentialité du courrier de la Cour des comptes annonçant le déménagement de son service à la rue du Rhône a duré moins de deux heures. Ce que nous savons, c’est que l’Etat n’a proposé qu’une option à la Cour des comptes, qui l’a jugée insatisfaisante. Le président de cette dernière, François Paychère, en a expliqué les raisons sur le plateau de l’émission Genève à Chaud: les locaux proposés manquaient de discrétion pour la réception de ceux qui viennent dénoncer d’éventuelles mauvaises gestions de services de l’Etat. La possibilité d’archiver correctement et confidentiellement les documents de la Cour n’était pas garantie.

 

Plusieurs éléments me font grimacer: la Cour des comptes est censée être un organe indépendant de l’Etat. Le Bureau du Grand Conseil en est l’autorité de surveillance. Que l’Etat intervienne délibérément, par le biais de François Longchamp – directement concerné puisque son département devait aiguiller la Cour et lui proposer des locaux admissibles –, pour exiger d’un organe indépendant de l’Etat qu’il réintègre ses locaux séance tenante (ou que François Paychère le paie de sa poche) est proprement discutable. Il est évident que l’attitude de la Cour des comptes était cavalière. Signer un contrat de bail est, selon les deux avis de droit obtenus par la Commission des finances, impossible pour l’organe. Pourquoi donc la Cour des comptes doit-elle s’embarrasser de la signature de l’Etat pour disposer des locaux dont elle a besoin? Le seul élément auquel elle devrait être soumise, c’est le budget de fonctionnement lui étant alloué. A partir de là, l’Etat ne devrait même pas avoir son mot à dire.

 

Cette ingérence de François Longchamp pose donc la question suivante: était-ce délibéré de pousser la Cour des comptes à déménager d’elle-même pour ensuite monter le scandale en épingle? Les plus naïfs répondront bien évidemment non. Mais vous comprendrez que je ne partage pas cette grille de lecture. En agissant ainsi, le chef du Département de l’urbanisme décrédibilise les magistrats actuels. Il n’aura d’ailleurs pas fallu longtemps au Mouvement citoyen genevois (MCG) pour demander leur révocation immédiate. Quand une porte s’ouvre, le MCG aime s’assurer qu’elle soit bien enfoncée. Je ne démordrai pas que cette affaire n’est pas une dérive institutionnelle mais politique. Nous ne connaissons pas encore les tenants et aboutissants de l’affaire. Subsiste néanmoins de mon côté une grande réserve quant à la responsabilité de François Longchamp dans cette mascarade.

 

Plutôt que de demander la tête des magistrats, nos politiciens devraient plutôt s’interroger sur la logique de la Cour des comptes en tant qu’organe indépendant de l’Etat si ce dernier peut interférer dans ses décisions existentielles. A mon sens, la démonstration de François Longchamp est beaucoup plus grave que ne l’est la signature d’un bail à loyer lorsque les services du conseiller d’Etat n’ont (volontairement ou non) pas menés à bien leur rôle. Si l’on peut bien sûr considérer l’attitude la Cour des comptes comme inadéquate, on peut également se demander pourquoi François Paychère n’a pas saisi la presse pour faire part de ce blocage. En procédant ainsi, la situation aurait probablement été inverse. Pour l’heure, c’est François Longchamp qui mène le bal, et si personne ne creuse véritablement l’affaire, les questions posées plus haut ne trouveront jamais de réponse. Et ce serait bien dommage que la Cour des comptes soit ainsi inféodée à l’Etat, quand sa mission lui commande justement d’en être indépendante.

 

Grégoire Barbey

16:06 Publié dans Genève, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | | | |