Gregoire Barbey

17/02/2017

Le temps révolu des éditeurs

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Colère. Sidération. Incompréhension. Impuissance. Indignation. Révolte. Ras-le-bol. Tous ces mots, et tant d’autres encore, pourraient aisément qualifier les sentiments qui prennent les journalistes romands à la gorge ces dernières semaines. L’annonce jeudi 16 février du nombre de licenciements au journal Le Temps a renforcé ces impressions. L’éditeur du quotidien, Ringier Axel Springer, avait prévenu via son communiqué informant de sa décision de cesser la parution de L’Hebdo que les suppressions d’emplois interviendraient dans la newsroom commune du Temps et de L’Hebdo. La charrette était donc prévue et elle allait forcément impacter le quotidien romand, quand bien même l’éditeur avait tenté de rassurer son monde en affirmant que les économies réalisées avec la suppression de L’Hebdo permettraient de renforcer Le Temps. De la communication froide. Investir dans un journal, aujourd’hui, implique de réduire d’un quart ses effectifs. Etonnant message envoyé par la direction zurichoise…

Mais il faut prendre acte de ce signal. La quasi-totalité des journaux de langue française en Suisse sont gérés loin de la région qu’ils couvrent. L’intérêt porté par les gestionnaires de ces groupes, qui n’ont plus rien à voir avec le travail historique des éditeurs, ne peut donc qu’être inversement proportionnel à la longueur qui sépare la production de l’information et les prises de décisions. C’est un fait. Sinon, comment expliquer que des correspondants d’un journal à vocation romande perdent leur emploi à travers cette nouvelle saignée? Comment expliquer qu’une publication qui défend un journalisme exigeant, de qualité, soit amputée des ressources humaines qui donnaient à son ouvrage une valeur ajoutée, une signature singulière, une saveur particulière? Il n’y a strictement aucune décision stratégique. Il s’agit de coupes aveugles. Le journalisme moderne se voit confronter à devoir faire toujours plus avec toujours moins. Les perspectives sont sombres. Les éditeurs n’investissent plus dans la presse, ils désinvestissent. Leur mantra demeure la rentabilité, qu’importe le contexte économique, qu’importe la réalité, et tant pis si cela implique d’imposer cette vision étroite du profit à tout prix dans la douleur et dans les larmes.

Nous devons accepter que les éditeurs ne soient pas prêts à investir et à s’engager pour que puisse émerger un modèle d’affaires viable, stable, qui garantisse l’avenir du journalisme, si nécessaire à la diffusion des idées, au débat, à la recherche de la vérité, qui est un combat permanent. Nous devons reconnaître que les éditeurs se passeront des médias si ceux-ci ne réussissent pas à effectuer la mutation qui leur est imposée avec toujours moins de moyens, moins d’effectifs. Seuls quelques titres, et ils ne se trouvent malheureusement pas du côté occidental de la Suisse, obtiendront un soutien à la mesure du défi que représente le contexte de crise traversée par la profession. Je le leur souhaite. Pour les autres, pour tous ceux qui veulent continuer à exercer leur passion, à donner une voix à cette région, à lui donner un langage, un visage, une parole, à lui offrir la capacité de se définir, de se penser, et de s’interroger sur elle-même, pour eux, il faut accepter que la presse fait face à un divorce violent et unilatéral de son mariage avec les éditeurs. Ce temps-là est révolu et les titres qui seront soutenus par ces groupes se réduiront année après année jusqu’à ce qu’ils ne détiennent plus que des organes de presse bénéficiaires, répondant à leur logique étriquée d’une économie de marché qui ne peut répondre par ses mécanismes aux besoins qui sont ceux du journalisme.

La situation est d’autant plus révoltante et incompréhensible que l’importance des médias ne cesse d’augmenter dans ce monde qui, lui aussi, est bouleversé par des mutations de grande envergure. L’émergence de chefs d’Etat, de partis et de communicants qui travestissent ouvertement la réalité imposent des défis fondamentaux au journalisme d’après-guerre dont est issu la presse actuelle. Il s’agit d’un tournant, et la pression est multilatérale, puisqu’il y a d’un côté les besoins de financement et de l’autre celui d’adopter un ton et une approche qui correspondent à notre époque. Je crois pour ma part au retour progressif des médias d’opinions. Mais je conçois que cela ne soit pas une vision qui fasse l’unanimité. Je pense pourtant qu’il y a lieu d’espérer que ces périodes douloureuses, injustes, violentes pour la presse puissent permettre l’émergence de nouveaux titres, de nouveaux médias.

Le journalisme romand ne doit pas se résigner. Les perspectives comptables sont une chose, la passion et la nécessité de l’information en sont une autre. Il est peut-être temps de réunir ensemble tous ces journalistes laissés sur le carreau, dans un marché qui se rétrécit à vue d’œil. De s’organiser. De s’interroger. De devenir des forces de proposition. De trouver des personnalités disposant des leviers financiers, prêtes à soutenir une presse de qualité, exigeante, avec un langage qui lui soit propre, pour donner vie à cette région. Je suis convaincu qu’il y a des bonnes volontés des deux côtés. Qu’il faut se donner les moyens de les faire se rencontrer. Qu’elles puissent discuter. S’apprivoiser. Et peut-être, ensemble, bâtir les fondations d’un nouveau modèle, d’une presse libérée, renforcée, qui, à travers une renaissance, puisse s’exprimer et donner corps à cette passion de l’information qui anime tant de personnes aujourd’hui mises sur la touche.

Gardons la tête haute et autorisons-nous à faire de nos désirs une réalité.

Grégoire Barbey

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Plan C de la RIE 3: l'ombre du Big Four plane

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La troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3) à peine rejetée dans les urnes, voilà qu’un plan C – alors même que la droite affirmait qu’aucun plan B n’existait durant la campagne – émerge déjà, proposé par le conseiller aux Etats Ruedi Noser (PLR/ZH) et visiblement soutenu par les milieux économiques. Ces derniers fourbissent déjà leurs armes afin de limiter la réduction des avantages fiscaux prévus dans le projet refusé en votation. Parmi ces associations économiques et autres entreprises, il y a le Big Four, lequel est composé des cabinets de conseils et d’audit Ernst & Young, KPMG, Deloitte et PricewaterhouseCoopers (PwC). C’est surtout le lobbysme intense de PwC qui a marqué certains responsables politiques. Le modèle d’affaires de ces cabinets de conseils est étroitement lié à la complexité des législations fiscales.

Il est dès lors peu surprenant de les voir défendre des mesures telles que la réévaluation des réserves latentes (appelée aussi «step-up»), qui figurait dans le projet initial du Conseil fédéral et qui avait été combattue par de nombreux cantons, en tête desquels Vaud et Genève. Cet instrument, considéré comme un outil de planification fiscale très agressif, doit permettre aux entreprises à statuts spéciaux (ces fameux statuts qui doivent être abolis en janvier 2019, imposant une réforme du droit fiscal suisse) de maintenir artificiellement les taux d’imposition auxquels elles sont aujourd’hui soumises durant environ cinq ans (le Conseil fédéral prévoyait même dix ans). L’Assemblée fédérale, dans un accès de sagesse, avait finalement accepté de shooter cet aspect de la réforme, tout comme l’abolition du droit de timbre (coûts estimés pour les collectivités publiques: 300 millions de francs), également prévue dans le projet initial.

Le problème, c’est que défendre le retour du step-up est une vaste fumisterie. En effet, les Suisses se sont prononcés à une large majorité (près de 60%) contre le paquet législatif soumis au référendum, entre autre parce que les mesures prévues étaient bien trop opaques pour ne pas s’apparenter à de juteuses astuces fiscales. La critique de l’opposition s’est principalement cristallisée sur la déduction des intérêts notionnels, un instrument qui permet aux entreprises de déduire des intérêts fictifs. Cet outil, qui a fait son retour dans la réforme fédérale par le biais d’une alliance principalement vaudoise et zurichoise, n’est donc plus à l’ordre du jour. Il est toutefois inquiétant de voir le ministre vaudois des Finances, Pascal Broulis, artisan involontaire de la défaite du projet dans les urnes, lâcher qu’une telle alternative «est probable». Je me rappelle pourtant avoir discuté longuement avec lui des désavantages certains du step-up. Un avis de droit avait même été commandé par les cantons, lequel estimait que ce mécanisme fiscal agressif serait très rapidement contesté par l’Union européenne et l’OCDE et que sa viabilité était donc nulle.

La défaite de la RIE 3 peut pourtant s’interpréter comme un avertissement du corps électoral à l’égard des mesures fiscales opaques. L’analyse des résultats a permis de voir à quel point les bas revenus ont participé à faire échouer le projet dans les urnes. Le sentiment que les entreprises bénéficient toujours d’une fiscalité accommodante, voire complaisante, n’est sans doute pas étranger à ce camouflet électoral. Les Suisses ont fait part de leurs inquiétudes sur les pertes fiscales qui découleraient de la RIE 3. La droite et les milieux économiques devraient prendre très au sérieux cet avertissement et ne pas tenter de maintenir par la bande des mécanismes que le corps électoral refuse. Le projet genevois, bien qu’il ne soit pas parfait, pourrait servir de modèle pour le volet fédéral de la réforme: pas de déduction des intérêts notionnels, pas de step-up, et surtout l’impossibilité pour les entreprises d’abattre plus de 9% de la substance imposable sur le plan communal et cantonal (ce taux monte à 80% sur le plan de l’impôt fédéral direct!).

Les Suisses exigent une fiscalité moins compliquée, plus lisible, plus transparente. Je sais à quel point il importe à ces cabinets de conseils de maintenir une fiscalité compliquée pour continuer leur business. Je me rappelle des nombreuses conférences de presse, séances d’information ou repas individuels qui m’ont été proposés par de telles entités, notamment KPMG. Les élus fédéraux, et le conseiller fédéral en charge des Finances Ueli Maurer, seraient bien inspirés de prendre acte de la volonté populaire et d’en tirer les conséquences qui s’imposent. Le plan C tel qu’il est présenté dans les médias (et auquel le président du conseil d’administration de PwC associe, sans surprise, le qualificatif d’«intéressant» dans le Blick) ne va clairement pas dans le sens des enseignements à tirer de l’échec de la RIE 3 dans les urnes. Mais peut-être que l’appât du gain est bien trop important pour la droite bourgeoise et les milieux économiques…

Grégoire Barbey

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16/02/2017

Le double discours de Ringier Axel Springer

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On s’en doutait un peu, mais l’annonce n’en est pas moins douloureuse, révoltante. Ringier Axel Springer Suisse a décidé de licencier 36 employés au sein des rédactions du Temps et de feu L’Hebdo. Cette nouvelle laisse quand même un goût amer dans la bouche. N’est-ce pas ce même éditeur qui avait affirmé, fin janvier, en annonçant la mort du magazine d’opinions que les économies réalisées permettraient de renforcer Le Temps?

Ce double discours est scandaleux, parce qu’il ne donne aucune visibilité aux employés du quotidien romand. Au contraire. Comment peuvent-ils espérer qu’il s’agit de la dernière saignée (la quatrième depuis 2009…!) à laquelle ils devront faire face? Le signal envoyé par Ringier Axel Springer est catastrophique. Renforcer un journal à notre époque passe donc inévitablement par des licenciements. C’est la défaite du langage, des mots travestis par la communication d’entreprise. Quelle honte.

Michel Danthe, président de la Société des rédacteurs et du personnel du quotidien, a très bien résumé la situation au micro de la RTS aujourd’hui: «C’est un peu comme dans Lucky Luke: on pend d’abord, on juge après». Cette situation ne peut pas être satisfaisante, parce qu’elle va à l’encontre du discours officiel communiqué par Ringier, même si celui-ci avait prévenu que Le Temps ferait sans doute face à des licenciements. C’est impensable d’imaginer qu’il n’y a pas d’autres alternatives que la suppression pure et simple de postes. C'est impensable de voir que Ringier peut parler de renforcer un journal en coupant dans les effectifs. Triste époque!

On s’en doutait un peu. Mais les éditeurs nous prennent vraiment pour des cons.

Grégoire Barbey

14:46 Publié dans Air du temps, Journalisme | Lien permanent | Commentaires (20) |  Facebook | | | |

Presse en résistance

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J'ai sans doute une vision romantique de la presse. On peut m'en faire la critique et je l'accepte volontiers car j'en suis conscient. Mais je ne peux m'empêcher de croire que nous n'aurons pas d'avenir glorieux si nous ne nous affranchissons pas de l'argent, de la pression du rendement, des visions comptables à court terme, de ces actionnariats qui n'ont pour le journalisme qu'un amour intéressé.
 
Je crois que le temps est venu pour la résistance. Il n'y a pas d'autre horizon possible dans un secteur en pleine mutation. Les éditeurs aujourd'hui n'ont plus d'éditeurs que le nom. Ils n'accompagnent pas les changements nécessaires qui s'imposent avec violence aux médias, lesquels se sont longtemps accrochés à un modèle qui montrait ses limites. Ces changements, inéluctables, se font dans la douleur. Et quelle douleur! Ici, on supprime des postes, et on promet que la qualité n'en pâtira pas – quelle sombre ironie –, là-bas on met fin à un titre en prétextant qu'il n'y avait plus aucun espoir de le sauver.
 
En vérité, les éditeurs ne savent pas mieux que les journalistes ce qu'il convient de faire pour qu'émerge un nouveau modèle économique viable pour la presse. Comme nous, ils tâtonnent, hésitent, réfléchissent. Jusqu'au moment où. Ce moment fatidique qui implique de licencier à tour de bras. Quel aveu d'impuissance que ces restructurations à n'en plus finir. Quelle triste perspective que de voir toutes ces personnes perdre leur emploi simplement parce que les éditeurs, et à travers eux les actionnaires, n'y croient tout simplement plus.
 
La presse romande souffre d'autant plus de ce syndrome de fuite en avant avec son marché très limité. Au train où vont les choses, le nombre de titres va se réduire nettement ces prochaines années, ce qui impactera forcément la qualité des médias qui survivent, puisque les journalistes travailleront – et travaillent déjà! – avec la douloureuse conscience d'avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Quand est-ce que le couperet tombera? Car n'en doutons pas, il va s'abattre encore et encore, puisque la seule stratégie des éditeurs et des actionnaires est de réduire les pertes.
 
La presse moderne, c'est David contre Goliath. Des rapports de force totalement disproportionnés, sans autre perspective que la défaite d'un idéal qui consiste à faire du journalisme un élément indispensable de la vie en société, du bon fonctionnement des institutions démocratiques, loin des pressions du productivisme, des dogmes économiques qui enferment les plumes et les voix libres dans un carcan de contraintes et de menaces.
 
D'une manière ou d'une autre, la presse est appelée à modifier son visage de façon radicale ces prochaines années. Le processus est déjà en cours. Pour ma part, j'ai l'impression que notre profession subit plus qu'elle n'accompagne, plus qu'elle ne propose une vision, un cap. Nous ne pouvons pas laisser la qualité faire les frais des soubresauts économiques des médias. Nous le devons à tous ceux qui nous lisent ou nous écoutent, et surtout nous le devons à nous-mêmes.
 
Ce n'est pas un hasard si la crise économique du secteur s'accompagne d'une profonde et délétère crise de confiance à l'égard de la profession journalistique. La presse est à un carrefour de son existence, et plusieurs chemins s'offrent à elle. Il ne reste qu'à déterminer si nous voulons nous laisser emporter du côté qui convient non pas à nos exigences mais à celles de ceux qui ont pour eux le pouvoir de l'argent, et donc celui de fracasser nos ambitions, nos désirs, nos idéaux, pour que nous nous soumettions aux perspectives qui sont les leurs.
 
Je crois pour ma part qu'il faut œuvrer pour que cesse cette dangereuse dépendance vis-à-vis des objectifs de rentabilité. Certes, il convient donc de trouver un nouveau modèle économique. Cela ne fait aucun doute, car l'argent demeure malgré tout le nerf de la guerre. Mais la seule question qui vaille, c'est celle qui nous interroge sur ce que nous voulons: voir dans l'argent un moyen et non une fin, ou laisser l'argent nous dicter ce qu'il convient de faire pour la presse? C'est là que se trouve le nœud du problème auquel nous faisons face.
 
Y répondre, c'est déjà se donner un cap. Autorisons-nous, dans cette sombre période, à rêver encore, et à décider de passer du rêve à l'action. Nous le pouvons, et nous sommes suffisamment nombreux pour nous réunir et y réfléchir, afin de déposer les premières pierres d'un édifice dont nous aurons dessiné les plans, plutôt que d'appliquer ceux qui nous sont imposés contre notre volonté.
 
Grégoire Barbey

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15/02/2017

Serge Dal Busco, cible de toutes les ambitions

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«Les ratés ne vous rateront pas», écrivit en son temps Georges Bernanos. Cette phrase pourrait très bien obséder Serge Dal Busco, conseiller d’Etat en charge des Finances, depuis la défaite dimanche de la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3). En effet, puisque les Genevois ont refusé l’objet fédéral (52,27%), certains politiciens aux dents longues n’hésitent pas à accabler – l’écume aux  lèvres – le grand argentier. Cette défaite serait forcément de sa faute, lui qui n’a pas hésité à utiliser la déclaration d’impôts pour inciter les contribuables à accepter la réforme. Pourtant, l’analyse des résultats démontre que le refus genevois n’est pas aussi cinglant qu’il n’y paraît. Certes, une majorité du corps électoral s’y est opposé à Genève. Dont acte. Mais sur les 45 communes, seules 19 se sont prononcées contre l’objet soumis à votation. Faire de ce résultat le symbole de l’incompétence de Serge Dal Busco est à tout le moins malvenu, pour ne pas dire malhonnête.

Certes, l’action du ministre des Finances peut prêter le flanc à la critique. Il semble en effet que Serge Dal Busco peine à imprimer sa marque, à s’imposer. Douce ironie pour un élu en charge d’un département qui impose les Genevois sur le plan fiscal. Mais quand même: il conviendrait de pousser la réflexion un peu plus loin pour ne pas se contenter des apparences, lesquelles donnent souvent une image déformée d’une réalité bien plus complexe. Tout au long de sa législature, la place de Serge Dal Busco a suscité bien des envies, parfois chez ses amis les plus proches. Je me rappelle qu’après son élection triomphale au Conseil d’Etat en 2013, le nouveau ministre m’avait fait part de son désir de réunir les Finances et l’Economie sous un même département. C’était sans compter les ambitions de son collègue libéral-radical Pierre Maudet, lequel ne pouvait abandonner la sécurité, et devait donc bien trouver un moyen de briller au-delà de cette politique pour le moins sinistrée.

Serge Dal Busco voulait un département des Finances et de l’Economie. Il a hérité du seul département des Finances auquel s’est ajouté le lourd Office des bâtiments. Par la suite, le ministre a très vite fait les frais de la volonté de puissance de ses deux collègues libéraux-radicaux, François Longchamp et Pierre Maudet. Le premier, président du Gouvernement, n’a eu de cesse de s’imposer dans le sillage de Serge Dal Busco, comme pour montrer que ce dernier n’était pas tout à fait livré à lui-même. Je me rappelle très bien la conférence de presse du budget 2016, seule conférence de presse du Conseil d’Etat à laquelle j’ai participé. J’avais eu l’occasion de témoigner de mon étonnement dans un éditorial paru dans L’Agefi. J’avais assisté alors, médusé, à un président qui ne se contentait pas d’arbitrer le point presse. Non, il distillait soigneusement la parole, répondant lui-même aux questions qui l’intéressaient, et laissant le soin à Serge Dal Busco de répondre aux autres. Le symbole était clair: le ministre des Finances est sous la tutelle de la présidence. Je ne vais pas refaire le débat sur les prérogatives de ce nouveau département présidentiel, je pense en avoir déjà dit tout ce que je pense. Il n’y a rien de bien surprenant à ce que le ministre soit entouré de ses collègues lors de la présentation du budget, pour montrer que le collège fait corps avec ces choix politiques, les plus importants sans doute dans l’exercice de leurs fonctions.

Il est toutefois beaucoup plus étonnant de voir le chef des Finances demander à François Longchamp l’autorisation de répondre. Comme si sa politique entière lui échappait, et qu’il n’était finalement qu’un ministre parmi d’autres, sous la direction d’un meneur d’orchestre, d’un premier ministre seul responsable des choix du gouvernement. Et qui serait donc détenteur de la réalisation du budget. Mais en Suisse, cela ne se passe pas ainsi. Côté vaudois, l’image est bien différente. J’avais également assisté à la conférence de presse du Conseil d’Etat vaudois. Seul Pascal Broulis, en charge des Finances, était présent pour détailler les choix budgétaires du gouvernement dont il est membre. L’image est quand même parlante. L’ego du président du gouvernement genevois n’est pourtant pas le seul auquel s’est heurté Serge Dal Busco. Il a dû composer avec les ambitions affichées de Pierre Maudet, lequel a tenté de lui retirer la conduite des négociations sur la RIE 3 (ce n’est pas un mystère).  

Tout cela ne signifie pas pour autant que l’action du ministre des Finances soit exempte de tout reproche. Mais cela pose d’intéressantes questions. Quelle est vraiment sa marge de manœuvre pour assumer pleinement sa politique? Quel agenda se cache derrière ces volontés de contrôler sa parole? Le gouvernement est-il vraiment uni ou chacun tire-t-il sur la corde pour récupérer les lauriers éventuels des réussites du Conseil d’Etat? Les élections cantonales se rapprochent à grande vitesse. L’an prochain, les Genevois désigneront les membres du prochain gouvernement. Et il ne fait aucun doute que certaines têtes pensantes sont à l’œuvre depuis des mois, pour ne pas dire des années, afin de placer les bonnes personnes à la Tour Baudet. Cela fait déjà longtemps que l’on voit se dessiner la fragilité de la position de Serge Dal Busco. Par moment, il endosse le rôle peu flatteur d’homme à abattre, quand ce n’est pas son collègue de parti et de gouvernement Luc Barthassat qui en est la cible.

Les forces politiques en présence savent que la composition actuelle du Conseil d’Etat est fragile, puisque deux ministres sont issus du Parti démocrate-chrétien alors que ce dernier ne compte qu’onze députés sur cent. Cette forte représentation est peut être appelée à disparaître lors de la prochaine législature, et il est évident qu’il y a actuellement des tractations pour que cela se fasse. Alors oui, Serge Dal Busco n’a peut-être pas toutes les qualités d’un excellent ministre des Finances. Mais à qui profite pareille situation? Là est la seule question qui vaille. Pour ma part, je crois qu’une partie de la réponse se trouve chez ses amis, ses alliés, qui certes le défendent en public, mais sont les premiers à lui casser du sucre sur le dos quand les projecteurs sont éteints. Il faut dire que le Département des finances conviendrait parfaitement aux ambitions fédérales de son collègue Pierre Maudet. Je dis ça comme ça…

Grégoire Barbey

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13/02/2017

La loi, la révolte et le regard triste des enfants

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La RTS a diffusé dimanche 12 février dans son émission Mise au point un poignant reportage sur la famille Krasniqi, issue du Kosovo, qui vivait à Avully et était établie en Suisse depuis six ans, à la suite de son expulsion hors du pays en décembre dernier après le refus de sa demande d’asile. Je ne chercherai pas à pointer les responsabilités, mais il est difficile de regarder pareil reportage sans ressentir un profond sentiment d’injustice, de révolte, de colère. Cela pose d’évidentes questions humaines, particulièrement au regard des droits de l’enfant. Comment peut-on envisager qu’une brigade d’intervention d’une quinzaine de policiers puisse débarquer un beau matin dans une famille composée de trois enfants en bas âge afin de les placer dans un vol spécial à destination du pays duquel ces gens se sont enfuis? L’image est forcément bouleversante et révoltante.

On voit dans cette émission d’une quinzaine de minutes les camarades de classe des enfants Krasniqi qui s’interrogent sur les raisons de cette expulsion, sur la violence symbolique qu’elle représente. On voit surtout leurs visages qui laissent entrevoir tristesse et impuissance, colère et incompréhension. Et puis il y a les premiers concernés, les jeunes enfants Krasniqi, qui témoignent du sentiment d’injustice qui les envahit, eux qui sont désormais au Kosovo. L’école leur manque, disent-ils. Parce que là où ils sont, ils ne peuvent aller à l’école. Leurs parents ont peur, parce qu’ils sont issus de la minorité Rom, et qu’ils subissent donc une violente discrimination.

Tout cela montre les limites de l’application froide de la législation en matière d’asile. Parce qu’elle ne protège en rien la Suisse, dans ce cas particulier. Elle ne fait que créer des traumatismes, et briser le cœur d’enfants qui n’ont comme seule responsabilité celle d’être tout simplement là, au hasard d’une naissance qui leur a incombé de quitter leur pays. Cette situation est tout simplement inhumaine, indigne. On pense évidemment à entrer en résistance contre de pareilles décisions administratives. On regarde ce reportage, l’émotion des habitants d’Avully, des enfants, du maire de la commune. Et l’on se prend à espérer que tout cela ne peut être qu’une triste erreur. Que ces gens retourneront bientôt en Suisse, où leurs anciens voisins les y attendent, pour pouvoir mener une vie loin des tourments de la discrimination à laquelle ils sont confrontés dans leur pays d’origine.

Oui, ce reportage pose des questions fondamentales. Pourquoi les autorités n’ont pas tenté de s’interposer contre ce renvoi? Est-ce qu’il y avait un intérêt public majeur pour le bien-être de la Suisse au point de traumatiser des enfants? Combien de cas comme celui-là existent et demeurent tapis dans l’ombre? La loi c’est la loi. Mais parfois, son application laisse comme un goût amer… d’injustice. Espérons que le temps nous donnera des réponses et que cette histoire mobilisera suffisamment de personnes pour que de telles situations ne se reproduisent pas à l'avenir sans qu'il y ait une pesée d'intérêts réelle.

Grégoire Barbey

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12/02/2017

RIE 3: la mère de toutes les défaites

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«La mère de toutes les batailles.» C’est ainsi que le Conseil d’Etat genevois qualifiait la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3). La défaite doit donc lui laisser un goût particulièrement amer en ce dimanche de scrutin. Les Genevois, et plus largement les Suisses, en ont décidé autrement. Il faut dire que la campagne fut rude. Partisans et opposants n’ont cessé de marteler leurs arguments sur un ton pour le moins menaçant. Pourtant, l’échec de la réforme devant le corps électoral ne constitue pas particulièrement une surprise. Ce qui aurait pu être qu’une simple formalité s’est transformé en un véritable cauchemar.

La réforme était-elle déséquilibrée? Peut-être. Mais le véritable déséquilibre s’est joué dans l’argumentation des forces en présence. Une fois de plus, politiciens et milieux économiques n’ont pas su s’extraire des habituelles litanies ressorties à chaque votation à caractère économique. A coup d’arrogantes menaces aux relents de fin du monde, les partisans n’ont pas défendu le projet qu’ils soutenaient: ils l’ont sanctifié, élevé au rang d’Ecriture sainte, et n’ont eu de cesse d’affirmer qu’un refus impliquerait forcément des conséquences dramatiques pour la place économique suisse. Les partisans n’ont pas su adopter une posture de débat. Ils n’ont développé, pour la plupart, que des arguments d’autorité. La Suisse a besoin de cette réforme, la refuser serait prendre le risque de détruire des milliers d’emplois, d’inciter d’importantes entreprises internationales à délocaliser leurs activités.

Ce refrain, chanté la bouche en cœur depuis des décennies, ne fait plus recette. Au contraire, il a plutôt tendance à polariser le débat de façon excessive, conduisant partisans et opposants à ne pratiquer que la politique du slogan, au détriment du sujet de fond, bien plus complexe que ne le laissaient entendre les propos des belligérants. A aucun moment, les partisans de la réforme n’ont été capables de proposer une vision générale de la société associée à cette modification législative. Ils n’ont fait qu’aligner leurs pathétiques certitudes, pratiquant à l’échelle industrielle le chantage. Du pain béni pour les opposants, qui n’ont dès lors pas eu de problème à mobiliser et fédérer ceux qui n’en peuvent plus de ces chants du désespoir. Non, le corps électoral n’adopte pas aussi facilement le comportement du mouton. Il l’a prouvé, fièrement, en ce dimanche de votation.

Ragaillardie par son impression de toute puissance, la majorité de droite à l’Assemblée fédérale n’a pas su se départir de ses vieux démons. Préférant surcharger la réforme, en introduisant notamment la déduction des intérêts notionnels – sans s’être entretenue avec l’auteur de cet instrument de fiscalité agressive, lequel a fait connaître sa surprise de voir cet outil proposé en Suisse au micro du service public –, les partisans ont pêché par orgueil. Mais en complexifiant ainsi le projet, ils n’ont fait que de donner des armes à l’opposition. L’objet du scrutin était bien trop obscur pour permettre la conduite d’un débat de qualité. Il n’y avait dès lors la place que pour une guerre des tranchées.

Cette cuisante défaite doit permettre aux politiciens et aux milieux économiques de prendre la mesure de leurs travers. Il est grand temps de s’adonner à un bon coup de balai au sein de ces institutions économiques qui n’ont comme seul argument celui de la menace. Les Suisses ne veulent plus être pris pour des abrutis, des bambins qu’il suffirait d’apeurer pour les remettre dans le droit chemin. A trop tirer sur la même corde, l’économie est devenue parfaitement inaudible. Or, réforme nécessaire ou pas, il n’est pas possible de vendre un projet sans proposer de facto une vision d’avenir de la société. Il doit y avoir une place pour défendre un horizon à long terme, et pas seulement se concentrer sur les conséquences éventuelles d’un rejet. Dans quel but les Suisses doivent-ils consentir à donner aux entreprises de nouveaux instruments de déduction fiscale dans un contexte de réglementation accrue et de crise économique? La réponse s’est limitée à la méthode Coué: ne pas le faire, c’est prendre un risque immense.

La décision du corps électoral honore la Suisse et son destin: nos compatriotes ne veulent pas d’une économie qui impose ses vues sans expliquer en quoi ses désirs incandescents bénéficieront à la société de façon générale. Par leurs arguments d’une rare violence symbolique, les défenseurs de la place économique suisse en sont pour leurs frais. Il ne suffit plus aux milieux économiques de dire que tel ou tel projet est nécessaire ou au contraire dangereux pour que les Suisses s’alignent en ordre de bataille afin de lui servir la victoire sur un plateau. Il est grand temps de le dire: par son arrogance, l’économie a utilisé la même arme. Son discours est devenu inaudible. Sa capacité à convaincre s’est délitée. Oui, ce dimanche 12 février 2017, la place économique suisse se confronte enfin à la réalité: son comportement pédant est devenue la mère de toutes les défaites.

Grégoire Barbey

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10/02/2017

La presse d'opinions, un horizon nécessaire

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Dans une excellente émission de la RTS (à écouter ici), Benoît Grevisse, directeur de l’Ecole de journalisme de Louvain, analysait hier les enjeux du monde des médias dans le contexte actuel de crise économique et politique traversée par la profession. J’invite tous mes lecteurs à prendre le temps d’écouter cette émission, tant les propos de l’invité font sens et sont si peu défendus actuellement dans le milieu journalistique. Selon lui, les journalistes doivent «dire que ce qu’on fait n’est pas parfait, que ce n’est pas la vérité, mais qu’on tente de s’en rapprocher. L’opinion, oui elle a sa place, il faut être honnête sur son positionnement et revendiquer l’opinion, mais pas faire comme si on était dans la neutralité, tout en imposant une vision, une représentation du monde que le public ne supporte plus». Durant une vingtaine de minutes, Benoît Grevisse pourfend tous les clichés relatifs à cette profession, remettant en cause la façon dont elle s’est drapée d’une apparente objectivité, d’un faux semblant, celui de faire mine de rendre compte du monde comme il va en faisant mine de n’y pas toucher.

Je n’ai pas l’expérience de Benoît Grevisse, moi qui ai embrassé le journalisme il y a seulement un peu plus de quatre ans. Mon background est donc bien maigre, mais pourtant, je me retrouve totalement dans ce qu’il dit, dans son analyse sans concession. Depuis mes premiers pas dans ce métier, j’ai toujours pris plaisir à lire, à écouter et à regarder les médias. Je n’ai jamais cru en l’objectivité, et moins encore en la neutralité. Non que ces objectifs ne soient pas louables, mais ils ne sont tout simplement pas accessibles. Le journaliste n’est pas un scientifique, et il ne peut donc pas objectiver la matière qu’il traite au quotidien. Il rend compte de ce dont il est témoin à travers le prisme qui est le sien, prisme qui résulte d’une façon de concevoir le monde. Le reconnaître, ce n’est pas pour autant reconnaître son incapacité à informer. Au contraire. Mais comme le suggère Benoît Grevisse, il faut être soi-même conscient de ses limites et le dire aux lecteurs, aux téléspectateurs. Personne n’est dupe, et parfois, le recours à certaines formulations de phrase, à certains mots trahissent l’opinion de l’auteur. Cela ne me gêne nullement, sauf lorsque l’on se cache derrière le paravent d’une neutralité à toute épreuve.

Je suis convaincu que le journalisme d’opinions est appelé à revenir en force. Et dans les faits, il signe déjà son retour (mais a-t-il seulement disparu un jour?), surtout à travers des médias aux opinions très tranchées. Pour l’heure, rares sont les médias aux idées plutôt centristes revendiquant haut et fort leur part de subjectivité. Mais ça ne saurait tarder, tant l’urgence de la situation commande de revenir aux sources de notre profession. Dans son intervention, Benoît Grevisse relève l’importance démesurée qui a été donné aux experts depuis des décennies. Comme si seuls ces personnes étaient autorisées à expliquer, à décrypter les faits. Il suffit de regarder le modèle actuel des médias: il y a un expert pour chaque sujet, et rien ne peut être dit sans que l’un d’entre-eux ne vienne confirmer les propos du journaliste. A tel point que les médias cherchent toujours des avis opposés, quitte à trouver des personnalités aux opinions… très singulières. Cela crée beaucoup de cacophonie, et il est d’autant plus difficile de tirer quelque chose de tout ça.

Pourtant, l’opinion n’est pas un crime! Du moment que le contrat passé avec les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs est clair, le journaliste peut et doit revendiquer sa part de subjectivité, assumer son opinion, son analyse des faits, forcément biaisée par ses propres références. Ne pas prendre le lecteur pour un abruti, c’est justement lui donner la capacité de faire le tri, de définir s’il partage l’information qui lui est rapportée ou non. Ce n’est qu’ainsi que peut se sublimer la diversité de la presse, parce que les opinions sont bien plus diverses que ne le sont les vaines tentatives de rapporter les faits de la façon la plus neutre possible. Le mantra du journalisme, c’est la recherche de la vérité. Et on a quelque peu oublié ce que cela implique. Nous ne sommes pas les détenteurs d’une vérité qui ferait autorité sur tout le reste. Ce qu’il y a de beau, de passionnant, d’incroyable dans cette profession, c’est l’éternel questionnement suscité par le monde, par les événements qui le traversent. C’est d’essayer de saisir, au milieu de la communication et du prêt-à-penser, une part de vérité.

L’idée d’une opinion journalistique a été progressivement reléguée à des styles d’articles bien définis. L’éthique de la profession s’est concentrée sur la différenciation entre le compte rendu et l’opinion. Et pourtant, bien souvent, ces exercices se confondent. Aujourd’hui, la confusion n’est pas forcément évidente à première vue, et pourtant, en prenant la peine d’écouter, de lire tout ce qui est rapporté, on en vient à relever immédiatement la part de subjectivité propre à l’exercice de l’information. Ce n’est pas une fatalité, et je reste persuadé que cela peut être utilisé à bon escient. Cela demande une certaine humilité, bien sûr. Celle de reconnaître son imperfection, les limites de son travail. Mais finalement, le journalisme n’est-il pas fait d’une ligne éditoriale, donc de hiérarchisation de l’information, ce qui implique dans le choix desdites informations une part forcément subjective?

Je défends les contours d’un journalisme de combat. Un journalisme qui n’a pas la prétention de dire aux gens ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, mais qui dit: voilà mon témoignage de ce qu’il m’a été donné de voir, d’entendre, de découvrir. Voilà ce que moi, témoin de proximité des acteurs de ce monde, je puis vous dire. Ne le prenez pas pour argent comptant, car je puis me tromper. Cette vision de mon métier, je la chéris, je l’appelle de mes vœux. Je souhaite que nous puissions favoriser l’esprit critique. Sans jamais oublier cet objectif qui nous relie tous: celui de toujours chercher la vérité, aussi bien cachée qu’elle puisse parfois l’être. Et tant pis s’il y a des personnes qui refusent de nous croire. Participons au débat, donnons-lui un sens, plutôt que de s’infliger les contraintes d’une représentation du monde qui se veut neutre mais qui ne peut jamais l’être complètement.

Oui, je crois que ce journalisme-là a un avenir, parce qu’il a aussi un passé. Mais comme le rappelle Benoît Grevisse, à l’époque, les médias – qui étaient tous d’une opinion revendiquée, et souvent d’un parti – étaient souvent les porte-voix des puissants. Or, le journalisme peut et doit être le lien entre les acteurs et le reste de la population. Tenter de créer un dialogue entre eux. Comprendre. Donner à réfléchir. Interroger, toujours. Ne pas se contenter de ce qui est donné à voir. Le monde, tout comme l’information, ne descend pas du ciel, et nous ne pouvons avoir la prétention de détenir une vérité forcément absolue. Je vois dans un tel journalisme une nouvelle aube, plus propice à s’inscrire dans cette époque hyper-connectée, où l’information n’est plus un moyen de s’émanciper du discours officiel mais donne une sensation d’être sans cesse assommé de ce qu’il convient de penser pour saisir les enjeux de ce monde. Oui, je crois décidément au futur d’un journalisme d’opinions.

Merci à Benoît Grevisse d’avoir partagé sa position. L'espace de quelques minutes, je me suis senti pleinement en phase avec ma profession.

Grégoire Barbey

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07/02/2017

Affaire Fillon: les médias pris pour cible

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L'affaire François Fillon en France ne me laisse pas indifférent. Je suis totalement favorable à la présomption d'innocence, et je trouve que certaines attaques ont été un peu loin. Néanmoins, il faut croire qu'en France, les hommes (et les femmes) politiques ne bénéficient pas de cette pourtant nécessaire présomption d'innocence. Dont acte. Le problème, c'est qu'avec sa conférence de presse censée rétablir la vérité, François Fillon s'est lui-même mis les pieds dans le plat hier. Le Canard Enchaîné dans son édition de ce mercredi relève que sa femme aurait touché des indemnités de licenciement de 45'000 euros, payées par l'Assemblée nationale.

On peut critiquer ces révélations. En effet, elles sont le résultat d'une fuite d'une enquête en cours. Ce n'est pas normal. Mais enfin, les médias ne sont pas responsables des bouches qui se délient et seraient bien mal avisés de ne rien en faire. S'il y a quelque critique à formuler sur le déroulement de cette affaire, c'est bien vis-à-vis des fuites orchestrées au sein de l'Etat français.

Je ne crois pas qu'il appartienne aux médias de jouer les procureurs de la République en menant l'accusation contre François Fillon. Mais là aussi, lorsque François Fillon, son avocat et ses proches répondent auxdites accusations, si leurs propos sont faux, pourquoi les médias devraient s'abstenir de le relever?

Je ne sais pas ce qu'il adviendra de la candidature de François Fillon. N'étant pas un grand connaisseur du dossier, sa conférence de presse m'avait parue être un exercice réussi. C'était sans compter les omissions et quelques mensonges. Je crois que sa crédibilité est fondamentalement atteinte, parce qu'en voulant jouer la carte de la transparence, il n'a pas semble-t-il pas été jusqu'au bout, préférant s'apitoyer sur son sort en jetant la faute sur les médias. Quand on veut taire le message, il faut tuer le messager.

Mais une fois encore, les médias n'ont fait que leur travail. Ils avaient par le passé révélé les salaires d'assistants perçus indûment par des proches de Marine Le Pen. Ils le font aujourd'hui à l'égard de François Fillon. La seule différence est le timing, que l'on peut bien sûr interroger. A qui profite le crime? Ces fuites ne sont pas anodines et les médias doivent aussi tenter de faire la lumière sur cet agenda. Cependant, ce serait trop facile d'exiger d'eux qu'ils passent sous silence des informations qui leur sont communiquées.

Pour le reste, on peut demeurer critique sur la manière qu'ont certains de mener l'accusation contre le candidat. Personnellement, je n'aime pas trop ce comportement. Reste que sur le plan des révélations, les journalistes ne font que leur travail. Ce serait bien de s'en rappeler, même s'il est aujourd'hui commode de taper sans cesse sur cette profession, comme si nous étions responsables des errements de certaines personnalités politiques.

23:24 Publié dans Air du temps, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

02/02/2017

La sainte absolution du gouvernement

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Fantastique Conseil d’Etat qui peut d’un coup de baguette magique blanchir ses membres lorsque leurs interventions font l’objet d’un recours! Au diable donc la nécessaire impartialité permettant de juger pareille situation. Non, ni Serge Dal Busco, ni Pierre Maudet n’ont eu recours à une communication excessive s’agissant de la votation fédérale sur la troisième réforme de l’imposition des entreprises. Ainsi en a décidé… le collège dont ils sont membres!

La lettre du ministre des Finances jointe à la déclaration d’impôts, sorte de diatribe en faveur de la votation, n’était-elle pas exagérée et sujette à perturber le débat nécessaire à toute votation? Pas pour le Conseil d’Etat, estimant que cette communication reste «dans les limites admissibles». Le gouvernement juge également conforme au droit les interventions des deux conseillers d’Etat dans un tout-ménage d’Economiesuisse favorable à l’objet du scrutin.

La situation serait presque cocasse si l’affaire n’était pas aussi lourde de conséquences pour l’image du gouvernement. Comment accorder une quelconque crédibilité à l’arrêté d’un Conseil d’Etat qui s’exonère lui-même des faits qui lui sont reprochés? Une décision contraire aurait forcément nuit au bon déroulement de la votation, et donc à l’intérêt du Conseil d’Etat qui souhaite un résultat favorable dans les urnes. Loin de moi l’idée de donner forcément raison aux critiques des deux citoyens qui ont formé ce recours.

Mais quand même! Ne serait-il pas plus logique qu’un tel litige soit tranché, à tout hasard, par le Tribunal administratif cantonal? L’image d’un gouvernement qui s’absout lui-même n’est sans doute pas le meilleur moyen pour écarter les critiques qui lui ont été faites. Bien sûr, les deux recourants peuvent saisir le Tribunal fédéral s’ils ne se satisfont pas de cet arrêté. Cela n’enlève toutefois rien à l’étrange sensation que l’on peut avoir à la lecture des arguments d’un Conseil d’Etat qui se blanchit… tout seul.

Grégoire Barbey

19:07 Publié dans Air du temps, Finances, Genève | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |