Gregoire Barbey

16/02/2015

Police: intérêts particuliers ou intérêt public?

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La guerre qui fait rage à Genève à propos de la nouvelle Loi sur la police (LPol) peut difficilement passer inaperçue. L’UDC, le MCG et Ensemble à Gauche appellent à refuser le texte. Fait rare depuis la nouvelle législature, socialistes, verts, libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens sont sur la même ligne et combattent ensemble les arguments du camp adverse. On aimerait bien voir un tel rapport de force au sein du Parlement. Ce serait une manière intelligente de minoriser le MCG et lui retirer son rôle d’arbitre. Mais ce n’est pas le propos. La votation sur la LPol illustre bien le malaise qui règne à Genève. Toute réforme fait nécessairement l’objet d’une vaste contestation qui en règle générale se termine dans les urnes.

Ici, on veut moderniser une législation vieille de plus de cinquante ans. La mouture soumise au peuple est sans doute imparfaite – les lois votées par le Parlement le sont de plus en plus souvent. Des deux côtés, il y a des arguments fallacieux. Tout comme il y a une profonde mauvaise foi. La bataille est si particulière qu’on ne sait plus très bien si on vote sur la LPol ou pour ou contre la police, pour ou contre Pierre Maudet, pour ou contre la coalition MCG-UDC-Ensemble à Gauche. Il semble même que les élus qui militent ne le savent plus non plus. Le policier (et député) Thierry Cerutti m’a envoyé un message WhatsApp dans lequel il m’invitait à refuser la LPol «au nom du comité du non à la police». Un lapsus dont on se demande s’il n’est pas révélateur de la confusion générale. Relevons quand même l’incongruité de la démarche. Thierry Cerutti est-il d’abord policier (et donc soumis à un devoir de réserve) ou député, et donc autorité de tutelle… de son propre patron Pierre Maudet? Là aussi, dans ce vaste et violent débat, on ne sait plus trop où sont les repères élémentaires d’une juste séparation des pouvoirs.

Du côté des partis favorables à la LPol, on fait campagne tambour battant, affichant fièrement la photo d’un ancien commandant de la gendarmerie qui a la particularité de faire une tête d’enterrement… Est-ce donc là le sentiment que suscitent les nécessaires réformes que Genève doit mener pour s’adapter à son époque? Nous n’irons quand même pas jusqu’à voir dans cette photographie maladroite un acte manqué. Evidemment, lorsque Pierre Maudet exige de la retenue de la part de ses troupes, certains de ses subordonnés s’en indignent et dénoncent une tentative de soumission. Ce qui crée immédiatement l’émoi. Une stratégie de communication anti-LPol fort bien relayée par mon confrère Pascal Décaillet. Lui si habile à dénoncer les accointances entre la Tribune de Genève et les magistrats libéraux-radicaux (comme le coq chante quotidiennement l’évident lever du soleil) fait continuellement le jeu du MCG. A aucun moment, il ne s’interroge sur la promiscuité entre le MCG et la police. C’est pourtant un véritable fait de société qu’il convient d’analyser à la mesure des interrogations qu’une telle proximité peut soulever. Quand un parti, dont un bon quart de la députation est composée de policiers (et anciens policiers), se fait le chantre de la défense de la force légitime de l’Etat, il serait difficile de ne pas s’inquiéter.

Si l’on rajoute à tout cela le puissant syndicat dirigé par Christian Antonietti, on peut se demander si l’Etat (et plus prosaïquement le gouvernement) est en mesure de lutter contre une corporation aussi bien organisée. Qu’importe le résultat du 8 mars, il serait judicieux que les responsables politiques se posent les bonnes questions et en tirent rapidement des conséquences. Certes, l’opération aurait sans doute un coût en termes purement électoralistes. Mais après tout, si c’est le bien commun qui prime, il y a des responsabilités dont on ne peut s’affranchir.

Grégoire Barbey

 

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02/02/2015

Loi sur la police: les opposants et le néant

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Les Genevois voteront le 8 mars pour accepter ou refuser la nouvelle Loi sur la police (Lpol) adoptée l'an dernier par le Grand Conseil. Le débat, bien que nécessaire, tourne un peu à la farce. Le MCG (à l'origine du référendum) et l'UDC appellent à refuser cette modernisation de la législation avec un argument massue: rien n'est explicitement inscrit dans la loi quant à la nationalité des policiers. En conséquence, des frontaliers français ou des étrangers pourraient exercer! Le Conseil d’État, bien décidé à ne pas faire capoter la mise en œuvre d'une réforme nécessaire, a pris les devants en inscrivant dans un règlement la nécessité d'être au bénéfice de la nationalité suisse pour travailler dans la police. Comble de la mauvaise foi, l'UDC et le MCG n'ont nullement été satisfaits du volontarisme du gouvernement. Ah, c'est pas dans la loi, c'est un règlement, ça se change facilement! Or c'est faux, justement. Le règlement est une spécificité genevoise qui équivaut à une loi d'application (sur le plan de la Confédération, ça s'appelle une ordonnance fédérale).

En résumé, un règlement ça ne change pas comme ça. Le gouvernement conserve la possibilité de le faire mais en pratique, toute modification passerait sans doute devant le Grand Conseil (ou serait contestée par référendum). Reste que même si ce règlement n'avait pas été instauré, il n'aurait pas été possible d'engager des policiers étrangers ou frontaliers. Parce qu'il aurait fallu une base légale qui le permette. Ce point d'accroche stérile révèle en réalité l'absence d'arguments des partis qui s'opposent à cette nouvelle loi. Cette dernière inscrit la nécessité d'une police de proximité. La sécurité, pour être efficace et surtout réelle, doit être proche des citoyens. Mieux vaut sans doute une police accessible. Mais le MCG et l'UDC rappellent que les policiers eux-mêmes sont contre cette législation, et ils le seraient même majoritairement! L'un des arguments avancés (et ils sont rares), c'est le fait de ne plus augmenter de classe automatiquement. Fantastique! Depuis quand la progression hiérarchique est un acquis, voire un dû?

En vérité, ce que défendent l'UDC et le MCG, c'est une police au service de la police plus que des citoyens. A tel point qu'on ne peut plus moderniser une loi datant de 1957 (où internet n'existait même pas encore!). Est-il interdit de débattre de la situation des policiers? De remettre en question certains de leurs avantages? La police exerce un métier difficile, certes. Et nous les en remercions. Ils ont d'ailleurs des salaires à la hauteur des risques qu'ils prennent. D'autres professions sont risquées, différemment sans doute, mais risquées quand même. Et pourtant, celles et ceux qui l'exercent ne bénéficient pas nécessairement de compensations proportionnelles à celles perçues par les policiers. C'est un fait. Pourquoi une infirmière travaillant dans un hôpital public n'a pas son assurance maladie payée alors qu'elle prend quotidiennement le risque d'être contaminée par les patients dont elle a la charge?

Il n'est pas question de dire que les policiers sont des enfants gâtés. Non. Il s'agit par contre d'affirmer que le débat doit avoir lieu. Il est hors de question de laisser s'installer à Genève un Etat dans l’Etat. Même si c'est parfois l'impression qu'on a vu l'arrogance de certains élus-policiers. Car oui, non content d'être des serviteurs de l’Etat – et une fois encore nous les remercions d'assumer ce rôle –, ils veulent édicter les lois. Particulièrement celles qui les concernent. Quel drôle d'effet ça doit faire à Pierre Maudet, chef du Département de la sécurité, de devoir s'expliquer dans la commission idoine devant ses propres employés! Un mélange des genres des plus malsains. A la fois employés et contre-pouvoir du gouvernement employeur. Aujourd'hui, il est pratiquement impossible de remettre cet état de fait en question. Et pourtant, c'est nécessaire. On peut tout à fait envisager, moyennant une compensation salariale, de leur interdire l'accès au Parlement. Serviteur de l’Etat ou législateur, il faut choisir.

La nouvelle Loi sur la police est sans doute imparfaite. Comme le sont la plupart des lois. Mais s'il y a bien quelque chose qu'on ne peut pas lui reprocher, c'est de précariser la situation des policiers. Refuser une modernisation nécessaire pour une simple question de nationalité dans la loi ou dans le règlement, c'est franchement léger. Même pour l'UDC et le MCG. Bien qu'on comprenne que cette opposition reflète la position de leur clientèle. Et c'est bien là tout le problème. Il y a des sujets où les intérêts particuliers doivent rejoindre ceux de la majorité. Sur la question de la réorganisation de la police, il me semble que ça soit tout indiqué.

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20/01/2015

Finances: fini de jouer, l'heure est à la diète

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Dans un entretien paru aujourd'hui dans la Tribune de Genève, titré: «Comment réduire la dette? Serge Dal Busco se dévoile», le ministre des Finances explique quelles sont ses moyens d'améliorer la situation financière du canton. De prime abord, avec un tel titre, on se dit ouf, il y a donc une méthode pour nous sortir de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons à Genève. Mais non. Serge Dal Busco n'est pas surhumain, il ne peut pas créer des solutions là où il n'y en a pas. Et il le laisse entendre. Comment réduire la dette? En ne grillant pas l'éventuel excédent aux comptes pour l'année 2014 pour couvrir les charges courantes (comme par exemple les annuités). C'est effectivement la seule manière de rembourser peu à peu les créances du canton, et le ministre vaudois des Finances Pascal Broulis l'a toujours dit. C'est rassurant de voir que cette évidence commence à faire son chemin à Genève… Mais est-ce que cela suffira?

Pendant des décennies, le Parlement s'est toujours jeté sur les excédents aux comptes pour maintenir des prestations ou éponger des charges courantes. Aujourd'hui, il est évident que ce n'est plus possible. Ce serait même à proscrire totalement pour les années à venir. Et là, seul Serge Dal Busco et ses collègues du Conseil d’Etat peuvent agir. Ils doivent obtenir un deal avec le Parlement, faire comprendre aux députés que jouer les autruches n'a que trop durer. Fini d'utiliser les éventuels dividendes de la Banque nationale pour continuer à maintenir des prestations et des charges excessives. Il en va de même du côté des excédents aux comptes. Fini de s'amuser avec l'argent du contribuable, en résumé. Fini de flatter son électorat en lui maintenant des privilèges qui ne sont pas justifiables en temps de crise.

Il n'est pas acceptable que le Conseil d’Etat en soit réduit à «espérer» que la croissance économique ne va pas ralentir, sous peine de voir le premier palier du mécanisme de frein à l'endettement s'activer (ce qui plongera Genève dans un blocage institutionnel et politique). Les syndicats peuvent bien appeler la fonction publique à des débrayages répétés. Ce ne sont pas les seuls à devoir faire des efforts. L'heure est aux négociations, et il n'est pas possible de perdre ne serait-ce qu'un quart d'heure supplémentaire. Les Genevoises et les Genevois doivent prendre conscience qu'ils ne peuvent pas être les dindons de la farce. Les générations futures n'ont pas à assumer les largesses et les excès politiques de leurs aînés. Certes, il n'est jamais agréable de devoir se saigner aux quatre veines. Mais quand on a laissé la situation devenir intenable, il faut en payer le prix. Les efforts à consentir sont nombreux, et ils ne doivent pas uniquement concerner la fonction publique. L’Etat doit redéfinir ses priorités et l'utilité de chaque prestation qu'il délivre à la population. Est-elle nécessaire? Est-ce un luxe ou un progrès social? L'heure est décidément à la concertation. Et Serge Dal Busco sait très bien qu'il peut pavoiser depuis son bureau de ministre, s'il ne va pas à la rencontre de ses partenaires (députés compris), il n'arrivera à rien.

Fini de jouer. C'est enfin l'heure de passer aux choses sérieuses. C'est-à-dire d'assumer la responsabilité de ses actes politiques. Et oui, les partis représentés au Parlement risquent de devoir se fâcher momentanément avec une certaine part de leur électorat. Ce sont les conséquences de décisions irresponsables. Au boulot!

Grégoire Barbey

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18/01/2015

BNS: l'indépendance remise en question

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L'abolition du taux plancher de 1,20 franc pour 1 euro par la Banque nationale suisse (BNS) a surpris l'économie. Mais aussi les politiciens. Et certains n'ont pas laissé passer l'occasion de s'immiscer dans le débat avec des propositions pour le moins surprenantes. Comme soumettre les décisions de politique monétaire au vote populaire. Une drôle d'idée, sachant que l'un des principes élémentaires de l'action de la BNS est l'indépendance. Mais rien n'est éternel et les règles peuvent être changées. Ce qui surprend plus, c'est qu'une telle proposition puisse émaner d'individus censés connaître le fonctionnement des institutions. On pourrait tout à fait soumettre les décisions stratégiques de politique monétaire au vote populaire. Mais alors la capacité d'action de la BNS serait nulle. Parce qu'une intervention d'une telle ampleur – celle d'abandonner le principe du taux plancher – ne peut pas s'effectuer en différé. En plus, on imagine bien que les intérêts de certains secteurs économiques sont divergents. Les entreprises actives dans l'exportation ou le tourisme, par exemple, défendraient le maintien du taux plancher. L'appréciation du franc est mauvais pour leurs affaires. Celles qui importent une importante part de leurs produits auraient par contre tout intérêt à voir le franc s'envoler face à l'euro, en tous les cas pendant une certaine période, avant ajustement des prix. De surcroît, la récente votation sur l'or de la BNS – qui exigeait que les réserves d'or de la Banque nationale soient inaliénables et représentent 20% de son bilan – a démontré l'intérêt des spéculateurs. On voit bien certains acteurs du marché se frotter les mains à l'idée de pouvoir spéculer sur une décision populaire. Les gains pourraient être potentiellement faramineux.

Mais ce n'est évidemment pas le seul problème. La capacité de réaction de la Banque nationale nécessite de pouvoir agir en temps réel. On a beaucoup reproché à la direction de la BNS de n'avoir pas envoyé de signaux avant d'abandonner le taux plancher. Elle ne pouvait décemment pas le faire. On a même entendu Pierre-Yves Maillard, président du très sérieux Gouvernement vaudois, dans l'émission 26 Minutes de la RTS se fendre d'un commentaire cinglant à propos de la BNS: «On atteint les limites d'un système qui vire un peu à l'arrogance». Que souhaitait-il? Que la direction de la Banque nationale convoque le Conseil fédéral et débatte de cette décision? Elle a été prise dans un contexte particulier. La Banque centrale européenne va en principe injecter énormément de liquidités dans l'économie européenne la semaine prochaine (quantitative easing). Ce faisant, la valeur de l'euro va baisser (parce qu'il y aura plus de monnaie en circulation). La BNS aurait dû en conséquence racheter énormément d'euros (via des obligations, par exemple) pour maintenir le taux plancher. L'interview qu'a donné le directeur de l'institution, Thomas Jordan, au Temps et à la NZZ est assez claire: les politiques monétaires des différentes banques centrales sont divergentes. Leurs intérêts ne sont pas les mêmes. Combien de politiciens se sont plaints de l'importante réserve de devises de la Banque nationale ces derniers mois? Certains étaient inquiets. Et lorsque la BNS abandonne sa stratégie, ils s'en plaignent à nouveau. Pourtant la Banque nationale aurait dû augmenter ses positions en euro pour conserver le taux d'1,20 franc pour 1 euro. Ses réserves se seraient donc encore accrues.

Le débat est évidemment passionnel. Il y a des raisons qu'il le soit. Et pas des moindres. Mais la norme internationale est à l'indépendance des banques centrales vis-à-vis du pouvoir politique. Ce serait difficilement compréhensible, dans cet environnement géostratégique, qu'une banque nationale – fut-elle suisse – adopte un processus décisionnel particulièrement lent. La Suisse doit déjà se battre face à des géants institutionnels pour protéger ses intérêts. Quelle serait sa marge de manœuvre dans la guerre des devises si ses décisions devaient être prises à la majorité du peuple? Ô combien les débats seraient émotionnels s'il fallait en discuter sur la place publique. Certes, les Suisses veulent avoir voix au chapitre. C'est une noble aspiration. Mais la Constitution, acte démocratique suprême s'il en est, accorde l'indépendance de la Banque nationale face au pouvoir politique. Avant de vouloir chambouler les règles établies, il serait bien de s'interroger sur les raisons qui font qu'une telle institution se doit de prendre ses décisions à l'abri des pressions politiques. Ne serait-ce que parce que l'agenda des uns est nettement différent de celui des autres. Il y a toutefois un aspect positif dans cette vaste discussion: les Suisses s'intéressent davantage à la BNS, qui est aujourd'hui particulièrement exposée, et c'est important qu'ils en saisissent les mécanismes. A ce titre, le débat est plus que souhaitable.

Grégoire Barbey


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15/01/2015

Pourquoi je ne suis plus Charlie

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J’ai la sensation d’avoir été Charlie toute la semaine dernière. Comme des millions de personnes à travers le monde, les événements tragiques du 7 au 11 janvier m’ont bouleversé. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai été stupéfait. Incapable d’exprimer les mots qui me venaient à l’esprit. C’était atroce et ça l’est encore. Alors oui, je me suis senti Charlie. Je l’ai dit, je l’ai écrit. Mais aujourd’hui, je ne peux plus être Charlie. «Je suis Charlie» est devenu un slogan, une position politique. Certains ont même appelé à traquer ceux qui ne sont pas Charlie. Le sens même de cette petite phrase a perdu son essence lorsque des individus mal intentionnés en ont fait leur cheval de bataille.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que selon certains, la tragédie justifierait de revoir les lois démocratiques pour y instaurer des exceptions de circonstance, des no man’s land législatifs.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que certains sont persuadés qu’être Charlie, c’est aussi être Dieudonné. Or, je ne veux pas être quelqu’un qui ne respecte pas les lois volontairement et joue la victime lorsqu’il en paie le prix.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce qu’il faudrait que tout le monde le soit. Et même si je n’étais pas un lecteur de Charlie Hebdo (ce journal m’a rarement fait rire), ses membres ont toujours été des anticonformistes. Si être Charlie, c’est un devoir moral, je ne puis le demeurer plus longtemps.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que j’ai moi-même l’impression d’être hypocrite. J’ai lu le «numéro des survivants», et je n’ai pas ri. Je suis bien sûr solidaire des victimes de ces attentats barbares. Je l’ai été dès les premiers instants et continuerai de l’être sans condition.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce qu’il semble que cette posture implique de porter aux nues la liberté d’expression absolue. A mon sens, toute liberté s’accompagne d’une responsabilité individuelle intangible. La liberté s’arrête lorsqu’on cause du tort à autrui et que l’on est conscient de le faire. Provoquer, bousculer les codes, ce sont des attitudes que je respecte, parce que je ne me gêne pas de le faire aussi. Mais il me semble qu’il y a des règles élémentaires à suivre pour vivre dans une société où les hommes libres peuvent cohabiter. Liberté ne veut pas dire que l’on peut tout et n’importe quoi. Se confronter aux interdits moraux, comme l’ont toujours fait les dessinateurs de Charlie Hebdo, c’est une position défendable et souhaitable dans toute société qui veut se remettre en question.

 

Je ne peux plus être Charlie, parce que le deuil a laissé place à l’hystérie collective. Se battre pour acheter un journal qu’une majorité n’a jamais lu me laisse vraiment perplexe. Et c’est justement tout le contraire des enseignements que l’on devrait tirer de ces tragiques événements.

 

Je ne peux plus être Charlie, mais je continuerai, comme tant d’autres à travers le monde, de souffrir lorsque des individus que je ne connais pas seront tués pour avoir voulu vivre libres et avoir assumé ce choix. Je ne peux plus être Charlie et je tenais à le dire.


J'ai pensé bien naïvement que se revendiquer Charlie était un moyen d'être libre. Mais c'est devenu une obligation, une nécessité, et ce qui devient obligatoire aux yeux de la masse ne m'a jamais convaincu. Je ne suis peut-être plus Charlie, mais je continuerai d'être moi-même, de désirer la liberté, de me battre pour elle, et je ne cesserai jamais d'exercer mon métier avec fierté. Comme le disait Thierry Barrigue, le rédacteur en chef de Vigousse, la mort de ces 17 personnes nous donne une lourde responsabilité.

 

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10/01/2015

L'Etat fouineur n'a vraiment rien de bon

Je suis particulièrement sceptique à la lecture de l'éditorial de Judith Mayencourt dans la Tribune de Genève de samedi. «Dans son horreur, l'affaire Charlie Hebdo tombe à point nommé pour lever des obstacles idéologiques d'un autre âge», conclut-elle sa prise de position. Les obstacles idéologiques dont elle parle, c'est la crainte d'un Etat trop puissant en matière de renseignement intérieur, c'est-à-dire quelque part d'espionnage des citoyens. D'ailleurs, le titre de son éditorial est sans équivoque: un Etat fouineur a aussi du bon. Je reste un peu surpris qu'on puisse, de manière maladroite sans doute, se réjouir d'un attentat de cette ampleur pour opérer un virage politique aussi grave.

L'exercice éditorial de Judith Mayencourt est quelque peu léger. Parce qu'il justifie qu'en période post-traumatique, les législateurs en profitent pour faire sauter des résistances idéologiques qui permettent de réduire les velléités étatiques en matière de fichage des individus. Je pensais légitimement qu'en Europe, nous n'allions pas emboîter le pas aux Etats-Unis qui ont profité de l'après 11 septembre 2001 pour créer de nouvelles lois tout en limitant la portée de certains garde-fous historiques. L'éditorialiste de la Tribune de Genève va finalement dans le sens de la raison d’Etat, qui n'est pas toujours profitable aux citoyens. Entendons-nous bien, il faut tirer des enseignements du drame qui s'est déroulé sous nos yeux impuissants. Mais nous devons nous garder de réagir de façon précipitée. Ce n'est pas quelques heures seulement après la mort des forcenés que nous pouvons scander de nouveaux slogans, et mettre aux oubliettes nos convictions passées.

Judith Mayencourt justifie la raison d’Etat au détriment des droits élémentaires des citoyens. L'utilisation d'un événement traumatique pour modifier l'arsenal législatif d'un Etat, c'est la stratégie du choc décryptée par Naomi Klein. Lorsque des drames se produisent, les citoyens sont évidemment plus vulnérables et donc plus prompts à accepter des modifications législatives qui pourraient impacter négativement leurs libertés individuelles. Il faut bien sûr réagir, il faut être intraitable et ferme contre les ennemis de la République. Je suis moi aussi choqué par le fait que ces gens étaient connus des services secrets français et qu'ils n'aient pas été mieux surveillés. Mais il ne faut pas céder à la paranoïa.

L'Europe ne doit pas tomber dans les mêmes travers que les Etats-Unis il y a près de 14 ans. Sinon, cela signifierait que nous n'avons vraiment rien appris des erreurs de nos alliés. Est-ce que le Patriot Act a réglé quoi que ce soit chez nos frères américains? Je ne le crois pas. Ils ont récemment remis en cause les pratiques barbares de leurs services secrets, qui torturaient les terroristes avec des succès très limités. Un Etat fouineur n'est pas la solution miracle à une situation des plus complexes. Ce n'est pas quelques slogans bien trouvés qui résoudront des problèmes majeurs. Pour ma part, j'estime que l'on doit prendre toute la mesure de la terreur et cerner les raisons qui ont rendu inefficaces les services de renseignements français. Passer à la vitesse supérieure, ce serait prendre le risque de n'avoir pas déterminé les causes de l'échec. Et ce serait assurément foncer les yeux fermés vers une nouvelle erreur, peut-être plus grave encore.

Grégoire Barbey

 

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07/01/2015

La liberté d'expression ne sera pas assassinée

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Tous les matins, je suis aussi en séance de rédaction. Je ne travaille pas dans un journal satirique. Celui pour lequel j’écris n’est pas aussi visible. J’ai fait mes premières armes chez Vigousse, le petit journal satirique de Suisse romande. Aujourd’hui, j’ai le cœur lourd. Une dizaine de personnes ont été tuées au siège du journal Charlie Hebdo. On s’en est pris à la liberté de pensée et à la liberté d’expression. Qu’importe si ce sont des musulmans fanatiques, des Français perdus qui voulaient semer la confusion en faisant porter le chapeau aux islamistes. Tout cela n’a pas d’importance. Nous ne pouvons que compter les morts et affronter ce gâchi, celui d’une société où l’on abat celles et ceux qui pensent différemment, celles et ceux qui luttent quotidiennement pour s’exprimer en toute liberté. Je n’ai pu retenir ma colère et mes larmes en apprenant la nouvelle. En découvrant, comme des millions d’autres personnes, les images du massacre dans les journaux télévisés. Je n’étais pas un lecteur de Charlie Hebdo. Je les trouvais parfois grossiers, souvent excessifs. Mais jamais je ne pourrais me résoudre à penser que ces journalistes l’avaient cherché. Ils étaient décalé, ils provoquaient. C’était leur rôle. Et d’autres continueront de le faire à leur place.

Nous découvrons avec effroi que même dans une république libre, la liberté n’est jamais acquise. Nous devons lutter pour la conserver, pour asseoir sa légitimité. La liberté de la presse, la liberté de pensée, la liberté d’expression, ce sont des valeurs qu’un journaliste doit être fier de porter. Aujourd’hui plus que jamais, je me sens proche du métier que j’exerce, je me sens fier d’être dans cette noble profession. Je n’aurai probablement jamais à souffrir ce qu’ont vécu les journalistes de Charlie Hebdo. Je ne travaille pas sur le même segment. Mais même à mon niveau, on subit aussi des pressions, on reçoit des menaces. Et on continue, persuadé que l’on doit se battre pour ce que l’on pense. Plus que jamais, je crois à l’engagement en tant que journaliste. Je crois qu’il y a des valeurs qu’il nous faut défendre, et parmi elles, celle de s’exprimer. Le dialogue doit être la seule solution aux désaccords. La violence est le fait des faibles et des lâches. J’ai mal aujourd’hui, mal au cœur pour Charb, pour Cabu, pour Wolinski et pour Tignous, que je n’ai jamais connus. Ils seront je l’espère le flambeau de la liberté de s’exprimer. N’oublions pas qu’ils sont morts en faisant ce en quoi ils croyaient. On n’avilit pas la République en tuant ses membres, en tuant ceux qui la font vivre, même indirectement. On la renforce.

Je ne saurais dire toute la tristesse qui s’empare de moi. Je ne peux expliquer ce sentiment. Mais j’ai l’impression physique, profondément physique, qu’on est tous aujourd’hui un peu Charlie. Sinon à quoi bon se lever tous les matins l’esprit plein de valeurs et de convictions?

Hommage et condoléances à ces personnalités qui ont succombé face à la terreur.

Grégoire Barbey

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04/01/2015

Le rapport de Standard & Poor's en bref

Il y a plusieurs éléments intéressants à relever dans le rapport complémentaire de Standard & Poor's publié vendredi:
– L'agence de notation est légèrement plus pessimiste que le Conseil d'Etat. Pas de beaucoup, mais vu le niveau d'endettement prévu à la fin de l'année 2015 (13,2 milliards, la première étape du frein au déficit s'active à 13,3 milliards), il suffit d'un détail exogène pour que la stratégie du Conseil d'Etat tombe à l'eau et que les investissements jugés non prioritaires soient évincés des débats parlementaires;
– Les sociétés de négoce s'acquittent à elles-seules de 22,5% des recettes totales issues de l'imposition sur le bénéfice et le capital et représentent 3,5% du produit intérieur brut. C'est un secteur soumis à forte pression internationale et conjoncturelle. Le départ d'une ou deux de ces grandes sociétés pourrait avoir des effets inattendus sur les recettes fiscales de l'Etat;
– En cas de retournement conjoncturel, la marge de manœuvre budgétaire serait très faible. Les dépenses de fonctionnement représentent 86% des dépenses totales;
– Les engagements non financés de l'Etat à l'égard des caisses de pension publiques cantonales représentent 105% des recettes de fonctionnement, soit plus d'une année de budget;
– La dette consolidée devrait avoisiner 170% des recettes de fonctionnement d'ici fin 2016 (152% à fin 2013). C'est un niveau très élevé en comparaison internationale;
Les besoins en fonds de roulement semblent croître, ce qui n'est pas forcément bon signe et peut témoigner d'un problème dans la maîtrise des finances;
– Le Groupe de perspectives économiques a revu ses prévisions de croissance à la baisse pour le canton. Le plan financier quadriennal du Conseil d'Etat, publié le 5 novembre, n'intègre pas cette variable et se montre plus optimiste, anticipant même une hausse mécanique des recettes fiscales. Une croissance plus faible du produit intérieur brut pourrait avoir l'effet inverse.

Ce que je peux rajouter:
– La réforme de la répartition des tâches entre l'Etat et les communes doit être à coût neutre, selon l'engagement pris par le Conseil d'Etat. Il n'y aura donc a priori pas de possibilité de faire participer davantage les communes riches et ainsi alléger un peu les responsabilités cantonales;
– La situation politique au niveau du Parlement est instable. Les majorités sont fluctuantes et les ministres devront redoubler d'énergie, d'inventivité et de conciliation pour imposer leurs vues. Dans le cas contraire, les espoirs sur lesquels ils fondent leur stratégie de maîtrise de finances cantonales pourraient rapidement s'écrouler;
– L'exercice auquel se sont prêtés les députés de l'UDC, du MCG et du PLR pour obtenir sur le papier un budget équilibré démontre qu'il n'y aura pas d'économies réalistes en l'absence de réformes structurelles cruciales (ce qui revient notamment à revoir la répartition des tâches entre canton et communes, ce qui trahirait les propos du gouvernement);
– La réforme de la fiscalité des entreprises devrait impacter les recettes fiscales à l'horizon 2019 environ, si baisse du taux ordinaire il y a (la Confédération envisage toujours de ne les baisser que dix ans après l'abolition des statuts spéciaux grâce au mécanisme de réévaluation des réserves latentes, mécanisme contesté par la coalition Vaud-Genève).
– De nombreux investissements sont nécessaires, ne serait-ce qu'en matière d'entretien/rénovation du bâti.
– Etc. etc.

Bref, je souhaite une bonne année 2015 à Serge Dal Busco et à ses six collègues du Conseil d'Etat. Car ça ne va pas être une partie de plaisir.

 

Grégoire Barbey

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22/12/2014

Môssieur le président du gouvernement

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Genève, c’est la France. Qui n’a jamais entendu cette sentence de la bouche d’un confédéré? Les Vaudois s’en donnent souvent à cœur joie à ce propos. Les supporters du FC Lausanne s’amusent d’ailleurs à chanter «Frontaliers, frontaliers» lorsque leur club rencontre le FC Servette. Une comparaison hâtive si l’on se réfère aux tensions entre les Genevois et les frontaliers français. Pourtant, la culture genevoise a de nombreuses similitudes avec celle de la France. Sur le plan politique à tout le moins. La Tribune de Genève s’interroge aujourd’hui sur l’utilité du Département présidentiel dirigé par le très Radical François Longchamp. L’auteur de l’article, le journaliste Eric Budry, rappelle avec raison que dans le canton de Vaud, qui connaît aussi une présidence durable s’étendant sur toute une législature, le président du Conseil d’Etat gère en parallèle l’une des politiques publiques majeures. Ce n’est pas le cas de François Longchamp, dont on peine à bien comprendre les prérogatives et surtout l’utilité d’un demi-département que l’on pourrait qualifier non sans ironie de super-chancellerie.

 

La Constitution n’a pas clarifié si le titulaire de la fonction de président devait s’occuper ou non d’un département «historique» (comme le qualifie Eric Budry). Le Conseil d’Etat a donc créé un Département présidentiel, sans pour autant éclairer la population sur son utilité et surtout s’il répond vraiment à un besoin politique prépondérant. Il y a, dans cette appellation, quelque chose qui fleure bon la IIIe République. Il suffit de tendre l’oreille dans les travées pour entendre de nombreux commentaires sur le présumé ennui ressenti par François Longchamp. La Tribune de Genève en parle aussi. Est-il avéré? Impossible à dire. Mais il rappelle cet enfermement qu’ont ressenti bon nombre de présidents français sous la IIIe République. Car en France, après l’échec cuisant de la IIe République qui a permis à Louis-Napoléon Bonaparte de devenir empereur, on a voulu limiter le pouvoir du chef de l’Etat. On accorda au président un rôle surtout représentatif en pratique, et davantage de pouvoir au président du Conseil. A Genève, on est tenté de tirer un parallèle avec le système institutionnel de la IIIe République. A la différence qu’il semble que ça soit François Longchamp lui-même qui se soit donné ce rôle.

 

On relèvera non sans humour le titre du communiqué du Parti libéral-radical après que le gouvernement ait annoncé la répartition des départements l’an dernier: «Félicitations à François Longchamp, nouveau président de la République et canton de Genève» (voir capture d'écran ci-dessus). Le parti confondait président du Conseil d’Etat et président de la République, deux rôles strictement différents. A Genève, le premier citoyen est le président du Grand Conseil. Une confusion qui se révèle, une année après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, également dans la pratique. Si François Longchamp a pu bénéficier d’une série de crises pour se mettre en lumière et se donner le rôle du pacificateur ainsi que celui de leader incontestable, il n’est pas sûr qu’il soit aussi visible par temps calme. La faute à un département dont on ne peut pas dire qu’il brille par sa lisibilité politique. Monsieur le président du Conseil d’Etat a encore quelques années pour démontrer que sa super-chancellerie est bel et bien utile à la République. Dans le cas contraire, il sera peut-être judicieux de réintégrer au moins une politique publique majeure dans le département dirigé par le président. Ce serait dommage que les prochains titulaires de la fonction s’ennuient aussi. Peut-être pourra-t-on lire en 2018 après les élections cantonales dans le journal local ces quelques mots paraphrasant l'excellent Winston Churchill: «Une voiture vide s'arrêta au 2, rue de l'Hôtel-de-Ville. François Longchamp en sortit».

 

Grégoire Barbey

 

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07/12/2014

Gouvernement: la collégialité, c'est du passé

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Luc Barthassat. Le ministre des Transports est marginalisé par ses collègues.
La campagne pour les prochaines élections cantonales a déjà commencé.

 

La collégialité au Conseil d’État est un lointain souvenir. L'entretien qu'a accordé le super-chancelier François Longchamp au Matin Dimanche le démontre. «Je n'ai jamais accepté de dire (…) à une radio la musique que j'écoutais», affirme-t-il. Pour la petite histoire, son collègue Luc Barthassat s'est prêté au jeu dans l'émission MP3 de la RTS en 2012. François Longchamp estime que le drame de la politique aujourd'hui, c'est «l'absence de limite entre la fonction et la peopolisation». Pour masquer ses cartes, le chef du Département présidentiel exemplifie ses propos en parlant d'un ancien président de l'Assemblée nationale en France qui s'est prêté au jeu d'une émission de télé-réalité. Difficile pourtant de ne pas y voir non plus une attaque envers son collègue Barthassat, omniprésent dans la presse et sur les réseaux sociaux. Le super-chancelier ne s'arrête pas là et affirme que les gens n'attendent pas du gouvernement des crises de nerfs. Allusion à l'intervention de Luc Barthassat jeudi soir au Grand Conseil, lorsqu'il a répondu aux propos du rapporteur de majorité sur le contrat de prestations des Transports publics genevois (TPG), Eric Stauffer? Sans doute.

Des propos qui restent malgré tout destinés à un public restreint, à savoir le petit microcosme politique genevois. Cet entretien n'est finalement que la pointe de l'iceberg. Dans toute la gestion du conflit social des TPG, François Longchamp a tenté de marginaliser son collègue en charge des Transports. En se mettant du côté d'une syndicaliste, il a demandé à Luc Barthassat de se tenir en retrait des négociations. Ce qu'il se garde bien d'avouer dans la presse. Cet épisode est on ne peut plus édifiant et mérite une analyse circonstanciée.

La grève du 19 novembre a surpris le gouvernement. Celui-ci a laissé Luc Barthassat s'exprimer dans la presse, sans lui témoigner un quelconque soutien. Pierre Maudet, avec son sens politique très aiguisé, a permis à son collègue des Transports d'annoncer que la police pourrait intervenir auprès des grévistes si des débordements devaient se produire. Mais le ministre de la Police n'a bien sûr jamais confirmé cet accord. Au contraire, le gouvernement a laissé Luc Barthassat annoncer ce qu'ils ont convenu, pour ensuite le recadrer à demi-mots. Pourquoi? La réponse est assez simple: les ministres préparent déjà la succession de 2018. C'est de la basse politique, mais c'est assez habituel. Il doit y avoir un maillon faible dans le gouvernement, un siège doit être menacé. Les libéraux-radicaux aimeraient bien récupérer le troisième siège qu'ils ont perdu l'an dernier. Il y a un démocrate-chrétien de trop, et c'est évidemment Luc Barthassat, puisque Serge Dal Busco est fait du même moule que ses deux collègues radicaux.

Il faut dire que Luc Barthassat n'est pas très facile à vivre. Il ne se laisse pas faire, il gueule et il le fait savoir. Omniprésent dans la presse et sur les réseaux sociaux, le ministre agrarien est populaire. Le problème, c'est qu'il ne se laisse pas facilement maîtriser. Et ça agace profondément ses collègues. Pour la petite histoire, lorsque le ministre des Transports s'est exprimé jeudi soir au Grand Conseil, s'énervant contre Eric Stauffer, Mauro Poggia, Antonio Hodgers et François Longchamp se sont réunis devant la tribune de l'Exécutif. L'image était cinglante. D'un côté, trois ministres, debout, qui parlent vraisemblablement de la prestation de leur collègue qui lui est seul et assis. On ne fait pas mieux en termes d'image. C'est puissant et ça en dit beaucoup.

Bref, le conflit social aux TPG était un excellent prétexte pour que les hostilités sortent au grand jour (car elles ont commencé bien avant). Une fois encore, c'est le responsable des Transports qui va morfler (la précédente législature, c'était la Verte Michèle Künzler). Un département compliqué, et surtout surexposé au sein de la population. La cible est toute trouvée. Pour terminer, on envoie le chien fou Eric Stauffer régler son compte à Barthassat. Une première fois en tant que rapporteur de majorité. Une deuxième dans un débat dans l'émission Forum de la RTS contre le président du PDC genevois Sébastien Desfayes. Eric Stauffer croit-il qu'on ne l'a pas vu discuter, à plusieurs reprises, avec François Longchamp ces derniers jours? La ficelle est un peu grosse. Toutefois, il faut un bouc émissaire, et force est de constater que le gouvernement s'est mis en ordre de marche pour marginaliser l'un de ses membres. Mais ça reste un jeu dangereux, Luc Barthassat est sanguin et lui tendre des pièges pourrait l'énerver. Les règlements de compte que l'on souhaiterait discrets pourraient rapidement émerger sur la place publique.

 

Grégoire Barbey


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