Gregoire Barbey

21/09/2014

Dangereux mélange entre MCG et police

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Copyright: Patrick Gilliéron Lopreno


Le Mouvement citoyen genevois (MCG) est-il le parti de la police? A priori, cette question peut sembler se suffire à elle-même, tant la réponse parait logique: oui. Ou du moins, le MCG essaie d’être le parti de la police. Et cette situation suscite quand même un certain nombre d’interrogations. Tout d’abord, il faut rappeler que l’actuel président du MCG, Roger Golay, est un membre très actif du très puissant syndicat de la police, et que son réseau policier est des plus importants sur l’ensemble de la Suisse romande (c’est d’ailleurs l’une des raisons officieuses qui lui a permis de rejoindre assez facilement le groupe UDC au Conseil national). D’autres membres de son parti, comme l’ancien conseiller administratif de la Ville de Vernier Thierry Cerutti, sont également des policiers, à la retraite ou encore en fonction. Dans le cas de Thierry Cerutti, Francisco Valentin, Jean-Marie Voumard, Sandro Pistis et Jean Sanchez (retraité), tous députés MCG au Grand Conseil de Genève, la possibilité de voter sur des projets de loi concernant directement la police peut sembler problématique. Même si un avis de droit demandé par le Grand Conseil a estimé qu'ils pouvaient le faire. En général, surtout à droite, les liens d’intérêt font l’objet de vives critiques, et ce pour des raisons très compréhensibles. Néanmoins à Genève, cet élément semble assez peu déranger. Dans de nombreux cantons, les policiers n’ont pas l’autorisation de siéger dans des parlements cantonaux, pour éviter justement la double casquette de serviteur de l’Etat et de législateur. Est-ce la bonne méthode? Ce n’est pas garanti, mais cela évite quand même certains écueils.

 

Il y a quelques mois, une polémique était née (en tout cas sur les réseaux sociaux), où certains députés d’autres partis se plaignaient d’avoir vu des policiers arborer des écussons du MCG sur leur uniforme. Cette affaire n’a jamais été démontrée et il faut donc en relativiser la portée. Mais ça justifie quand même des interrogations. Les policiers sont des citoyens comme les autres et il est tout à fait normal et légitime qu’ils veuillent défendre leurs intérêts, c’est-à-dire protéger leurs acquis et leurs conditions de travail. Qui pourrait leur en vouloir? Là où le bât blesse, c’est quand un parti surfe sur cette réalité pour engranger des voix dans une profession déjà très puissante de par son important syndicat, qui fait des merveilles en matière de lobbysme (comme l’a démontré la récente grève préventive des policiers contre le projet de réforme du système de rémunération de l’Etat). En démocratie, tout débat mérite d’être posé, et celui-ci a autant droit de cité qu’un autre: est-ce que l’on peut tolérer le mélange des genres, et jusqu’à quel point? Dans la Tribune de Genève de vendredi, après le vote sur la Loi sur la police, Eric Stauffer estime que «vouloir défier le MCG sur son terroir confine à l’inconscience». Le message du président d’honneur du MCG est clair. Ces députés qui sont policiers la journée, respectant une certaine hiérarchie, un ordre militaire etc., comment peuvent-ils le soir prendre une autre casquette et contrer politiquement les décisions de ceux qui les commandent?

 

L’UDC, que l’on ne peut pas qualifier de parti de la gauche molle en matière de sécurité, possède aussi des députés qui ont des liens directs avec la police (en fonction ou retraité), c’est le cas par exemple de Patrick Lussi. Mais l’UDC n’a jamais eu avec la profession de la police la même relation que le MCG actuellement. Cela a quand même des aspects inquiétants. Sur le débat de la loi sur la police, qui a fait couler beaucoup d’encre, le MCG a tenté de bloquer les débats en déposant pas moins de 41 amendements (!). Il n’a pas pour autant eu gain de cause, et il menace maintenant d’un référendum sous prétexte que la nouvelle législation ne comprend pas explicitement le critère de nationalité, situation qui permettrait, selon le MCG, de recruter des frontaliers dans la police. C’est un argument d’opportunité qui légitime en réalité une fronde beaucoup plus sournoise visant à passer un message aux policiers: le MCG est le seul parti qui se soucie vraiment des conditions des défenseurs de l’Etat en matière de sécurité. Si l’on peut comprendre qu’un parti souhaite capitaliser sur des forces électorales vives, on peut quand même s’étonner des moyens que se donne ledit parti pour s’opposer à toute redéfinition des périmètres légaux de la profession de policier. Oui, la police est un métier difficile et éminemment respectable.

 

Dans une période particulièrement délicate pour les finances publiques, toutes les professions répertoriées au sein de l’Etat doivent pouvoir être remises en question dans leurs acquis sociaux. Est-ce vraiment nécessaire? Qu’est-ce qui relève d’une indemnité acceptable pour un métier compliqué, et qu’est-ce qui relève plutôt du privilège lié à des finances bien portantes? Ce débat ne doit pas faire l’objet d’une censure, ni de slogans honteusement mensongers dénonçant une attaque en règle contre la profession de policier. Personne ne remet en cause l’importance de la police, et nul n’a pour but d’affirmer que les policiers sont trop bien lotis. Mais comme tous les autres citoyens, ils doivent consentir à des efforts. Jusqu’ici, leur situation fait souvent l’objet de débats virulents, avec un Roger Golay toujours prêt à en découdre pour dénoncer toute tentative de redéfinition du métier de policier, et en tout cas des rémunérations (sous toutes leurs formes). C’est une situation néfaste pour Genève, et cela ne facilite ni le travail de l’exécutif, ni celui de la police.

 

Comment, en effet, la police peut-elle faire passer son message politique lorsque les citoyens se plaignent toujours plus des incivilités de certaines personnes, et que le sentiment d’insécurité croît régulièrement? L’image de la police doit rester intacte, car ceux qui pratiquent la profession ne doivent pas être victimes de stéréotypes liés à un parti qui tente de se donner un rôle qu’il n’a pas à avoir. Non, tous les policiers ne sont pas membres du MCG. Tous ne sont pas non plus contre un débat sur leur profession. Ils veulent néanmoins comprendre pourquoi certains aspects de leurs rémunérations, par exemple, suscitent des interrogations du législateur et de l’exécutif. Mais comment le leur expliquer quand, à peine le débat posé, le MCG monte au créneau à grand renfort de slogans préfabriqués limitant toute discussion intelligente et intelligible? Faut-il en arriver au point où législateur et exécutif finiront par s’interroger sur l’opportunité d’interdire le cumul de fonction entre fonctionnaire et parlementaire (des groupes parlementaires y réfléchissent déjà sérieusement)? Est-ce que la situation ne nécessite pas des discussions pacifiées, où policiers, MCG et citoyens peuvent donner leur avis et arriver sur un consensus global plutôt qu’un coup d’Etat continuel via des mouvements syndicaux incontrôlables? La police, comme toutes les professions au sein de l’Etat, ne bénéficie pas, et c’est normal, d’un statut particulier rendant ses acquis intouchables et indiscutables. Il n’est pas question de dire qu’ils sont privilégiés, mais il est important de pouvoir discuter d’efforts consentis par tout un chacun. Sinon, comment peut-on encore parler de démocratie?

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24/07/2014

Préférence cantonale: la mesure sans effet

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Texte paru initialement sur Politeia.ch. Crédit photo: Patrick Lopreno

 

Le nouveau directeur de l’Office cantonal de l’emploi (OCE) à Genève devra appliquer la préférence cantonale pour les régies publiques (ou celles touchant des subventions de l’Etat). C’est un os que le conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia donne à ronger à son parti et à l’électorat de ce dernier. Cela ne changera rien, et dans les faits, les entités publiques ont souvent été dirigées sous un tel régime. L’exemple du Danemark en 1772, quand l’influent régent du roi, Johann Struensee, est exécuté par ses adversaires conservateurs, est parlant. A cette époque, le principe de préférence nationale est appliqué dans les administrations publiques.

 

Depuis tant d’années déjà, la rhétorique qui consiste à mélanger immigration et marché de l’emploi a la peau dure. Il faut être clair: c’est une réponse simple à une question compliquée. Cette formulation est certes passablement éculée, mais dans le cas d’espèce, elle est tout à fait appropriée. Ce sont deux visions économiques de la société qui s’affrontent, et Mauro Poggia ne fait qu’en choisir une au détriment d’une autre, pour des raisons a priori bassement électorales. En effet, les régies publiques peuvent sélectionner de la main d’œuvre locale plus facilement qu’une entreprise privée, grâce à un large panel de compétences représentées au sein de l’Etat. Mais cette capacité à recruter des salariés locaux a aussi une limite: dans certains secteurs, la pénurie est réelle, même pour l’Etat.

 

Ainsi, l’économie, même sous régime politique protectionniste, a toujours dû combler les manques de mains d’œuvres locales dans certains secteurs en cherchant des compétences étrangères. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la loi, imparfaite reconnaissons-le, demande aux entreprises de d’abord rechercher des employés sur le territoire national, et d’être en mesure si nécessaire de démontrer que de telles recherches ont eu lieu et ont été infructueuses. Une législation facilement contournable, démontrant toutefois l’impossibilité pratique de maintenir un marché de l’emploi dans un espace géographique déterminé. La globalisation, tant politique que technologique et humaine, a de surcroît modifié les comportements des agents économiques, leur octroyant une plus grande mobilité, avec des incitations évidentes à traverser de plus grandes distances pour trouver un emploi avec de meilleures conditions.

 

Il s’agit bien, même ici, d’un fragile équilibre entre l’offre et la demande. D’un côté, un canton comme Genève avec un arrière pays scindé par une frontière étatique. Ce qui devrait être géographiquement cet arrière pays de la région genevoise appartient dans les faits à l’Etat français. Ainsi, les entreprises établies dans les localités françaises le sont aux conditions législatives et fiscales françaises, avec les conséquences que cela engendre sur la qualité de l’offre. C’est une logique élémentaire: un habitant d’une région comme la Haute-Savoie ou l’Ain n’est pas idiot et sait prendre sa calculatrice quand il est question de se nourrir lui et éventuellement sa famille s’il en a une. Les conditions à Genève, en termes d’offres d’emplois, sont bien meilleures. En tout cas d’un point de vue de la rémunération. Les conditions peut-être aussi. C’est pourquoi nombreux sont ceux qui sont prêts à prendre la voiture une heure aller, une heure retour (sans compter les bouchons) pour gagner davantage et travailler mieux. La pertinence d’une application de la zone franche (un accord existant entre la Suisse et la France) aurait évidemment des conséquences positives pour le marché de l’emploi genevois. C’est néanmoins plus difficile à expliquer aux électeurs.

 

Cette réalité (mobilité, globalisation, etc.) n’est pas uniquement politique (marché unique) mais aussi structurelle. Même avec des restrictions à l’immigration, l’Etat devra faire face, à terme, à une pression des entreprises privées pour augmenter ou modifier la répartition des quotas par secteur. C’est une évidence mathématique. L’Etat peut probablement se payer le luxe de rechercher plus longuement sa main d’œuvre dans le territoire cantonal. Mais même Mauro Poggia n’est pas dupe, puisqu’il a dit à plusieurs reprises qu’il n’était pas contre le fait d’employer des travailleurs étrangers ou frontaliers en cas de pénurie avérée dans certains métiers.

 

C’est pourquoi cette annonce faite à propos du nouveau directeur de l’Office cantonal de l’emploi sonne comme une imposture. Son caractère électoraliste semble on ne peut plus téléphoné, et il est difficile d’accorder un réel crédit à cette décision de Mauro Poggia. Le conseiller d’Etat est malin: d’un côté, il calme les ardeurs de son parti, et particulièrement de la direction de celui-ci, qui lui rappelle à l’envi qu’il a été placé là grâce à l’électorat MCG et qu’il doit mener une politique MCG; d’un autre, il s’assure la sympathie d’une importante proportion de la population se sentant injustement spolié par les individus vivant au-delà des frontières cantonales (et surtout, dans les esprits, nationales). Un joli coup de poker d’un as en la matière. Le conseiller d’Etat Mauro Poggia, décidément, n’est pas parvenu au gouvernement par hasard.

Grégoire Barbey

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22/05/2014

Grand Genève: l'Etat est clairement en cause

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La défaite en votation populaire du cofinancement des P+R en zone transfrontalière a réveillé les vieux démons de la région franco-valdo-genevoise, aujourd'hui nommée Grand Genève. De nombreux commentateurs ont certifié qu'il s'agissait-là d'un signal de défiance face aux autorités cantonales. Une analyse somme toute assez réductrice. Si les Genevoises et les Genevois ont dit non à ce projet, c'est avant tout pour des raisons économiques. Le conseiller d'Etat en charge de la Santé et de l'Emploi, Mauro Poggia, le relevait d'ailleurs hier soir lors du débat organisé par la Tribune de Genève sur la question de la région. Même si le constat souffre de nuances, les citoyens n'ont pas jugé pertinent de participer au financement des parkings-relais en France. Il est vrai qu'avec les échéances à venir (réforme de l'imposition des entreprises, suppression éventuelle des forfaits fiscaux, caisse maladie unique, rénovation des infrastructures vieillissantes de l'Etat, réduction de la dette astronomique du canton, etc.), les arguments justifiant cet investissement étaient difficilement audibles. Pourtant, ils avaient du sens, et pour cause.

 

Il faut toutefois noter une réelle absence de volontarisme du côté du gouvernement durant cette campagne, avec une faible présence des autorités pour défendre la votation. Seul Luc Barthassat, à quelques reprises, est monté au front pour défendre le projet. Cela n'a malheureusement pas suffi et cela lui a été reproché lorsque le résultat est tombé. Si les reproches et les déceptions sont en partie fondées, il convient cependant de rappeler que le chef de la Mobilité n'est pas le seul responsable du dossier: la votation comportait en effet un volet régional et celui-ci est dans les mains du président du Conseil d'Etat, François Longchamp. Ce dernier n'a d'ailleurs que peu de prérogatives lisibles aux yeux du public. Il doit s'occuper, entre autres, des affaires transversales – donc le Grand Genève. Et il ne l'a visiblement pas fait correctement. Qui l'a vu défendre le financement des P+R? Pas grand monde. C'est bien dommage.

 

Le Grand Genève n'est pas qu'un dossier économique. Aujourd'hui, l'Etat manque à son devoir et n'organise absolument rien pour consolider l'idée de la région dans l'esprit des citoyens. Pire, il laisse les partis d'opposition se saisir de l'affaire et en faire leur cheval de bataille. Le Conseil d'Etat porte une très lourde responsabilité dans le résultat de dimanche soir, et il serait de bon ton qu'il en prenne conscience. On ne construit pas une région dans les coulisses des salles de conférence. On ne bâtit pas une identité régionale en se contentant de rappeler quels sont les impacts économiques pour les habitants. Une région se fédère sur bien d'autres aspects, à commencer par la culture et le social. L'économie, à travers l'emploi, est évidemment un axe important. Mais les citoyens de la région ont envie de s'intégrer sur ce territoire. Au débat de la Tribune de Genève, le maire de Saint-Julien, Antoine Vielliard – excellent orateur au demeurant – expliquait clairement la situation: les charges transfrontalières doivent être assumées par les rentrées fiscales transfrontalières. Bien sûr, c'est le volet politique. Cela parle aux journalistes, aux experts et à celles et ceux qui siègent dans les différents parlements de la région. Au-delà, il y a la vie quotidienne.

 

Les affaires courantes ne sont pas uniquement liées à l'économie. Lorsque les mêmes événements culturels ont lieu à Gaillard puis à Lausanne, les Genevoises et les Genevois se rendent à... Lausanne! C'est plus loin et... plus cher! Mais peut-on les blâmer? Aucune infrastructure n'a été réellement mise en place par l'Etat de Genève pour communiquer sur la région. Est-ce qu'il existe un agenda événementiel du Grand Genève? A-t-on même eu l'idée d'en mettre un au point? Certes, il en existe un sur le site http://grand-geneve.org/. Mais la promotion de cette plateforme reste assez sommaire. L'Etat conforte la défiance des citoyens en ne se concentrant que sur l'axe technocratique de la région. Cela n'intéresse pas vraiment les résidents, et on ne saurait leur en vouloir. Ce qu'ils veulent, c'est estimer l'impact qu'a la région sur leur quotidien. Ils souhaitent du mesurable pour ensuite décider s'ils sont prêts à ouvrir les vannes pour donner du quantitatif au Grand Genève. On fait les choses à l'envers, et en plus, on le fait mal. L'Etat n'a même pas créé une page Facebook pour la région. Un Forum d'agglomération, c'est bien joli, mais concrètement, cela ramène quel type de population? Le débat de la Tribune de Genève hier était composé majoritairement de personnes de plus de cinquante ans. Et les jeunes, qui hériteront de la région, et des blocages de leurs prédécesseurs, qu'en est-il? Comment les y intéresse-t-on? Il n'y a, pour l'heure, aucune réponse à trouver du côté de l'Etat.

 

Des pans entiers du Grand Genève sont encore inexplorés, inscrits dans aucun agenda politique. Que va faire l'Etat? Les conseillers d'Etat ont pour mission de travailler en faveur de l'intérêt général à long terme. Antoine Vielliard assure que les politiques ont 40 ans de retard sur le plan de la région. Il a raison, et plus le gouvernement genevois tarde à mettre en place une stratégie de développement clair et une communication audible des enjeux du Grand Genève, la situation ne s'améliorera pas. Il suffirait pourtant de peu de choses pour fédérer les résidents des différentes villes du Grand Genève. A commencer par un tant soit peu de volontarisme, et une coordination beaucoup plus forte entre les nombreux responsables exécutifs de la région. Ce ne sont pas les volontaires qui manquent. Appelons donc le gouvernement à prendre ses responsabilités et à amener, pas à pas, une véritable concertation sur l'agglomération. Baser son argumentaire sur la réalité effective du Grand Genève n'a aucun sens si l'on ne lui donne pas de la saveur et du corps.

 

 

Grégoire Barbey

15:43 Publié dans Grand Genève | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |