Gregoire Barbey

01/09/2013

Du creux des estomacs au vide des idées

Chronique, 01.09.13


Photo: Jérôme Courtesy Rastorfer ©

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Elections cantonales à Genève. Les candidats au Grand Conseil sont vraiment partout.
A tel point qu'il est difficile de les voir. Et leur stratégie semble bien dénuée de... stratégie.

 

Ils sont partout. Contrairement à Jésus qui multipliait les pains, eux ne peuvent pas se démultiplier. Ils choisissent donc. Souvent, ils se laissent emportés par le vent. La bise des événements. On les voit surtout courir, parfois sourire – quand il y a une photo à faire. La nervosité est palpable, eux voudraient être papables. Ils rêvent tous du même but, ils ne sont pas faits du même bois, hormis leur langue qui est pleine d'échardes. On les entend. On préférerait qu'ils se taisent. Eux pensent révolutionner la vie des gens qui n'ont comme désir que d'être laissés tranquille. Ils sont partout, vous dis-je. Ils se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Ils pensent satisfaire des besoins. Ils satisfont les leurs: l'égocentrisme et le pouvoir. Mais peuvent-ils convaincre? Ils en sont pourtant convaincus. Vaincus, pas encore. Cons, je ne saurais être aussi péremptoire.


Mais force est de constater qu'ils sont vraiment partout. A tous les cocktails. Surtout lorsque ceux-ci sont dînatoires. Ils viennent, ou plutôt s'invitent, munis de leurs grands discours. Le creux des estomacs semble bien rempli par rapport au vide de leurs idées. Qu'importe: il ne faut pas être intelligent. Il suffit d'être convainquant. De faire semblant d'y croire. Et de trouver les bons pigeons. Bon, ces volatiles, il en faut quand même beaucoup pour passer la rampe des vainqueurs et se profiler sur le podium. Alors tout soudain, ces aspirants parlementaires se muent en ornithologues. Et chassent. Chassent chaque jour. Chaque week-end. Nul ne leur dit tout le ridicule qu'ils inspirent. L'absurde dont traite Albert Camus dans son Mythe de Sisyphe paraît encore savoureux, quand le néant profond qui habite toutes ces personnes se transforme en désir d'être au pouvoir.


Ils sont semblables à des passagers d'un bateau qui coule. Tous se précipitent sans réfléchir aux portes qui mènent à la sortie. Mais eux veulent faire leur entrée. Et fracassante, parce qu'il ne suffit pas d'être plébiscité, encore faut-il être adulé! Alors ils crient, scandent et dégueulent leurs slogans – tout droit sortis d'une publicité Ikea – ad nauseam. Eux croient intéresser la population. A chaque stand, à chaque événement festif, ce sont toujours les mêmes. Ils font partie du microcosme. Ils ont leur carte de membre, et tous pensent à peu près la même chose. Cela varie seulement en fonction d'une variable: la couleur de leur logo. Et la grandeur de leur ego. Mais ça, ne le dites pas. Parce qu'ils ne comprendront semble-t-il jamais qu'il y a ici un petit village de quelques milliers de personnes qui s'auto-congratulent. C'est le syndrome bien connu du serpent qui se mord la queue. Eux font ça pour le bien du peuple. Des citoyens.


Certains sont d'ailleurs experts en la matière et parlent volontiers en lieu et place de ladite population. Qui elle, si elle n'acquiesce guère, change de chaîne, ou tourne la page. Ce ne sont finalement pour le commun des mortels que des démagogues et leur prêter un semblant d'intérêt serait déjà leur faire honneur. Ils sont partout, absolument partout. Sur les vitres des transports publics. En photo sur les réseaux sociaux. Dans les boîtes aux lettres. Ils sont tellement sociables qu'ils en deviennent proprement infréquentables. Aux journalistes, ils passent la pommade. Aux citoyens, ils promettent monts et merveilles. Ils jouent au père Noël, et comme si le peuple était fait que d'enfants, ils se dotent d'une hôte pleine de cadeaux. Ils courent, ils courent. Et ils sont tellement partout qu'on en arrive à ne plus les voir. C'est comme ça, et ça va durer jusqu'au 6 octobre. Ils courent, les candidats au Grand Conseil.

 

Grégoire Barbey

22:03 Publié dans Elections du 6 octobre, Exercice de style, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

22/08/2013

Là où cesse l'Etat commence l'Homme

Chronique, 22.08.13

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Administrés. L'Etat, le plus froid des monstres froids. Il est froid même lorsqu'il ment.
Et son abominable mensonge, le voici: «moi l’Etat, je suis le peuple».

 

L’Etat, le plus froid des monstres froids. Il est froid même lorsqu’il ment. Et son mensonge, le voici: «moi l’Etat, je suis le peuple». Ces mots sortent de la bouche de Zarathoustra, le personnage prophétique du philosophe Friedrich Nietzsche. Plus d’un siècle avant nous. A cette époque, les Etats ne possédaient pas encore les moyens qu’ont aujourd’hui ceux qui nous gouvernent. Les technologies n’existaient pas. Les possibilités répressives étaient moins développées, parce que moins intrusives. Mais Friedrich Nietzsche savait quelque chose que certains, encore aujourd’hui, veulent ignorer: l’Etat, c’est la mort de l’Homme. L’Histoire le démontre: tout Etat s’est créé dans la violence, la spoliation, la destruction et l’appropriation. Au mépris des principes les plus fondamentaux des droits humains.

 

La propriété privée? Lorsque cela lui chante, l’Etat n’en a cure. Il peut exproprier. Son pouvoir est sans limite. Il est ainsi fait qu’il peut pourvoir à ses besoins sans être véritablement remis en question. Les impôts, les taxes, les prélèvements de toute sorte sont connus dès la naissance. Nous venons au monde et l’Etat le sait avant même que nous n’ayons pu voir la lumière du jour pour la première fois. L’Homme naît enchaîné et il consent à le rester. Il accepte que d’autres – des individus qu’il ne verra probablement jamais – puissent décider à sa place. Se substituer à ses propres choix. Et dès ses premières lueurs, on s’obstine à l’y habituer. C’est mieux ainsi, disent-ils en chœur. Pour le bien commun. Et lui – parce que l’Homme est faillible –, lui il y croit. Dur comme fer. Sans s’interroger: et si mon bien commun n’était pas le leur?

 

Tous, nous naissons dans une même réalité: partout des Etats. Nulle part une quelconque liberté. L’Etat ponctionne l’énergie des individus. Il se nourrit du labeur des Hommes. Pour son propre fonctionnement. Et il a ses subordonnés. Ceux qui non-content d’être soumis à un pouvoir centralisé veulent augmenter ses prérogatives. Lui donner une marge de manœuvre plus importante. Là où progresse l’Etat, l’Homme s’éteint. Enfin, je dis Homme, les suppôts de l’Etat disent administrés. Un mot d’une rare violence. Sa mesure est telle qu’il en devient grotesque, absurde. Administrés, parce qu’incapables de se gérer eux-mêmes. Voilà à quoi sont réduits les êtres humains. Un jugement fatal et péremptoire. Une seule opportunité pour s’émanciper: la solitude. Contre vents et marées. Rares sont ceux qui ont franchi le pas. Et ils l’ont payé très cher.

 

La sécurité prévaut sur les libertés individuelles: ainsi les administrés qui sortent du cadre décidé par l’Etat – tant son imperfection est totale – deviennent les ennemis. Il faut punir. Sévir et montrer du doigt. L’Etat est le plus grand pourvoyeur de criminels. Mais chut, ne le dites pas trop fort, il est mal aisé de le crier à voix haute dans une époque où même vos propres possessions peuvent servir à vous écouter. A vous espionner. Vous n’êtes pas à l’abri chez vous, ni chez vos amis: vous ne l’êtes nulle part. Ce ne sont pas les criminels qui vous menacent. Ne vous y trompez pas. C’est l’Etat, et toutes ses prérogatives pour pénétrer votre sphère privée. Vos données devraient vous appartenir, mais l’Etat se les approprie, que vous soyez d’accord ou non, c’est pour le bien commun. Ah voilà! La divine justification. L’idole sort son atout. Et le manie avec brio. Le bien commun, opposé au chaos.

 

Parce qu’émancipés, les Hommes sont condamnés à la nuit. Ecoutez-les vous le susurrer à l’oreille: vous n’avez pas été fait pour vivre libre. Heureusement, l’Etat est là pour pallier à votre imperfection. Vous n’avez rien à craindre, la transfusion n’est douloureuse qu’une fois. Lorsque l’aiguille est plantée, vous ne sentez plus rien. C’est l’anesthésiant de l’enseignement étatique. Ceux-là même qui vous enchaînent vont vous donner des cours qu’ils auront choisis. Soyez rassurés: c’est pour votre culture. C’est important d’apprendre. Mais n’essayez pas trop par vous-même, vous pourriez devenir dangereux. Une anomalie dans une grande équation particulièrement bien ficelée. Une anomalie récurrente, impossible à éliminer parce qu’il y a trop d’inconnues et de variables. Mais une anomalie quand même.

 

Et les anomalies doivent être éliminées. Pour le bien du système. Pour le bien commun. Ainsi revient toujours la même justification: l’Etat garantit vos droits. Et votre liberté. Vos noms sont dans ses registres. Il sait où vous vivez. Où vous mangez. Et il peut en savoir plus encore s’il le souhaite. N’essayez pas de vous échapper, vous seriez bien malavisé. Ses griffes sont acérées et rien ne saurait l’empêcher de vous réduire à néant. Il peut tout vous prendre. Jusqu’à votre dignité. L’Etat, c’est la création ultime de l’Homme croyant. C’est un pouvoir suprême – suprahumain – qui peut décider pour vous. Et contre vous s’il en ressent la nécessité. L’Etat, c’est Dieu. Inerte, certes, mais pourtant présent partout où vous vous rendez. Vous commencez à vous sentir oppressez? Ne vous inquiétez pas. Je vous prédis qu’en ayant terminé cette lecture, vous oublierez tout ça et retournerez à vos occupations. Celles qui n’ont pas été proscrites par l’Etat. Et vous continuerez tranquillement. Mais d’autres n’oublieront jamais que là où cesse l’Etat commence l’Homme. Et ils lutteront pour garantir vos libertés. Les vraies, celles qui comptent. L’éphémère enfin retrouvera sa place: le néant.

 

Grégoire Barbey

02:16 Publié dans Exercice de style, Humeur | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | | |