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  • Des distractions superficielles

     

    Invraisemblance : la proportion affligeante du commun des mortels qui perd son temps à commenter des résultats sportifs et à défendre les couleurs de leur patrie. Non pas que je renie l'intérêt du sport – bien au contraire. Mais de grâce, soyons cohérents ! Si nos semblables dépensaient autant d'énergie à protéger et promouvoir leurs intérêts et la nécessité du bien commun, nul doute que le visage de la politique en serait drastiquement changé.

    Mais il va de soi que certains préfèrent la passivité du spectateur à la difficulté des responsabilités de l'acteur.

    Que je me prenne, une fois de plus, à espérer que la tendance s'inverse un jour, ne me surprend guère. Ce qui serait plus étonnant, c'est qu'il y ait un véritable changement en la matière.

    Alors je retournerai, comme à l'accoutumée, à mes occupations, le cœur lourd d'une certaine déception, celle de voir que des événements sans grande importance concrète surpassent – et de loin – la propension qu'ont mes contemporains à s'occuper de ce qui devrait les animer, à savoir la prise en main de leur destinée, et l'implication qui va de paire avec un investissement inconditionnel pour la sauvegarde de ses droits, de ses intérêts et de ses valeurs.

    Peut-être, et je dis bien peut-être, suis-je trop rêveur pour prendre conscience que la vie est suffisamment courte pour ne pas devoir de surcroît perdre en temps précieux des années à débattre en politique ?

    Il est tout-à-fait possible que cela soit moi qui me fourvoie, à vouloir croire dur comme fer qu'il y a plus important que les distractions superficielles. Pour un épicurien, cela paraît pourtant contradictoire.

    Aller, je cesse d'être de mauvaise augure, ne serait-ce qu'un instant...

     

    Grégoire Barbey

  • La jeunesse politique

    Cinquantième note, déjà !

    La jeunesse fait peu à peu sa place en politique, c'est un fait. Je trouve cela même réjouissant. Cependant, il me faut hasarder une réflexion en la matière. Je m'interroge sur la pertinence des « sections jeunes », qui se sont imposées dans presque tous les partis.

    Je remets ici en cause la légitimité d'opposer deux « classes », à savoir la jeunesse, et les plus vieux, comme s'il fallait impérativement dissocier ces différentes catégories d'âge. N'est-ce pas, au fond, donner un os à ronger à ces jeunes impudents qui veulent prendre part à l'activité des grands ?

    Pour ma part, j'aime à croire que toutes les générations se doivent d'avancer main dans la main, et d'arriver à des accords librement consentis afin d'offrir aux jeunes un avenir décent. Il est ainsi l'heure d'inverser une tendance, la vieille croyance de la verticalité des idées, cette métaphore platonicienne qui perdure depuis longtemps, où les idées descendent et pénètrent les esprits humains. Dans les faits, cela justifie la tradition de l'hérédité, à savoir que les Anciens incarnent la Sagesse que doit nécessairement s'approprier la jeunesse pour prétendre accéder au stade supérieur, celui du pouvoir décisionnel et idéologique. Pourtant Corneille disait si bien que « la valeur n'attend pas le nombre des années », dès lors il est primordial de remettre en cause cette méthode.

    Loin de moi l'idée de vouloir supprimer toutes les jeunesses partisanes, ou en imposer l'illégitimité. Mon objectif est plutôt d'émettre une réserve quant à cette propension, certes révélatrice d'un désir de notre jeune génération à vouloir entrer dans la compétition politique, et de relativiser le rôle que nous – car je fais partie de celle-ci – pourrions avoir concrètement au sein des partis principaux eux-mêmes.

    Il faudrait donc songer à composer avec la jeunesse, dès maintenant, pour offrir une véritable table d'écoute à des voix qui peuvent tout autant être entendues que les autres.

     

    Grégoire Barbey


  • « Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. »

    Pensée nocturne.

    « Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Et que m’importe ? Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions ; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer ; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie ; elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. » Donatien Alphonse François de Sade

    Cette phrase, sur laquelle je tombe au hasard de mes pérégrinations littéraires, me plaît, bien qu'écrite de la main d'un personnage que je n'apprécie guère. Elle me fait réfléchir sur la pensée unique, qui atteint des sommets encore inexplorés de mémoire. Je ne désire point développer une réflexion en cette nuit qui pourtant me remplit d'inspiration. Toutefois, j'appréciais tant ce passage qu'il me fallait le rapporter. Et d'ailleurs, je partage cette idée que bien souvent, la cause du malheur des uns, est la pensée des autres... Cela mérite d'être compris, car même les théories les plus abordables et humanistes ont parfois de fâcheuses conséquences sur le bien-être de certaines personnes. Comment donc concilier toutes les sensibilités en une même société ? Je laisserai mes lecteurs tenter d'y répondre et reviendrai plus tard sur cette interrogation qui, croyez-moi, me passionne au plus haut point.

    Grégoire Barbey

  • L'avortement, une nécessité d'utilité publique

     

    Suite à de nombreuses requêtes, je vais me prononcer sur l'avortement.

    J'y suis évidemment favorable et estime qu'il devrait être accessible à toutes les femmes, ce qui implique donc la gratuité de l'intervention, remboursée intégralement par l'assurance, ou dans un cas spécifique, aux frais de l'État, donc indirectement du contribuable, si la demanderesse ne possède pas d'assurance, pour des raisons X ou Y. Il y a deux raisons principales qui me font me positionner ainsi en faveur de cette pratique et de son accessibilité.

     

    Les femmes sont les seules détentrices du choix de conserver ou non l'enfant à venir.

    Jusqu'à preuve du contraire, ce sont les femmes qui sont concernées directement par la question de l'enfantement. Je considère dès lors qu'il s'agit d'un choix d'ordre privé, qui doit résulter uniquement de la réflexion faite par la personne concernée, à savoir la femme enceinte. Cet impératif est catégorique, pas même le père ne doit influencer la décision que prendra la mère. Dans notre société, où la propriété individuelle fait partie intégrante de nos rites et nos échanges, le corps de la femme lui revient de droit, elle est donc de ce fait la seule à pouvoir décider de l'avenir de l'embryon qu'elle porte en son sein. Toute intimidation ou manipulation visant à influencer le choix d'une femme sur ce sujet est à proscrire légalement.

     

    L'avortement doit être considéré comme relevant d'une option d'utilité publique.

    J'entends par là que dans divers cas de figure, une mère en devenir qui ne désire pas garder son enfant et préfère opter pour la possibilité de l'avortement pour des raisons précises (qu'elle seule est en mesure d'en juger la pertinence) doit être en mesure d'y avoir droit. Un enfant non-désiré ne doit en aucun cas voir le jour, tant son avenir serait incertain au possible. Bien sûr, cet argument sera réfuté par certaines personnes qui clameront n'avoir pas été désirés et s'en être pourtant bien sorti. C'est certes un fait, mais également un risque. Les parents qui conservent l'enfant par obligation légale (dans un pays où l'avortement n'est pas autorisé ou non-remboursé) peuvent adopter à son encontre des comportements tout-à-fait délictueux par frustration ou instabilité psychique.

    Qu'une mère toxico dépendante décide d'avorter doit être perçu comme relevant de l'utilité publique, par exemple. Il faut comprendre qu'un enfant non-désiré ou évoluant dans un milieu hostile a une certaine probabilité de réitérer les sévices qu'il aura vécu, et ainsi causer d'autres dommages collatéraux à la société. J'ai conscience que mon argumentaire en choquera plus d'un-e, mais il me paraît sincère. Refuser l'avortement pour quelque motif que cela soit, c'est prendre un pari risqué, sinon pour le bien-être de l'enfant et son entourage dans une moindre mesure.

    Je précise néanmoins que l'enfant paraisse ou non en bonne santé est un critère que seule la femme enceinte est en mesure d'évaluer comme pertinent ou pas pour sa décision Une fois encore, ce choix lui appartient.

     

    Conclusion

    Il y aurait bien sûr d'autres paramètres à prendre en compte, mais foncièrement ma position s'explique par les deux points précédemment explicités. Pour ma part, je considère que le droit à l'avortement gratuit et inconditionnel est une nécessité pour les femmes et également pour la société. D'autant plus qu'aujourd'hui, les avortements médicamenteux sont une option viable et peu coûteuse, tant sur le plan financier que physique (puisqu'il n'y a pas d'intervention chirurgicale) et ne présente donc pas de risque de stérilisation pour les femmes. Il faut cependant agir avant les six premières semaines de l'embryon pour que cela fonctionne.

    Il est donc de prime importance de lutter pour que soit reconnu ce droit, le plus vite possible !

     

    Grégoire Barbey

     

  • De l'utilité de la révocabilité des élu-e-s pour combattre la corruption institutionnalisée des lobbys multinationaux

     

    En ces temps politiques conflictuels, il est impératif de s'interroger sur la viabilité, les qualités et surtout les défauts de notre système démocratique.

    Les récents événements qui ont déferlé la chronique ne sont pas anodins, et ne doivent en aucune façon être pris à la légère. Les élus de la Ville de Genève, du moins une certaine proportion d'entre eux, semblent avoir oublié les valeurs fondamentales que sont le respect, l'honnêteté, la transparence, la dévotion et l'abstraction de leurs intérêts au profit du plus grand nombre.

    Comment rester silencieux face à de tels comportements ? La mode actuelle est apparemment, eu égard aux discours de quelques politiciens, de nier l'importance d'une politique éthique, je dirais même d'une « poléthique ». Philippe Glatz, ancien président du Parti Démocratique Chrétien, s'est illustré sur mon blog par un commentaire tout-à-fait symptomatique de cette nouvelle tendance.

    Je défendais dans un article, publié il y a quelques temps, la nécessité pour notre démocratie et le respect du Peuple de connaître le montant de la transaction effectuée par Mark Muller avec le barman, victime de la violence du conseiller d'État le 31 décembre.

    D'après Glatz, donc, vouloir invoquer les valeurs morales aurait « quelque chose de très inquiétant pour ces mêmes démocraties ». Plus loin, il continue : « Vous vous rendrez peut-être compte que, sous prétexte de "morale", lorsque vous remettez en question les fondements de notre droit qui accorde à chacun la possibilité d'un arrangement à l'amiable avec la partie adverse, en fait, vous remettez en cause bien plus que l'attitude exemplaire que vous souhaitez, mais les bases de notre démocratie. (...) Sous aucun prétexte nous n'avons à contester cette liberté reconnue par le droit, à moins que de vouloir instaurer une forme de dictature, dans une société inégalitaire qui n'offrirait plus aucune garantie, dans le cadre d'une application aléatoire du droit selon que l'on soit un élu ou un simple citoyen. »

    Monsieur Glatz prêche pour sa paroisse, cela va de soi. Néanmoins, cette tentative de manipuler ma réflexion sur l'importance d'une « poléthique » est révélatrice. Dès lors qu'un-e citoyen-ne ou un-e élu-e désire apporter des changements dans le système pour y permettre davantage d'honnêteté et de transparence, les mêmes arguments sont rabâchés continuellement, comme s'il fallait comprendre que le respect des valeurs constitutionnelles était un danger pour notre démocratie, justement basée sur cette fameuse Constitution. Cette position est intrinsèque à la pensée élitiste qui veut éloigner le Peuple des véritables décisions.

    Selon la définition du Vocabulaire technique et critique de la philosophie (Éditions puf, 1996), la démocratie est un « État politique dans lequel la souveraineté appartient à la totalité des citoyens, sans distinction de naissance, de fortune ou de capacité ».

    Notons bien que nous pouvons interpréter que la non-distinction de naissance implique qu'un étranger peut également prendre part à la politique et faire usage du droit de vote. Je ne désire pas rentrer dans ce débat, toutefois j'y accorde une grande importance également.

    Là où j'aimerais en venir, en parlant des dernières affaires qui ont éclaboussé le monde politique genevois, c'est l'impossibilité du Peuple à révoquer ses élu-e-s.

    La révocabilité devrait être une part essentielle des outils démocratiques. Il ne faut pas confondre la révocation avec « l'impeachment ». Ce dernier permet au pouvoir législatif de destituer un représentant du gouvernement, alors que la révocation, comme ce fut le cas à Athènes, donne ce pouvoir au Peuple. Cette mesure doit bien évidemment être rigoureusement institutionnalisée et constitutionnellement délimitée. La révocation pourrait être une option épisodique. Un représentant serait ainsi amené à rendre des comptes, par exemple, une fois par année, et la décision reviendrait au Peuple de lui octroyer le privilège de continuer son mandat ou d'y mettre fin immédiatement.

    Les oppositions ne manquent pas, et la difficulté à intégrer cette procédure n'en est pas moins non-négligeable.

    Cependant, il est à noter les avantages qu'offrirait une telle option. Notre système démocratique est imparfait, c'est une évidence qu'il serait malvenu de nier, et la transparence des député-e-s, élu-e-s, représentant-e-s et consorts fait cruellement défaut. L'institutionnalisation de la révocation impliquerait instantanément cette valeur que nos édiles combattent tant.

    Je m'entretenais pas plus tard qu'aujourd'hui avec une connaissance, qui est conseiller national. Cette personne m'a confié des anecdotes d'une alarmante actualité. L'omniprésence des lobbys au sein de notre gouvernement est quelque chose d'inacceptable et de profondément anti-démocratique. Je précise que mes mots sont pesés. Certaines entreprises proposent aux député-e-s des sièges dans des conseils d'administration ou de consultation, moyennant rémunération. Cette méthode, que je considère être une grave corruption et un charlatanisme malsain, n'est pas une exception. Non, c'est même la règle. Ces grands groupes de pression, qui représentent les intérêts de multinationales diverses et variées, comme l'industrie pharmaceutique, nucléaire, agroalimentaire, les assurances maladie, les armes, les banques, et ainsi de suite font usage de techniques flirtant bien souvent avec l'inégalité.

    J'ai eu vent que la Tribune de Genève avait souhaité publier des articles dénonçant les méthodes peu orthodoxes de ces groupuscules et s'était vue menacée par l'un d'entre eux d'un retrait momentané de leurs publicités. Cela représenterait une perte de plusieurs centaines de milliers de francs en quelques mois. Avec une telle pression, le silence est une impérieuse nécessité. Les intérêts financiers sous-jacents sont monumentaux. Que la Suisse tolère de pareilles manœuvres d'intimidation est non seulement un scandale, mais également une grave atteinte à l'intégrité des élu-e-s politiques.

    En de telles circonstances, la révocabilité se justifie d'elle-même, afin de pouvoir juger de l'honnêteté et de l'implication des édiles dans leurs tâches.

    Les représentant-e-s du Peuple sont à son service, et doivent œuvrer dans son intérêt, non vendre leur âme au Diable.

    J'ai bien conscience que je jette un pavé dans un océan trouble et pollué, et qu'il ne risque pas de faire de nombreuses vagues. Pourtant, il m'apparaît être de mon devoir, et de celui de chacun-e de mes concitoyen-ne-s de s'impliquer pour dénoncer ces abus, et faire en sorte de laisser aux générations futures un monde où la corruption n'est pas une affaire d'État.

    Tant pis si je dois m'attaquer à la gauche comme à la droite pour mettre en lumière ces méthodes honteuses qui donnent la possibilité à des « réseaux mafieux » de s'approprier le pouvoir.

    La révocabilité des hauts fonctionnaires de notre gouvernement est une idée qui doit faire, et je le sais, fera son chemin dans l'esprit du Peuple.

     

    Grégoire Barbey

  • Entretien avec Pascal Décaillet : la morale en politique ?

    Voici un article que Pascal Décaillet (journaliste indépendant, animant notamment l'émission Genève à Chaud sur Léman Bleu) a publié sur son blog. Discussion calibrée en 4'000 signes, soit 350 signes par intervention. D'autres dialogues sont à venir !

    J'inaugure ici une série d'entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Bonne lecture! - Mardi 21.02.12 - 17.16h

     

    GB - Pourquoi pensez-vous qu'un élu du Peuple, dans une démocratie telle que la nôtre - qui a ses grandeurs comme ses faiblesses - ait droit de prétendre au luxe de ne point divulguer ses actes dans une affaire juridique qui somme toute appartient désormais à l'ensemble de la population ? N'avez-vous donc pas d'égard pour l'éthique ?



    PaD - Un élu du peuple répond de ses actes publics. Mark Muller doit rendre des comptes sur son bilan politique, assurément loin d'être parfait, d'ailleurs ! L'affaire du réveillon est d'ordre privé. Seriez-vous à ce point acharné à vouloir sa perte, s'il était un élu de gauche ? Ou du centre ? Tiens, un gentil Vert. Ou un gentil PDC. Votre hargne ne serait-elle pas - allez, au moins un peu  - de l'ordre d'une vengeance de classe ?

     

    GB - Nullement, mais vous faites bien de le demander ! Qu'une telle affaire soit à gauche, au centre ou à droite n'a guère d'importance. Néanmoins, j'étais sûr que vous invoqueriez la notion de « privé ». Définissez-la moi ! Soyons clairs, ce monsieur a des responsabilités, et le MàD n'est pas un lieu où le privé peut faire office de barrage face aux débauches d'un politicien quel qu'il soit !

     

    PaD - Débauche ! Vous voilà glissant sur le terrain de la morale. La vie sentimentale, voire charnelle, d'un politicien ne m'intéresse pas. J'attends de lui qu'il soit un bon politicien, dans le sens de la Cité, l'intérêt public. Pas qu'il soit un saint. Ni un eunuque. Qu'il dérape dans un bar, un soir de réveillon, ne m'enchante certes pas. Mais n'est pas, à mes yeux, une cause de démission.

     

    GB - Eh quoi ! Devons-nous faire abstraction de la morale en politique ? Ce n'est pas de ses rapports sentimentaux ou charnels dont il est question, mais de son comportement violent et de ses mensonges sciemment proférés pour protéger ses intérêts ! N'a-t-il pas lui-même avoué avoir triché sur ses allégations ? Oui, cela mérite une démission, et vite !

     

    PaD - Âme sensible, je vous choque, désolé : oui, il est possible qu'il faille faire un peu abstraction de la morale en politique. La politique est une chose. La morale, une autre. Que l'une et l'autre se nourrissent, s'interpellent. Mais la politique, ça n'est pas la morale. Ni l'immoralité, bien sûr. Elle est d'un autre ordre, d'un autre horizon d'attente. Machiavel, dans Le Prince, a écrit de fort belles pages sur ce sujet.

     

    GB - Machiavel est d'une autre époque ! En démocratie, il ne faut pas se considérer comme un Prince, bien que cette dérive soit commune à quelques-uns. Non, l'éthique et la politique ne sont pas dissociables. L'une et l'autre sont nécessaires. Le Peuple est en droit, et a même le devoir de demander des comptes à ses élus. Diantre, ne faudrait-il pas pouvoir les révoquer en cas de dérives ? Allons !

     

    PaD - L'addition présentée par le peuple aux élus, c'est tous les quatre ans : cela s'appelle les élections. Révocation en cours de mandat ? N'existe pas, pour l'heure, dans notre ordre juridique. Ce qui m'inquiète, c'est votre mot : « dérives ». Nous revoilà dans le jugement moral ! La pire dérive, pour un magistrat, c'est de faire une mauvaise politique. Le reste ne m'intéresse guère.

     

    GB - Je suis un citoyen, et en tant que tel, je donne mon avis. Pour moi, cette affaire rentre clairement dans le cadre d'une dérive. Un politicien a des responsabilités envers son électorat. Il n'a pas le droit de se comporter à son aise. Il représente le Peuple, et doit agir en tant que tel. La révocation devrait être une option, la démocratie n'en serait que grandie !

     

    PaD - L'éthique protestante - éminemment respectable - va dans votre sens. Elle a beaucoup influencé, en 450 ans, la notion qu'on se fait à Genève d'un « magistrat ». Pour ma part, je suis indifférent à la vie privée. Mais très exigeant sur la performance politique ! A cet égard, il me semble qu'on pourrait porter une certaine sévérité à certaine collègue libérale de M. Muller, responsable de la police. Mais c'est une autre histoire !

     

    GB + PaD

  • Propos sur les différences

    Évidemment que nous sommes différent-e-s ! Qui le nierait ? Mais ce ne sont pas nos caractéristiques biologiques, ni un quelconque sexe qui nous différencient. Ce qui fait notre singularité, ce sont nos actes et notre personnalité. La couleur de nos cheveux, de notre peau ou la forme de notre visage ne peuvent nous diviser, car ce ne sont que des détails aléatoires. Que notre pilosité soit teintée de blond, de noir ou de châtain n'a aucune importance en soi. Que nous soyons « femmes » ou que nous soyons « hommes » n'importe pas davantage. Nous ne décidons pas de l'aspect physique de notre enveloppe charnelle, nous ne pouvons donc pas utiliser cette caractéristique pour différencier deux individus. Si aujourd'hui la doctrine du différentialisme semble aller de soi pour la majorité de nos contemporain-e-s, ce n'est en aucun cas une démonstration empirique de la justesse de cette idéologie. J'ai d'ailleurs pour principe de me méfier toujours des pensées qui se réclament du rationalisme, car ce dernier est une nouvelle forme de croyance. Ce que nous jugeons rationnel est arbitraire et repose sur des a priori. Ne faut-il pas craindre les certitudes ? Quand bien même elles revêtent l'argument d'autorité que confère les recherches scientifiques. La science n'est-elle pas proprement ce qu'il y a de plus incertain ?

    Nous avons appris à percevoir des différences partout, comme une maladie mortifère, corrompant tout ce qui nous entoure. Mais dans nos relations sociales, qu'est-ce que le sexe ? Avoir un pénis m'octroierait plus d'intelligence ? Je ne pense pas. Si mon attitude s'apparente à la possession de cet attribut, la cause s'explique par les constructions sociales qui se sont forgées au fil des siècles, catégorisant les individus dans diverses cases. La catégorisation de certains comportements comme étant spécifiques à un genre donné relève de l'attribution arbitraire. Ces différences sont ancrées dans nos esprits. Le virilisme serait l'attitude propre aux hommes et le sentimentalisme celle qui serait propre aux femmes. Les déviances que ces croyances engendrent sont multiples. Certains hommes tentent de correspondre à cet idéal, tout comme certaines femmes en font autant de leur côté. Finalement, si ces personnes se sentent bien dans leur peau en jouant le rôle qui leur a été attribué, il serait malavisé de leur en vouloir. Toutefois, personnellement, je refuse d'être réduit à un genre, une couleur de peau, de cheveux ou d'yeux, une préférence sexuelle ou quoi que ce soit d'autre qui n'est pas de mon fait !

    J'ai conscience que les seules choses qui me différencient réellement de mon semblable, ce sont mes actes et ma personnalité. Mais ce que je fais n'est pas déterminé par une quelconque appartenance à un sexe. Cultiver de vieux clichés n'a aucun sens. Dois-je pour autant être jeté dans une catégorie et ne plus en sortir ? Je ne l'accepte pas. C'est devenu une manie d'associer chaque individu à un ensemble de critères, comme s'il fallait impérativement décrypter les êtres humains pour rentrer en relation avec eux. Je ne me considère pas comme un « être fini », mais en devenir. Chaque jour, je me développe et évolue. Je ne pourrais donc rentrer dans une case sans risquer de devoir en changer le lendemain. Je refuse de me soumettre sur l'autel de la différenciation. Je n'ai aucunement besoin de me rattacher à un genre pour me rassurer, tout comme mon identité ne se fonde pas sur la forme et l'utilité de mon sexe. Nous avons trop souvent tendance à percevoir d'abord nos divergences avant nos similitudes. Ne serait-ce pas là le signe d'une dégénérescence ? Que cherchons-nous à obtenir dans la différenciation ? Est-ce la manifestation de l'individualisme omniprésent dans notre société ? Je n'y vois en tout cas rien de positif. Cela sert davantage les intérêts du système que ceux des êtres humains. Répartir les tâches en fonction d'une catégorie précise facilite amplement le fonctionnement du capitalisme, qu'elle soit d'ordre ethnique, générationnelle ou sexiste. Il est probablement temps de déconstruire ces idoles qui règnent sur la pensée humaine depuis tant de siècles – voire de millénaires ! Il nous faut impérativement nous extraire de ces carcans réducteurs qui non seulement prétendent nous connaître mais qui de surcroît nous prédestinent à des fonctions spécifiques. Le différentialisme est un dérivé d'abus de pouvoir. Il permet de justifier des comportements contraire à une éthique égalitaire. Nous sommes différent-e-s par nos actes et notre personnalité, cependant nous sommes toutes et tous égaux devant notre humanité. C'est elle-seule qui nous distingue. Le reste n'est qu'un détail, celui d'une rencontre entre un spermatozoïde et une ovule. Le fruit du hasard.

    En définitive, ne laissez personne vous dicter quel comportement vous devriez adopter selon une appartenance arbitraire à un genre quelconque ! Soyez vous-mêmes, et ce quel qu'en soit le prix.

     

    Grégoire Barbey

  • Nietzsche, rencontre au hasard d'une curiosité irrépressible

     

    logo.jpgMa première rencontre philosophique fut Friedrich Nietzsche. Il m'avait été chaudement recommandé par un ami, il y a un peu plus d'une année en arrière. Curieux, je me suis procuré « Antéchrist », suivi de « Ecce Homo ». Bien évidemment, il s'agissait des derniers ouvrages qu'il avait écrits. Ma première lecture fut donc ardue, et il a fallu que je m'accroche pour parvenir à la fin de ce voyage obscur. Une fois mon entreprise achevée, j'étais abasourdi. Je n'avais de loin pas tout compris, mais certains passages m'avaient tout bonnement laissé sans voix. À cette époque, j'ignorais encore qui était vraiment Nietzsche. Je me rendais bien compte de la difficulté présente dans ses écrits, pourtant je n'avais nullement l'envie de renoncer. Téméraire, j'ai entamé « Ainsi parlait Zarathoustra » et ai vite rebroussé chemin. C'était, à n'en pas douter, une erreur de calcul. Je décidai donc d'appréhender le philosophe d'une autre façon, en lisant d'autres penseurs qui ont écrit à son sujet. Cela me permit de le comprendre différemment, et de saisir la portée de son œuvre, tout en assimilant les concepts essentiels qui ont animé ses livres.
    Il semblait déjà plus accessible au néophyte que j'étais. Je recommençai l'aventure en m'attaquant au « Gai Savoir ». J'étais irrémédiablement séduit par le style qui lui était propre. Les aphorismes, le ton revendicateur et prophétique, tout cela touchait une sensibilité intellectuelle qui était cachée en moi. Découvrir la philosophie par mes propres moyens était un réel plaisir, c'est même rapidement devenu un besoin. Dévorant la « Gaya Scienza », je tombai sur de courtes phrases qui ne manquaient pourtant pas de sens. Des énigmes, des affirmations, et des déconstructions. Véritablement passionnant. Addictif.
    « Que dit ta conscience ? Tu dois devenir l'homme que tu es. »
    Un profond sentiment de bien-être m'envahissait chaque fois que je parcourais, avidement, les pages de cet ouvrage. Je m'entretenais, sans mot dire et silencieusement, avec une personnalité qui avait somme toute radicalement transformé la pensée de son temps. Très vite, je compris qu'il y avait plus que de la réflexion au travers de cette philosophie. J'avais en ma possession le témoignage personnel d'un être singulier, qui en disait plus sur lui-même par la tournure de ses phrases qu'il n'en disait sur le monde.
    « Le poison dont meurt une nature plus faible est un fortifiant pour le fort. »
    J'étais scotché sur mon siège, et je me sentais profondément proche de cet homme, car il y avait au-delà une souffrance palpable, un combat démesuré à l'encontre de la solitude et des fatalités de l'existence terrestre. Difficile, pour un jeune qui se cherche, qui explore l'envers des choses, de ne pas être accaparé et admiratif devant tant de lucidité et d'esprit. Les bases du christianisme, et plus globalement de toutes les religions étaient sapées avec un génie au « grand style ». Lorsque j'ai terminé le « Gai Savoir », je me suis jeté à corps perdu dans la lecture de Zarathoustra, qui ne m'avait clairement pas laissé indifférent la première fois que je l'avais affronté. Et là, stupeur ! L'ascension me paraissait beaucoup plus aisée. Ce livre mêlait avec virtuosité poésie et philosophie. Je me plongeais dans une œuvre d'art d'une rare qualité. Tout mon être était parcouru de frisson. Ce vieux fou qui ne savait pas que « Dieu est mort », c'était un peu moi, qui jusqu'alors ignorait le goût merveilleux du fruit de la connaissance. Je tombai littéralement des nues. Cette poésie philosophique me contaminait.
    « Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.
    Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.
    Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !
    Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.
    Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.
    Voici ! Je vous montre le dernier homme. »

    Ces phrases, ou plutôt ces prophéties résonnent encore dans ma tête, comme si je les avais apprises par cœur. Tout me parlait. Les trois métamorphoses de l'esprit, les trois maux, les prédicateurs de la mort, les contempteurs du corps, de la victoire sur soi-même, le chant d'ivresse et tant d'autres encore qui m'hypnotisaient entièrement. Je savais cette rencontre inéluctable. Lorsque je refermai les paroles de Zarathoustra, quelque chose en moi avait mûri. Je ne percevais plus les choses de la même manière, et j'en étais ravi.
    J'ai continué à lire. « Le crépuscule des idoles », puis à nouveau « l'Antéchrist », « Par delà bien et mal », « Aurore »... Nietzsche était un tournant décisif de ma vie. Son apport dans mon propre développement est immense, à une période où je cherchais à faire la lumière sur différents aspects de mon existence, il m'a donné des « armes » et une constance, ainsi qu'un désir irrépressible, celui d'apprendre, de connaître et de comprendre ! Il m'a libéré d'une grande partie de mes tourments.
    « Créer - voilà la grande délivrance de la souffrance, voilà ce qui rend la vie légère. »
    Et puis chemin faisant, je me suis peu à peu éloigné de lui sur certains points, et j'ai pris mon indépendance. Je le considère encore comme un maître à penser, et je n'aurais probablement de cesse de le voir ainsi, néanmoins ma propre réflexion s'est portée au-delà de sa conception personnelle du monde. Lui qui a fait de son enfer une philosophie exemplaire, je l'en remercie. Grâce à Stefan Zweig, qui était un grand admirateur de Nietzsche, j'ai pu mieux cerner le personnage à la moustache si singulière et de fait, saisir la provenance de toute son œuvre.
    Un être qui s'est battu bec et ongle face aux souffrances engendrées par un corps hypersensible, la faiblesse d'un physique atterré, la lutte perpétuelle pour voir malgré une vue presque inexistante, tout cela en dit long sur l'ensemble de son travail. Un témoignage d'une grande valeur, et des enseignements très pertinents. Même si je prends le large sur pléthore de ses concepts, je ne renierai jamais l'héritage intellectuel qu'il m'a légué sans le savoir.
    Tant sur le plan philosophique qu'artistique, car Nietzsche était avant tout un artiste hors pair, et il a accouché de ses ouvrages tel un peintre qui tente de saisir toute la perspective d'un paysage. Il incarne à la fois le feu et la glace, une contradiction constante.
    C'est toujours un immense plaisir que de le lire, et je prends souvent plaisir à m'arrêter quelques heures sur l'un de ses ouvrages pour me remémorer tout ce qu'il a de positif à saisir. Je ne regrette pas tous les efforts que j'ai fait pour m'atteler à la lourde tâche de flirter sur les cimes de la réflexion en compagnie de ce personnage unique. Et je continuerai indéfiniment à améliorer ma compréhension de cette philosophie.
    C'est ainsi qu'au hasard d'une curiosité insatiable, tout mon univers intérieur a pris un tournant inimaginable qui m'emmène désormais aux quatre coins du monde.
    Le ton « grand seigneur » de Nietzsche m'a définitivement inspiré.
    Puisse-t-il en émerveiller d'autres par-delà les âges.

    Grégoire Barbey

  • Sur la norme

     

    La norme est une construction sociale fondamentale dans nos sociétés. Par construction sociale, j'entends l'élaboration de critères artificiels qui ne sont pas intrinsèquement distinguables entre les individus. Il s'agit foncièrement d'un concept. Mais pas des moindres car il constitue la base sur laquelle se fonde toute la structure sociale, tant sur le plan de la segmentation des forces de travail que de la répartition des tâches au sein des différents groupes humains.

    Son fonctionnement est relativement pervers. La norme s'introduit de façon insidieuse dans les schémas comportementaux et psychiques des membres d'une société distincte. Dès l'enfance, l'individu prend connaissance des repères entre la normalité et l'anormalité. Il y a ainsi deux catégories dichotomiques où sont catalogués les différents personnalités : il y a les personnes dites « normales » et celles dites « marginales ».

    Dès lors, pour se faire intégrer correctement au sein de la société, il est évidemment préférable de se situer dans la première catégorie. C'est même essentiel. Ceux qui ne s'intègrent pas totalement, voire pas du tout sont ainsi qualifiés de marginaux. Le terme en lui-même est péjoratif. Malheureusement, la norme est restreinte. Elle conditionne les individus à des comportements types, à se conformer à une pensée « unique », et à craindre ceux qui n'adoptent pas cette normalité.

    De nombreuses institutions participent à façonner l'idéologie normative, ce qui contraint les acteurs humains à rentrer dans le moule par nécessité. Certaines études scientifiques (subventionnées généralement par des fonds privés) apportent des « arguments d'autorité » en institutionnalisant des découvertes qui prouvent qu'il y a bien des normes au sein de l'humanité. Ce qui rentre dans la norme, c'est, bien sûr, tout ce qui va dans l'intérêt du système. Avoir un travail, payer ses factures, mâcher, et remâcher, puis avaler toute la doctrine des médias et du pouvoir en place.

    Ainsi, ceux qui sont conformés deviennent des agents répressifs face aux éléments « perturbateurs » qui sortent du cadre normatif. Ils n'hésiteront pas à faire la morale à un proche si celui-ci s'écarte du « droit chemin ». Les personnes marginalisées finissent par culpabiliser sous la pression énorme qui est effectuée par l'ensemble de la société. C'est la meilleure façon pour que le système perdure : à défaut d'avoir des yeux partout pour contrer les éventuelles rébellions, formater les individus permet d'avoir un contrôle garanti sur une grande partie de la population, qui jouera, conditionnée par ces règles strictes, le rôle de la police « citoyenne » en tentant de ramener à la raison les dissidents.

    Ce qui est dommageable, c'est que la norme détruit la diversité des êtres humains. Adopter une ligne de conduite pour être intégré dans la société a des répercussions sur l'attitude des acteurs de ce système. Ils finissent par se ressembler, toute proportion gardée, comme deux gouttes d'eau.

    Tout ça constitue l'une des composantes du « contrôle des esprits », qui a remplacé la matraque, comme le fait très pertinemment remarquer Noam Chomsky, utilisée dans les systèmes antérieurs à la démocratie.

    Il est impératif de bien saisir l'utilité et l'extrême nécessité pour la survie du système d'employer ce mode de fonctionnement. Il permet une cohésion des individus sur les valeurs démocratiques, tout en conservant un réel contrôle sur les masses de manière totalement invisible. Sans cela, il ne pourrait survivre. Les gens seraient trop disparates, et ne rentreraient pas dans la ligne directrice qui permet à ce système de se maintenir en vie. Toute l'idéologie de celui-ci repose sur le contrôle des masses.

    La norme est le premier et le principal fondement de l'édifice capitaliste. Il me faudra revenir sur cette question, car cette courte analyse ne déblaie que peu d'éléments pertinents. Mais cela offre toutefois une vision différente des habitudes consensuelles.

     

    Grégoire Barbey

  • Éloge faite aux Autres

     

    Qu'est-ce que la vie, sinon un long voyage ?

    Il n'y a pas à chercher une hypothétique vérité, ce qui importe, c'est le regard que nous posons sur les éléments qui nous entourent. Il faut avoir à cœur d'offrir aux autres ce que nous désirons pour nous-mêmes, parce que sans les autres, notre chemin serait bien vide. L'enfer, ce n'est pas les autres, c'est les intentions que nous leur prêtons. Ce que nous sommes est comparable à une Cité, et nous voulons la protéger face aux envahisseurs. Comme Montaigne, enfermé une décennie entière dans sa tour, nous mettons tout en œuvre pour conserver notre intégrité. Parfois à s'en crever les yeux, et ne plus voir que les autres ne font que de nous tendre la main. Une lutte perpétuelle s'installe dès la naissance pour subsister le plus longtemps possible, pour défendre ce qui nous caractérise. Les autres ont besoin de nous définir, de nous mettre une étiquette, cela les rassure, et leur donne de l'élan pour affronter leurs propres difficultés. Faut-il pour autant se laisser abattre ? Arrachons donc ces pancartes qui veulent nous confondre dans un moule, nous ne sommes pas du prêt-à-porter, chacun d'entre-nous est unique, et mérite bien des égards face à la richesse dont il est porteur. Pourquoi infliger aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fassent ?

    Ne voyons-nous pas qu'ils agissent exactement de la même manière que nous, à leur façon ? Oui, nos comportements sont souvent égocentrés, et cela peut s'expliquer facilement. Nous savons cependant que nous ne pourrions exister pleinement sans les autres. Nous découvrons pour la première fois que nous « sommes » lorsque nous percevons notre reflet, qui nous est renvoyé par le regard d'un autre. Sans cette aventure humaine, comment réaliserions-nous notre individualité ?

    Il est impératif de chérir autrui, je sais que seul, je finirais par m'éteindre. Une unique bougie n'éclaire pas la nuit. Il en faut des dizaines, des centaines voire des milliers... Et plus encore. Ce n'est pas parce que nos valeurs se sont étriquées au fil des siècles que nous ne pouvons pas reconquérir ce que nous fûmes, jadis. Apprenons à nous connaître et à nous apprécier mutuellement. Ne nous laissons pas divisés, parce qu'ensemble, nous sommes forts. Unis, nous pouvons bâtir un futur à notre image. Nous ne devons pas nous soumettre face à l'intérêt de quelques-uns, mais nous fédérer pour le bien-commun. Nos différences et nos divergences créent notre singularité. Néanmoins, les inégalités fondent nos souffrances, et nous forcent à se battre les uns les autres. Un sourire partagé est un apport fondamental pour notre confort et notre estime de nous-mêmes.

    L'idéologie individualiste est biaisée, aurais-je tort de le penser ? À l'heure où l'on nous parle de mondialisation, ou de moyens de télécommunication perfectionnés, il nous faut accepter que nous sommes interdépendants, et interconnectés. Il n'est pas nécessaire de faire référence à d'anciennes religions, il ne s'agit-là que de la réalité empirique de notre humanité. Je sais que les autres deviennent mon enfer lorsque je me ferme à eux. Pourquoi réagir de la sorte ? Nous avons tant à partager et à nous apporter, les uns aux autres. Nos cultures, nos traditions et nos lieux d'habitation nous façonnent. Nous en sommes prisonniers, d'une certaine manière. Pourtant, rien ne nous interdit d'utiliser notre prison à notre avantage. Soyons poètes, et inspirons-nous de nos barreaux pour nous emporter dans de somptueux rêves, hauts en couleurs. Ou alors, utilisons-les pour faire de la musique. Tout est possible, tant que nous en avons la volonté. Transposons à l'avidité de quelques-uns le désir créateur de la majorité. Unifions-nous, et partageons nos passions, la Terre est suffisamment grande et riche en surprises pour nous accueillir toutes et tous. Les biens matériels n'épancheront pas notre soif de reconnaissance, qui est humaine. Plutôt que consommer l'inutile, consommons l'originalité de nos semblables, dévorons-les de notre curiosité. Offrons-leur le loisir de nous connaître.

    La vie serait bien morose si je n'avais pas autour de moi tant de personnes intéressantes. Je n'aurais jamais écrit ces lignes, ni toutes les autres, si je n'avais pas appris à parler grâce à leur aide. C'est ainsi que nous devons comprendre notre rapport aux autres. Un échange mutuel, qui nous grandit continuellement.

    C'est pour ces raisons que je construis mon système de valeurs en ayant conscience de mes semblables, et que je leur souhaite les mêmes privilèges que ceux auxquels j'ai droit. Pour moi, le sel de notre existence, c'est les autres, quitte à ce que Sartre se retourne dans sa tombe.

     

    Grégoire Barbey