Suisse - Page 3

  • L'expérience Blocher: paradoxe d'un homme

    Chronique, 09.11.13

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    Jean-Stéphane Bron & Christoph Blocher. L'œuvre ne surprend aucunement. Ce n'est
    pas là qu'il faut en saisir l'originalité et la réussite. Elles se situent dans le non-verbal.

     

    L'expérience Blocher est un film intéressant. Je me demande si c'est le portrait d'un tribun ou le tableau du malaise d'un pays. Une nation qui s'imagine si petite et si fragile face au concert des grandes puissances internationales. Certes, on y voit Christoph Blocher dans toute sa splendeur. Beau parleur, orateur de talent et grand lecteur de l'Art d'avoir toujours raison d'Arthur Schopenhauer.

     

    Mais c'est avant tout le porte-parole d'une catégorie de la population suisse. Celle qui se sent impuissante devant la mondialisation. Qui rejette l'immigration. C'est son droit. Et Jean-Stéphane Bron nous transmet dans son œuvre tout ce qui accompagne la vie d'un homme politique. Il y a d'un côté la mise en scène, de l'autre l'authenticité. A chacun de faire la part des choses. Les doutes, les rires, les certitudes et les moments de gloire. Les échecs aussi.

     

    La solitude de l'humain face à son destin. C'est ça, L'expérience Blocher. Oui, on y voit un tribun sous un jour plutôt favorable. Le réalisateur se défend dès le début du film de ne pas être en accord avec les idées de l'homme dont il tire le portrait. Soit. Cette justification n'a pas lieu d'être à mon sens et tout l'intérêt de ce film n'est pas dans les commentaires de l'auteur ou dans les paroles de Christoph Blocher. Il se situe largement dans les images, qui sont, elles, muettes. Mais qui nous parlent, toujours.

     

    L'expérience Blocher, ce n'est pas une surprise. On ne doit pas l'appréhender comme un portrait qui va nous révéler des informations inconnues jusqu'ici sur le personnage. On le connait trop bien pour l'imaginer se faire avoir par Jean-Stéphane Bron. Cette œuvre est plutôt une photographie d'une époque. D'un moment charnière. Le monde change, et Christoph Blocher porte en lui tout ce qui symbolise ce changement.

     

    Comme l'auteur le dit très bien dans son film, le politicien a le corps d'un agriculteur et l'esprit d'un dirigeant d'entreprises. CEO d'EMS-Chemie, il a largement bénéficié de l'ouverture des frontières, du marché unique. Ses acquisitions, restructurations/démantèlements puis cessions de groupes ne portent pas la marque de fabrication de la Suisse. Cela provient d'une culture différente. Anglo-saxonne. Et ça, c'est le paradoxe Blocher, plus que l'expérience.

     

    Le scandale de la subvention fédérale pour ce film n'a pas lieu d'être. J'ai lu de nombreuses critiques. D'un côté comme de l'autre. Aucune ne m'est apparue en visionnant le résultat final. Ce n'est ni l'encensement de Christoph Blocher, ni son assassinat cinématographique. Le produit se rapproche de la réalité. Et ce n'est pas tant la part d'ombre du personnage qu'il fallait saisir. Celle-ci se cache. Non, il valait mieux démontrer toute l'antithèse des différents aspects du tribun. Et sur ce point, Jean-Stéphane Bron a réalisé un sans-faute. Chapeau à lui.

     

    Grégoire Barbey

  • Politique: la presse doit s'investir davantage

    Chronique, 09.11.13

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    Grand Conseil. Les comptes rendus des sessions parlementaires devraient être plus
    complets. Ils ne traitent actuellement plus que des sujets véritablement capitaux.*

     

    Dans la presse actuelle, il y a quelque chose qui me manque. Ce sont les comptes rendus des sessions parlementaires. Une page, chaque mois, pour détailler un peu la teneur des débats. Pas uniquement sur les sujets capitaux (comme cela se fait depuis quelques années). Parce que la politique, ce n'est pas seulement les urgences, ni les débats polarisants qui traînent en longueur. La politique se joue principalement dans l'hémicycle. C'est ici, dans ce lieu relativement petit, que s'affrontent les différentes forces en présence. Au sein de cette enceinte, la dialectique s'éveille. Les arguments défilent. Les alliances se forment. L'avenir du canton y est joué.

     

    Cet endroit est par essence le lieu où tout se décide. Il faut y être pour relater les faits. Passer à la buvette, aux pas perdus, discuter avec les députés. Ecouter, toujours. Le journaliste qui couvre les séances plénières se doit d’avoir l’oreille attentive. On comprend parfois, entre deux verres de blanc avec des élus du peuple, la stratégie qui se cache derrière une majorité de circonstance. Ce n’est pas uniquement les votes qui comptent. Il y a inévitablement, derrière les chiffres immuables, des discussions. Des pourparlers. Le citoyen qui lit son journal ne doit-il pas être tenu au courant des enjeux concernant son avenir?

     

    Oui, la politique peut être a priori ennuyante. Relater des débats sans y mettre un peu de saveur – c’est-à-dire en y rajoutant quelques hypothèses, parfois farfelues, souvent proches de la réalité –, ça n’en vaut évidemment pas la peine. Le journaliste, lorsqu’il réalise un compte rendu, doit oser s’engager. Prendre des risques, se tromper. Tâtonner aussi. Au fond, c’est lui qui est sur place, qui prend la température. Selon les discussions qu’il a entendues, les confidences qui lui ont été faites, il peut dénouer une situation étonnamment complexe. Ce que l’électeur veut savoir, c’est si les personnes pour qui il a voté respectent leurs engagements.

     

    Et c’est compréhensible. Un élu est mandaté par le peuple. Il doit lui rendre des comptes. Et le journaliste, par son omniprésence au sein du milieu politique, peut et doit servir d’intermédiaire entre les députés et les citoyens. Il ne faut pas laisser les arrangements dans l’ombre. Il appartient aux médias d’être suffisamment culottés pour donner de la matière à leurs lecteurs, auditeurs, téléspectateurs. Qu’importe le support. Qu’il soit fait de papier, radiophonique, audiovisuel ou sur le web, les médias doivent donner les clefs de lecture des décisions politiques à ceux qui les lisent, les regardent ou les écoutent.

     

    Au sujet de la politique, il reste beaucoup à faire. Et la presse, face à ce constat, a de nombreuses opportunités qui restent encore inexploitées. Pourtant, qu’est-ce que la politique peut être passionnante si celle-ci est bien expliquée. A condition de raconter une histoire. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Mais pour cela, il faut oser. Ne pas se fier aux recettes du passé. Ce n’est pas la matière qui manque. C’est le courage. L’envie de proposer du neuf, de le faire avec conviction et passion. Quand on rédige sur un sujet qui nous plaît, le lecteur le ressent. Tout est possible. Osons, donc.

     

    Grégoire Barbey

     

    * Crédit photo: Demir Sönmez – Vous pouvez découvrir ses photos sur son blog (si ce n'est pas déjà fait) en cliquant ici.

  • Débat malheureux mais nécessaire

    Chronique, 19.09.13

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    Peine de mort. La guillotine était majoritairement utilisée en Suisse pour les condamnés
    à mort. Abolie une première fois en 1874, elle a été réintroduite en 1879 par voie de référendum.

     

    Il y a très exactement 32 ans et un jour, le 18 septembre 1981, l’Assemblée nationale en France votait l’abolition de la peine de mort sous l’impulsion du garde des Sceaux Robert Badinter. En Suisse, la peine de mort a été abolie une première fois en 1874, puis réintroduite à la suite d’un référendum en 1879, accepté avec 52,5% des voix. Finalement, le peuple adopte un nouveau code pénal en 1938 (entré en vigueur en 1942) qui comprend notamment l’abolition de la peine capitale pour les crimes de droit commun. Subsistera jusqu’en 1992 la peine de mort dans les tribunaux militaires. Durant la Seconde guerre mondiale, 17 membres de l’armée suisse ont été fusillés pour trahison.

     

    En 1979, une initiative parlementaire propose de réintroduire la peine capitale pour l’assassinat et la prise d’otages. Le Conseil national la rejette par 131 voix contre 3. En 1985, une initiative populaire pour réintroduire la peine de mort pour les trafiquants de drogue ne réunit pas les signatures requises pour être validée et soumise à votation. En 2010 enfin, une nouvelle initiative populaire proposant de rétablir la peine capitale dans certains cas précis est retirée quelques jours après avoir été validée par la Chancellerie fédérale. On le voit, cette thématique refait ponctuellement surface au sein de la population en Suisse.

     

    Elle revient généralement en réaction à un tragique événement. Le meurtre d’Adeline ne fait malheureusement pas exception à cette règle. La peine de mort est présentée aujourd’hui comme la seule solution pour mettre fin à la récidive. Jean-Luc Addor, député valaisan et membre de l’UDC, disait d’ailleurs sur Infrarouge qu’un mort ne peut pas récidiver. Bravo à lui pour cette démonstration logique de haut vol. René Descartes et Emmanuel Kant doivent se retourner dans leur tombe respective… Enfin, les arguments manquent souvent de portée pratique pour justifier une telle réintroduction dans nos dispositions pénales.

     

    La justice est faite par des Hommes, elle est donc faillible. Le problème d’un mort, c’est qu’il est… mort. Un retour en arrière est donc tout simplement impossible. Considérer qu’une manière expéditive est forcément la meilleure solution est une drôle de conception de la justice et de son présupposé, l’Etat de droit. De surcroît, octroyer à l’Etat le droit de vie ou de mort est une façon singulière de considérer la liberté. Sachant qu’aucune corrélation directe n’a jamais été établie entre la courbe de la criminalité et la peine de mort comme effet dissuasif, parler de prévention est malhonnête… Je considère néanmoins qu’il est positif de relancer le débat sur le sujet. Et j’accepterai d’en débattre aussi souvent qu’il le faudra, parce que je suis convaincu qu’une telle mesure est totalement contraire à l’intérêt général. Ainsi, je me réjouis de croiser le fer avec celles et ceux qui pensent que c’est une bonne solution. Pour autant qu’ils aient des arguments…

     

    Grégoire Barbey

  • Douloureuse faillite d'un système et d'un idéal

    Chronique, 15.09.13

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    Horreur. Nous sommes tous témoins de la faillite d'un système. A la fois pénal et idéal.
    Il convient aujourd'hui de prendre suffisamment de recul pour tirer les conclusions de ce drame.

     

    Une tragédie, quelle qu’elle soit, est par nature toujours de trop. Il n’y a pas à tergiverser là-dessus. Le meurtre de cette éducatrice est abominable et inexcusable. Cet événement d’une rare tristesse met en avant certaines faiblesses du droit pénal suisse, régit sur le plan fédéral, et de la justice pénale. Oui, qu’un violeur multirécidiviste puisse se retrouver en liberté quelques années après sa condamnation est tout bonnement inacceptable. Qu’il lui soit permis en plus de sortir en n’étant encadré que d’une femme, c’est tout simplement incompréhensible. L’horreur a soudainement traversé le cœur d’une famille et de centaines de milliers de Suisses unis dans la douleur. Nous sommes tous frappés par un sentiment d’impuissance et d’injustice. Oui, la société et son système ont failli.

     

    Peut-être ont-ils pêché par trop de confiance dans l’être humain. Peut-être avons-nous tous le désir, pour certains inavouable, de croire qu’il y a au fond de chacun de nous la possibilité de nous améliorer. D’expier nos fautes et de retourner sur le droit chemin. Celui qui ne nuit pas à la communauté, qui respecte les lois et l’intégrité des citoyennes et citoyens. C’est cet idéal, en partie issu de notre culture judéo-chrétienne, qui nous conduit parfois à l’extrême opposé de nos objectifs. La société porte aujourd’hui le fardeau d’un échec, une terrible erreur que nul n’a souhaité et qui, cruelle fatalité, s’est malgré tout produite. Qui a fauté? Est-ce vraiment la bonne question? Nous portons tous notre part de responsabilité. Nous sommes des humanistes.

     

    Par cette grande idée de l’être humain, nous avons permis à une âme égarée, dévorée et malade de perpétrer plusieurs crimes. Des viols et enfin un meurtre. Comment ne pas ressentir à la fois colère et culpabilité? Tous, nous faisons partie intégrante de ce système. Nous votons les lois qui régissent notre communauté. Nous élisons nos représentants chargés de les appliquer. Oui, c’est la triste faillite d’un système volontariste et idéaliste. Le droit pénal et la justice ont échoué. Non par excès de confiance, mais par amour de l’Homme. Je ne crois pas qu’il faille précipiter les mesures à prendre pour corriger cette anomalie. Nous devons déjà commencer par nous recueillir. Toute une population se trouve aujourd’hui réunie dans un même deuil. Nous pleurons une femme et nous déplorons notre système.

     

    Comme toutes mes concitoyennes et concitoyens, j’ai mal au cœur. La nausée me traverse et l’incompréhension me submerge. L’impuissance est un sentiment profondément désagréable. J’ai mal qu’une personne paie de sa vie pour mettre le doigt sur la faille de notre droit pénal et notre justice. Mais l’heure n’est pas à la démesure. Il est temps de panser cette plaie et de réfléchir raisonnablement aux conclusions à tirer de ce crime sordide. Je suis tombé par hasard sur une page Facebook appelant à rétablir la peine de mort en Suisse. Près de 10'000 adhérents. Je comprends ce sentiment de colère. Je ne le comprends que trop bien pour être honnête. Est-ce pourtant la bonne solution? Notre société doit-elle reculer d’un pas parce qu’il y a dans l’âme humaine une barbarie qu’il nous est difficile de cerner? Est-il souhaitable de pratiquer nous-mêmes, en mandatant l’Etat, ce que nous condamnons auprès des individus?

     

    Donner le droit à la justice de décider de la vie et de la mort des administrés, c’est tenir soi-même un peu le fil de l’épée qui tranche une existence. C’est se salir les mains tout en reprochant cela aux criminels. La justice pénale doit être plus ferme. Les peines doivent être allongées, c’est certain. Et les évaluations devront probablement être revues. En tant que société, nous devons peser le pour et le contre. Certains criminels sont peut-être mieux isolés loin des autres pour la sécurité de tous. Peut-être faut-il effectivement sacrifier un peu de notre idéal, de nos croyances séculaires, pour protéger le plus grand nombre. C’est un geste que j’accepterais, parce qu’il convient de mesurer le prix de chaque décision. Risquer la vie des citoyens, je ne puis l’admettre. Mais autoriser le crime d’Etat légitimé, je ne puis m’y résoudre. Comme pour vous, cette situation m’est insoutenable. J’aimerais pouvoir proposer une solution parfaite, pour régler tout ce problème qui se pose depuis les prémices des sociétés.

     

    Je n’ai malheureusement pas la science infuse, ni Dieu pour me chuchoter à l’oreille. J’ai cependant une conviction: certains boulons de notre édifice sociétal doivent être remplacés par d’autres. Il y a un mécanisme qui a failli, et nous savons visiblement lequel. Tous, citoyens et politiques, concertons-nous pour y remédier. J’accepte qu’il y ait des gens favorables au rétablissement de la peine de mort. Mais je ne partage pas leur solution. Elle ne m’apparaît pas suffisamment sévère, et elle octroie un pouvoir trop important pour une justice faite par les hommes, ceux-là même qui faillissent. Oui, une peine de privation de liberté longue, de plusieurs décennies, voire à vie: voilà une véritable sentence. C’est aussi une mesure qui protège la communauté. La répression n’est pas une fin en soi. Il faut également penser à la protection des individus. Punir proportionnellement, certes, mais le faire en ayant à l’idée qu’il faut avant tout réduire les risques de récidive. Et peut-être est-il temps de songer à un internement à vie de certains types de criminels. Parce qu’il y a malheureusement des idéaux qui se heurtent violemment à la réalité. Et que le prix à payer est bien trop élevé.

     

    Grégoire Barbey

  • Oskar Freysinger: reflet du pouvoir autoritaire

    Chronique, 06.09.13

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    Oskar Freysinger. Le ministre valaisan n'a pas perdu de temps pour prouver à ses
    détracteurs qu'il ne changerait pas les mauvaises habitudes qui lui sont reprochées.

     

    Le conseiller d’Etat UDC Oskar Freysinger s’est à nouveau illustré aujourd’hui par ses manières autocratiques. Il a muté le chef de l’enseignement valaisan Jean-François Lovey, qui occupait ce poste depuis 17 ans, parce qu’il n’a pas la même vision que le tribun. Encore et encore, Oskar Freysinger démontre ce que tous déjà soupçonnait: il ne veut pas partager le pouvoir et n’a surtout pas envie d’être amené à se faire critiquer par ses collaborateurs dans ses choix. Le ministre n’aime pas qu’on lui dise ce qu’il doit faire et comment il doit s’y prendre. C’est un fait. Qu’il donne congé aux enseignants qui veulent pratiquer la chasse, ou qu’il limoge l’un des plus fidèles fonctionnaires de son département, Freysinger prend ses décisions lui-même et nul ne peut le contredire.

     

    Pour Jean-François Lovey, c’est un coup de butoir six ans avant sa retraite. Le sémillant conseiller d’Etat lui a créé un poste sur mesure pour l’empêcher d’interférer dans ses prises de décision. Une attitude bien peu honorable de la part d’un individu qui aurait au contraire tout à gagner à s’entourer de collaborateurs reconnus et compétents. Et agir avec un peu plus de discernement lui permettrait sûrement de faire les mauvaises langues à son sujet. Si de nombreux romands craignaient de voir en Valais l’élection d’Oskar Freysinger, ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit d’un UDC. C’est le personnage lui-même qui se donne l’image d’un ultra-autoritaire qui ne veut pas qu’on vienne empiéter sur la parcelle de son pouvoir.

     

    Elu à une nette majorité par les Valaisans, Oskar Freysinger ne changera pas pour autant son naturel. Et à vouloir le chasser, il reviendrait au galop. Ce qui est sûr, c’est que le personnage ne manquera pas de nous surprendre – ou de nous conforter dans nos a priori – lors de sa législature. Et c’est bien malheureux de devoir s’en tenir à penser: ils l’ont voulu, ils l’ont eu. Les Valaisans méritaient probablement mieux qu’un individu imbu de pouvoir et de lui-même à la tête de deux aspects politiques essentiels: la sécurité et l’enseignement. Le canton va devoir assumer la volonté du peuple, et la facture pourra peut-être sembler salée à la fin. Seul le temps nous dira si Oskar Freysinger est capable de changer et de s’adapter à ses fonctions ou si ce sont ses fonctions qui devront s’adapter au personnage.

     

    Grégoire Barbey

  • Entre réalité des faits et intérêts supérieurs

    Chronique, 29.08.13

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    Jean Christophe Schwaab. Le conseiller national socialiste déclarait sur son profil Facebook
    que la révision de la loi sur le travail allait obliger des employés à travailler 24 heures sur 24.



    Lors de chaque initiative, les partis politiques se mettent en branle pour imposer leurs vues. C’est leur rôle et il n’y a rien à leur reprocher, si ce n’est parfois les méthodes employées. Leur objectif est simple: convaincre le peuple. Les moyens pour y parvenir sont toutefois plus difficiles. Voire sinueux. Il ne suffit pas d’être pour un texte de loi ou de s’y opposer. Il faut apporter au débat des arguments concrets, des explications claires et – malheureusement – simplifiées pour se faire comprendre. Il est évident que chacun utilise des stratagèmes pour marquer les esprits. La recherche d’un slogan provocateur, qui fasse réagir, mais qui interroge aussi. Les partis ne s’arrêtent néanmoins pas à ça: ils manipulent bien souvent la réalité des faits. A dessein ou par méconnaissance du sujet, qu’importe.
     

    Le peuple est donc susceptible d’être désinformé s’il s’en tient au discours politique de ses représentants. Il faut bien reconnaître qu’il s’agit-là d’un risque inhérent à l’exercice de la démocratie. Là où les matraques permettent de calmer la population – et de faire «rentrer» les idées dans la tête des gens – au sein des systèmes autoritaires, la démocratie nécessite plus de tact. La propagande est donc l’outil tout indiqué pour parvenir à ses fins. Elle demande une pratique intense et des aptitudes spécifiques. Il n’est pas toujours évident de savoir lorsqu’un politicien dit la vérité ou façonne la réalité dans son intérêt. Les débats le démontrent bien: deux personnes qui ne sont pas d’accord ne finiront probablement pas dans le même camp à la fin.
     

    L’intérêt étant plutôt de confronter deux avis contradictoires pour permettre aux gens d’opter pour l’argumentaire qui leur paraît le plus juste. Et encore ici, il s’agit d’une interprétation, puisqu’il y a dans notre perception sensorielle deux obstacles à la compréhension objective: les convictions et les référentiels. Deux individus opposés sur une interprétation des faits peuvent être toutefois de bonne foi. Et c’est justement-là tout le paradoxe d’un débat d’idées. Interpréter n’est pas mentir. Mais cela peut servir à travestir. Il y a également la rétention d’informations dans un but précis.
     

    Quand on observe les discours des uns et des autres sur la libéralisation des shop des stations-service, il y a un incroyable fossé. Entre ceux qui, comme Jean Christophe Schwaab, affirment que les employés vont travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et ceux qui disent que cela ne changera rien… On ne peut qu’être frappé par les arguments. Les deux camps noircissent volontairement le trait pour marquer les consciences. Ce qu’il faut bien évidemment, c’est un contre-pouvoir qui permette de rétablir les faits. Ce sont les journalistes qui sont traditionnellement chargés de cette tâche. Mais aujourd’hui, tout semble plus difficile. La Confédération, donc les différents départements rattachés à l’Etat fédéral, possède plus de 400 communicateurs. C’est plus que n’importe quelle rédaction en Suisse. Cela représente même davantage que Le Monde en France.
     

    Lorsque le discours des politiciens est passé au peigne fin pour en lisser les contours et le rendre le plus irréprochable possible, il est difficile d’en percevoir les aspérités. Seul un œil averti, et encore, peut en percer les incohérences. Le fact cheking, très répandu dans certains pays, commence à faire son apparition en Suisse. L’objectif est simple: analyser les propos des politiciens et les confronter aux faits. La RTS vient de se doter d’une émission de radio nommée Factuel. La présentation du produit sur internet précise d’ailleurs: «Factuel renoue avec la fonction première du journalisme: la vérification des sources et la recherche de la vérité».
     

    C’est bien évidemment une démarche à saluer. Encore faut-il assurer derrière un traitement égal aux politiciens. On connait l’habitude de la RTS à s’en prendre à certains politiciens plus qu’à d’autres – ils tendent souvent le bâton pour se faire battre, c’est un fait – et c’est justement dans le cadre de ce genre d’émissions qu’il faut réussir à passer par-dessus les a priori. En démocratie en tout cas, il est important d’avoir un véritable contre-pouvoir, dont l’établissement des faits au plus proche de la vérité (car l’atteindre est un idéal) doit être le but. Comme je le disais plus haut, c’est un exercice particulièrement difficile puisqu’il y a de plus en plus de personnes chargées de noyer le poisson. De pointer du doigt ce qui n’est en réalité qu’un feu de paille.
     

    Face à l’armada de communicateurs payés par les contribuables, comment les journalistes, qui doivent être au service du Peuple et non du pouvoir en place, peuvent exercer correctement leur métier? C’est là toute la question. Et les réponses varieront en fonction des intérêts de chacun. De multiples questions se posent. Est-ce que la transparence du gouvernement profite toujours à l’intérêt de la Nation? Pas nécessairement. Mais la position la plus inconfortable revient probablement au journaliste, qui doit juger s’il fait bien de rétablir les faits sur un point. Parce qu’il peut en mesurer les risques. Et surtout en prévoir les conséquences. Et s’il ne le fait pas, est-ce qu’il ne trahit pas son engagement et sa déontologie? Cela reviendrait à dire qu’il y a des intérêts qui surpassent la transparence. C’est malheureusement bien possible…

     

    Grégoire Barbey

  • Le fantasme électoral de Christophe Darbellay

    Chronique, 26.08.13

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    Christophe Darbellay. Le président du PDC aimerait beaucoup être conseiller fédéral.
    Il y pense très souvent. De plus en plus. Et pour ça, une stratégie simple: draguer l'UDC.

     

    Insécurité partout. A en croire Christophe Darbellay, président du Parti démocrate-chrétien (PDC), les citoyens suisses ne peuvent plus sortir de chez eux en toute tranquillité. Le programme sécuritaire du PDC l’illustre bien. Pourquoi ce revirement soudain dans pareille thématique de société? Nous approchons de la fin de l’année 2013. Dans deux ans, les élections fédérales auront lieu. Et Christophe Darbellay rêve tous les matins en se rasant de devenir conseiller fédéral. Plus que jamais, il se sent appelé à prendre la place d’un des maillons faibles. Qui donc? Probablement Eveline Widmer-Schlumpf. Mais rien n’est joué: elle pourrait se révéler une alliée utile si nécessaire.

     

    Alors plutôt que d’attaquer la conseillère fédérale en charge du Département des finances, le PDC charge, sous l’impulsion du Valaisan, le ministre des Affaires étrangères, Didier Burkhalter. On l’accuse (à tort) de brader la Suisse à des juges étrangers. Entre la sécurité et l’Union européenne, le PDC rejoint étrangement les positions de l’Union démocratique du centre (UDC). Ce n’est plus la gauche que drague Christophe Darbellay. Il fut un temps où il essayait. On peut toujours l’apercevoir avec les socialistes dans les salles des pas perdus au Palais fédéral. Il fomente, le vil coquin. Mais son objectif – consécration d’une stratégie de slalomeur hors pair – est autre. Il ne veut plus simplement dicter qui rentre ou non à l’exécutif fédéral. Il veut en être. C’est son vœu le plus cher.

     

    Et donc il tire tout son parti à droite. Sur des lignes beaucoup plus strictes. Guerre des tranchées. Il expose un parti traditionnellement centriste à un mouvement inattendu. A l’heure où l’électorat du PDC s’effrite, Christophe Darbellay opère une radicalisation des positions du parti pour son propre intérêt. Il espère qu’en se montrant plus ouvert aux thèmes habituellement réservés à la droite sécuritaire et nationaliste, il récupérera des voix de l’UDC pour son élection au Conseil fédéral. Il ne compte pas sur les Vert’Libéraux, ni sur le PLR. D’ailleurs, ce dernier, il s’en est largement écarté. Notamment sur la Lex USA, sujet pourtant cardinal pour les Libéraux-Radicaux.

     

    Les vieilles alliances se défont. D’autres tentent de se conclure. Maladroitement peut-être, tant le jeu du président du PDC est lisible. Comme je le disais plus haut, déstabiliser Didier Burkhalter est un bon moyen de s’attirer la sympathie de l’UDC. En mettant en danger le siège d’un PLR, avec une Eveline Widmer-Schlumpf menacée par l’ensemble de la droite, le PDC et l’UDC pourraient faire d’une pierre deux coups. Christophe Darbellay prend le siège de la ministre PBD, et un UDC se voit octroyer celui du ministre des Affaires étrangères. Surfait, me direz-vous? Pas si sûr. L’UDC frisonne de toute sa base à l’idée de se venger. D’opérer un basculement des majorités au Conseil fédéral. De se réapproprier son deuxième siège. Et d’évincer ceux qui l’ont trahie. Darbellay en fait partie. Mais il s’avère utile. Très utile. Il est possible de passer outre sa trahison si cela peut servir les intérêts supérieurs du parti. Et là, croyez-moi, l’UDC ne se résoudra jamais à laisser passer sa chance. Tout comme Christophe Darbellay, qui pense tous les matins en se rasant à ce fameux couronnement… Quitte à faire fi de toutes ses valeurs.

     

    Grégoire Barbey