Gregoire Barbey

15/02/2017

Serge Dal Busco, cible de toutes les ambitions

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«Les ratés ne vous rateront pas», écrivit en son temps Georges Bernanos. Cette phrase pourrait très bien obséder Serge Dal Busco, conseiller d’Etat en charge des Finances, depuis la défaite dimanche de la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3). En effet, puisque les Genevois ont refusé l’objet fédéral (52,27%), certains politiciens aux dents longues n’hésitent pas à accabler – l’écume aux  lèvres – le grand argentier. Cette défaite serait forcément de sa faute, lui qui n’a pas hésité à utiliser la déclaration d’impôts pour inciter les contribuables à accepter la réforme. Pourtant, l’analyse des résultats démontre que le refus genevois n’est pas aussi cinglant qu’il n’y paraît. Certes, une majorité du corps électoral s’y est opposé à Genève. Dont acte. Mais sur les 45 communes, seules 19 se sont prononcées contre l’objet soumis à votation. Faire de ce résultat le symbole de l’incompétence de Serge Dal Busco est à tout le moins malvenu, pour ne pas dire malhonnête.

Certes, l’action du ministre des Finances peut prêter le flanc à la critique. Il semble en effet que Serge Dal Busco peine à imprimer sa marque, à s’imposer. Douce ironie pour un élu en charge d’un département qui impose les Genevois sur le plan fiscal. Mais quand même: il conviendrait de pousser la réflexion un peu plus loin pour ne pas se contenter des apparences, lesquelles donnent souvent une image déformée d’une réalité bien plus complexe. Tout au long de sa législature, la place de Serge Dal Busco a suscité bien des envies, parfois chez ses amis les plus proches. Je me rappelle qu’après son élection triomphale au Conseil d’Etat en 2013, le nouveau ministre m’avait fait part de son désir de réunir les Finances et l’Economie sous un même département. C’était sans compter les ambitions de son collègue libéral-radical Pierre Maudet, lequel ne pouvait abandonner la sécurité, et devait donc bien trouver un moyen de briller au-delà de cette politique pour le moins sinistrée.

Serge Dal Busco voulait un département des Finances et de l’Economie. Il a hérité du seul département des Finances auquel s’est ajouté le lourd Office des bâtiments. Par la suite, le ministre a très vite fait les frais de la volonté de puissance de ses deux collègues libéraux-radicaux, François Longchamp et Pierre Maudet. Le premier, président du Gouvernement, n’a eu de cesse de s’imposer dans le sillage de Serge Dal Busco, comme pour montrer que ce dernier n’était pas tout à fait livré à lui-même. Je me rappelle très bien la conférence de presse du budget 2016, seule conférence de presse du Conseil d’Etat à laquelle j’ai participé. J’avais eu l’occasion de témoigner de mon étonnement dans un éditorial paru dans L’Agefi. J’avais assisté alors, médusé, à un président qui ne se contentait pas d’arbitrer le point presse. Non, il distillait soigneusement la parole, répondant lui-même aux questions qui l’intéressaient, et laissant le soin à Serge Dal Busco de répondre aux autres. Le symbole était clair: le ministre des Finances est sous la tutelle de la présidence. Je ne vais pas refaire le débat sur les prérogatives de ce nouveau département présidentiel, je pense en avoir déjà dit tout ce que je pense. Il n’y a rien de bien surprenant à ce que le ministre soit entouré de ses collègues lors de la présentation du budget, pour montrer que le collège fait corps avec ces choix politiques, les plus importants sans doute dans l’exercice de leurs fonctions.

Il est toutefois beaucoup plus étonnant de voir le chef des Finances demander à François Longchamp l’autorisation de répondre. Comme si sa politique entière lui échappait, et qu’il n’était finalement qu’un ministre parmi d’autres, sous la direction d’un meneur d’orchestre, d’un premier ministre seul responsable des choix du gouvernement. Et qui serait donc détenteur de la réalisation du budget. Mais en Suisse, cela ne se passe pas ainsi. Côté vaudois, l’image est bien différente. J’avais également assisté à la conférence de presse du Conseil d’Etat vaudois. Seul Pascal Broulis, en charge des Finances, était présent pour détailler les choix budgétaires du gouvernement dont il est membre. L’image est quand même parlante. L’ego du président du gouvernement genevois n’est pourtant pas le seul auquel s’est heurté Serge Dal Busco. Il a dû composer avec les ambitions affichées de Pierre Maudet, lequel a tenté de lui retirer la conduite des négociations sur la RIE 3 (ce n’est pas un mystère).  

Tout cela ne signifie pas pour autant que l’action du ministre des Finances soit exempte de tout reproche. Mais cela pose d’intéressantes questions. Quelle est vraiment sa marge de manœuvre pour assumer pleinement sa politique? Quel agenda se cache derrière ces volontés de contrôler sa parole? Le gouvernement est-il vraiment uni ou chacun tire-t-il sur la corde pour récupérer les lauriers éventuels des réussites du Conseil d’Etat? Les élections cantonales se rapprochent à grande vitesse. L’an prochain, les Genevois désigneront les membres du prochain gouvernement. Et il ne fait aucun doute que certaines têtes pensantes sont à l’œuvre depuis des mois, pour ne pas dire des années, afin de placer les bonnes personnes à la Tour Baudet. Cela fait déjà longtemps que l’on voit se dessiner la fragilité de la position de Serge Dal Busco. Par moment, il endosse le rôle peu flatteur d’homme à abattre, quand ce n’est pas son collègue de parti et de gouvernement Luc Barthassat qui en est la cible.

Les forces politiques en présence savent que la composition actuelle du Conseil d’Etat est fragile, puisque deux ministres sont issus du Parti démocrate-chrétien alors que ce dernier ne compte qu’onze députés sur cent. Cette forte représentation est peut être appelée à disparaître lors de la prochaine législature, et il est évident qu’il y a actuellement des tractations pour que cela se fasse. Alors oui, Serge Dal Busco n’a peut-être pas toutes les qualités d’un excellent ministre des Finances. Mais à qui profite pareille situation? Là est la seule question qui vaille. Pour ma part, je crois qu’une partie de la réponse se trouve chez ses amis, ses alliés, qui certes le défendent en public, mais sont les premiers à lui casser du sucre sur le dos quand les projecteurs sont éteints. Il faut dire que le Département des finances conviendrait parfaitement aux ambitions fédérales de son collègue Pierre Maudet. Je dis ça comme ça…

Grégoire Barbey

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13/02/2017

La loi, la révolte et le regard triste des enfants

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La RTS a diffusé dimanche 12 février dans son émission Mise au point un poignant reportage sur la famille Krasniqi, issue du Kosovo, qui vivait à Avully et était établie en Suisse depuis six ans, à la suite de son expulsion hors du pays en décembre dernier après le refus de sa demande d’asile. Je ne chercherai pas à pointer les responsabilités, mais il est difficile de regarder pareil reportage sans ressentir un profond sentiment d’injustice, de révolte, de colère. Cela pose d’évidentes questions humaines, particulièrement au regard des droits de l’enfant. Comment peut-on envisager qu’une brigade d’intervention d’une quinzaine de policiers puisse débarquer un beau matin dans une famille composée de trois enfants en bas âge afin de les placer dans un vol spécial à destination du pays duquel ces gens se sont enfuis? L’image est forcément bouleversante et révoltante.

On voit dans cette émission d’une quinzaine de minutes les camarades de classe des enfants Krasniqi qui s’interrogent sur les raisons de cette expulsion, sur la violence symbolique qu’elle représente. On voit surtout leurs visages qui laissent entrevoir tristesse et impuissance, colère et incompréhension. Et puis il y a les premiers concernés, les jeunes enfants Krasniqi, qui témoignent du sentiment d’injustice qui les envahit, eux qui sont désormais au Kosovo. L’école leur manque, disent-ils. Parce que là où ils sont, ils ne peuvent aller à l’école. Leurs parents ont peur, parce qu’ils sont issus de la minorité Rom, et qu’ils subissent donc une violente discrimination.

Tout cela montre les limites de l’application froide de la législation en matière d’asile. Parce qu’elle ne protège en rien la Suisse, dans ce cas particulier. Elle ne fait que créer des traumatismes, et briser le cœur d’enfants qui n’ont comme seule responsabilité celle d’être tout simplement là, au hasard d’une naissance qui leur a incombé de quitter leur pays. Cette situation est tout simplement inhumaine, indigne. On pense évidemment à entrer en résistance contre de pareilles décisions administratives. On regarde ce reportage, l’émotion des habitants d’Avully, des enfants, du maire de la commune. Et l’on se prend à espérer que tout cela ne peut être qu’une triste erreur. Que ces gens retourneront bientôt en Suisse, où leurs anciens voisins les y attendent, pour pouvoir mener une vie loin des tourments de la discrimination à laquelle ils sont confrontés dans leur pays d’origine.

Oui, ce reportage pose des questions fondamentales. Pourquoi les autorités n’ont pas tenté de s’interposer contre ce renvoi? Est-ce qu’il y avait un intérêt public majeur pour le bien-être de la Suisse au point de traumatiser des enfants? Combien de cas comme celui-là existent et demeurent tapis dans l’ombre? La loi c’est la loi. Mais parfois, son application laisse comme un goût amer… d’injustice. Espérons que le temps nous donnera des réponses et que cette histoire mobilisera suffisamment de personnes pour que de telles situations ne se reproduisent pas à l'avenir sans qu'il y ait une pesée d'intérêts réelle.

Grégoire Barbey

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12/02/2017

RIE 3: la mère de toutes les défaites

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«La mère de toutes les batailles.» C’est ainsi que le Conseil d’Etat genevois qualifiait la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3). La défaite doit donc lui laisser un goût particulièrement amer en ce dimanche de scrutin. Les Genevois, et plus largement les Suisses, en ont décidé autrement. Il faut dire que la campagne fut rude. Partisans et opposants n’ont cessé de marteler leurs arguments sur un ton pour le moins menaçant. Pourtant, l’échec de la réforme devant le corps électoral ne constitue pas particulièrement une surprise. Ce qui aurait pu être qu’une simple formalité s’est transformé en un véritable cauchemar.

La réforme était-elle déséquilibrée? Peut-être. Mais le véritable déséquilibre s’est joué dans l’argumentation des forces en présence. Une fois de plus, politiciens et milieux économiques n’ont pas su s’extraire des habituelles litanies ressorties à chaque votation à caractère économique. A coup d’arrogantes menaces aux relents de fin du monde, les partisans n’ont pas défendu le projet qu’ils soutenaient: ils l’ont sanctifié, élevé au rang d’Ecriture sainte, et n’ont eu de cesse d’affirmer qu’un refus impliquerait forcément des conséquences dramatiques pour la place économique suisse. Les partisans n’ont pas su adopter une posture de débat. Ils n’ont développé, pour la plupart, que des arguments d’autorité. La Suisse a besoin de cette réforme, la refuser serait prendre le risque de détruire des milliers d’emplois, d’inciter d’importantes entreprises internationales à délocaliser leurs activités.

Ce refrain, chanté la bouche en cœur depuis des décennies, ne fait plus recette. Au contraire, il a plutôt tendance à polariser le débat de façon excessive, conduisant partisans et opposants à ne pratiquer que la politique du slogan, au détriment du sujet de fond, bien plus complexe que ne le laissaient entendre les propos des belligérants. A aucun moment, les partisans de la réforme n’ont été capables de proposer une vision générale de la société associée à cette modification législative. Ils n’ont fait qu’aligner leurs pathétiques certitudes, pratiquant à l’échelle industrielle le chantage. Du pain béni pour les opposants, qui n’ont dès lors pas eu de problème à mobiliser et fédérer ceux qui n’en peuvent plus de ces chants du désespoir. Non, le corps électoral n’adopte pas aussi facilement le comportement du mouton. Il l’a prouvé, fièrement, en ce dimanche de votation.

Ragaillardie par son impression de toute puissance, la majorité de droite à l’Assemblée fédérale n’a pas su se départir de ses vieux démons. Préférant surcharger la réforme, en introduisant notamment la déduction des intérêts notionnels – sans s’être entretenue avec l’auteur de cet instrument de fiscalité agressive, lequel a fait connaître sa surprise de voir cet outil proposé en Suisse au micro du service public –, les partisans ont pêché par orgueil. Mais en complexifiant ainsi le projet, ils n’ont fait que de donner des armes à l’opposition. L’objet du scrutin était bien trop obscur pour permettre la conduite d’un débat de qualité. Il n’y avait dès lors la place que pour une guerre des tranchées.

Cette cuisante défaite doit permettre aux politiciens et aux milieux économiques de prendre la mesure de leurs travers. Il est grand temps de s’adonner à un bon coup de balai au sein de ces institutions économiques qui n’ont comme seul argument celui de la menace. Les Suisses ne veulent plus être pris pour des abrutis, des bambins qu’il suffirait d’apeurer pour les remettre dans le droit chemin. A trop tirer sur la même corde, l’économie est devenue parfaitement inaudible. Or, réforme nécessaire ou pas, il n’est pas possible de vendre un projet sans proposer de facto une vision d’avenir de la société. Il doit y avoir une place pour défendre un horizon à long terme, et pas seulement se concentrer sur les conséquences éventuelles d’un rejet. Dans quel but les Suisses doivent-ils consentir à donner aux entreprises de nouveaux instruments de déduction fiscale dans un contexte de réglementation accrue et de crise économique? La réponse s’est limitée à la méthode Coué: ne pas le faire, c’est prendre un risque immense.

La décision du corps électoral honore la Suisse et son destin: nos compatriotes ne veulent pas d’une économie qui impose ses vues sans expliquer en quoi ses désirs incandescents bénéficieront à la société de façon générale. Par leurs arguments d’une rare violence symbolique, les défenseurs de la place économique suisse en sont pour leurs frais. Il ne suffit plus aux milieux économiques de dire que tel ou tel projet est nécessaire ou au contraire dangereux pour que les Suisses s’alignent en ordre de bataille afin de lui servir la victoire sur un plateau. Il est grand temps de le dire: par son arrogance, l’économie a utilisé la même arme. Son discours est devenu inaudible. Sa capacité à convaincre s’est délitée. Oui, ce dimanche 12 février 2017, la place économique suisse se confronte enfin à la réalité: son comportement pédant est devenue la mère de toutes les défaites.

Grégoire Barbey

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10/02/2017

La presse d'opinions, un horizon nécessaire

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Dans une excellente émission de la RTS (à écouter ici), Benoît Grevisse, directeur de l’Ecole de journalisme de Louvain, analysait hier les enjeux du monde des médias dans le contexte actuel de crise économique et politique traversée par la profession. J’invite tous mes lecteurs à prendre le temps d’écouter cette émission, tant les propos de l’invité font sens et sont si peu défendus actuellement dans le milieu journalistique. Selon lui, les journalistes doivent «dire que ce qu’on fait n’est pas parfait, que ce n’est pas la vérité, mais qu’on tente de s’en rapprocher. L’opinion, oui elle a sa place, il faut être honnête sur son positionnement et revendiquer l’opinion, mais pas faire comme si on était dans la neutralité, tout en imposant une vision, une représentation du monde que le public ne supporte plus». Durant une vingtaine de minutes, Benoît Grevisse pourfend tous les clichés relatifs à cette profession, remettant en cause la façon dont elle s’est drapée d’une apparente objectivité, d’un faux semblant, celui de faire mine de rendre compte du monde comme il va en faisant mine de n’y pas toucher.

Je n’ai pas l’expérience de Benoît Grevisse, moi qui ai embrassé le journalisme il y a seulement un peu plus de quatre ans. Mon background est donc bien maigre, mais pourtant, je me retrouve totalement dans ce qu’il dit, dans son analyse sans concession. Depuis mes premiers pas dans ce métier, j’ai toujours pris plaisir à lire, à écouter et à regarder les médias. Je n’ai jamais cru en l’objectivité, et moins encore en la neutralité. Non que ces objectifs ne soient pas louables, mais ils ne sont tout simplement pas accessibles. Le journaliste n’est pas un scientifique, et il ne peut donc pas objectiver la matière qu’il traite au quotidien. Il rend compte de ce dont il est témoin à travers le prisme qui est le sien, prisme qui résulte d’une façon de concevoir le monde. Le reconnaître, ce n’est pas pour autant reconnaître son incapacité à informer. Au contraire. Mais comme le suggère Benoît Grevisse, il faut être soi-même conscient de ses limites et le dire aux lecteurs, aux téléspectateurs. Personne n’est dupe, et parfois, le recours à certaines formulations de phrase, à certains mots trahissent l’opinion de l’auteur. Cela ne me gêne nullement, sauf lorsque l’on se cache derrière le paravent d’une neutralité à toute épreuve.

Je suis convaincu que le journalisme d’opinions est appelé à revenir en force. Et dans les faits, il signe déjà son retour (mais a-t-il seulement disparu un jour?), surtout à travers des médias aux opinions très tranchées. Pour l’heure, rares sont les médias aux idées plutôt centristes revendiquant haut et fort leur part de subjectivité. Mais ça ne saurait tarder, tant l’urgence de la situation commande de revenir aux sources de notre profession. Dans son intervention, Benoît Grevisse relève l’importance démesurée qui a été donné aux experts depuis des décennies. Comme si seuls ces personnes étaient autorisées à expliquer, à décrypter les faits. Il suffit de regarder le modèle actuel des médias: il y a un expert pour chaque sujet, et rien ne peut être dit sans que l’un d’entre-eux ne vienne confirmer les propos du journaliste. A tel point que les médias cherchent toujours des avis opposés, quitte à trouver des personnalités aux opinions… très singulières. Cela crée beaucoup de cacophonie, et il est d’autant plus difficile de tirer quelque chose de tout ça.

Pourtant, l’opinion n’est pas un crime! Du moment que le contrat passé avec les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs est clair, le journaliste peut et doit revendiquer sa part de subjectivité, assumer son opinion, son analyse des faits, forcément biaisée par ses propres références. Ne pas prendre le lecteur pour un abruti, c’est justement lui donner la capacité de faire le tri, de définir s’il partage l’information qui lui est rapportée ou non. Ce n’est qu’ainsi que peut se sublimer la diversité de la presse, parce que les opinions sont bien plus diverses que ne le sont les vaines tentatives de rapporter les faits de la façon la plus neutre possible. Le mantra du journalisme, c’est la recherche de la vérité. Et on a quelque peu oublié ce que cela implique. Nous ne sommes pas les détenteurs d’une vérité qui ferait autorité sur tout le reste. Ce qu’il y a de beau, de passionnant, d’incroyable dans cette profession, c’est l’éternel questionnement suscité par le monde, par les événements qui le traversent. C’est d’essayer de saisir, au milieu de la communication et du prêt-à-penser, une part de vérité.

L’idée d’une opinion journalistique a été progressivement reléguée à des styles d’articles bien définis. L’éthique de la profession s’est concentrée sur la différenciation entre le compte rendu et l’opinion. Et pourtant, bien souvent, ces exercices se confondent. Aujourd’hui, la confusion n’est pas forcément évidente à première vue, et pourtant, en prenant la peine d’écouter, de lire tout ce qui est rapporté, on en vient à relever immédiatement la part de subjectivité propre à l’exercice de l’information. Ce n’est pas une fatalité, et je reste persuadé que cela peut être utilisé à bon escient. Cela demande une certaine humilité, bien sûr. Celle de reconnaître son imperfection, les limites de son travail. Mais finalement, le journalisme n’est-il pas fait d’une ligne éditoriale, donc de hiérarchisation de l’information, ce qui implique dans le choix desdites informations une part forcément subjective?

Je défends les contours d’un journalisme de combat. Un journalisme qui n’a pas la prétention de dire aux gens ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, mais qui dit: voilà mon témoignage de ce qu’il m’a été donné de voir, d’entendre, de découvrir. Voilà ce que moi, témoin de proximité des acteurs de ce monde, je puis vous dire. Ne le prenez pas pour argent comptant, car je puis me tromper. Cette vision de mon métier, je la chéris, je l’appelle de mes vœux. Je souhaite que nous puissions favoriser l’esprit critique. Sans jamais oublier cet objectif qui nous relie tous: celui de toujours chercher la vérité, aussi bien cachée qu’elle puisse parfois l’être. Et tant pis s’il y a des personnes qui refusent de nous croire. Participons au débat, donnons-lui un sens, plutôt que de s’infliger les contraintes d’une représentation du monde qui se veut neutre mais qui ne peut jamais l’être complètement.

Oui, je crois que ce journalisme-là a un avenir, parce qu’il a aussi un passé. Mais comme le rappelle Benoît Grevisse, à l’époque, les médias – qui étaient tous d’une opinion revendiquée, et souvent d’un parti – étaient souvent les porte-voix des puissants. Or, le journalisme peut et doit être le lien entre les acteurs et le reste de la population. Tenter de créer un dialogue entre eux. Comprendre. Donner à réfléchir. Interroger, toujours. Ne pas se contenter de ce qui est donné à voir. Le monde, tout comme l’information, ne descend pas du ciel, et nous ne pouvons avoir la prétention de détenir une vérité forcément absolue. Je vois dans un tel journalisme une nouvelle aube, plus propice à s’inscrire dans cette époque hyper-connectée, où l’information n’est plus un moyen de s’émanciper du discours officiel mais donne une sensation d’être sans cesse assommé de ce qu’il convient de penser pour saisir les enjeux de ce monde. Oui, je crois décidément au futur d’un journalisme d’opinions.

Merci à Benoît Grevisse d’avoir partagé sa position. L'espace de quelques minutes, je me suis senti pleinement en phase avec ma profession.

Grégoire Barbey

10:46 Publié dans Air du temps, Journalisme | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook | | | |

07/02/2017

Affaire Fillon: les médias pris pour cible

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L'affaire François Fillon en France ne me laisse pas indifférent. Je suis totalement favorable à la présomption d'innocence, et je trouve que certaines attaques ont été un peu loin. Néanmoins, il faut croire qu'en France, les hommes (et les femmes) politiques ne bénéficient pas de cette pourtant nécessaire présomption d'innocence. Dont acte. Le problème, c'est qu'avec sa conférence de presse censée rétablir la vérité, François Fillon s'est lui-même mis les pieds dans le plat hier. Le Canard Enchaîné dans son édition de ce mercredi relève que sa femme aurait touché des indemnités de licenciement de 45'000 euros, payées par l'Assemblée nationale.

On peut critiquer ces révélations. En effet, elles sont le résultat d'une fuite d'une enquête en cours. Ce n'est pas normal. Mais enfin, les médias ne sont pas responsables des bouches qui se délient et seraient bien mal avisés de ne rien en faire. S'il y a quelque critique à formuler sur le déroulement de cette affaire, c'est bien vis-à-vis des fuites orchestrées au sein de l'Etat français.

Je ne crois pas qu'il appartienne aux médias de jouer les procureurs de la République en menant l'accusation contre François Fillon. Mais là aussi, lorsque François Fillon, son avocat et ses proches répondent auxdites accusations, si leurs propos sont faux, pourquoi les médias devraient s'abstenir de le relever?

Je ne sais pas ce qu'il adviendra de la candidature de François Fillon. N'étant pas un grand connaisseur du dossier, sa conférence de presse m'avait parue être un exercice réussi. C'était sans compter les omissions et quelques mensonges. Je crois que sa crédibilité est fondamentalement atteinte, parce qu'en voulant jouer la carte de la transparence, il n'a pas semble-t-il pas été jusqu'au bout, préférant s'apitoyer sur son sort en jetant la faute sur les médias. Quand on veut taire le message, il faut tuer le messager.

Mais une fois encore, les médias n'ont fait que leur travail. Ils avaient par le passé révélé les salaires d'assistants perçus indûment par des proches de Marine Le Pen. Ils le font aujourd'hui à l'égard de François Fillon. La seule différence est le timing, que l'on peut bien sûr interroger. A qui profite le crime? Ces fuites ne sont pas anodines et les médias doivent aussi tenter de faire la lumière sur cet agenda. Cependant, ce serait trop facile d'exiger d'eux qu'ils passent sous silence des informations qui leur sont communiquées.

Pour le reste, on peut demeurer critique sur la manière qu'ont certains de mener l'accusation contre le candidat. Personnellement, je n'aime pas trop ce comportement. Reste que sur le plan des révélations, les journalistes ne font que leur travail. Ce serait bien de s'en rappeler, même s'il est aujourd'hui commode de taper sans cesse sur cette profession, comme si nous étions responsables des errements de certaines personnalités politiques.

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02/02/2017

La sainte absolution du gouvernement

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Fantastique Conseil d’Etat qui peut d’un coup de baguette magique blanchir ses membres lorsque leurs interventions font l’objet d’un recours! Au diable donc la nécessaire impartialité permettant de juger pareille situation. Non, ni Serge Dal Busco, ni Pierre Maudet n’ont eu recours à une communication excessive s’agissant de la votation fédérale sur la troisième réforme de l’imposition des entreprises. Ainsi en a décidé… le collège dont ils sont membres!

La lettre du ministre des Finances jointe à la déclaration d’impôts, sorte de diatribe en faveur de la votation, n’était-elle pas exagérée et sujette à perturber le débat nécessaire à toute votation? Pas pour le Conseil d’Etat, estimant que cette communication reste «dans les limites admissibles». Le gouvernement juge également conforme au droit les interventions des deux conseillers d’Etat dans un tout-ménage d’Economiesuisse favorable à l’objet du scrutin.

La situation serait presque cocasse si l’affaire n’était pas aussi lourde de conséquences pour l’image du gouvernement. Comment accorder une quelconque crédibilité à l’arrêté d’un Conseil d’Etat qui s’exonère lui-même des faits qui lui sont reprochés? Une décision contraire aurait forcément nuit au bon déroulement de la votation, et donc à l’intérêt du Conseil d’Etat qui souhaite un résultat favorable dans les urnes. Loin de moi l’idée de donner forcément raison aux critiques des deux citoyens qui ont formé ce recours.

Mais quand même! Ne serait-il pas plus logique qu’un tel litige soit tranché, à tout hasard, par le Tribunal administratif cantonal? L’image d’un gouvernement qui s’absout lui-même n’est sans doute pas le meilleur moyen pour écarter les critiques qui lui ont été faites. Bien sûr, les deux recourants peuvent saisir le Tribunal fédéral s’ils ne se satisfont pas de cet arrêté. Cela n’enlève toutefois rien à l’étrange sensation que l’on peut avoir à la lecture des arguments d’un Conseil d’Etat qui se blanchit… tout seul.

Grégoire Barbey

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31/01/2017

L'hystérie pascalienne pro-Trump

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Donald Trump suscite une véritable hystérie de part et d'autre de l'opinion publique. Ici comme aux Etats-Unis. Et comme toutes les passions se basent sur des sentiments forts, puissants, les réactions qu'elles suscitent sont souvent exagérées, excessives. Les opposants au nouveau président américain n'échappent pas à cette règle. Mais de là à les réduire, comme le fait Pascal Décaillet sur son blog, à de vulgaires caricaturistes, des agités du bulbe sans aucun intérêt, il y a un pas que je ne franchirais pas.

Pascal Décaillet le répète souvent: il appelle de ses vœux une révolution conservatrice, un retour à des valeurs traditionnelles, et souhaite balayer l'héritage de mai 68 qu'il déteste par-dessus tout. Il en a tout à fait le droit et la politique n'est pas faite d'une vérité qui surplomberait toutes les autres. C'est d'ailleurs bien de cela dont il est question à propos de Donald Trump: ses décisions dessinent les contours d'un projet de société, auquel chacun est en droit d'adhérer ou non. Qu'une partie de la presse se laisse submerger par l'émotion, par la loi de l'information instantanée, quitte à ne donner la parole qu'à ceux qui contestent les choix du président américain, il n'en fait pas l'ombre d'un doute.

Mais enfin, cela ne permet pas pour autant de réduire le message de l'opposition à de vaines jérémiades enfantines! Donald Trump a réussi en une dizaine de jours à diviser l'opinion publique américaine – et même au-delà – comme jamais, ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait réussi à faire en un laps de temps si court. Pascal Décaillet n'aime pas plaire et il le répète à l'envi. Il auréole son personnage d'une solitude qui seule permettrait de saisir le tragique de l'histoire. Raison pour laquelle ces manifestations réalisées par des individus en colère ou inquiets lui paraissent sans doute étrangères.

Lui qui défend, avec raison, l'importance de donner de la voix à toutes les composantes du peuple, y compris celle qui ne nous conforte pas dans nos certitudes, balaie d'un revers de la main les revendications d'une partie du peuple américain qui se sent outragé – à tort ou à raison – par les décisions de Donald Trump. Le peuple ne s'exprime pas qu'au travers des urnes, fort heureusement. Et critiquer l'hystérie d'une partie des médias ne suffit pas à taire la voix des opposants. Il y a, dans ses soulèvements, cette hystérie, un message qui mérite d'être entendu. Tout comme le message qui a porté Donald Trump au pouvoir doit l'être. Les caricaturistes ne sont pas toujours ceux que l'on croit.

Grégoire Barbey

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23/01/2017

Hommage à L'Hebdo

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L'Hebdo, c'est fini. Ainsi en a décidé Ringier. Mais que les lecteurs et autres amoureux de la diversité de la presse se rassurent: cela permettra d'investir davantage dans Le Temps. Nous sommes donc sains et saufs. Ou pas. Qu'on le veuille ou non, la disparition de ce grand magazine est un coup porté à la qualité de notre presse romande. Je prends à témoin tous ceux qui, surtout du côté de l'extrême droite, se frottent déjà les mains. Et oui, bien que je n'ai pas toujours été d'accord avec la ligne éditoriale de L'Hebdo, il donnait la parole à des idées, à des visions du monde qui pourraient manquer en son absence. Trop à gauche, trop européen, trop tout, voici ce qu'en disent déjà ceux qui pissent gaiement sur la tombe de ce média. N'est-ce pas là un signe Ô combien révélateur de la symbolique que représente cette disparition? Oui, L'Hebdo faisait la démonstration d'une ligne éditoriale franche, assumée, et revendiquait sa dimension profondément engagée. L'opinion, un gros mot aujourd'hui dans la profession journalistique, avait au moins le mérite de vivre à travers ce titre. Combien de médias aujourd'hui assument ce rôle? Très peu. Trop peu. Parce qu'il semble acquis que la presse ne peut être d'une obédience, d'un parti, d'une idée. Or donc, il vaut mieux se donner des airs d'observateurs qui font semblant de pas y toucher.

Oui, navré de décevoir nos grands démocrates, mais avec la mort de L'Hebdo, c'est un peu de cet idéal, de cette part historique de la presse qui s'en va. On peut être en désaccord avec un journal. C'est même nécessaire, car cela implique de développer son esprit critique. Quand une ligne dérange, c'est qu'elle suscite en nous des questionnements. Winston Churchill disait que lorsque deux hommes sont toujours du même avis, il y en a un qui est de trop. La presse, c'est exactement cela. Ne pas se contenter du convenu, ne pas informer pour plaire, mais le faire avec la certitude que l'on apporte quelque chose à la société, aussi discret que cela puisse paraître. Nous, et je crois que nous sommes plus nombreux qu'il n'y paraît, nous n'attendons pas de la presse qu'elle ne nous montre que ce que nous souhaitons voir, qu'elle utilise des mots que nous comprenons, qu'elle tienne le langage qui soit le nôtre. Non, ce que nous voulons, par-dessus tout, c'est une presse qui élève la pensée, qui sublime la contradiction, qui nourrit la liberté de penser. Et notre époque est bien pauvre en la matière, que cela soit ici ou ailleurs. Avec L'Hebdo, il y avait cette dimension si importante, celle qui nous donne envie de dire que nous ne sommes pas d'accord. Car ceux qui se réjouissent de la disparition de ce magazine doivent avoir bien peu foi en leur vision du monde pour se sentir en danger face à des idées différentes.

L'argent est une fois de plus vainqueur. Il n'y a pas d'espérance à avoir dans notre profession, tel est le message envoyé par cette triste nouvelle. Mais la société du rendement financier n'est pas seule à remporter une victoire. Non. Ceux qui justement détestent le débat, la réflexion et tout ce qui s'en suit, voient dans cette nouvelle une avancée majeure dans la bataille pour leurs idées. Pour ces gens, un journal qui pense, et plus encore qui pense différemment, est coupable du crime par-devant tous les crimes. C'est ainsi que l'on repère les fanatiques, qu'ils soient religieux ou politiques, car il y a bien une part de foi dans les idées, comme il y a la foi dans le domaine spirituel. Mais l'un et l'autre se nourrissent du doute, de l'interrogation. Et les fanatiques, les extrémistes, n'ont justement pas le même rapport vis-à-vis des idées politiques ou spirituelles. Ils ont besoin, pour se rassurer, d'un monde uniformisé, d'un monde lisse, qui fasse toujours écho à leur monde intérieur où il n'y a guère la place pour des réflexions profondes. L'Hebdo, sans le savoir, démontre à quel point notre société est malade en matière d'esprit critique. Mais qui, aujourd'hui, dans la profession ou la société civile, s'en offusquera au point de partir au combat le poing levé? A l'heure où le président des Etats-Unis himself déclare que les journalistes sont parmi les êtres humains les plus malhonnêtes qui soient, il est difficile d'imaginer une mobilisation contre la destruction de notre patrimoine médiatique. Nous vivons une bien triste époque.

Alors je veux dire à tous ceux qui sont concernés par la disparition de L'Hebdo, particulièrement aux collaborateurs de ce média, combien je suis touché par cette annonce. Je souhaite à toute l'équipe bien du courage dans cette période Ô combien difficile. Et je les remercie vivement pour le travail accompli, parfois dans la douleur, souvent avec la certitude d'apporter un bien inestimable à la société. Nous ne laisserons pas les médias disparaître les uns après les autres, nous ne nous soumettrons jamais à la perspective d'une presse uniformisée, soumise, silencieuse, résignée, et aussi longtemps que l'humain vivra, il y aura pour cette presse de combat un espoir, une volonté, un langage. Puisse la disparition de L'Hebdo réveiller quelques consciences. Qu'au moins, les sacrifiés du rendement ne le soient pas en vain.

Merci encore.

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12/01/2017

L'arrêt maladie, un sujet (presque) tabou

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L'arrêt maladie, c'est un sujet difficile à aborder, presque tabou. Surtout lorsque la cause du mal ne saute pas immédiatement aux yeux et que la convalescence dure. Ceux qui s'absentent longtemps seraient forcément des profiteurs, ou des feignants. Il y a rarement un entre-deux dans l'opinion des gens à ce sujet. Alors, nombreux sont ceux qui vivent pareille situation et se taisent, de peur d'être catalogués, conspués, vilipendés, méprisés, refoulés.

Dans notre société productiviste, il est difficile d'être mis à pied. Puisque chacun doit produire, d'une manière ou d'une autre, ceux qui ne peuvent plus le faire momentanément sont poussés à la marge. La situation est encore plus délicate lorsqu'un licenciement intervient durant cette période. L'estime de soi est rarement à son apogée à ce moment précis, et ça n'améliore évidemment pas l'état général. C'est un engrenage difficile, qui impose d'utiliser toute son énergie pour faire face, et garder la tête haute.

La maladie n'est pas toujours visible. Souvent, il s'agit d'une affection psychologique. Les facteurs sont divers et variés, mais les symptômes sont presque toujours les mêmes. Les premiers concernés ne sont d'ailleurs pas toujours les premiers avertis. Dépression, burn out, des maladies reconnues et pourtant bien difficile à expliquer. Parce ceux qui en sont atteints ne s'en rendent pas forcément compte immédiatement. L'épuisement est en général mis sur le compte d'un manque de sommeil. La baisse de moral est perçue quant à elle comme un état passager. Rien de bien grave en somme. Jusqu'au jour où. Jusqu'à cet instant où tout se brise, y compris la volonté. Où le corps dit stop, avec une rare violence. Lorsque, même addict au travail, la concentration s'estompe, les angoisses prennent le dessus, les jambes tremblent.

Une véritable descente aux enfers. On se dit que tout va bien, qu'il faut dormir un peu plus, manger plus sainement, se ménager davantage. On s'accroche, on refuse de céder. On met encore plus de cœur à l'ouvrage, histoire de ne pas regarder les choses en face. On dort de moins en moins, on s'oublie. Puis l'on se retrouve aux urgences une fois. Deux fois. Les attaques de panique se multiplient. Parce que l'épuisement, lui, ne vous oublie pas. Au contraire. Il s'installe, et le corps tente de l'exprimer à la conscience. Les mises en garde se manifestent, d'abord timidement, puis avec de plus en plus de force. A ce moment-là, il est déjà trop tard. On s'aperçoit que l'on est déjà sur ses rotules sans l'avoir réalisé plus tôt. Et comme l'on est toujours plus intelligent après, on culpabilise. Il y avait des signaux. Des alertes. Pourquoi ne pas y avoir prêter attention?

Alors, la chute est amorcée, inévitable. Il faut admettre ses faiblesses, ce qui est sans doute le plus difficile, parce que le déni est un compagnon rassurant, confortable. On en est encore à se dire que ça va passer. Le temps passe effectivement mais les symptômes demeurent, s'intensifient. On accepte le congé d'une semaine délivré par son médecin. On se promet que le retour sera rapide. On ne pense toujours qu'au travail, qu'à la reprise. Mais l'épuisement est là, bien ancré. Et soudain, on se relâche, on prend conscience. Panique. Qu'en dira-t-on? Quelles seront les conséquences? Il est pourtant trop tard pour y penser.

Je crois que le plus dur, c'est de le reconnaître, d'accepter qu'on en est arrivé là, et qu'il faut du temps pour s'en sortir. A ses proches, on ne montre que le sourire. En public, on s'efforce d'avoir bonne mine. Mais comme c'est compliqué, on se renferme, on se cache dans sa grotte, tel un animal blessé. On a honte. On s'en veut. On finit par perdre la parole, parce qu'il semble impossible d'expliquer ce que l'on ressent, ce que le corps exprime de façon si particulière. Les insomnies, les journées à ne faire que dormir, les pensées noires, l'envie de partir loin, ou de partir tout court. S'installe alors la dépréciation de soi, l'impression d'avoir perdu ses compétences, sa vitalité, ses ambitions. Là encore, l'idée de reprendre rapidement demeure.

Vient la véritable cassure. Ce moment où l'on se retrouve nu face à soi-même et qu'il n'est plus possible de faire autrement que d'admettre. S'ensuit alors une longue période d'absence. On est plus tout à fait la même personne. On végète, on titube. On aimerait pouvoir mettre tout ça de côté et repartir comme si de rien n'était. Le sommeil prend le pas et on finit par s'y jeter à cœur perdu. Disparition. Les amis vous appellent, restent sans nouvelle. Pourquoi le leur dire? La honte n'a pas disparu pour autant. Il faut s'autoriser du repos, pouvoir récupérer un minimum d'énergie. Parce qu'il faut ensuite se reconstruire, se soigner. Et cela exige un engagement de tous les instants. Il y a des hauts et des bas. On se sent parfois sur la pente ascendante, et l'on s'en réjouit. Puis revient la dégringolade. On a le sentiment de devoir tout recommencer. On s'en veut davantage encore, pour autant que cela soit possible.

Epuisé, vaincu, j'ai fini par accepter de me donner le temps. Encore aujourd'hui, c'est difficile. Il y a des jours où l'on ne fait qu'exclusivement dormir. D'autres où, au contraire, on se dit que ça va mieux, qu'on est sur la bonne voie. Il faut persévérer, ne jamais abandonner. Même lorsque des événements externes viennent compliquer la démarche de la guérison. En ce qui me concerne, j'ai été licencié durant mon arrêt maladie. L'estime de soi en prend un coup. On retombe, et il faut repartir de plus belle, pour ne pas avoir à tout recommencer.

Je n'ai jamais baissé les bras. Mon métier me manque, car c'est ma passion, ma raison d'être. Je n'ai jamais perdu de vue mon objectif. Et même dans cette situation, je reste combatif. Il y a cinq mois, mon ex-employeur a décidé de contester mon arrêt maladie, après m'avoir licencié par téléphone (il m'a fallu insister pour obtenir un entretien afin d'en parler de vive voix). Il a choisi de le faire unilatéralement, en cessant les versements des salaires, sans passer par l'expertise d'un médecin-conseil, bien qu'il me l'ait promis et que j'ai été assez naïf pour le croire pendant plusieurs mois. J'avais appris quelques semaines avant, en voulant faire les démarches auprès de l'assurance maladie afin, si nécessaire, de prendre une couverture individuelle, que ladite assurance ne couvrait plus l'entreprise, faute de paiement des primes.

Aujourd'hui, j'ai la chance d'avoir le soutien de l'Etat, qui me permet de payer loyer et assurance maladie, mais les arriérés s'accumulent. Et les angoisses grandissent. Aucune conciliation n'a été possible, malheureusement. Alors certaines factures s'empilent, et je ne puis ouvrir le courrier sans avoir la peur au ventre. Il me faut lutter pour obtenir gain de cause, même si c'est difficile. Lutter pour survivre, pour faire respecter mes droits. Et lutter pour à nouveau reprendre le travail que j'aime tant.

Si j'écris tout ça, c'est qu'il m'a fallu du temps pour comprendre. Pour admettre. Pour reconnaître qu'il n'y a pas de honte à être malade. Et pourtant, honteux je l'ai été. Je m'en suis caché. Il a fallu ces événements malheureux pour prendre conscience. Si cela vous arrive, ne faites pas la même erreur que moi. Qu'importe ce que peuvent en dire les gens, il n'y a que ceux qui sont confrontés à cela qui savent vraiment ce qu'il en est. Il m'en a coûté beaucoup d'écrire ces lignes, mais je l'ai fait avec une seule certitude: il n'y a pas de honte à être humain, c'est-à-dire faillible. Au contraire, ce n'est qu'en l'admettant que l'on peut s'améliorer. Et si j'ai bien appris quelque chose de tout cela, c'est qu'on peut toujours mieux se connaître, mieux se comprendre. Le chemin est peut-être encore long, mais au moins n'aurais-je plus à m'en cacher.

Imparfait je suis, oui, et alors?

Grégoire Barbey

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09/09/2015

Budget: un Exécutif déjà à bout de souffle

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Serge Dal Busco. Le ministre des Finances a présenté hier le projet de budget
du Conseil d'Etat. Un déficit de 69,7 millions de francs est prévu.

«Nous avons dit en début de législature que le projet Score se ferait sans coûts supplémentaires pour le contribuable. Nous devons encore analyser cette affirmation pour définir notre marge de manœuvre.» C’est à peu près en ces termes que le ministre des Finances Serge Dal Busco répondait hier à une question posée par mon confrère du Courrier Rachad Armanios. Une manière élégante, alors que le Conseil d’Etat était réuni pour présenter le projet de budget 2016, d’annoncer qu’ils finiront par trouver une parade pour éviter de devoir respecter leurs engagements. Si je relève cette anecdote, c’est parce qu’elle illustre assez bien l’exercice auquel s’est livré hier le gouvernement genevois devant la presse. De l’équilibrisme de haute voltige. Tout au long de la conférence de presse, tant François Longchamp, président du Conseil d’Etat, que ses collègues se sont livrés à des explications censées dédouaner la responsabilité de l’Exécutif.

Si le déficit budgétaire se creuse, il ne s’agit pas d’un problème d’anticipation mais un inversement de tendance inattendu de la conjoncture mondiale. La décision de la Banque nationale suisse d’abolir le taux plancher de 1 euro pour 1,2 franc fait également office de prétexte pour se départir d’un précédent budget dont le déficit s'est creusé de plus de 200 millions de francs. Bref, rien de nouveau sous le soleil. Si ce n’est une petite touche de poésie dans la façon de se déresponsabiliser: la marge de manœuvre pour faire des choix politiques dans le budget est forcément très restreinte à cause des obligations légales et des charges de personnel.

Il y a bien sûr une part de réalité dans cette posture. Mais lorsque le Conseil d’Etat annonce son intention d’introduire une mesure visant à réduire de 5% les charges de personnel d’ici 3 ans, difficile de ne pas être étonné qu’il propose en parallèle l’an prochain de créer 119 nouveaux postes de fonctionnaires. Le député libéral-radical et membre de la Commission des finances Cyril Aellen semble d’ailleurs s’en étonner sur son profil Facebook. Il relève: «L’objectif du Conseil d’Etat est de diminuer, sur 3 ans, de 5% les charges de personnel, cela sans réduction des salaires. Soit. Résumons donc : 15'428 postes (équivalent plein temps), au budget 2015. Le Conseil d’État veut donc en supprimer 771 sur 3 ans. Pour parvenir à cet objectif, en 2016, il commence par proposer de créer 119 postes supplémentaires. Il conviendrait donc d’en supprimer 890 entre 2017 et 2018». Et de demander en conclusion: «Quelles réformes sont envisagées pour parvenir à l’objectif fixé?»

Ce Conseil d’Etat a donné hier le sentiment d’être un quarteron d’amateurs qui subit plus qu’il ne peut agir. Finalement, sept hauts fonctionnaires chargés d’appliquer la législation cantonale et fédérale suffiraient à gérer Genève. On nous a vanté pendant près d’une heure l’importance de mener des mesures structurelles. Je suis également de cet avis. Est-ce que généraliser l’utilisation du courrier A à l’Administration fiscale cantonale (en lieu et place du recommandé) pour gagner 400.000 francs est une réforme structurelle?

Dans l’administration, les langues semblent se délier. Peut-être faudrait-il procéder à un véritable audit des tâches de l’Etat pour savoir exactement comment chaque franc est dépensé? Ne serait-il pas temps d’avoir une vision globale du périmètre de l’Etat de Genève pour procéder aux nécessaires réformes qui s’imposent? Plutôt que de continuer à appliquer d’inefficaces coupes linéaires au détriment de l’intérêt du fonctionnement de l’administration, une photographie précise de chaque franc dépensé permettrait d’agir à la racine. Mais cela impliquerait d’engager davantage de ressources et de se projeter dans un avenir plus lointain que l’horizon des prochaines élections cantonales. Ce n’est peut-être pas la priorité de ceux qui nous dirigent.

Grégoire Barbey

16:16 Publié dans Finances, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |