Gregoire Barbey

15/04/2014

La citadelle de Montaigne selon Stefan Zweig

stefan_zweig.jpg


Je repense ce soir à l'incroyable et marquante biographie de Montaigne par Stefan Zweig. Un ouvrage que j'ai lu il y a déjà plusieurs années et dont pourtant certains passages restent encore gravés dans mon esprit, et ce très clairement. Je me rappelle la couverture rouge, les premières lignes – je découvrais alors Montaigne tout comme je rencontrais la plume de Zweig. En préface, la grandeur de l'artiste, son histoire, son œuvre, mais aussi sa part d'ombre, son inaltérable humanité qui l'a conduit à mettre fin à ses jours dans un monde dévasté par la Seconde Guerre mondiale. Stefan Zweig demeure probablement l'un des auteurs les plus sensibles qu'il m'ait été donné de lire. Sa griffe, la finesse et la profondeur de ses analyses psychologiques...

 

J'admire cet homme. Et cette biographie de Montaigne, le dernier grand ouvrage (grand par l'esprit et non par la taille) qu'il ait rédigé avant son suicide, me transporte encore lorsque je me la remémore. Elle transgresse les barrières du temps pour conter l'histoire d'un homme qui, pendant tant d'années, s'est emmuré loin des hommes pour lire, pour apprendre et pour écrire. Cette intense solitude, ce puissant moteur qu'est la volonté, tout ça me semble si familier. Je songe à cette citadelle intérieure qu'évoque à de nombreuses reprises Stefan Zweig, en référence au portrait qu'il dresse de Montaigne, et je le comprends.

 

Ce monument qui doit nous habiter, être à la fois une citadelle défenderesse pour protéger nos fondations et une citadelle conquérante pour gagner les cœurs de nos contemporains. Ce Montaigne que sculpte Stefan Zweig est l'universalité faite homme. Tous, nous connaissons ces instants où ce qui nous entoure semble dénué de sens profond. Nous faisons tous face, un jour ou l'autre, à l'extrême solitude d'un chagrin, d'un existentialisme qui nous pousse à questionner ce monde dans lequel nous vivons. Et ce que l'auteur écrit rend ces moments si vivants. Comme si nos ténèbres devenaient tout à coup lumière. Je me souviens encore, lorsque je lisais ce livre, m'être précipité dessus à chaque fois qu'il m'a été possible. Relativement court, je l'ai lu en quelques heures saccadées. Mais sa faible épaisseur n'en a pas moins laissé en moi un grand souvenir. Un souvenir qui, aujourd'hui encore, accompagne parfois mes nuits. Quiconque aime lire devrait se procurer ce livre et le dévorer. On ne pourrait passer à côté d'un tel portrait.

 

01:10 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

29/12/2013

Michael Schumacher: entre l'absurde et la vie

michael-schumacher_0.jpg

Le plus grand champion du monde de Formule 1 se trouve actuellement dans
un état critique après avoir chuté à ski.


Quand je vois ce qui arrive à Michael Schumacher, qui serait entre la vie et la mort pour un accident à ski alors qu'il est le plus grand champion du monde de Formule 1, je repense à Albert Camus et à son approche de l'absurde. La vie vaut-elle vraiment la peine d'être vécue? Cette interrogation, qui prend tout son sens dans le «Mythe de Sisyphe», me revient régulièrement à l'esprit. N'y voyez point de noires pensées de ma part. Je constate simplement, par moment et c'est le cas ici, que l'existence nous prête à rire.



Elle nous prête aussi à songer à notre propre condition, si frêle et pourtant si importante à nos yeux d'êtres humains. Nous sommes là, mais pour combien de temps encore? Qu'est-ce que la vie, qu'est-ce que la mort? Y-a-t-il un sens à exister en ayant connaissance de son inéluctable finitude? Ne rêvons-nous pas tous, quelque part, d'une vie éternelle, d'un film sans fin; que dis-je, d'une pièce de théâtre qui se rallongerait indéfiniment, pour autant qu'il y ait encore à nos représentations quelque public.



Ce sentiment de puissance qui nous habite, ce désir de contrer l'inévitable, nous l'avons tous partagé à un moment ou à un autre. Il est présent, insidieux. On ne croit qu'à sa propre fin au moment où elle sonne à notre porte. Avant, nous vivons avec la compagnie de l'impunité, cette dangereuse accompagnatrice qui nous souffle à l'oreille qu'il n'y a de malheur que pour les autres, et que nous en sommes exemptés. On se veut tout puissant, on s'imagine éternel.



Michael Schumacher est connu dans le monde pour ses exploits en Formule 1. Sport dangereux, où d'autres avant lui sont morts. Les accidents ne sont pas rares. Et lui, ayant vaincu la fatalité durant toutes ces années à courir dans des circuits internationaux, se retrouve face à elle, comme pour lui rappeler de ne jamais l'oublier, au travers d'une piste de ski. Quel est le plus risqué? Rouler sur des circuits à des vitesses incroyables, ou descendre une piste enneigée monté sur ses skis?



L'existence s'accompagne toujours de ces moments où l'absurde nous surprend. Il nous attend, inlassablement, et surgit sans gêne lorsque rien ne l'y prédestinait. D'autres, des hommes d'Etat comme par exemple Georges Pompidou ou François Mitterrand, ont connu cette fatalité. En plein exercice du pouvoir, ils ont été freinés par ce qu'il y a de pire: la faiblesse du corps, traduite dans la maladie. Une longue déchéance s'en suit toujours. Et nous rappelle Ô combien, qu'importe nos actes, qu'importe nos choix, cette issue nous est tous réservée.


On peut bien se convaincre de l'inverse, s'offrir une vie pleine d'activités, de grandeur et de projets, lorsque le destin nous choisit pour jouer avec lui, on ne peut plus rien faire. C'est en cela, et probablement uniquement dans cette perspective, que réside réellement l'absurdité de la vie. Nos désirs sont des châteaux de sable et l'imprévisible se charge de leur souffler dessus. J'aurai donc une pensée pour Michael Schumacher, et pour tous ceux qui, illustres inconnus, font face aux turpitudes d'un destin joueur; d'un destin qui, tel Cupidon, décoche ses flèches et percent notre cuir comme du beurre. La vie n'est qu'un jeu, ni plus ni moins.


Grégoire Barbey

23:37 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | | | |

27/08/2013

La nécessaire continuité du libéralisme

Chronique, 27.08.13

Friedrich-Hayek.jpg

Friedrich Hayek. Le principe fondamental du libéralisme,
c'est d'user le moins possible de la coercition sur les Hommes.


Une société qui œuvre pour la liberté des citoyens façonne nécessairement le progrès. Toute émancipation de l'individu face à des contraintes artificielles est une forme d'avancée pour l'ensemble de la communauté. Une société libérale se doit de donner à ses citoyens les moyens d'être libre. Ou du moins de choisir de l'être. Car on a également le choix de s'enchaîner, et nul ne peut juger de notre décision à vivre libre ou en cage. Le libéralisme, c'est la liberté de conscience, religieuse, d'expression et de pensée. L'Etat ne peut pas pénétrer cette sphère-là.

 


Le plus grand ennemi de la pensée libérale, c'est le socialisme. Parce que le socialisme contraint l'individu par l'omniprésence d'un Etat fort. Un Etat qui, délibérément, intervient dans la société civile contre son gré. Une intervention que ses défenseurs jugent nécessaire, parce qu'elle «corrigerait les imperfections du secteur privé». Ainsi l'Homme, qui naît libre, ne pourrait être destiné à le rester. Il devrait être materné par l'Etat. Lui-même composé par des Hommes, fut-il essentiel de le rappeler. Le socialisme prône l'égalitarisme comme valeur progressiste. Mais l'égalité n'est pas le progrès. L'égalité, c'est la contrainte. Les Hommes naissent tous avec des caractéristiques uniques, qui leurs sont propres. Vouloir interférer, à travers la main courante de l'Etat, dans la vie privée des individus pour les rendre égaux, c'est prendre le parti du nivellement par le bas. Le nivellement par le bas, c'est tout ce qu'une société de progrès, libérale et tournée vers le bien des citoyens, se doit de combattre.

 


En semant les graines du socialisme, les Hommes renoncent à bien des acquis. Des libertés qu'aujourd'hui nous pensons normales, et qui demain pourraient nous être retirées. Ces libertés, nous ne nous sommes point battus pendant des siècles pour les obtenir. La séparation de l'Etat et de l'Eglise, les Constitutions, le droit positif, tout ça est le fait du libéralisme. Non du socialisme, qui veut aplanir les différences de naissance au moyen d'interventions violentes dans l'existence des citoyens. Ce qu'oublient bien des socialistes, en Suisse comme ailleurs, c'est que leur définition du bien commun n'est pas partagée par la majorité. Et cette majorité a le droit de préférer la liberté donnée à l'égalitarisme imposé. Nul ne peut remettre en question le libéralisme sans s'en prendre à ses corollaires: toutes ces libertés dont j'ai parlé précédemment. Des acquis qui, au XVIIe siècle, paraissaient encore illusoires. Des grandes idées qui ont illuminé l'humanité. Qui ont transcendé les âges.



Et aujourd'hui, par trop gâtés que nous sommes, nous nous en prenons à une pensée qui nous a affranchi de l'Eglise. Affranchi de l'Etat, en partie du moins car la lutte perdure. Nous devrions plutôt planter les graines de la liberté. Continuer l'ouvrage de nos ancêtres, profondément tourné vers le progrès. Vers l'émancipation. La liberté s'acquiert, se prend. Elle n'est pas offerte. Et ce n'est qu'au prix de batailles, qu'elles se livrent sur le terrain des idées ou des guerres, qu'on peut l'obtenir. Le libéralisme, plus que jamais, doit se révéler être le pont entre l'Homme et la liberté.

 

Grégoire Barbey

23:48 Publié dans Air du temps, Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

25/08/2013

Du divin à la transfiguration de l'existence

Chronique, 25.08.13

517px-Portrait_of_Friedrich_Nietzsche.jpg

Friedrich Nietzsche. Le philosophe est décédé le 25 août 1900 à Weimar.
Il a laissé derrière lui une œuvre riche qui fut souvent sujet à interprétation.


Le monde se souvient de Friedrich Wilhelm Nietzsche, décédé le 25 août 1900 à Weimar, en Allemagne. Probablement l'un des philosophes les plus controversés de l'histoire récente, il est souvent assimilé à tort à Adolf Hitler. Bien souvent comparé à l'idéologie du nazisme, c'est pourtant mal connaître le personnage.



S'il a bien évidemment théorisé le Surhomme dans son livre d'anthologie Ainsi parlait Zarathoustra, Friedrich Nietzsche n'a jamais voulu insinuer par là qu'il y a une race d'être humain qui soit supérieure aux autres. Pour lui, l'homme est une corde tendue entre le singe et le Surhomme. Si ce dernier est au-dessus des hommes, c'est par son essence divine. Pour son auteur, le Surhomme ne doit pas se soucier des hommes, il est égal au divin, ce divin que Nietzsche a tué de sa plume. Le rôle du Surhomme n'est pas de gouverner mais de transfigurer l'existence. Les aphorismes du philosophe, souvent écrits en marchant sur les cimes du Tessin, ont fait l'objet de multiples interprétations. Mais c'est ce même Nietzsche qui a rompu une amitié d'une rare intensité, mêlant admiration, idolâtrie et amour, avec Richard Wagner, jugeant son antisémitisme décadent et contraire à ses valeurs.



Si Friedrich Nietzsche a produit une généalogie de la morale, ce n'est pas pour justifier la barbarie, mais pour mettre l'humanité devant ses contradictions. Nietzsche était un homme profondément seul, viscéralement hors du monde, et la biographie romancée de Stefan Zweig à son sujet en est la traduction parfaite. Un homme à la santé si fragile que chaque jour fut un calvaire, une véritable épreuve. Un personnage à la fois attachant et unique. Un homme qui a parlé du monde comme personne ne l'avait fait auparavant. Un déconstructiviste de grand chemin. Une œuvre irremplaçable et surtout inoubliable. Nietzsche a bouleversé mon existence. Quand j'ai refermé le premier ouvrage que j'ai lu de lui, à 18 ans, j'ai pris goût à la philosophie. Aux questions de la société. A l'esprit critique. Au désir profondément primaire d'apprendre toujours. Un personnage hors norme qui mérite d'être connu et reconnu pour ce qu'il fut. Et ce qu'il a laissé à une génération profondément meurtrie.

 

Grégoire Barbey

13:47 Publié dans Air du temps, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

07/08/2013

Pierre Maudet et les administrés surveillés

Chronique, 06.08.13

1081159_598363063520513_1748924529_n.jpg

 Pierre Maudet. Le ministre de la Sécurité avait déclaré sur
la radio One FM: «les voix n'ont pas d'odeur». Il le prouve.

 

Des caméras permettant de détecter les comportements suspects. C’est une possibilité envisagée par Pierre Maudet, ministre de la Sécurité à Genève. Qu’est-ce qui est suspect? C’est l’Etat qui le déterminera. Pour vous. Pour votre liberté et votre bien-être. Parce qu’on ne peut pas jouir de la vie sans une sécurité excessive, omnipotente, omnisciente. C’est la philosophie, en filigrane, de notre conseiller d’Etat. On peut néanmoins constater des divisions auprès de son propre camp, au PLR. De nombreux (anciens) Libéraux font part de leur scepticisme sur les réseaux sociaux. Ou en parlent volontiers en privé.

 

La sécurité en politique, c’est un peu le saint Graal. Tout le monde est conscient qu’il s’agit d’une des thématiques les plus sensibles pour la population. Celle qui la travaille le plus. Et électoralement, pour celui qui sait y faire, c’est une véritable mine d’or. Une machine à capter des voix. Au Diable les principes, «les voix n’ont pas d’odeur» rappelait Pierre Maudet sur One FM avant son élection au Conseil d’Etat en 2012. Moi je n’oublie pas. Non je n’oublie pas qu’un ministre censé avoir un projet de société nous laisse entendre qu’à dessein purement électoraliste, il est capable de distordre ses idéaux. De se compromettre pour atteindre son objectif: le pouvoir.

 

Les caméras de surveillance – ils veulent appeler ça vidéoprotection, c’est plus rassurant et moins oppressant – ne font pas l’unanimité dans les pays où elles ont été installées. Elles sont même très controversées. Londres en est le parfait exemple. Et en réalité, ce n’est guère étonnant. Face à une nouvelle contrainte, les comportements des individus changent. S’adaptent. Les méthodes employées deviennent plus sophistiquées. Plus difficiles à cerner. Une spirale sans fin, puisque la délinquance n’est que le symptôme d’un mal plus profond au sein d’une société. Vouloir punir sans avoir travaillé en amont, c’est clairement un manque de clairvoyance. Une absence de lucidité. Nos ministres sont-ils contraints de nous contenter de mettre des sparadraps là où saigne notre société? La pommade, celle qui fonctionne vraiment, a une odeur désagréable. Elle ne plait pas aux électrices et aux électeurs, parce qu’ils ne la voient pas comme une mesure efficace.

 

Et le Souverain se fait un avis sur ce qui lui semble visible. Donc pour Pierre Maudet, le constat est simple: les caméras se voient. Les gens se sentent rassurés. Mais de quoi? D’être filmés dans leurs faits et gestes quotidiens, sachant que ces outils peuvent «détecter des comportements suspects»? En suivant la logique du «si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre», on en arrivera à devoir se justifier sur nos habitudes pour lever la suspicion qui pèse sur nous. Parce qu’au fond, poser des caméras partout, c’est suspecter tout le monde. Et ce choix n’est pas anodin. Nous serons tous, demain, de potentielles anomalies. Et pour notre liberté, il nous faut être cadré. Qui s’en chargera? L’Etat. Parce qu’il a pour lui l’éthique. La morale. Le bon sens et la Loi. C’est l’Etat et lui seul qui peut être garant de ce qui est bien pour la liberté. Les individus, le privé en somme, ne peut pas être suffisamment efficace pour se gérer. Il est imparfait, et seul un gouvernement, seul une administration publique peut combler cette imperfection. Les administrés, eux, doivent se contenter d’être ce qu’ils sont: des administrés.

 

Des noms sur des listes. Sur des registres. Une société de la surveillance et de la suspicion. Nous ne sommes plus rien d’autres que ce que l’Etat veut bien nous laisser être. Et ça, c’est inacceptable. Une fois encore, la droite sécuritaire et nationaliste se fourvoie. Elle croit répondre à un problème, elle en crée de nombreux autres sans le résoudre. Des Nathalie Fontanet, Jérémy Seydoux, William Rappard et d’autres se revendiquent du libéralisme. Ils semblent néanmoins oublier que, comme le disait si bien Benjamin Franklin, «un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’un ni l’autre, et finira par perdre les deux». Et parlons avec sincérité, ce terme de vidéoprotection est un leurre, de la novlangue. En relisant 1984, on réalise qu’aujourd’hui, nous sommes à un tournant d’un choix de société. Personnellement, je fais le mien. Faites le vôtre.

 

Grégoire Barbey

13:14 Publié dans Air du temps, Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | | | |

01/07/2013

Les fondements d'un libéralisme décomplexé

Chronique 01.07.13

statue-de-la-liberte-resize2.jpg

 

L’idée selon laquelle le libéralisme est le chantre de l’économie et de la finance est très répandue. Ce qui n’est pas tout à fait faux. Mais la pensée libérale ne s’arrête pas uniquement à ces deux domaines. Toute ingérence de l’Etat dépassant le cadre de ses fonctions régaliennes (qu’il convient de définir avec rigueur et justesse) doit être irrémédiablement combattue. Les cartels ne sont pas nécessairement économiques ou financiers. Ils peuvent aussi être politiques. Et l'Etat, de par sa fonction et sa nature, est la concentration oligopolistique du pouvoir, basé sur un principe érigé en vérité sacro-sainte: les gens ne peuvent pas subvenir eux-mêmes à leurs propres besoins, ce qui implique in fine qu'ils doivent avoir des gestionnaires leur garantissant, dans les termes et non dans les faits, la protection de leurs intérêts fondamentaux, qui sont notamment la sécurité, l'emploi, le logement et bien d'autres encore.

 

C'est par cette croyance, répandue dès la prime jeunesse parmi les têtes blondes qui se rendent aux écoles gérées par l'Etat et dont le programme émane de lui, qu'une société au pouvoir relativement peu partagé peut perdurer sur la durée. C'est qu'à partir du moment où suffisamment d'individus, délestés des chaînes mentales qui leur sont apposées sans leur consentement, réalisent qu'ils peuvent aussi bien, si ce n'est mieux veiller à la préservation de leurs intérêts et de leurs biens, qu'une société doit faire face à un changement de paradigme essentiel. Les citoyens ainsi éveillés ne peuvent continuer à souffrir les largesses d'une politique oligopolistique, et prennent ainsi conscience qu'ils doivent participer. Les sociétés les plus libres sont celles où les êtres humains savent qu'ils ont un impact, et qu'ils veulent en user pour leur bien. C'est qu'ainsi qu'une nation, qu'un peuple, peut préserver ses libertés individuelles et ses droits fondamentaux.

 

L’évolution des technologies facilite grandement cette prise de conscience qu’une participation est non seulement possible pour le commun des mortels, mais qu’il est souhaitable de s’engager pour faire entendre sa voix. Le libéralisme a aujourd’hui la possibilité d’être le pilier d’une réelle transformation sociétale, parce qu’il peut être vérifié empiriquement. Toute concentration de pouvoir dans les mains d’un nombre restreint d’individus est néfaste. S’il peut être justifié par différents subterfuges, il n’en est pas moins contraire à l’intérêt de tous. Les politiciens, qu’ils exercent des fonctions parlementaires ou exécutives, ont tout intérêt à garder la majorité éloignée des préoccupations politiques. Pour être franc, ils ont acquis suffisamment d’expérience pour ne faire appel aux citoyens qu’en cas de besoin, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de mobiliser les opinions pour une votation. Dans l’art de la mise en scène, le pouvoir oligopolistique excelle depuis toujours. Mais certaines évolutions structurelles ne peuvent garantir la pérennité de ce modèle. Il y a maintenant des moyens efficaces et d’utilisation simple pour se forger soi-même son esprit.

 

Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à souhaiter l’abolition du pouvoir étatique. Il convient néanmoins d’en limiter les aspects négatifs, qui ont impact inacceptable sur les libertés individuelles. Et l’époque est justement propice à cette réflexion, ce refus de l’inflexion face à un pouvoir concentré. Le libéral, par essence, n’est pas un Homme d’Etat. Il ne le devient qu’au cas où les circonstances le nécessitent. Pour mettre lui-même en œuvre les réformes qu’il juge impératives. Mais en règle générale, les fonctions exécutives ne l’intéressent guère, parce qu’il ne veut pas se laisser pervertir par la fonction. Ainsi, les libéraux excellent dans l’opposition parlementaire, ce qui manque très largement de nos jours. Lorsqu’il faut remettre l’Etat à sa juste place, il convient d’avoir des hommes et des femmes partageant cette vision de la société pour lutter contre une atteinte injustifiable aux droits fondamentaux et aux libertés individuelles des êtres humains.

 

C’est le paradoxe du libéralisme, qui est à la fois une objection du pouvoir étatique, et qui doit s’accommoder des règles en vigueur pour exercer cette opposition. Quitte à me répéter, je pense que nous vivons une époque charnière pour qu’une pensée libérale, débarrassée de ses vieux démons et des clichés qui l’ont réduite à sa plus triste expression, émerge avec force dans les esprits. C’est pourquoi je tiens à appuyer sur le fait qu’un libéral, dénué de tous les complexes des étatistes, ne tolère ni la concentration du pouvoir politique, ni la possession des moyens de production et de création monétaire aux mains de quelques-uns. De ce fait, les cartels rendus possibles par les législations (comme dans certains pays européens) sont de facto opposés au libéralisme. Et c’est justement là qu’il convient d’agir: démontrer aux gens qu’ils ont tout intérêt à user de leurs capacités pour intervenir dans la dialectique politique. Parce qu’il n’y a qu’avec de véritables rapports de force au sein d’une société que celle-ci peut évoluer. Et c’est probablement ce qu’il y a de mieux pour apporter un sentiment justifié de liberté.

 

Grégoire Barbey

12:09 Publié dans Air du temps, Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |

16/05/2013

L'Etat et la peine de mort: un mélange inacceptable

Chronique, 16.05.13

 

5-sous-de-lavarede-1939-03-g.jpg



Lorsque l'actualité révèle les crimes les plus odieux, prompte est l'avidité de la masse à sombrer dans les extrêmes. Sur les réseaux sociaux, l'indignation atteint son paroxysme. Voué aux Gémonies, l'assassin de Marie devient l'argument qui justifie aux yeux de certains (pas tous) la réintroduction de la peine de mort. Ce fardeau de l'humanité qui a fait couler tant de sang au nom d'une Justice divine. Justice qui est en réalité pensée et appliquée par des Hommes. Cette façon d'instrumentaliser des événements sordides pour se positionner en faveur du plus grand des crimes - celui qui est issu du consentement populaire - ne saurait en réalité résister à quelques arguments. Des penseurs en tout temps ont fait de la peine de mort un combat, un symbole de barbarie au sein même des institutions créées par et pour les Hommes. Comme le célèbre ouvrage de Victor Hugo, Le dernier jour d'un condamné, qui plutôt que de lister toutes les raisons de s'opposer vivement à cette pratique, se plonge dans la psyché d'un individu dont les heures sont comptées avant que sa tête roule au sol.



D'autres encore, comme Voltaire, ont préféré un coupable en liberté plutôt qu'un innocent six pieds sous terre, conséquence d'une vindicte populaire difficilement contrôlable. S'il faut respecter les émotions induites par les horreurs que certains de nos semblables commettent, il ne faut pas pour autant oublier de cultiver une certaine distance par rapport aux événements. Oui, la méchanceté et la folie, la perversité et l'incurie de certains ont matière à nous indigner. C'est même une preuve de bonne santé que d'éprouver du dégoût face aux actes les plus violents. Mais de grâce, ne tombons pas nous-mêmes dans le piège de la vengeance. Elle ne résout rien et ne fait surtout pas revenir les disparus. Donner à l'Etat, prolongement institutionnel du désir des Hommes de vivre en société, le droit d'octroyer à l'un de ses serviteurs la possibilité de choisir entre la vie et la mort de l'un de ses citoyens, c'est faire montre de peu de conscience. La Justice est un avatar du désir de sécurité qu'éprouvent les êtres humains. Mais est-ce sécurisant, un Etat qui fait couler le sang sous couvert de Justice?



La peine de mort est une atteinte à la raison, une dérive qui ne peut être ni permise, ni soutenue. Non qu'il ne faille comprendre la douleur qui consume les âmes meurtries par un crime. Mais par définition, le rôle de la Justice, faillible car appliquée par les Hommes, est de s'extraire du cadre strictement émotionnel et de décider selon certains principes érigés en lois, garantes d'une stabilité sociale. Il n'y a, à proprement parler, aucune excuse à l'individu qui tue ou viole. Et c'est à l'Etat que revient la tâche de condamner équitablement le criminel. Si ce même Etat condamne le meurtre et accepte qu'il y ait sous son autorité des individus qui puissent mettre à mort un être humain, comment croire en une quelconque Justice? Ne doit-elle pas justement s'élever au-delà des querelles humaines et agir pour le bien commun? Qu'il y ait aujourd'hui des carences dans le système pénal, ou dans l'application des peines, c'est possible. Mais il n'est tout simplement pas compréhensible de revenir à des pratiques séculaires et démocratiquement abolies pour palier à des manquements juridiques.



Que l'Homme qui condamne un individu à mort soit lui-même condamné pour meurtre par procuration. Car c'est bien de cela qu'il s'agit: un crime légalisé, autorisé en tant que représentant de l'ordre étatique mais puni dans la vie civile. Ce n'est tout simplement pas justifié et justifiable. Aujourd'hui, l'Etat ne dispose plus de ce droit. Qu'il puisse atteindre à l'intégrité physique d'un individu ne peut être ni compris, ni toléré. L'Etat est un instrument au service de l'Homme. Il ne doit pas servir à tuer les êtres humains, mais leur permettre de vivre ensemble dans un cadre légal communément admis par le plus grand nombre. Et lorsque dérapage il y a, sa fonction est de sanctionner selon des peines adéquates. La privation de liberté est une mesure autrement plus désagréable pour le condamné, si la durée est suffisamment longue. La mise à mort est une punition absolutiste, mais n'a qu'une conséquence immédiate. Pour certains, mourir est préférable à une longue peine de prison. Doit-on abréger la sentance d'un criminel en lui infligeant la peine capitale? Mais là n'est pas le propos. Il est une réalité simple: l'Etat ne doit aucunement attenter à la vie des citoyennes et des citoyens. C'est une question de salubrité publique. Réintroduire la peine de mort, c'est autoriser les dérives les plus scandaleuses.

 

Grégoire Barbey

17:36 Publié dans Genève, Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (19) |  Facebook | | | |

14/03/2013

Les lois liberticides n'apportent rien à la société

De plus en plus d'initiatives populaires aboutissant sur des lois restrictives et punitives sont lancées. Leur finalité: restreindre les droits fondamentaux des citoyens. La liberté est jugée dangereuse. Ne pas réguler les faits et gestes des êtres humains conduirait à un darwinisme social. La loi du plus fort, en somme.
Les contempteurs des libertés chantent en choeur le même refrain: l'échec de l'autorégulation est démontrée. Il est l'heure de changer de modèle.

Mais l'actuel système ne fonctionne déjà pas sur l'autorégulation.
Les comportements dits dangereux sont pénalisés: rouler à une vitesse excessive, même si cela ne cause aucun dégât ni n'engendre d'accident, peut conduire à des sanctions disciplinaires. Retrait de permis, amende, privation de liberté. Les citoyens sont déjà cadrés par des lois similaires: c'est pour leur bien. Enfin, c'est un discours parmi d'autres, celui qui réunit actuellement le plus de partisans. La taxe poubelle aussi: pénaliser l'ensemble des individus parce que certains adoptent des comportements abusifs. Plutôt que de rechercher une solution ciblée, la facilité est de mise. Condamner tout un chacun au paiement d'un impôt pour leur donner une conscience écologique. Très efficace.

Cette croyance selon laquelle les lois permettent de réduire les problèmes est difficilement compréhensible. Si le constat est effectivement positif (moins de contrevenants), la racine du problème n'en est pas moins toujours présente. Il s'agit d'un sparadrap, d'une pommade. Elle donne bonne conscience, certes. Mais elle ne résout rien.
La drogue est une autre démonstration de l'inefficacité des lois répressives. Les consommateurs augmentent, la plupart des grandes villes en Suisse ont des quartiers où les toxicomanes se réunissent (le plus flagrant étant la place de la Riponne à Lausanne) et les autorités n'arrivent pas à endiguer cette progression. Les interdictions suscitent inévitablement des réactions comportementales chez les individus. Interdire la cigarette dans les lieux publics n'a pas pour autant résolu le problème sous-jacent: la consommation de tabac. C'est d'ailleurs aux seules personnes concernées de choisir si fumer leur convient ou non.

La tendance montante à l'hygiénisme confine à l'hystérie. Il faut toujours craindre les individus qui disent agir pour le bien des autres. Une société qui pense résoudre ses problèmes fondamentaux par l'instauration de lois liberticides et répressives ne peut fonctionner correctement. Cette ingérance à vouloir toujours s'immiscer dans la sphère privée des individus est dangereuse. Non seulement pour l'ensemble des libertés fondamentales des citoyens, mais également dans les rapports sociaux. Celles et ceux qui pensent savoir ce que les autres doivent faire devraient d'abord s'occuper de leurs propres problèmes. Chercher à contrôler les comportements est une erreur évidente.

Une attitude ne se change pas avec des lois. Comment faire pour résoudre des problèmes issus de comportements particuliers? C'est une réflexion profondément philosophique et sociologique. La confiance en l'être humain est nécessaire. Car seul l'individu peut décider de changer ou non son comportement. L'Etat, lui, peut lancer des signaux à travers des lois. Mais ne peut en aucun cas changer drastiquement l'attitude des citoyens par de nouvelles législations. Croire cela, c'est ignorer la complexité de l'être humain. Et l'individu n'accepte jamais volontiers une atteinte à sa liberté. Il la combattra de mille façons. C'est en cela qu'apporter des réponses répressives et liberticides n'a rien de positif pour l'ensemble de la société. Au contraire. Mieux vaut réfléchir à d'autres méthodes pour transformer durablement les comportements des individus.

Grégoire Barbey

10:50 Publié dans Humeur, Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook | | | |

02/08/2012

« Les convictions sont des prisons »

 

Chronique, 02.08.12 15h25

 

Qu'est-ce que les convictions ? Celles-ci animent bon nombre d'êtres humains, et pourtant, il serait légitime d'en interroger la portée pratique. Par définition, une conviction repose sur une certitude qui n'est pas entièrement vérifiée, soit rigoureusement, soit empiriquement. Elle est donc susceptible d'occulter des éléments extérieurs au profit d'une grille de lecture restreinte. De surcroît, en règle générale, les convictions, sur la durée, épousent l'émotionnel. Elles peuvent être liées à diverses croyances, soit religieuses, soit philosophiques. Et bien souvent, elles ne sont pas remises en question. À ce propos, Émil Michel Cioran disait : « n'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi ».

 

La raison est simple. Celui qui se satisfait d'une réflexion et ne désire pas en déroger ne veut pas entendre ce qui pourrait contredire sa propre perception des choses. Cela reviendrait à admettre que sa position n'est pas tenable. C'est contradictoire avec l'essence même d'une conviction. Ce qui, indubitablement, signifie qu'en se contentant de certaines certitudes, il y a relâchement intellectuel, peut-être même une forme de paresse, qui consiste à ne pas/plus s'interroger sur l'éventualité d'une possibilité autre. Et cela, c'est la mort de l'esprit.

 

« Les convictions sont des prisons » disait Nietzsche. En affirmant cela, je prends un risque, celui d'irriter celles et ceux qui nourrissent des convictions particulières. Oh, ne nous méprenons pas, nous en avons toutes et tous, c'est humain. Trop humain. Mais il ne faut pas se reposer sur des chimères, donner sa raison à des dogmes, et par-là même, perdre le goût de l'exploration, de la réflexion. Il est impératif de toujours se questionner. D'affronter la réalité, car chacun a la sienne, indéniablement, il y a cependant derrière les prismes par lesquels nous voyons le monde et les éléments/événements qui le constituent, quelque chose qui ne change pas. Si je dis que nous mourrons tous un jour, je suis sûr de recevoir une approbation générale. Néanmoins, si j'affirme que Dieu est une invention, alors je me confronterai à des oppositions, qui sont fondées justement sur des convictions.

 

Pourtant, à bien y réfléchir, pouvons-nous honnêtement affirmer quoi que ce soit de manière stricte et immuable ? Je n'y crois guère. À trop vouloir tout savoir, il nous arrive d'oublier une vérité à laquelle nous ne pouvons nous soustraire : l'Univers est trop complexe pour le réduire à une simple conviction, motivée ou non, vraisemblable ou imaginaire, qu'importe. Idéalement, il vaut mieux se résoudre à l'évidence, celle qui me dicte depuis longtemps, par chuchotement, qu'au fond, il nous est impossible de saisir la globalité d'une problématique sans en occulter une partie, qui bien souvent nous arrange. Il y a également, dans notre être, des choses que nous ne pouvons accepter. Il suffit de se remémorer la triste histoire de Galilée, qui fut condamné à l'opprobre pour avoir affirmé, suivant la thèse de son confrère Copernic, que la Terre tournait autour du Soleil, et non l'inverse. À cette époque, les preuves les plus tangibles n'auraient pu convaincre les adversaires de cette vision de l'Univers. Il y avait pourtant des preuves, mais les convictions étaient telles, les croyances si profondément intériorisées, qu'il n'y avait pas la place pour voir une réalité alternative. Une autre vérité.

 

En politique, il semble en aller de même. Certains adoptent les thèses d'une philosophie politique, et ne veulent en déroger sous aucun prétexte. Ce qui cause bien évidemment des problèmes structurels, institutionnels et surtout nuit au débat public. Ainsi, chacun campe sur ses positions, et refuse d'approuver les dires de l'autre, tant cette bataille de convictions est émotionnelle. Aujourd'hui, il est communément admis, à tort d'après moi, qu'il est plus honorable d'avoir une pensée tranchée qu'une réflexion « centriste », qui intègre à la fois des idées des uns et des autres. Et quelle tristesse ! Car oui, la réalité est bien plus complexe, et ne peut être réduite à une vision dogmatique. J'ai bien plus de respect pour celui ou celle qui défend des positions centrées, en argumentant sur des faits, en poussant la réflexion plus loin, que ceux qui se contentent de s'opposer, sans plus de discussion, ni, Ô misère, de pensée. Eh bien, contre la pensée populaire, j'ai envie de rendre un hommage particulier à celles et ceux qui, comme moi, peuvent admettre les idées de l'ensemble des interlocuteurs, pour autant qu'elles soient étayées et crédibles, et qui craignent comme la peste l'ombre des dogmes, environnant notre paysage politique... Oui, il faut savoir jouer avec le doute. C'est une question de santé – publique et mentale.

 

Grégoire Barbey

 

15:53 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : politique, philosophie, réflexion, convictions |  Facebook | | | |

29/06/2012

Vivre selon les préceptes stoïciens

 

Chronique, 29.06.12 19h44

 

Depuis fort longtemps, je m'intéresse aux préceptes des stoïciens. Le stoïcisme est une école philosophique qui fut fondée par Zénon de Cition trois siècles avant notre ère. Les plus célèbres représentants de ce courant de pensée sont Marc-Aurèle (Pensées pour moi-même), Épictète (Manuel d'Épictète), Sénèque (Lettres à Lucilius) ou encore Cicéron (De la République). Le but ultime pour ces penseurs était d'atteindre l'ataraxie, une absence totale de perturbation externe, à savoir ni passion ni souffrance, pour simplifier l'idée. C'est l'un des trois piliers philosophiques de la période hellénistique, avec l'épicurisme et le scepticisme. Évidemment, encore aujourd'hui, cette doctrine fait l'objet d'études approfondies. Je n'aurais donc aucunement le même regard qu'un expert en la matière, mais qu'importe, permettez-moi d'en dire quelques mots. Ou phrases.

 

Bien que, pour ma part, je ne ressente aucun attrait pour l'idéal de l'ataraxie, les enseignements stoïciens m'ont toujours semblé faire preuve d'une rare justesse face aux différentes épreuves de l'existence. Fins psychologues, les maîtres à penser du stoïcisme ont très vite compris la nécessité de se contenir. D'apprendre à contrôler ses pensées, et ses émotions (plus souvent nommées passions par les auteurs eux-mêmes). L'essence fondamentale de cette école et de son savoir prend racine dans la méditation. L'esprit doit se délier des implications humaines et matérielles, qui sont souvent la cause de bien des maux. S'extraire des querelles intérieures également. S'incarner dans l'instant présent, sans ni se laisser tourmenter par l'avenir, ni par les événements passés. C'est, nul n'en doutera, plus facile à dire qu'à faire.

 

C'est à proprement parler là où s'exerce la contenance, dans son aptitude à conserver une ligne directrice sur la durée. Rien ne s'acquiert sans pratique. Encore moins la philosophie stoïcienne. J'essaie moi-même d'en approcher certains aspects, parce que profondément positifs pour mon bien-être et mon épanouissement personnel. Étant quelqu'un de particulièrement anxieux, j'ai souvent tendance à me laisser gouverner par mes émotions. Je ne suis pas colérique, ni violent. C'est tout l'inverse. Mais je suis envahi continuellement par les doutes. Ou presque. Mes pensées prennent régulièrement le pas sur ma tranquillité. Elles sont là, toujours prêtes à surgir, pour me faire tourner en rond, et me plonger dans le tourment le plus profond. Il n'y a rien de pire qu'une angoisse irrationnelle qui se nourrit d'elle-même. Et Dieu sait à quel point une idée peut influer sur notre état d'esprit en quelques instants. Je réfléchis, encore et toujours. Ici j'y vois un mauvais présage. Là, j'interprète au-delà du simple fait. J'extrapole, indéfiniment. Tout s'accélère, et les passions s'entrechoquent. Oui, Sénèque disait à juste titre : « Ceux qui ont souffert, l'éventualité de la souffrance les fait souffrir autant que la douleur même ».

 

C'est très justement ce à quoi je m'emploie. Ne plus me laisser submerger par des pensées invraisemblables. Tenter de n'accorder d'intérêt qu'au positif, et de le voir le plus souvent possible. L'éternelle interrogation entre le verre à moitié plein ou à moitié vide. Une chimère qu'il faut apprivoiser pour ne pas en devenir l'esclave. Sénèque disait encore, tout aussi sagement, qu'être esclave de soi-même est le pire des esclavages. J'en conviens. N'ayant pas pour habitude de prendre pour argent comptant tout ce que je lis ou entends, je remets néanmoins en question certaines réflexions des grands noms du stoïcisme. Pouvons-nous vraiment vivre sans s'accrocher à quelques maigres espoirs ? Faut-il n'avoir comme but que de mourir l'âme libérée de toute contrainte externe ? Peut-être que poser la question, c'est déjà y répondre. Peu m'importe, je ne cesse jamais de m'interroger. D'ailleurs, Épictète ne serait sûrement pas du même avis que moi !

 

Grégoire Barbey

20:32 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : stoïcisme, marc-aurèle, Épictète, cicéron, sénèque |  Facebook | | | |