Gregoire Barbey

09/09/2015

Budget: un Exécutif déjà à bout de souffle

maxresdefault.jpg

Serge Dal Busco. Le ministre des Finances a présenté hier le projet de budget
du Conseil d'Etat. Un déficit de 69,7 millions de francs est prévu.

«Nous avons dit en début de législature que le projet Score se ferait sans coûts supplémentaires pour le contribuable. Nous devons encore analyser cette affirmation pour définir notre marge de manœuvre.» C’est à peu près en ces termes que le ministre des Finances Serge Dal Busco répondait hier à une question posée par mon confrère du Courrier Rachad Armanios. Une manière élégante, alors que le Conseil d’Etat était réuni pour présenter le projet de budget 2016, d’annoncer qu’ils finiront par trouver une parade pour éviter de devoir respecter leurs engagements. Si je relève cette anecdote, c’est parce qu’elle illustre assez bien l’exercice auquel s’est livré hier le gouvernement genevois devant la presse. De l’équilibrisme de haute voltige. Tout au long de la conférence de presse, tant François Longchamp, président du Conseil d’Etat, que ses collègues se sont livrés à des explications censées dédouaner la responsabilité de l’Exécutif.

Si le déficit budgétaire se creuse, il ne s’agit pas d’un problème d’anticipation mais un inversement de tendance inattendu de la conjoncture mondiale. La décision de la Banque nationale suisse d’abolir le taux plancher de 1 euro pour 1,2 franc fait également office de prétexte pour se départir d’un précédent budget dont le déficit s'est creusé de plus de 200 millions de francs. Bref, rien de nouveau sous le soleil. Si ce n’est une petite touche de poésie dans la façon de se déresponsabiliser: la marge de manœuvre pour faire des choix politiques dans le budget est forcément très restreinte à cause des obligations légales et des charges de personnel.

Il y a bien sûr une part de réalité dans cette posture. Mais lorsque le Conseil d’Etat annonce son intention d’introduire une mesure visant à réduire de 5% les charges de personnel d’ici 3 ans, difficile de ne pas être étonné qu’il propose en parallèle l’an prochain de créer 119 nouveaux postes de fonctionnaires. Le député libéral-radical et membre de la Commission des finances Cyril Aellen semble d’ailleurs s’en étonner sur son profil Facebook. Il relève: «L’objectif du Conseil d’Etat est de diminuer, sur 3 ans, de 5% les charges de personnel, cela sans réduction des salaires. Soit. Résumons donc : 15'428 postes (équivalent plein temps), au budget 2015. Le Conseil d’État veut donc en supprimer 771 sur 3 ans. Pour parvenir à cet objectif, en 2016, il commence par proposer de créer 119 postes supplémentaires. Il conviendrait donc d’en supprimer 890 entre 2017 et 2018». Et de demander en conclusion: «Quelles réformes sont envisagées pour parvenir à l’objectif fixé?»

Ce Conseil d’Etat a donné hier le sentiment d’être un quarteron d’amateurs qui subit plus qu’il ne peut agir. Finalement, sept hauts fonctionnaires chargés d’appliquer la législation cantonale et fédérale suffiraient à gérer Genève. On nous a vanté pendant près d’une heure l’importance de mener des mesures structurelles. Je suis également de cet avis. Est-ce que généraliser l’utilisation du courrier A à l’Administration fiscale cantonale (en lieu et place du recommandé) pour gagner 400.000 francs est une réforme structurelle?

Dans l’administration, les langues semblent se délier. Peut-être faudrait-il procéder à un véritable audit des tâches de l’Etat pour savoir exactement comment chaque franc est dépensé? Ne serait-il pas temps d’avoir une vision globale du périmètre de l’Etat de Genève pour procéder aux nécessaires réformes qui s’imposent? Plutôt que de continuer à appliquer d’inefficaces coupes linéaires au détriment de l’intérêt du fonctionnement de l’administration, une photographie précise de chaque franc dépensé permettrait d’agir à la racine. Mais cela impliquerait d’engager davantage de ressources et de se projeter dans un avenir plus lointain que l’horizon des prochaines élections cantonales. Ce n’est peut-être pas la priorité de ceux qui nous dirigent.

Grégoire Barbey

16:16 Publié dans Finances, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |

04/03/2015

Sommaruga: l'absence sans gravité

Simonetta-Sommaruga.jpg

L'absence de la présidente de la Confédération, Simonetta Sommaruga, au Geneva Motor Show suscite l'indignation d'une partie des élus genevois. Existe-t-il une obligation protocolaire de s'y rendre? C'est une tempête dans un verre d'eau. L'ego genevois prend quand même des proportions invraisemblables. Certes, l'événement a une portée internationale. Les médias du monde entier sont présents. Et des grands dirigeants d'entreprise également. Mais combien de chefs d'Etat étrangers ayant besoin d'être accueillis par la présidente de la Confédération?

L'absence de Simonetta Sommaruga est sans doute regrettable. Mais pas au point de s'en indigner. Celle de Christian Ferrazino en 2004, alors maire de la Ville de Genève, était beaucoup plus grave. Il n'est pas non plus très logique que des Genevois donnent des leçons de représentation à la Confédération. Le canton n'est pas parmi les plus actifs en la matière. C'est évidemment flatteur de compter parmi ses invités la présidente de la Confédération, surtout à Genève. De là à en faire une polémique, c'est quand même un peu culotté. Avant d'attendre des gestes du Conseil fédéral, Genève pourrait soigner ses relations avec Berne. Ce serait déjà un bon début.

Quant à Simonetta Sommaruga, elle a sûrement mieux à faire que de se pavaner à Palexpo. Même si c'est dur à avaler pour l'ego de certains.

14:48 Publié dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |

24/02/2015

MCG: n'ayons pas peur des mots

 11012238_763447607078294_1875287743_n.jpg

«On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment», écrivit un jour le Cardinal de Retz. Une phrase souvent attribuée à tort à l’ancien président socialiste de la République française François Mitterrand. Il faut dire qu’elle lui convenait bien. C’est aussi le credo du Mouvement citoyen genevois (MCG) qui use et abuse de l’ambiguïté dans sa communication politique. Le parti n’hésite pas à employer des méthodes franchement discutables pour choquer l’opinion et s’attirer la sympathie de l’électorat qu’il convoite. Sur le plan du marketing, il faudrait reconnaître à Eric Stauffer un certain talent alors qu’il n’a fait qu’actualiser des stratégies usées mises au point en d’autres temps ciblant une certaine frange de la population. Le but  recherché, c’est toucher aux tripes, plutôt que de parler au cœur ou à la  tête de ses potentiels électeurs, et pour cela le MCG provoque et surtout flirte avec les limites de la législation et de la décence. En clair, son message n’a pas vocation à émettre une vérité démontrable. Il a pour but de créer un climat, de l’autoalimenter pour se présenter comme la seule alternative crédible à la situation dénoncée. C’est ce que le parti fait depuis dix ans avec les frontaliers, son fonds de commerce, le fonds de commerce de boutiquiers de la politique.

 

Certes, les membres du parti ont toujours des exemples particuliers à prétention de vérité générale. On a tous quelqu’un dans son entourage qui connaît quelqu’un qui lorgnait sur un poste finalement attribué à un frontalier. Si quelques employeurs n’ont aucun scrupule et se comportent de façon franchement indécente, c’est qu’il y a bien un problème avec cette catégorie de travailleurs, affirme le MCG pour démontrer son argumentaire. Le discours n’est pas plus compliqué, et force est de constater que cela fonctionne. Principe de la victime expiatoire. Le public cible du MCG ne veut pas savoir si les frontaliers font partie du problème et à quel degré ils sont responsables des difficultés à trouver un emploi à Genève. Ils ne veulent pas de débat à ce sujet. En personnifiant et en identifiant la prétendue cause de leurs problèmes sociaux, les électeurs du MCG pensent que le MCG leur donnera la solution à leur mal-être. La force du MCG est de ne proposer qu’une seule chose (et Eric Stauffer l’a admis dans un article du Temps), régler le problème de l’invasion des frontaliers, c’est à dire mettre les frontaliers dehors, comme l’affiche dont il est très fier le proclame à Onex. La boucle est bouclée. Ceux qu’ils pointent du doigt sont aussi ceux qui peuvent servir malgré eux à inverser la tendance et rendre aux Genevois les emplois qui seraient les leurs, parce que des centaines de sociétés étrangères ont choisi de les créer à Genève et pas ailleurs. Basé sur de fausses prémisses, ce discours est cohérent mais nécessite le recours à la surenchère permanente.

 

Là où le bât blesse, c’est lorsque le discours devient franchement ordurier. Lorsque la communication flirte délibérément avec des références historiques de mauvaise mémoire. La dernière trouvaille du MCG, ce sont ces affiches à Onex (voir photo ci-dessus) qui proclament faussement qu’il s’agit d’une commune «zéro frontalier». Un gage de pédigrée. D’ailleurs Eric Stauffer reconnaît qu’il y a bien un titulaire de permis G au sein de l’administration, mais il s’en fiche: le but c’est que le message atteigne sa cible, qu’importe s’il prend des libertés avec la vérité. Pareil lorsqu’il est question de l’initiative qu’Eric Stauffer promet de déposer pour introduire des autocollants labélisant un commerce. Cela permettra aux commerçants d’annoncer à leur clientèle la proportion de frontaliers travaillant pour eux. L’idée pas nouvelle a déjà été appliquée dans la commune de Claro au Tessin. On comprend assez rapidement les dérapages qu’une telle communication peut engendrer. On sait bien à Genève qu’il y a aujourd’hui un climat délétère à l’égard des frontaliers. Jusqu’au jour où l’un des admirateurs du MCG perde son sang-froid et s’en prenne physiquement à un frontalier. Il sera trop tard pour dénoncer l’ambiguïté et la dangerosité du message populiste. Le mal sera fait. Et les responsables n’auront aucune sorte de responsabilité pénale. Ce ne sera qu’un désaxé et bien sûr le parti ne pourra pas être accusé d’avoir favorisé son passage à l’acte.

 

C’est un double discours dangereux dont il faut se méfier. N’ayons pas peur des mots. Le principe de coller des autocollants informant la clientèle du pourcentage de frontaliers travaillant dans une entreprise ressemble à s’y méprendre aux «Judenfrei» et autres «commerces aryens» de l’Allemagne des années 1930. Les Juifs étaient accusés à l’époque de prendre le travail des bons Allemands. Entre autres maux fantasmagoriques. Oui, le parallèle choque. Mais comme l’écrivit Talleyrand: «Si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant». C’est toute l’ambiguïté du MCG. Le parti joue d’une communication aux relents d’une époque que nous savons toutes et tous terrible. Une période de l’histoire humaine qui fait froid dans le dos. Pourtant les codes utilisés par cette communication ont d’indéniables effets sur les émotions des citoyens. Le MCG condamnera toujours celles et ceux qui auront l’outrecuidance de décrire en mots simples sa communication de manipulation des émotions. S’il venait à ne pas le faire, il donnerait un mauvais signal à son électorat, qui se désolidariserait assez rapidement du message, réalisant ainsi que la limite a été franchie (car les électeurs du MCG aimerait croire de bonne foi que le message véhiculé par le mouvement n’est pas comparable à la propagande d’anciens partis populistes). C’est en cela que si le MCG sortait de l’ambiguïté, il perdrait de son pouvoir. Et sans doute ses propres membres ne réalisent pas vraiment qu’ils flirtent avec cette communication. Tout cela relève du domaine de l’inconscient. Le MCG cherche un résultat (le pouvoir) et il a trouvé le moyen d’y parvenir (en ciblant un électorat avec une communication sur mesure).

 

Tant qu’il pourra repousser les limites de la décence dans le message qu’il véhicule, le MCG ne s’arrêtera pas. Tel un enfant infernal testant la résistance de ses proches, le parti va toujours plus loin. Se rêvant maître de sa destinée, Eric Stauffer est en réalité dépendant d’un jeu malsain: il ne peut pas continuer de progresser politiquement s’il cesse de surenchérir. Et il en est malheureusement conscient. C’est là qu’entrent en jeu les autres partis, et même tous ceux qui pensent que le message véhiculé par le MCG devient de plus en plus dangereux. Seules ces personnes ont le pouvoir de mettre une limite claire à cette avalanche de slogans nauséabonds. Le MCG a toujours menacé celles et ceux qui disent de lui que c’est un parti à la communication fasciste de poursuites judiciaires. Est-il passé de la parole aux actes? Pas à ma connaissance. Sans doute les caciques du MCG craignent-ils qu’en permettant à la justice de se déterminer sur la légalité de tels qualificatifs à l’égard du parti, la décision puisse leur échapper et leur coûter le confort de l’ambiguïté.

 

Le MCG peut se lâcher à tous les niveaux (et il ne se gêne pas de le faire, comme en témoigne encore le douteux parallèle qu’a fait Eric Stauffer entre une publicité pour des prostituées et des députées d’un autre groupe politique…). Pourquoi donc celles et ceux qui combattent le discours de ce parti ne pourraient pas dire ce qu’ils pensent de son message à haute voix? Il ne faut surtout pas hésiter. Et personnellement, je ne vais pas me gêner de le faire: la communication politique du MCG flirte vraiment avec les méthodes employées par la propagande nazie. Ce qui ne signifie pas que les membres du MCG sont des nazis. Non. Cela signifie seulement que cette communication a un objectif non avoué: identifier et personnaliser un problème pour en proposer une solution toute simple: chasser la cause de ces troubles hors des frontières genevoises. Et c’est ce message qu’il faut combattre. Il n’y a pas de nazis ou de fascistes au MCG. Il y a juste des individus qui emploient des méthodes dangereuses, des méthodes employées par des partis fascistes et nazis, qu’on disait populistes. Des méthodes dangereuses qui détruiront la cohésion sociale, et qu’il convient de  dénoncer. Georges Clemenceau disait que «Toute tolérance devient à la longue un droit acquis», dans le cas qui nous occupe le temps de la tolérance est terminé et les républicains doivent le faire savoir.

Grégoire Barbey

20:29 Publié dans Genève, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook | | | |

10/01/2015

L'Etat fouineur n'a vraiment rien de bon

Je suis particulièrement sceptique à la lecture de l'éditorial de Judith Mayencourt dans la Tribune de Genève de samedi. «Dans son horreur, l'affaire Charlie Hebdo tombe à point nommé pour lever des obstacles idéologiques d'un autre âge», conclut-elle sa prise de position. Les obstacles idéologiques dont elle parle, c'est la crainte d'un Etat trop puissant en matière de renseignement intérieur, c'est-à-dire quelque part d'espionnage des citoyens. D'ailleurs, le titre de son éditorial est sans équivoque: un Etat fouineur a aussi du bon. Je reste un peu surpris qu'on puisse, de manière maladroite sans doute, se réjouir d'un attentat de cette ampleur pour opérer un virage politique aussi grave.

L'exercice éditorial de Judith Mayencourt est quelque peu léger. Parce qu'il justifie qu'en période post-traumatique, les législateurs en profitent pour faire sauter des résistances idéologiques qui permettent de réduire les velléités étatiques en matière de fichage des individus. Je pensais légitimement qu'en Europe, nous n'allions pas emboîter le pas aux Etats-Unis qui ont profité de l'après 11 septembre 2001 pour créer de nouvelles lois tout en limitant la portée de certains garde-fous historiques. L'éditorialiste de la Tribune de Genève va finalement dans le sens de la raison d’Etat, qui n'est pas toujours profitable aux citoyens. Entendons-nous bien, il faut tirer des enseignements du drame qui s'est déroulé sous nos yeux impuissants. Mais nous devons nous garder de réagir de façon précipitée. Ce n'est pas quelques heures seulement après la mort des forcenés que nous pouvons scander de nouveaux slogans, et mettre aux oubliettes nos convictions passées.

Judith Mayencourt justifie la raison d’Etat au détriment des droits élémentaires des citoyens. L'utilisation d'un événement traumatique pour modifier l'arsenal législatif d'un Etat, c'est la stratégie du choc décryptée par Naomi Klein. Lorsque des drames se produisent, les citoyens sont évidemment plus vulnérables et donc plus prompts à accepter des modifications législatives qui pourraient impacter négativement leurs libertés individuelles. Il faut bien sûr réagir, il faut être intraitable et ferme contre les ennemis de la République. Je suis moi aussi choqué par le fait que ces gens étaient connus des services secrets français et qu'ils n'aient pas été mieux surveillés. Mais il ne faut pas céder à la paranoïa.

L'Europe ne doit pas tomber dans les mêmes travers que les Etats-Unis il y a près de 14 ans. Sinon, cela signifierait que nous n'avons vraiment rien appris des erreurs de nos alliés. Est-ce que le Patriot Act a réglé quoi que ce soit chez nos frères américains? Je ne le crois pas. Ils ont récemment remis en cause les pratiques barbares de leurs services secrets, qui torturaient les terroristes avec des succès très limités. Un Etat fouineur n'est pas la solution miracle à une situation des plus complexes. Ce n'est pas quelques slogans bien trouvés qui résoudront des problèmes majeurs. Pour ma part, j'estime que l'on doit prendre toute la mesure de la terreur et cerner les raisons qui ont rendu inefficaces les services de renseignements français. Passer à la vitesse supérieure, ce serait prendre le risque de n'avoir pas déterminé les causes de l'échec. Et ce serait assurément foncer les yeux fermés vers une nouvelle erreur, peut-être plus grave encore.

Grégoire Barbey

 

11:32 Publié dans Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

07/01/2015

La liberté d'expression ne sera pas assassinée

10891439_10152996303710798_793125879834707896_n.jpg

Tous les matins, je suis aussi en séance de rédaction. Je ne travaille pas dans un journal satirique. Celui pour lequel j’écris n’est pas aussi visible. J’ai fait mes premières armes chez Vigousse, le petit journal satirique de Suisse romande. Aujourd’hui, j’ai le cœur lourd. Une dizaine de personnes ont été tuées au siège du journal Charlie Hebdo. On s’en est pris à la liberté de pensée et à la liberté d’expression. Qu’importe si ce sont des musulmans fanatiques, des Français perdus qui voulaient semer la confusion en faisant porter le chapeau aux islamistes. Tout cela n’a pas d’importance. Nous ne pouvons que compter les morts et affronter ce gâchi, celui d’une société où l’on abat celles et ceux qui pensent différemment, celles et ceux qui luttent quotidiennement pour s’exprimer en toute liberté. Je n’ai pu retenir ma colère et mes larmes en apprenant la nouvelle. En découvrant, comme des millions d’autres personnes, les images du massacre dans les journaux télévisés. Je n’étais pas un lecteur de Charlie Hebdo. Je les trouvais parfois grossiers, souvent excessifs. Mais jamais je ne pourrais me résoudre à penser que ces journalistes l’avaient cherché. Ils étaient décalé, ils provoquaient. C’était leur rôle. Et d’autres continueront de le faire à leur place.

Nous découvrons avec effroi que même dans une république libre, la liberté n’est jamais acquise. Nous devons lutter pour la conserver, pour asseoir sa légitimité. La liberté de la presse, la liberté de pensée, la liberté d’expression, ce sont des valeurs qu’un journaliste doit être fier de porter. Aujourd’hui plus que jamais, je me sens proche du métier que j’exerce, je me sens fier d’être dans cette noble profession. Je n’aurai probablement jamais à souffrir ce qu’ont vécu les journalistes de Charlie Hebdo. Je ne travaille pas sur le même segment. Mais même à mon niveau, on subit aussi des pressions, on reçoit des menaces. Et on continue, persuadé que l’on doit se battre pour ce que l’on pense. Plus que jamais, je crois à l’engagement en tant que journaliste. Je crois qu’il y a des valeurs qu’il nous faut défendre, et parmi elles, celle de s’exprimer. Le dialogue doit être la seule solution aux désaccords. La violence est le fait des faibles et des lâches. J’ai mal aujourd’hui, mal au cœur pour Charb, pour Cabu, pour Wolinski et pour Tignous, que je n’ai jamais connus. Ils seront je l’espère le flambeau de la liberté de s’exprimer. N’oublions pas qu’ils sont morts en faisant ce en quoi ils croyaient. On n’avilit pas la République en tuant ses membres, en tuant ceux qui la font vivre, même indirectement. On la renforce.

Je ne saurais dire toute la tristesse qui s’empare de moi. Je ne peux expliquer ce sentiment. Mais j’ai l’impression physique, profondément physique, qu’on est tous aujourd’hui un peu Charlie. Sinon à quoi bon se lever tous les matins l’esprit plein de valeurs et de convictions?

Hommage et condoléances à ces personnalités qui ont succombé face à la terreur.

Grégoire Barbey

15:05 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |

20/11/2014

Des jeunes réinventent la lutte des classes

 111124_tpg_01.jpg


Des jeunes libéraux-radicaux ont envoyé au procureur général une dénonciation pénale des grévistes «ayant empêché les non grévistes de travailler» mercredi lors du mouvement syndical des collaborateurs des Transports publics. Les délateurs se défendent de le faire à titre privé (tellement privé qu'ils sont tous du même parti et que l'information est directement sortie dans la presse). L'objet de leur courroux? Des citoyens ont été empêchés d'accès aux transports publics parce que des grévistes ont fait pression sur des chauffeurs pour qu'ils ne puissent pas travailler. Selon eux, les photos publiées dans la presse suffisent à étayer leurs propos. J'ai regardé avec attention ces photos et je ne vois aucun collaborateur des TPG s'en prendre à des grévistes. Visiblement, aucune altercation n'a eu lieu. Si des chauffeurs ont abandonné l'idée de travailler, c'est uniquement de leur fait, car s'ils avaient voulu s'opposer à leurs collègues, vu la couverture presse déployée pour l'événement, ils auraient pu le faire savoir. Et comment.


Bien sûr, je ne veux pas défendre les grévistes. J'ai moi-même ironisé sur l'ampleur de la situation. Ce qui m'interpelle dans l'action concertée de ces quelques jeunes libéraux-radicaux, c'est l'absence de recul. Cette dénonciation, qui n'aura probablement aucun suivi pour d'évidentes raisons politiques, donne l'opportunité aux grévistes et aux syndicats qui les défendent de se positionner en victime. De plus, les auteurs semblent totalement minimiser le poids de la symbolique qui se cache derrière leur démarche. Ambiance lutte des classes. Des jeunes de droite qui dénoncent des grévistes, pour des motifs justes ou pas, la question n'est pas là, c'est tout un panel d'images qui nous vient en tête. La gauche et ses satellites n'en demandaient pas tant. Le manque de recul paraît tellement évident qu'on se demande si des libéraux-radicaux n'ont pas agi dans l'ombre pour lancer ces jeunes à la dérive. Vu le communiqué du PLR publié lors de la journée de grève, qualifiant cette action syndicale d'anti-démocratique, on s'avancerait assez peu en s'imaginant que ces jeunes, pleins de bonne volonté, ont été manipulés. Mais ce ne sont que des suppositions.


Quand on fait de la politique, il faut peser les avantages et les inconvénients potentiels de ses actes. L'action aurait peut-être eu du sens si elle n'avait pas été directement communiquée à la presse. On aurait pu se bercer d'illusion quelques instants et se dire que la démarche était désintéressée, sans objectif politique. Une manière de faire parler de soi qui pourrait avoir des conséquences plus fâcheuses pour ces personnes, et sur la durée. Ont-ils vraiment réfléchi avant d'agir? La dénonciation intervient moins de 24 heures après les faits. On est tenté de se dire que non, il n'y a eu aucune réflexion sur l'utilité de cette action.


Et c'est bien dommage, car ça donne des jeunes une image d'impulsifs. Au fond, on ne s'étonnera pas si une fois encore, pour les élections fédérales, les jeunes libéraux-radicaux ne seront rien de plus que des faire-valoir visant à asseoir la sagesse des anciens du parti. Bien joué, les d'jeuns!

22:16 Publié dans Genève, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |

02/06/2014

Le 1er juin, les autorités et les gueux

 

10426432_10152139127248008_35912816_o.jpg

Bicentenaire du rattachement de Genève à la Confédération. Scène incroyable
ce week-end lors de la célébration du débarquement des confédérés à Genève en 1814.


J’annonce immédiatement la couleur: j’ai été convié, vendredi et samedi, aux événements réservés aux autorités. Dès lors, chacun jugera de la pertinence de mon propos. Je désire toutefois m’associer à tous les citoyens qui, d’une manière ou d’une autre, ont été déçus par l’organisation des célébrations du bicentenaire du rattachement de Genève à la Confédération. Il y a de quoi. Je n’étais pas présent dimanche pour la commémoration du débarquement. J’ai cependant reçu des photos qui valent toutes les paroles les plus sages. Tout au long de ce week-end de festivités, il y avait d’un côté les privilégiés et de l’autre le bas peuple, celui qu’on laisse s’agglutiner tout autour du carré saint où siègent les grands esprits du canton et du pays.

 

Evidemment, il me faut être honnête: j’ai moi-même passé un excellent moment samedi. Je serais malhonnête d’affirmer le contraire. Je ne veux en aucun cas donner l’impression que je crache dans la soupe, ce n’est pas ma démarche. Je m’interroge, et je pense qu’il est nécessaire de le faire, sur la pertinence d’organiser une commémoration publique si les infrastructures mises en place ne servent pas à faire profiter à l’ensemble de nos concitoyens les petits plaisirs de la minorité au pouvoir. Ayant été invité, je n’ai pas pu me promener sur les quais pour constater moi-même qu’il était impossible de suivre les festivités réservées aux autorités. Ce n’est qu’après le témoignage, notamment dans le courrier des lecteurs de la Tribune de Genève, de quelques citoyens mécontents, que j’ai compris l’ampleur du problème.

 

D’un côté, les privilégiés, les «élites», comme les qualifieraient certains partis, et de l’autre, les gueux, le peuple, celui qu’on ne veut pas avoir à ses côtés, mais qui nous a quand même placé dans ce rôle tout à fait agréable. On voudrait donner des armes au MCG et à l’UDC qu’on ne s’y prendrait pas mieux! Ces formations politiques auront tout le loisir de dénoncer le comportement des autorités, de crier au loup et d’enfoncer le clou. Ils auraient tort de se priver quand on leur tend la perche. C’est quand même dommage qu’il faille à nouveau mettre en exergue une certaine déconnexion entre les élus et les citoyens. Ces derniers auraient sûrement souhaité faire partie des festivités dans leur ensemble, et on ne peut leur en vouloir. Après tout, c’était une commémoration patriote, et probablement que bon nombre de nos concitoyens souhaitaient pour l’occasion se mêler aux élus pour communiquer leur fierté d’être Genevois, et plus largement d’être Suisses.

 

D’une certaine façon, ce week-end, on leur a retiré leur nationalité l’espace de quelques heures. Ils n’étaient pas des citoyens suffisamment bien mis pour faire partie des spectateurs des véritables festivités. Cela rappelle à la fois l’Ancien Régime et la Rome antique. Du coup, on ne peut qu’inviter les organisateurs à remettre en question leurs décisions pour les prochaines dates de la commémoration (qui s’étend jusqu’en 2015) et éviter de commettre la même erreur. Ce serait déjà une bonne chose. Mais peut-être que c’était volontaire et que les gueux n’ont rien à y faire.

 

Grégoire Barbey

 

10412117_10152139127183008_1016263940_o.jpg

10:51 Publié dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook | | | |

28/05/2014

Trois anciens bâtonniers défendent l'Etat

avocat_3-df5e8.jpg

François Canonica. La nomination de l'ancien bâtonnier de l'Ordre des avocats
à la présidence des HUG doit être suspendue. Le temps d'éclaircir l'affaire.


Trois anciens bâtonniers qui défendent tous l'Etat, c'est quand même surprenant. Personne ne l'a relevé. Pourtant c'est une évidence:
Vincent Spira, défenseur de la directrice de la Pâquerette, a été bâtonnier de l'Ordre des avocats de Genève de 2010-2011;
Benoît Chappuis, auteur du dernier rapport sur la Pâquerette, a été bâtonnier de l'Ordre des avocats de Genève de 1998-2000;
François Canonica, nouveau président des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), a été bâtonnier de l'Ordre des avocats de Genève de 2012-2014.

L'opacité de cette affaire est dérangeante. Le rapport de Benoît Chappuis a créé l'indignation du côté de la famille d'Adeline car la directrice n'a écopé que d'un blâme, alors que sa responsabilité est engagée. Son avocat, l'ancien bâtonnier Vincent Spira, parle même de réhabilitation. Je ne suis pas de ceux qui cherchent à mettre nommément la faute sur quelqu'un. Au contraire. Je m'interroge cependant comme bon nombre de mes concitoyens sur ce dossier. Le rapport de Benoît Chappuis décharge nettement l'Etat, en plaçant la faute dans un large contexte d'erreurs sur une longue période. Certes, il a probablement raison. Mais je note que le rapport de Bernard Ziegler, ancien conseiller d'Etat socialiste, était beaucoup plus dur avec l'Etat et les institutions. Est-ce un hasard si ces anciens bâtonniers défendent les intérêts du Canton? Sûrement pas. Dans ces conditions, la nomination de François Canonica à la présidence des HUG doit être suspendue. Il en va de la crédibilité de nos institutions.

Grégoire Barbey

 

13:13 Publié dans Genève, Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | | |

23/05/2014

J'aime la citoyenneté

J'aime quand la République est en émulsion. J'aime parcourir la page des blogs de la Tribune de Genève et y voir fleurir des dizaines d'articles au quotidien, qui tous, d'une manière ou d'une autre, s'intéressent à notre cité, au monde comme il va. J'aime tous ces gens qui s'engagent à leur échelle, qui donnent de leur personne à la communauté, quitte à perdre de leur confort personnel, quitte à essuyer des coups parfois justifiés, souvent déplacés. Toutes ces personnalités contribuent à faire bouger les lignes, à susciter des réactions. Qu'ils soient de gauche, de droite, du centre ou des extrêmes, qu'ils soient sans parti, sans patrie, ces gens apportent une richesse incommensurable à notre canton. J'aime ça, cela me fait vibrer. En un mot comme en cent, j'aime la citoyenneté. Merci à vous tous, ceux qui écrivent comme ceux qui lisent, ceux qui dénoncent comme ceux qui bâtissent. Il n'y a rien de plus beau qu'une cité dynamique et en perpétuelle évolution!

Grégoire Barbey

16:26 Publié dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

20/05/2014

Sous le règne des divagations

Hotel-Exterior-Lac-Leman.jpg

C’est le temps des déblatérations, des épistémologues de tous bords qui nous chantent déjà la mort du Grand Genève. Projet d’envergure, petit destin, disent-ils la bouche en cœur. Certains vont jusqu’à dire qu’il ne s’agit en réalité que d’un projet «hors sol», «dénué de l’onction démocratique». C’est leur droit de penser ainsi. Mais ce n’est pas le leur que de nous bassiner à longueur de journée avec leurs complexes.

Car c’est bien de cela dont il s’agit. Une peur invétérée du changement. Des autres, aussi. De ces gens qui ne viennent pas de chez nous. Dont le passeport porte un drapeau bleu, blanc et rouge. Une couleur de plus que le nôtre, et c’est déjà l’hystérie. Nos voisins français ont bon dos. Ils sont la cause de tous nos maux. Ce sont tantôt des envahisseurs, tantôt des profiteurs. Une «épidémie», pour reprendre le vocable des petits prêtres de la pensée aseptisée. Ces derniers scandent leurs slogans sans émettre la moindre réserve. Sans honte. Ils en appellent au peuple genevois. Les votations qui vont dans le sens de leurs délires sont autant de signes à interpréter. Les Genevois en ont marre, il faut les écouter. C’est ainsi que ces gens passent de simples vendeurs de néant politique au statut de gourous tout-puissants. Ils se sentent pousser des ailes, alors qu’ils sont plus que jamais loin de toute réalité physique.

Pour se donner quelques airs de grandeurs, ils tentent maladroitement de paraphraser De Gaulle, ce qui, l’un dans l’autre, démontre leur absence de peur pour les contradictions. Ils nous chantent les louanges de la Nation, de l’importance de l’identité dans l’esprit des citoyens. De l’esprit, c’est peut-être bien ce qui leur fait le plus défaut. Mais ils ne manquent pas d’air, eux qui veulent vivre dans leur bulle. Tous les moyens sont bons pour se prêter de bonnes intentions et s’enorgueillir de grands desseins. Que dessinent-ils, si ce n’est l’hiver du cœur? Ils se rêvent descendants de Jean-Jacques Rousseau, mais craignent tout ce qui vient de Ferney-Voltaire. Ils rêvent de hauteur quand ils traînent les pieds dans les égouts. Ils condamnent l’entraide et font leurs courses chez Carrefour ou Leclerc. Comment diantre peut-on les prendre au sérieux, quand la substantifique moelle de leurs discours se résume en trois lettres: non.

L’on pourrait aisément les laisser vivre leur déclination si la déclinaison de ce «non» n’était pas aussi offensive. Ils placardent partout le produit de leurs éructations, comme s’il s’agissait de la plus douce des poésies, quand c’est malheureusement le plus acide des poisons. Leurs cris geignards emplissent nos oreilles et nos visages pâlissent devant tant de lapalissades. Aux grands maux les grands remèdes, dit le proverbe. Mais existe-t-il vraiment une savante mixture pour éloigner à la fois la bêtise et les clichés? Y-a-t-il quoi que ce soit qui puisse, par on ne sait quelle magie blanche, rendre soudain la raison à ces errants du dimanche? Difficile à dire. En tous les cas, il ne faut pas se contenter de les toiser de loin. Il faut les combattre, car ils sont les ennemis du présent, du futur et du vivre ensemble.

Grégoire Barbey

10:58 Publié dans Humeur, Politique | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | | | |