Gregoire Barbey

10/01/2015

L'Etat fouineur n'a vraiment rien de bon

Je suis particulièrement sceptique à la lecture de l'éditorial de Judith Mayencourt dans la Tribune de Genève de samedi. «Dans son horreur, l'affaire Charlie Hebdo tombe à point nommé pour lever des obstacles idéologiques d'un autre âge», conclut-elle sa prise de position. Les obstacles idéologiques dont elle parle, c'est la crainte d'un Etat trop puissant en matière de renseignement intérieur, c'est-à-dire quelque part d'espionnage des citoyens. D'ailleurs, le titre de son éditorial est sans équivoque: un Etat fouineur a aussi du bon. Je reste un peu surpris qu'on puisse, de manière maladroite sans doute, se réjouir d'un attentat de cette ampleur pour opérer un virage politique aussi grave.

L'exercice éditorial de Judith Mayencourt est quelque peu léger. Parce qu'il justifie qu'en période post-traumatique, les législateurs en profitent pour faire sauter des résistances idéologiques qui permettent de réduire les velléités étatiques en matière de fichage des individus. Je pensais légitimement qu'en Europe, nous n'allions pas emboîter le pas aux Etats-Unis qui ont profité de l'après 11 septembre 2001 pour créer de nouvelles lois tout en limitant la portée de certains garde-fous historiques. L'éditorialiste de la Tribune de Genève va finalement dans le sens de la raison d’Etat, qui n'est pas toujours profitable aux citoyens. Entendons-nous bien, il faut tirer des enseignements du drame qui s'est déroulé sous nos yeux impuissants. Mais nous devons nous garder de réagir de façon précipitée. Ce n'est pas quelques heures seulement après la mort des forcenés que nous pouvons scander de nouveaux slogans, et mettre aux oubliettes nos convictions passées.

Judith Mayencourt justifie la raison d’Etat au détriment des droits élémentaires des citoyens. L'utilisation d'un événement traumatique pour modifier l'arsenal législatif d'un Etat, c'est la stratégie du choc décryptée par Naomi Klein. Lorsque des drames se produisent, les citoyens sont évidemment plus vulnérables et donc plus prompts à accepter des modifications législatives qui pourraient impacter négativement leurs libertés individuelles. Il faut bien sûr réagir, il faut être intraitable et ferme contre les ennemis de la République. Je suis moi aussi choqué par le fait que ces gens étaient connus des services secrets français et qu'ils n'aient pas été mieux surveillés. Mais il ne faut pas céder à la paranoïa.

L'Europe ne doit pas tomber dans les mêmes travers que les Etats-Unis il y a près de 14 ans. Sinon, cela signifierait que nous n'avons vraiment rien appris des erreurs de nos alliés. Est-ce que le Patriot Act a réglé quoi que ce soit chez nos frères américains? Je ne le crois pas. Ils ont récemment remis en cause les pratiques barbares de leurs services secrets, qui torturaient les terroristes avec des succès très limités. Un Etat fouineur n'est pas la solution miracle à une situation des plus complexes. Ce n'est pas quelques slogans bien trouvés qui résoudront des problèmes majeurs. Pour ma part, j'estime que l'on doit prendre toute la mesure de la terreur et cerner les raisons qui ont rendu inefficaces les services de renseignements français. Passer à la vitesse supérieure, ce serait prendre le risque de n'avoir pas déterminé les causes de l'échec. Et ce serait assurément foncer les yeux fermés vers une nouvelle erreur, peut-être plus grave encore.

Grégoire Barbey

 

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07/01/2015

La liberté d'expression ne sera pas assassinée

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Tous les matins, je suis aussi en séance de rédaction. Je ne travaille pas dans un journal satirique. Celui pour lequel j’écris n’est pas aussi visible. J’ai fait mes premières armes chez Vigousse, le petit journal satirique de Suisse romande. Aujourd’hui, j’ai le cœur lourd. Une dizaine de personnes ont été tuées au siège du journal Charlie Hebdo. On s’en est pris à la liberté de pensée et à la liberté d’expression. Qu’importe si ce sont des musulmans fanatiques, des Français perdus qui voulaient semer la confusion en faisant porter le chapeau aux islamistes. Tout cela n’a pas d’importance. Nous ne pouvons que compter les morts et affronter ce gâchi, celui d’une société où l’on abat celles et ceux qui pensent différemment, celles et ceux qui luttent quotidiennement pour s’exprimer en toute liberté. Je n’ai pu retenir ma colère et mes larmes en apprenant la nouvelle. En découvrant, comme des millions d’autres personnes, les images du massacre dans les journaux télévisés. Je n’étais pas un lecteur de Charlie Hebdo. Je les trouvais parfois grossiers, souvent excessifs. Mais jamais je ne pourrais me résoudre à penser que ces journalistes l’avaient cherché. Ils étaient décalé, ils provoquaient. C’était leur rôle. Et d’autres continueront de le faire à leur place.

Nous découvrons avec effroi que même dans une république libre, la liberté n’est jamais acquise. Nous devons lutter pour la conserver, pour asseoir sa légitimité. La liberté de la presse, la liberté de pensée, la liberté d’expression, ce sont des valeurs qu’un journaliste doit être fier de porter. Aujourd’hui plus que jamais, je me sens proche du métier que j’exerce, je me sens fier d’être dans cette noble profession. Je n’aurai probablement jamais à souffrir ce qu’ont vécu les journalistes de Charlie Hebdo. Je ne travaille pas sur le même segment. Mais même à mon niveau, on subit aussi des pressions, on reçoit des menaces. Et on continue, persuadé que l’on doit se battre pour ce que l’on pense. Plus que jamais, je crois à l’engagement en tant que journaliste. Je crois qu’il y a des valeurs qu’il nous faut défendre, et parmi elles, celle de s’exprimer. Le dialogue doit être la seule solution aux désaccords. La violence est le fait des faibles et des lâches. J’ai mal aujourd’hui, mal au cœur pour Charb, pour Cabu, pour Wolinski et pour Tignous, que je n’ai jamais connus. Ils seront je l’espère le flambeau de la liberté de s’exprimer. N’oublions pas qu’ils sont morts en faisant ce en quoi ils croyaient. On n’avilit pas la République en tuant ses membres, en tuant ceux qui la font vivre, même indirectement. On la renforce.

Je ne saurais dire toute la tristesse qui s’empare de moi. Je ne peux expliquer ce sentiment. Mais j’ai l’impression physique, profondément physique, qu’on est tous aujourd’hui un peu Charlie. Sinon à quoi bon se lever tous les matins l’esprit plein de valeurs et de convictions?

Hommage et condoléances à ces personnalités qui ont succombé face à la terreur.

Grégoire Barbey

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04/01/2015

Le rapport de Standard & Poor's en bref

Il y a plusieurs éléments intéressants à relever dans le rapport complémentaire de Standard & Poor's publié vendredi:
– L'agence de notation est légèrement plus pessimiste que le Conseil d'Etat. Pas de beaucoup, mais vu le niveau d'endettement prévu à la fin de l'année 2015 (13,2 milliards, la première étape du frein au déficit s'active à 13,3 milliards), il suffit d'un détail exogène pour que la stratégie du Conseil d'Etat tombe à l'eau et que les investissements jugés non prioritaires soient évincés des débats parlementaires;
– Les sociétés de négoce s'acquittent à elles-seules de 22,5% des recettes totales issues de l'imposition sur le bénéfice et le capital et représentent 3,5% du produit intérieur brut. C'est un secteur soumis à forte pression internationale et conjoncturelle. Le départ d'une ou deux de ces grandes sociétés pourrait avoir des effets inattendus sur les recettes fiscales de l'Etat;
– En cas de retournement conjoncturel, la marge de manœuvre budgétaire serait très faible. Les dépenses de fonctionnement représentent 86% des dépenses totales;
– Les engagements non financés de l'Etat à l'égard des caisses de pension publiques cantonales représentent 105% des recettes de fonctionnement, soit plus d'une année de budget;
– La dette consolidée devrait avoisiner 170% des recettes de fonctionnement d'ici fin 2016 (152% à fin 2013). C'est un niveau très élevé en comparaison internationale;
Les besoins en fonds de roulement semblent croître, ce qui n'est pas forcément bon signe et peut témoigner d'un problème dans la maîtrise des finances;
– Le Groupe de perspectives économiques a revu ses prévisions de croissance à la baisse pour le canton. Le plan financier quadriennal du Conseil d'Etat, publié le 5 novembre, n'intègre pas cette variable et se montre plus optimiste, anticipant même une hausse mécanique des recettes fiscales. Une croissance plus faible du produit intérieur brut pourrait avoir l'effet inverse.

Ce que je peux rajouter:
– La réforme de la répartition des tâches entre l'Etat et les communes doit être à coût neutre, selon l'engagement pris par le Conseil d'Etat. Il n'y aura donc a priori pas de possibilité de faire participer davantage les communes riches et ainsi alléger un peu les responsabilités cantonales;
– La situation politique au niveau du Parlement est instable. Les majorités sont fluctuantes et les ministres devront redoubler d'énergie, d'inventivité et de conciliation pour imposer leurs vues. Dans le cas contraire, les espoirs sur lesquels ils fondent leur stratégie de maîtrise de finances cantonales pourraient rapidement s'écrouler;
– L'exercice auquel se sont prêtés les députés de l'UDC, du MCG et du PLR pour obtenir sur le papier un budget équilibré démontre qu'il n'y aura pas d'économies réalistes en l'absence de réformes structurelles cruciales (ce qui revient notamment à revoir la répartition des tâches entre canton et communes, ce qui trahirait les propos du gouvernement);
– La réforme de la fiscalité des entreprises devrait impacter les recettes fiscales à l'horizon 2019 environ, si baisse du taux ordinaire il y a (la Confédération envisage toujours de ne les baisser que dix ans après l'abolition des statuts spéciaux grâce au mécanisme de réévaluation des réserves latentes, mécanisme contesté par la coalition Vaud-Genève).
– De nombreux investissements sont nécessaires, ne serait-ce qu'en matière d'entretien/rénovation du bâti.
– Etc. etc.

Bref, je souhaite une bonne année 2015 à Serge Dal Busco et à ses six collègues du Conseil d'Etat. Car ça ne va pas être une partie de plaisir.

 

Grégoire Barbey

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22/12/2014

Môssieur le président du gouvernement

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Genève, c’est la France. Qui n’a jamais entendu cette sentence de la bouche d’un confédéré? Les Vaudois s’en donnent souvent à cœur joie à ce propos. Les supporters du FC Lausanne s’amusent d’ailleurs à chanter «Frontaliers, frontaliers» lorsque leur club rencontre le FC Servette. Une comparaison hâtive si l’on se réfère aux tensions entre les Genevois et les frontaliers français. Pourtant, la culture genevoise a de nombreuses similitudes avec celle de la France. Sur le plan politique à tout le moins. La Tribune de Genève s’interroge aujourd’hui sur l’utilité du Département présidentiel dirigé par le très Radical François Longchamp. L’auteur de l’article, le journaliste Eric Budry, rappelle avec raison que dans le canton de Vaud, qui connaît aussi une présidence durable s’étendant sur toute une législature, le président du Conseil d’Etat gère en parallèle l’une des politiques publiques majeures. Ce n’est pas le cas de François Longchamp, dont on peine à bien comprendre les prérogatives et surtout l’utilité d’un demi-département que l’on pourrait qualifier non sans ironie de super-chancellerie.

 

La Constitution n’a pas clarifié si le titulaire de la fonction de président devait s’occuper ou non d’un département «historique» (comme le qualifie Eric Budry). Le Conseil d’Etat a donc créé un Département présidentiel, sans pour autant éclairer la population sur son utilité et surtout s’il répond vraiment à un besoin politique prépondérant. Il y a, dans cette appellation, quelque chose qui fleure bon la IIIe République. Il suffit de tendre l’oreille dans les travées pour entendre de nombreux commentaires sur le présumé ennui ressenti par François Longchamp. La Tribune de Genève en parle aussi. Est-il avéré? Impossible à dire. Mais il rappelle cet enfermement qu’ont ressenti bon nombre de présidents français sous la IIIe République. Car en France, après l’échec cuisant de la IIe République qui a permis à Louis-Napoléon Bonaparte de devenir empereur, on a voulu limiter le pouvoir du chef de l’Etat. On accorda au président un rôle surtout représentatif en pratique, et davantage de pouvoir au président du Conseil. A Genève, on est tenté de tirer un parallèle avec le système institutionnel de la IIIe République. A la différence qu’il semble que ça soit François Longchamp lui-même qui se soit donné ce rôle.

 

On relèvera non sans humour le titre du communiqué du Parti libéral-radical après que le gouvernement ait annoncé la répartition des départements l’an dernier: «Félicitations à François Longchamp, nouveau président de la République et canton de Genève» (voir capture d'écran ci-dessus). Le parti confondait président du Conseil d’Etat et président de la République, deux rôles strictement différents. A Genève, le premier citoyen est le président du Grand Conseil. Une confusion qui se révèle, une année après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, également dans la pratique. Si François Longchamp a pu bénéficier d’une série de crises pour se mettre en lumière et se donner le rôle du pacificateur ainsi que celui de leader incontestable, il n’est pas sûr qu’il soit aussi visible par temps calme. La faute à un département dont on ne peut pas dire qu’il brille par sa lisibilité politique. Monsieur le président du Conseil d’Etat a encore quelques années pour démontrer que sa super-chancellerie est bel et bien utile à la République. Dans le cas contraire, il sera peut-être judicieux de réintégrer au moins une politique publique majeure dans le département dirigé par le président. Ce serait dommage que les prochains titulaires de la fonction s’ennuient aussi. Peut-être pourra-t-on lire en 2018 après les élections cantonales dans le journal local ces quelques mots paraphrasant l'excellent Winston Churchill: «Une voiture vide s'arrêta au 2, rue de l'Hôtel-de-Ville. François Longchamp en sortit».

 

Grégoire Barbey

 

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07/12/2014

Gouvernement: la collégialité, c'est du passé

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Luc Barthassat. Le ministre des Transports est marginalisé par ses collègues.
La campagne pour les prochaines élections cantonales a déjà commencé.

 

La collégialité au Conseil d’État est un lointain souvenir. L'entretien qu'a accordé le super-chancelier François Longchamp au Matin Dimanche le démontre. «Je n'ai jamais accepté de dire (…) à une radio la musique que j'écoutais», affirme-t-il. Pour la petite histoire, son collègue Luc Barthassat s'est prêté au jeu dans l'émission MP3 de la RTS en 2012. François Longchamp estime que le drame de la politique aujourd'hui, c'est «l'absence de limite entre la fonction et la peopolisation». Pour masquer ses cartes, le chef du Département présidentiel exemplifie ses propos en parlant d'un ancien président de l'Assemblée nationale en France qui s'est prêté au jeu d'une émission de télé-réalité. Difficile pourtant de ne pas y voir non plus une attaque envers son collègue Barthassat, omniprésent dans la presse et sur les réseaux sociaux. Le super-chancelier ne s'arrête pas là et affirme que les gens n'attendent pas du gouvernement des crises de nerfs. Allusion à l'intervention de Luc Barthassat jeudi soir au Grand Conseil, lorsqu'il a répondu aux propos du rapporteur de majorité sur le contrat de prestations des Transports publics genevois (TPG), Eric Stauffer? Sans doute.

Des propos qui restent malgré tout destinés à un public restreint, à savoir le petit microcosme politique genevois. Cet entretien n'est finalement que la pointe de l'iceberg. Dans toute la gestion du conflit social des TPG, François Longchamp a tenté de marginaliser son collègue en charge des Transports. En se mettant du côté d'une syndicaliste, il a demandé à Luc Barthassat de se tenir en retrait des négociations. Ce qu'il se garde bien d'avouer dans la presse. Cet épisode est on ne peut plus édifiant et mérite une analyse circonstanciée.

La grève du 19 novembre a surpris le gouvernement. Celui-ci a laissé Luc Barthassat s'exprimer dans la presse, sans lui témoigner un quelconque soutien. Pierre Maudet, avec son sens politique très aiguisé, a permis à son collègue des Transports d'annoncer que la police pourrait intervenir auprès des grévistes si des débordements devaient se produire. Mais le ministre de la Police n'a bien sûr jamais confirmé cet accord. Au contraire, le gouvernement a laissé Luc Barthassat annoncer ce qu'ils ont convenu, pour ensuite le recadrer à demi-mots. Pourquoi? La réponse est assez simple: les ministres préparent déjà la succession de 2018. C'est de la basse politique, mais c'est assez habituel. Il doit y avoir un maillon faible dans le gouvernement, un siège doit être menacé. Les libéraux-radicaux aimeraient bien récupérer le troisième siège qu'ils ont perdu l'an dernier. Il y a un démocrate-chrétien de trop, et c'est évidemment Luc Barthassat, puisque Serge Dal Busco est fait du même moule que ses deux collègues radicaux.

Il faut dire que Luc Barthassat n'est pas très facile à vivre. Il ne se laisse pas faire, il gueule et il le fait savoir. Omniprésent dans la presse et sur les réseaux sociaux, le ministre agrarien est populaire. Le problème, c'est qu'il ne se laisse pas facilement maîtriser. Et ça agace profondément ses collègues. Pour la petite histoire, lorsque le ministre des Transports s'est exprimé jeudi soir au Grand Conseil, s'énervant contre Eric Stauffer, Mauro Poggia, Antonio Hodgers et François Longchamp se sont réunis devant la tribune de l'Exécutif. L'image était cinglante. D'un côté, trois ministres, debout, qui parlent vraisemblablement de la prestation de leur collègue qui lui est seul et assis. On ne fait pas mieux en termes d'image. C'est puissant et ça en dit beaucoup.

Bref, le conflit social aux TPG était un excellent prétexte pour que les hostilités sortent au grand jour (car elles ont commencé bien avant). Une fois encore, c'est le responsable des Transports qui va morfler (la précédente législature, c'était la Verte Michèle Künzler). Un département compliqué, et surtout surexposé au sein de la population. La cible est toute trouvée. Pour terminer, on envoie le chien fou Eric Stauffer régler son compte à Barthassat. Une première fois en tant que rapporteur de majorité. Une deuxième dans un débat dans l'émission Forum de la RTS contre le président du PDC genevois Sébastien Desfayes. Eric Stauffer croit-il qu'on ne l'a pas vu discuter, à plusieurs reprises, avec François Longchamp ces derniers jours? La ficelle est un peu grosse. Toutefois, il faut un bouc émissaire, et force est de constater que le gouvernement s'est mis en ordre de marche pour marginaliser l'un de ses membres. Mais ça reste un jeu dangereux, Luc Barthassat est sanguin et lui tendre des pièges pourrait l'énerver. Les règlements de compte que l'on souhaiterait discrets pourraient rapidement émerger sur la place publique.

 

Grégoire Barbey


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03/12/2014

Instruction publique: un peu de bon sens!

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L'heure est aux économies à Genève. Malheureusement, certains partis politiques ont une vision très réductrice de la république et de son rôle dans l'instruction publique. C'est pourquoi ils proposent, au moment où ce secteur a besoin de soutien et de réformes structurelles, d'amputer son budget de plus de 17 millions de francs pour l'an prochain. Une mesure inique qui vise à assurer le versement de l'annuité des fonctionnaires. Cherchez l'erreur. Nous serions plutôt en droit d'attendre de nos politiciens une hauteur de vue sur la question, et un attachement fort et profond à une instruction de qualité. Le rôle de l’État n'est pas de se substituer à celui des parents, qui en la matière ont envers leurs enfants un devoir d'éducation. Celui de la république réside dans l'instruction, l'élévation par la connaissance. Nous souffrons aujourd'hui d'une politique utilitariste qui voit dans l'enseignement son seul aspect serviciel: former les jeunes pour qu'ils soient le mieux adaptés au marché du travail. Certes, c'est crucial et nous ne remettons pas en cause cet élément. Mais l'instruction a aussi pour mission de donner aux enfants la possibilité de choisir leur voie, de s'élever par la connaissance et par les choses de l'esprit. D'exercer leur esprit critique et d'être à même de se responsabiliser. Malheureusement, nous ne sommes plus au stade d'un enseignement qualitatif, car si les enseignants font tout leur possible pour assumer leurs responsabilités – et quelles responsabilités que celles de devoir instruire les générations qui dirigeront demain! –, ils font sans cesse l'objet d'attaques sur leur travail. Il n'est pas question de les plaindre ou de les hisser sur un piédestal. Il s'agit de leur donner les moyens de mener à bien la tâche qui est la leur.


La situation politique à Genève est catastrophique. Si l'instruction publique n'est plus qu'une entrée parmi d'autres dans le budget annuel de l’État, où l'on peut couper à loisir, comment peut-on espérer garantir un avenir à nos enfants? S'il y a bien un secteur où tout investissement s'avère utile, c'est celui-ci! En aucun cas les propositions de certains députés de la Commission des finances ne peuvent satisfaire des citoyens qui veulent assurer le futur des nouvelles générations.


Nous ne devons pas pour autant interdire toute remise en question des dépenses liées à l'instruction publique. C'est pourquoi il faut réfléchir, discuter, débattre et proposer. Tailler dans le budget ne répond à aucune nécessité prépondérante. C'est de la basse politique comptable, du pinaillage pour énerver ses adversaires et les punir. La gauche n'a pas le monopole de l'enseignement et ce serait sacrilège que de lui laisser ce privilège! L'instruction à Genève s'enlise dans des politiques sans vision, où les remises en question se font toujours plus rares.


L'instruction publique doit s'adapter à son époque et répondre aux besoins fondamentaux des nouvelles générations. Parmi ceux-ci, il y a la nécessité d'avoir une formation de qualité, et pour ce faire, la politique doit prendre ses responsabilités. Aujourd'hui, il n'existe qu'une seule manière d'enseigner à l'école publique. Les instituts privés assurent d'autres méthodes d'instruction, mais bien sûr ils ne sont accessibles qu'à ceux qui en ont les moyens. Or, notre république se drape de promouvoir l'égalité des chances. L'une des réformes majeures à initier dans ce secteur, c'est justement de prendre en compte les profils qui n'entrent pas dans les cases généralistes de l'instruction publique. Il n'y a pas qu'une manière d'enseigner, d'intéresser à la culture, de former à des métiers. Il y en a pléthore et c'est le rôle du politique que de s'interroger sur sa capacité à faire évoluer l'instruction publique de sorte à ce qu'elle puisse assurer sa mission. L’État doit arborer un volontarisme bienveillant à l'égard des enfants. Il doit proposer des chemins, accompagner les individus dans leur épanouissement. Il ne doit pas se montrer rigide et décider a priori ce qui est bon ou mauvais pour l'enfant. C'est le rôle de l'école publique que d'être en mesure de tendre la main à tout un chacun, et non de l'enfermer dans une case. Nombreux sont les élèves qui n'ont pas la possibilité de suivre un enseignement adapté parce qu'ils n'ont pas la même manière d'apprendre et de s'épanouir.


Alors que la norme actuelle est à l'uniformisation de l'instruction publique sur le plan national, les politiciens doivent remettre en question ce système. Tailler dans le budget de l'enseignement, c'est se déresponsabiliser si l'on ne propose pas derrière de véritables solutions. Et l'on prend le risque de voir toute l'infrastructure s'effondrer, parce qu'elle demeure inchangée et jamais questionnée. Plutôt que de chercher à récupérer quelques voix ici et là, les élus de la République et Canton de Genève devraient pour une fois s'interroger de concert sur leur utilité dans un dossier crucial pour l'avenir de ceux qui les remplaceront dans dix, vingt, trente ou quarante ans. Ce n'est pas demain qu'il faudra se morfondre sur les conséquences d'une absence de réaction.

Grégoire Barbey
Aristos Marcou

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20/11/2014

Des jeunes réinventent la lutte des classes

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Des jeunes libéraux-radicaux ont envoyé au procureur général une dénonciation pénale des grévistes «ayant empêché les non grévistes de travailler» mercredi lors du mouvement syndical des collaborateurs des Transports publics. Les délateurs se défendent de le faire à titre privé (tellement privé qu'ils sont tous du même parti et que l'information est directement sortie dans la presse). L'objet de leur courroux? Des citoyens ont été empêchés d'accès aux transports publics parce que des grévistes ont fait pression sur des chauffeurs pour qu'ils ne puissent pas travailler. Selon eux, les photos publiées dans la presse suffisent à étayer leurs propos. J'ai regardé avec attention ces photos et je ne vois aucun collaborateur des TPG s'en prendre à des grévistes. Visiblement, aucune altercation n'a eu lieu. Si des chauffeurs ont abandonné l'idée de travailler, c'est uniquement de leur fait, car s'ils avaient voulu s'opposer à leurs collègues, vu la couverture presse déployée pour l'événement, ils auraient pu le faire savoir. Et comment.


Bien sûr, je ne veux pas défendre les grévistes. J'ai moi-même ironisé sur l'ampleur de la situation. Ce qui m'interpelle dans l'action concertée de ces quelques jeunes libéraux-radicaux, c'est l'absence de recul. Cette dénonciation, qui n'aura probablement aucun suivi pour d'évidentes raisons politiques, donne l'opportunité aux grévistes et aux syndicats qui les défendent de se positionner en victime. De plus, les auteurs semblent totalement minimiser le poids de la symbolique qui se cache derrière leur démarche. Ambiance lutte des classes. Des jeunes de droite qui dénoncent des grévistes, pour des motifs justes ou pas, la question n'est pas là, c'est tout un panel d'images qui nous vient en tête. La gauche et ses satellites n'en demandaient pas tant. Le manque de recul paraît tellement évident qu'on se demande si des libéraux-radicaux n'ont pas agi dans l'ombre pour lancer ces jeunes à la dérive. Vu le communiqué du PLR publié lors de la journée de grève, qualifiant cette action syndicale d'anti-démocratique, on s'avancerait assez peu en s'imaginant que ces jeunes, pleins de bonne volonté, ont été manipulés. Mais ce ne sont que des suppositions.


Quand on fait de la politique, il faut peser les avantages et les inconvénients potentiels de ses actes. L'action aurait peut-être eu du sens si elle n'avait pas été directement communiquée à la presse. On aurait pu se bercer d'illusion quelques instants et se dire que la démarche était désintéressée, sans objectif politique. Une manière de faire parler de soi qui pourrait avoir des conséquences plus fâcheuses pour ces personnes, et sur la durée. Ont-ils vraiment réfléchi avant d'agir? La dénonciation intervient moins de 24 heures après les faits. On est tenté de se dire que non, il n'y a eu aucune réflexion sur l'utilité de cette action.


Et c'est bien dommage, car ça donne des jeunes une image d'impulsifs. Au fond, on ne s'étonnera pas si une fois encore, pour les élections fédérales, les jeunes libéraux-radicaux ne seront rien de plus que des faire-valoir visant à asseoir la sagesse des anciens du parti. Bien joué, les d'jeuns!

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02/10/2014

Taxis: l'arrogance typique du cartel

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Les taxis genevois s’opposent à l’arrivée de la société Uber en Suisse et le font savoir. Cette entreprise californienne propose des chauffeurs particuliers à prix bas (Uber X). Dans certains pays, et notamment en France, ce service a été considéré comme illégal, parce qu’il exercerait une concurrence déloyale avec les taxis. En outre, le montage financier d’Uber a fait l’objet de nombreuses critiques, ainsi que la rémunération des chauffeurs, le stockage de données personnelles sur l’application dédiée. Si l’entreprise ne fait pas l’unanimité, son arrivée en Suisse (et en France, avec au final une décision rendant Uber X illégal sur le territoire) permet de constater qu’il existe encore aujourd’hui des secteurs d’activités fortement protégés par l’Etat. Les taxis ont-ils droit à un statut particulier? Est-ce un marché subventionné par les pouvoirs publics? Toute concurrence est-elle déloyale a priori? Quand on voit l’incroyable mobilisation des chauffeurs de taxi contre la nouvelle loi à Genève, on peut s’interroger sur la puissance de ce secteur. Un véritable lobby. Ce qui en soit n’est pas dérangeant. Là où le bât blesse, c’est quand un secteur d’activité se montre réfractaire à toute évolution, et que l’Etat s’en mêle en le protégeant d’une concurrence qui sera automatiquement jugée déloyale.

Selon l’avocat et député PDC Vincent Maitre, certains taxis auraient à l’égard des chauffeurs d’Uber une attitude peu acceptable (menaces, injures, pressions etc.). Si cela se vérifiait, que doit-on penser d’un tel comportement? Les taxis sont-ils les rois du transport particulier dans la République? Et pense-t-on aux clients, qui peut-être trouveront Uber plus adapté à leurs besoins? La concurrence semble exister que lorsqu’on y trouve un avantage personnel. Dans le cas contraire, l’Etat crée des secteurs monopolistiques, où la concurrence est très restreinte et inscrite dans la loi. Si les clients veulent autre chose, tant pis pour eux. Les taxis font aujourd’hui figure d’atelier protégé, comme s’ils avaient une utilité essentielle dans le quotidien des gens. Certes, il nous arrive à tous de prendre une fois un taxi, et il existe de nombreuses raisons de le faire. Mais si une société a innové dans le secteur, proposant des services haut de gamme à des prix jamais vus, est-ce que cela n’a pas non plus une certaine utilité pour tout le monde? Si Uber viole la protection des données ou rémunère abusivement ses collaborateurs, la justice doit bien évidemment intervenir. Mais si ces raisons sont avancées pour justifier la protection d’un secteur d’activité en danger, dans une société libérale, ce n’est tout simplement pas acceptable.

Tous ceux qui ont pris un jour le taxi à Genève savent à quel point le service est cher. Et le trajet n’est pas toujours agréable. Je me rappelle d’une fois où, pour nous rendre dans un village mal desservi par les transports publics, une amie et moi-même avions décidé de prendre un taxi. Durant tout le trajet (environ vingt minutes), le chauffeur n’a pas arrêté de faire des remarques à mon amie, de celles qu’on qualifie généralement de déplacées, voire de carrément lourdes. Au final, le trajet a coûté plus de 50 francs. Tous les chauffeurs ne se comportent évidemment pas comme celui précédemment décrit. Mais c’est un exemple parmi d’autres qui pourrait justifier qu’un client décide de se rabattre sur les services d’Uber, moins onéreux. Quelle est la plus-value des taxis genevois, aujourd’hui? Si ce n’est qu’ils sont chers, pas toujours très agréable avec leurs clients, et surtout possèdent une puissance politique qui semble démesurée par rapport à leur véritable importance.

S’ils servent à bien des personnages âgées à mobilité réduite, d’autres entreprises proposant des services de chauffeur particulier peuvent aussi répondre à ce besoin. Et si ces entreprises ont trouvé la méthode pour réduire les prix, c’est évidemment mieux, surtout pour les clients. L’attitude arrogante des taxis genevois est tout-à-fait choquante. En aucun cas, les taxis ne doivent profiter d’une protection qui viole la concurrence et permet de jouir d’un marché qui gagnerait à s’ouvrir à d’autres prestataires de services. Ce que font les taxis, c’est simplement abuser de la démocratie pour maintenir une position dominante sur toute autre forme de concurrence. Et c’est très grave. Uber, qui a sûrement bien des défauts, a au moins le mérite de démontrer que même en Suisse, les corps intermédiaires ont encore un peu trop de pouvoir. Tout en bénéficiant d’un soutien politique discutable. Les taxis genevois peuvent bien se fâcher, vitupérer, s’exaspérer, hurler, menacer, pavoiser, et j’en passe. Ils n’exercent pas à ma connaissance une activité justifiant un soutien excessif de l’Etat. C’est au législateur de se faire une raison et de ne pas accorder un pouvoir démesuré à une profession qui se croit un peu trop au-dessus des autres.

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23/09/2014

Islam: à consommer avec modération?

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Je ne suis pas croyant. Né d'un père catholique et d'une mère protestante, mes parents ont choisi le protestantisme comme confession pour mes papiers civils, par commodité. J'ai toujours vécu en Suisse, mes racines sont donc judéo-chrétiennes. Enfant, je me méfiais de la religion. C’est encore le cas, mais ma façon de la percevoir a évolué avec les années. Je me rappelle qu’à l’école primaire, j’avais dû lire Un sac de billes de Joseph Joffo. Une autobiographie poignante de deux frères juifs qui fuient à travers toute la France pour échapper à l’occupation nazie. Ce livre m’a marqué, et j’ai lu sa suite, Baby-foot, qui poursuit le récit de ces jeunes qui fuient pour leur survie. Je devais avoir 11 ans lorsque j’ai lu ces deux ouvrages et je m’en rappelle comme si c’était hier. Je n’ai jamais compris pourquoi – aujourd’hui encore – tous ces gens ont pu être l’objet d’une haine populaire pour leur religion. A l’école secondaire, j’ai reçu des cours d’histoire sur les trois religions du Livre, m’interrogeant sur la nécessité des guerres de foi, l’expansionnisme des uns et des autres. Bien évidemment, lorsque j’ai découvert quelques années plus tard les ouvrages de Voltaire, Friedrich Nietzsche et tant d’autres, j’ai trouvé ce que je recherchais: des réponses à mes questionnements. Si ces auteurs ont pu, à leur manière, se montrer virulents à l’encontre des religions, je tiens pour ma part à respecter celles et ceux qui ont la foi. C’est une expérience dont j’ignore tout, à titre personnel, mais certains écrits religieux prônent des façons de vivre qui peuvent tout à fait convenir à mes valeurs. Notamment sur l’écoute, le partage, le respect des différences.

Aujourd’hui, je suis peiné de voir qu’une majorité de musulmans est condamnée à l’opprobre en Occident, du fait des actes d’extrémistes qui justifient leur barbarie par le Coran. Je n’arrive pas à m’imaginer dans quelle détresse ces gens – qui ne partagent en rien les valeurs et les interprétations de ces individus que l’on nomme aujourd’hui les islamistes – sont plongés. Aujourd’hui, ceux qui se distancient de l’islamisme radical sont nommés un peu hâtivement des «musulmans modérés». Comme si le distinguo s’imposait. Comme si, dans la religion de l’Islam, il y avait deux catégories uniquement – alors qu’il y a profusion de «branches» au sein même de l’Islam. La majorité des musulmans vit en Inde, et pourtant l’on réduit l’Islam au seul Moyen-Orient. Aujourd’hui, on s’imagine celui qui a foi dans l’Islam avec une barbe et un turban. Quelle vision réductrice. Ce terme, «musulman modéré», veut tout dire. Ces mots a priori anodins et relevant du bon sens – à l’heure où l’Etat islamique en Irak et au Levant massacre des populations entières – portent en eux les germes de l’intolérance et du lavage de cerveau. N’avez-vous jamais lu des analyses sur la prétendue guerre culturelle que l’Occident et le Moyen-Orient se livre? Oui, c’est cela que sous-entend l’idée de «musulman modéré». On veut nous faire comprendre que l’Islam est incompatible avec nos valeurs occidentales. Le danger serait partout. Ce climat vire à la schizophrénie. En rejetant ainsi notre prochain, nous lui indiquons le chemin de la haine, qui se nourrit de la frustration et de la peur.

Lorsque je vois des femmes qui portent le voile dans les rues de Lausanne et de Genève, je m’interroge souvent: ont-elles peur? Ce qu’il m’arrive de lire sur internet me permet de le penser. Je ne le leur souhaite pas, bien sûr. Mais quand on lit que tous les musulmans sont à mettre dans le même sac – imaginez les réactions si l’on disait que tous les Allemands sont aujourd’hui encore à comparer aux nazis! – et que ces messages proviennent même d’élus… tout semble permis. J’ai beaucoup de respect pour celles et ceux qui affrontent les critiques plutôt que de les fuir. Qui tentent de justifier la différence entre leur foi et celle de ceux qui coupent des têtes au nom d’une interprétation extrême du Coran. Mais je respecte tout autant ceux qui souffrent de ces amalgames, de ces jugements prêt-à-penser et qui en ont marre. Je m’associe à leur ras-le-bol et à leur douleur. Sont-ils responsables d’être nés du mauvais côté de la frontière entre le bien et le mal – selon le pouvoir intellectuel occidental? Devons-nous les rendre insensible à nos valeurs? Devons-nous penser qu’ils ne sont pas capables de faire la part des choses? J’ai une haute estime de l’Homme, dans sa capacité à se délester des dogmes les plus étouffants. Je me considère comme profondément humaniste, et de ce point de vue-là, il me faut croire en la capacité et la liberté de mes semblables à se défaire des pensées les plus ancrées dans leur esprit. Et puis je ne suis pas détenteur de la vérité unique, alors pourquoi plusieurs façons de voir le monde – pour autant que chacun se respecte dans sa diversité – ne pourraient pas coexister? Suis-je naïf de croire qu’il est possible de vivre dans une société multiculturelle sans qu’il y ait du côté des uns et des autres ce besoin d’attirer son prochain vers sa manière de penser? Peut-être. Je ne m’en cache pas. Mais c’est plus fort que moi, j’ai besoin d’y croire, pour ne pas vomir à chaque fois que je lis des horreurs sur les musulmans – ou sur d’autres minorités qui ont comme point commun une appartenance ethnique, sociale ou sexuelle.

Le débat sur le port du voile – est-il compatible avec nos valeurs occidentales? – me laisse songeur. Lorsque les plus grands identitaires nous donnent comme argument la liberté de la femme, je ne puis m’empêcher de rire. Jaune, évidemment. Qui suis-je pour décider qu’une femme portant le voile se soumet à un dogme malsain? Le lui retirer par la contrainte, est-ce la rendre libre ou est-ce la soumettre à mon système de valeurs? On a voulu me faire croire que le voile était un problème. Je n’y vois rien de tel. Si le voile me dérange, c’est à moi de me demander pourquoi. Pourquoi devrais-je placer mon identité culturelle au-dessus de la sienne? Vivre et laisser vivre, tant que l’on ne me cause aucun tort. Si l’acte de porter le voile me blesse ou m’atteint, c’est à moi que je le dois, et à moi seul. Cette façon de penser, je la dois aux stoïciens, qui malheureusement n’ont pas pignon sur rue à notre époque… Bref, vous l’aurez compris, je m’interroge beaucoup. J’aime qu’on me fiche la paix, et donc j’essaie de me mettre à la place de mes congénères pour ne pas leur infliger ce que je n’aimerais pas qu’il me fasse. Je suis imparfait et il m’arrive d’échouer. Mais j’aime à croire que le fait d’essayer me rend meilleur et me permet d’accepter les autres – et non les tolérer, car comme disait Voltaire, «tolérer c’est offenser» – pour ce qu’ils sont et non pour ce que je veux voir en eux. Je suis persuadé que d’autres individus partageront ma pensée – et ce quelle que soit leur religion.

Nous devons agir en responsabilité vis-à-vis de nos prochains, c’est-à-dire ne pas les blesser. Nous ne réussirons pas toujours, car nous ne sommes pas parfaits. Mais tenter de respecter les autres dans leur intégrité et leur liberté confessionnelle, sexuelle et de pensée, c’est déjà une manière d’apaiser les querelles. Bien sûr que le débat doit avoir lieu, sinon je n’écrirais pas ces longues lignes, et être en désaccord n’est pas forcément contreproductif. Nous ne pouvons pas tout accepter. Tout comme nous ne pouvons pas étouffer les autres simplement parce qu’ils ont d’autres références culturelles et d’autres façons de voir le monde. Si nous pouvions ne faire qu’un pas dans cette direction, j’aurais probablement moins souvent l’impression que l’on me plante une lame en plein cœur en lisant certains propos sur mes semblables. Avant de juger, j’essaie toujours de comprendre, et je crois profondément ne pas tout savoir. J’ai appris beaucoup en grandissant aux côtés d’amis qui ont été élevés dans des cultures différentes. J’y ai pris ce qu’il y avait de mieux à mes yeux, et si je pouvais transmettre cette soif de comprendre autrui, alors j’en serais heureux. Si mon texte ne vous a pas convaincu, je n’abandonnerai pas pour autant. Car je crois qu’à défaut de pouvoir mettre tout le monde d’accord, il faut les laisser cultiver leurs différences, toujours dans le respect d’autrui. Ca a l’air si simple, et pourtant ça ne l’est pas!

 

Grégoire Barbey

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21/09/2014

Dangereux mélange entre MCG et police

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Copyright: Patrick Gilliéron Lopreno


Le Mouvement citoyen genevois (MCG) est-il le parti de la police? A priori, cette question peut sembler se suffire à elle-même, tant la réponse parait logique: oui. Ou du moins, le MCG essaie d’être le parti de la police. Et cette situation suscite quand même un certain nombre d’interrogations. Tout d’abord, il faut rappeler que l’actuel président du MCG, Roger Golay, est un membre très actif du très puissant syndicat de la police, et que son réseau policier est des plus importants sur l’ensemble de la Suisse romande (c’est d’ailleurs l’une des raisons officieuses qui lui a permis de rejoindre assez facilement le groupe UDC au Conseil national). D’autres membres de son parti, comme l’ancien conseiller administratif de la Ville de Vernier Thierry Cerutti, sont également des policiers, à la retraite ou encore en fonction. Dans le cas de Thierry Cerutti, Francisco Valentin, Jean-Marie Voumard, Sandro Pistis et Jean Sanchez (retraité), tous députés MCG au Grand Conseil de Genève, la possibilité de voter sur des projets de loi concernant directement la police peut sembler problématique. Même si un avis de droit demandé par le Grand Conseil a estimé qu'ils pouvaient le faire. En général, surtout à droite, les liens d’intérêt font l’objet de vives critiques, et ce pour des raisons très compréhensibles. Néanmoins à Genève, cet élément semble assez peu déranger. Dans de nombreux cantons, les policiers n’ont pas l’autorisation de siéger dans des parlements cantonaux, pour éviter justement la double casquette de serviteur de l’Etat et de législateur. Est-ce la bonne méthode? Ce n’est pas garanti, mais cela évite quand même certains écueils.

 

Il y a quelques mois, une polémique était née (en tout cas sur les réseaux sociaux), où certains députés d’autres partis se plaignaient d’avoir vu des policiers arborer des écussons du MCG sur leur uniforme. Cette affaire n’a jamais été démontrée et il faut donc en relativiser la portée. Mais ça justifie quand même des interrogations. Les policiers sont des citoyens comme les autres et il est tout à fait normal et légitime qu’ils veuillent défendre leurs intérêts, c’est-à-dire protéger leurs acquis et leurs conditions de travail. Qui pourrait leur en vouloir? Là où le bât blesse, c’est quand un parti surfe sur cette réalité pour engranger des voix dans une profession déjà très puissante de par son important syndicat, qui fait des merveilles en matière de lobbysme (comme l’a démontré la récente grève préventive des policiers contre le projet de réforme du système de rémunération de l’Etat). En démocratie, tout débat mérite d’être posé, et celui-ci a autant droit de cité qu’un autre: est-ce que l’on peut tolérer le mélange des genres, et jusqu’à quel point? Dans la Tribune de Genève de vendredi, après le vote sur la Loi sur la police, Eric Stauffer estime que «vouloir défier le MCG sur son terroir confine à l’inconscience». Le message du président d’honneur du MCG est clair. Ces députés qui sont policiers la journée, respectant une certaine hiérarchie, un ordre militaire etc., comment peuvent-ils le soir prendre une autre casquette et contrer politiquement les décisions de ceux qui les commandent?

 

L’UDC, que l’on ne peut pas qualifier de parti de la gauche molle en matière de sécurité, possède aussi des députés qui ont des liens directs avec la police (en fonction ou retraité), c’est le cas par exemple de Patrick Lussi. Mais l’UDC n’a jamais eu avec la profession de la police la même relation que le MCG actuellement. Cela a quand même des aspects inquiétants. Sur le débat de la loi sur la police, qui a fait couler beaucoup d’encre, le MCG a tenté de bloquer les débats en déposant pas moins de 41 amendements (!). Il n’a pas pour autant eu gain de cause, et il menace maintenant d’un référendum sous prétexte que la nouvelle législation ne comprend pas explicitement le critère de nationalité, situation qui permettrait, selon le MCG, de recruter des frontaliers dans la police. C’est un argument d’opportunité qui légitime en réalité une fronde beaucoup plus sournoise visant à passer un message aux policiers: le MCG est le seul parti qui se soucie vraiment des conditions des défenseurs de l’Etat en matière de sécurité. Si l’on peut comprendre qu’un parti souhaite capitaliser sur des forces électorales vives, on peut quand même s’étonner des moyens que se donne ledit parti pour s’opposer à toute redéfinition des périmètres légaux de la profession de policier. Oui, la police est un métier difficile et éminemment respectable.

 

Dans une période particulièrement délicate pour les finances publiques, toutes les professions répertoriées au sein de l’Etat doivent pouvoir être remises en question dans leurs acquis sociaux. Est-ce vraiment nécessaire? Qu’est-ce qui relève d’une indemnité acceptable pour un métier compliqué, et qu’est-ce qui relève plutôt du privilège lié à des finances bien portantes? Ce débat ne doit pas faire l’objet d’une censure, ni de slogans honteusement mensongers dénonçant une attaque en règle contre la profession de policier. Personne ne remet en cause l’importance de la police, et nul n’a pour but d’affirmer que les policiers sont trop bien lotis. Mais comme tous les autres citoyens, ils doivent consentir à des efforts. Jusqu’ici, leur situation fait souvent l’objet de débats virulents, avec un Roger Golay toujours prêt à en découdre pour dénoncer toute tentative de redéfinition du métier de policier, et en tout cas des rémunérations (sous toutes leurs formes). C’est une situation néfaste pour Genève, et cela ne facilite ni le travail de l’exécutif, ni celui de la police.

 

Comment, en effet, la police peut-elle faire passer son message politique lorsque les citoyens se plaignent toujours plus des incivilités de certaines personnes, et que le sentiment d’insécurité croît régulièrement? L’image de la police doit rester intacte, car ceux qui pratiquent la profession ne doivent pas être victimes de stéréotypes liés à un parti qui tente de se donner un rôle qu’il n’a pas à avoir. Non, tous les policiers ne sont pas membres du MCG. Tous ne sont pas non plus contre un débat sur leur profession. Ils veulent néanmoins comprendre pourquoi certains aspects de leurs rémunérations, par exemple, suscitent des interrogations du législateur et de l’exécutif. Mais comment le leur expliquer quand, à peine le débat posé, le MCG monte au créneau à grand renfort de slogans préfabriqués limitant toute discussion intelligente et intelligible? Faut-il en arriver au point où législateur et exécutif finiront par s’interroger sur l’opportunité d’interdire le cumul de fonction entre fonctionnaire et parlementaire (des groupes parlementaires y réfléchissent déjà sérieusement)? Est-ce que la situation ne nécessite pas des discussions pacifiées, où policiers, MCG et citoyens peuvent donner leur avis et arriver sur un consensus global plutôt qu’un coup d’Etat continuel via des mouvements syndicaux incontrôlables? La police, comme toutes les professions au sein de l’Etat, ne bénéficie pas, et c’est normal, d’un statut particulier rendant ses acquis intouchables et indiscutables. Il n’est pas question de dire qu’ils sont privilégiés, mais il est important de pouvoir discuter d’efforts consentis par tout un chacun. Sinon, comment peut-on encore parler de démocratie?

16:17 Publié dans Finances, Genève, Grand Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook | | | |