Gregoire Barbey

24/02/2017

Médaille russe: le débat était légitime

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Le Parlement genevois a accordé au député Guy Mettan l’autorisation de porter la médaille de l’ordre de l’amitié qui lui a été décernée par la Russie. C’est le président Vladimir Poutine qui choisit lui-même les personnalités réputées dignes de recevoir la décoration. Il ne s’agit donc pas d’une simple formalité, mais bien d’un rituel qui peut suggérer qu’une telle décision n’intervient pas sans motif valable. Les députés, à une faible majorité, ont choisi de ne pas s’en formaliser, autorisant ainsi Guy Mettan à recevoir et porter la distinction émanant d’un Etat étranger. C’est la décision souveraine du Parlement. La discussion méritait pourtant d’avoir lieu.

Là où les députés s’avilissent, la République courbe l’échine. Guy Mettan a tout à fait le droit d’être un ami de la Russie, d’aimer ce pays, son histoire, sa culture, sa langue et tout ce qui la distingue. Il n’y a aucun reproche à lui faire sur ce point. Des questions se posent toutefois sur son rapport avec le gouvernement russe. Car si Guy Mettan se positionne en simple ami de la Russie, il n’en a pas moins écrit un ouvrage très dense pour dénoncer la «Russophobie» occidentale ambiante, et prend régulièrement des positions que l’on peut qualifier sans trop exagérer de complaisantes à l’égard de la politique gouvernementale russe.

N’écrivait-il pas sur son profil Facebook en décembre «Et voilà que la vérité commence enfin à sortir sur la corruption des médias établis dans leur couverture des événements en Syrie et en particulier à Alep», en partageant une vidéo intitulée «Une journaliste démonte en deux minutes la rhétoriques des médias principaux sur la Syrie»? D’abord, ladite vidéo a été mise sur internet par Russia Today France, bras armé francophone du média très proche du gouvernement Russia Today. Ensuite, la prestation de la soi-disant journaliste a rapidement été démontée par des faits: cette dame n’est pas journaliste et n’a pas effectué cette conférence sur invitation de l’Organisation des nations unies, comme cela semblait suggéré par le décor.

Que Guy Mettan se montre critique à l’égard des médias occidentaux ne pose aucun problème. C’est même souhaitable, d’autant plus en sa qualité de directeur du Club suisse de la presse. Mais qu’il le fasse en relayant sans distance les opérations de manipulation de l’opinion orchestrées par Russia Today laisse songeur. Je le répète, l’intéressé est tout à fait en droit d’aimer la Russie et de dénoncer les clichés cultivés à l’égard de ce pays en Occident. C’est une position respectable. Ce qui l’est moins, c’est de ne pas nourrir à l’égard du gouvernement russe la même distance critique qu’il pratique à l’endroit de l’Occident. Guy Mettan donne l’impression d’épouser purement et simplement les thèses défendues par Vladimir Poutine et son gouvernement. Une position confortée par son intervention dans l’émission Infrarouge consacrée à la Syrie.

L’obtention de cette médaille pouvait donc interpeller à raison certains députés. Et il est totalement légitime que le Parlement ait débattu de cette question, puisque la distinction a été décernée à l’un de ses membres et qu’elle émane d’un Etat étranger. Etat dont la politique intérieure peut soulever des interrogations, notamment sur le traitement réservé à la presse d’opposition. La majorité du Grand Conseil a décidé de balayer ces réserves et de donner à Guy Mettan la liberté d’accepter et d’arborer cette médaille russe de l’ordre de l’amitié. Le débat est donc clos.

Rappelons quand même à ceux qui ont vu dans cette discussion un excès de zèle du Parlement ces mots de Georges Clemenceau, adressés au Général Boulanger: «Ces cinq cents hommes qui sont ici, en vertu d'un mandat égal au vôtre, ne s'accordent pas sans discussion. Eh bien, puisqu'il faut le dire, ces discussions qui vous étonnent, c'est notre honneur à tous. Elles prouvent surtout notre ardeur à défendre les idées que nous croyons justes et fécondes. Ces discussions ont leurs inconvénients, le silence en a davantage». 

Grégoire Barbey

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12/02/2014

L'ère d'instabilité juridique pour l'économie

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Relations bilatérales. La Suisse doit faire face à un climat juridique très instable. La réforme
de la fiscalité des entreprises et la fin de la libre circulation en sont les causes principales.

 

On ne reviendra pas sur le résultat de dimanche. Toutefois, je m'inquiète de l'instabilité juridique qui règne en Suisse depuis déjà plusieurs mois. Cette transition entre accords bilatéraux et décision de l'Union européenne ne va pas améliorer le contexte pour nos entreprises basées sur le territoire. Il faut se souvenir, et cela n'a pas été redit depuis le scrutin, que la Suisse doit formellement décréter l'abolition des statuts fiscaux spéciaux des entreprises cette année, avec une période transitoire censée s'étendre jusqu'en 2018 pour l'application des nouveaux standards fiscaux en la matière. Le manque de visibilité qui en découle est évident: les entreprises ne savent pas à quelle sauce elles vont être mangées. Taux unique d'imposition? Promotion des IP-box?


Et maintenant un climat délétère entre l'Union européenne et la Suisse dans ses accords bilatéraux qui permettent à notre économie un accès (pas total, précisons-le) au marché unique européen. Quelles en seront les conséquences? A priori, les premières annonces laissent à penser que notre partenaire ne nous claque pas la porte au nez et entend nous offrir une marge de manœuvre. Mais tout de même: le gel des négociations à propos de l'accord bilatéral sur l'électricité, et la possible suspension des subventions à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) sont des mesures qui s'avéreront douloureuses pour notre économie. Rien n'est encore inscrit dans le marbre pour l'heure, si ce n'est le résultat définitif de la votation sur l'immigration de masse.


Le pire, c'est l'incertitude. Les marchés financiers peuvent en témoigner, eux qui sont si volatils face à la moindre annonce de la Réserve fédérale américaine en lien avec sa politique monétaire. La Suisse a toujours connu jusqu'ici une stabilité juridique exemplaire. Récemment toutefois, trois initiatives ont passé la rampe de la majorité et remettent en question cette stabilité: les initiatives dites Minder et Weber et la dernière en date contre l'immigration de masse. Ces trois scrutins ont créé à eux seuls un manque de visibilité encore inconnu dans nos contrées.


Des pays, comme le Royaume-Uni et le Luxembourg, sont venus démarcher nos entreprises sur notre propre territoire pour leur proposer des conditions plus favorables. Est-ce cela que nous voulons vraiment pour notre avenir? Je ne le pense pas. Il ne s'agit pas ici de céder au catastrophisme. Nous devons toutefois appeler un chat un chat. Et le contexte n'est plus aussi favorable à un développement économique serein. Tout ce que nous pouvons faire, aujourd'hui, c'est compter sur nos négociateurs et l'équipe de diplomates du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Sans pour autant ne pas songer à d'éventuelles solutions pour stabiliser nos relations avec l'Union européenne. Toute contribution serait la bienvenue. A ce titre, je salue ici la réactivité de Fathi Derder, qui a déjà proposé quelques pistes (bonnes ou mauvaises, ce n'est pas le sujet) pour appréhender l'après 9 février 2014. Faisons de même.


Grégoire Barbey

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10/02/2014

La nouvelle aube des pro-européens

Article également disponible sur le site du Nouveau mouvement européen suisse (Nomes)

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Le peuple suisse a accepté l’initiative UDC «contre l’immigration de masse» à une très courte majorité (avec un écart inférieur à 20'000 voix). Les vainqueurs chantent déjà en chœur la fin de la politique européenne du Conseil fédéral. Une oraison funèbre qui n’a pas lieu d’être. Le rêve européen de la Suisse n’est pas mort: il n’est même pas encore né. Aujourd’hui, tous ceux qui, comme nous, sont favorables à un rapprochement de la Confédération et de l’Union européenne prennent acte d’un sentiment têtu chez les Suisses. L’indépendance à tout prix. La peur de ne pas pouvoir compter parmi les puissants. Les besoins de se démarquer impérativement de ce grand ensemble qui, selon eux, ne peut faire qu’une bouchée de notre petit pays. Dans son ouvrage «La Suisse que je souhaite», l’ancienne ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey résume bien ce sentiment d’infériorité vécu comme inéluctable par nos compatriotes. Ils sont si sûrs que la Suisse n’a pas d’arguments, qu’ils sont prêts à se replier sur eux-mêmes plutôt que de tenter un partenariat plus actif. La Confédération a pourtant bien des avantages concurrentiels à faire valoir.

 

Sa situation géographique en fait un partenaire essentiel pour une grande partie des Etats membres. Traverser la Suisse est une nécessité pour bien des échanges commerciaux entre pays de la Zone euro. Ses exportations, la qualité de ses produits, sa culture de la gestion des conflits, le grand dynamisme de son économie, en font un allié naturel de l’Europe et de sa construction. Cette dernière n’est pas achevée, loin s’en faut. Nombreux sont ceux qui rêvent d’une Union européenne basée sur un modèle similaire aux Etats-Unis. Nous partageons tous l’idéal de Denis de Rougemont. Une Europe qui intègre l’ensemble de ses Etats membres, comme la Confédération l’a fait avec ses nombreux cantons. Tout cela est possible, même si nombreux sont ceux aussi qui nient toute possibilité d’évolution du système institutionnel de l’Europe. C’est une erreur. Et nous ne pouvons pas rester en-dehors en attendant que l’Union européenne réponde à nos attentes. Nos partenaires ont un grand respect pour la Suisse. Ils reconnaissent aussi volontiers la méconnaître, ne pas la comprendre, être étonnés qu’un tel système démocratique puisse exister et durer depuis plus d’un siècle.

 

Comment pouvons-nous espérer raisonnablement améliorer nos relations avec l’Union européenne, et la compréhension de nos mécanismes politiques, si nous refusons tout rapprochement (sans même parler d’une quelconque adhésion)? Nous sommes perdants à plus d’un titre. Notre incapacité à faire entendre nos points de vue nous pousse à devoir accepter des accords qui ne nous sont pas toujours pleinement favorables. Notre entêtement à ne pas collaborer avec davantage de bonne volonté agace nos voisins, qui ont eu jusqu’ici la conscience de leurs intérêts bien compris comme garde-fou à une rupture du partenariat Suisse-UE. Mais pour combien de temps? Est-ce que dénoncer un accord est la meilleure façon de pérenniser nos relations avec l’Union européenne? Sachant que ses effets négatifs pouvaient être corrigés sans remettre en cause l’existence dudit accord… La réponse qui en découle est évidente. Nos compatriotes suisses craignent l’Europe, et nous ne sommes pas en mesure de les condamner pour cette peur: c’est un sentiment. C’est à ceux qui, comme nous, sont convaincus des avantages indiscutables d’une collaboration en bonne intelligence avec l’Union européenne qu’incombe le rôle de rassurer les Suissesses et les Suisses. C’est aux pro-européens à leur montrer qu’il existe une alternative autre qu’une fin de non-recevoir à toute proposition de nos partenaires. Il faut que nous prenions nos responsabilités et que nous travaillions main dans la main pour abattre les frontières entre les pro-européens et les eurosceptiques. Vingt-deux ans de politique anti-européenne n’ont que trop duré.

 

Les pro-européens doivent reconquérir leur espace de parole. Ils doivent monter au front avec force, conviction, ne plus se laisser intimider par une opinion publique défavorable. On ne bâtit pas de grands monuments qu’en période de beau temps. Il faut parfois braver les intempéries pour être en mesure de poser les premières pierres. Et c’est justement ce qui a manqué à ces deux décennies qui ont suivi le refus de l’adhésion à l’Espace économique européen en 1992. Deux décennies où l’Europe a été un mot grossier. Ce nouvel échec des partisans de l’Union européenne est la démonstration qu’une absence prolongée des tribunes médiatiques et du terrain ne peut constituer les prémices d’une conquête de l’opinion publique. Ce 9 février ne doit pas être interprété comme un nouveau dimanche noir. Nous devons au contraire le porter aux nues et remercier les détracteurs de l’Europe qui enfin nous réveillent et nous rappellent à nos obligations. Ce n’est pas un dimanche noir, c’est le lever d’une aube nouvelle. Pleine de promesses. Il ne tient qu’à nous d’avoir le moyen de de nos ambitions. Unissons-nous. Montrons le chemin. Cette votation pourrait signer une renaissance plutôt qu’être un signal funeste. Affirmons-nous, et nous réussirons. Dispersons-nous, et la Suisse demeurera isolée. Nous sommes maîtres de notre destin.

 

Grégoire Barbey

10:50 Publié dans Economie, Humeur, Politique, Politique internationale, Suisse | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook | | | |

31/12/2013

Dieudonné: spirale de l'isolement intellectuel

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L'humoriste français fait l'objet d'une enquête préliminaire par le parquet de Paris pour
«incitation à la haine raciale». Son geste – la quenelle – devient un signe de ralliement.


J'ai découvert Dieudonné il y a plusieurs années. A cette époque, il était très apprécié et avait déjà entamé sa carrière solo depuis quelques temps. Je n'avais aucune idée politique bien arrêtée et n'étais pas très aux faits des conflits entre Israël et la Palestine. Ses premiers spectacles m'ont fait beaucoup rire. Je le trouvais piquant, avec un côté poil à gratter qui me plaisait beaucoup. Personne, quelle que soit sa confession, n'était épargné lorsqu'il montait sur scène. Je ne comprenais d'ailleurs pas très bien ces reproches qui lui étaient faits: pourquoi serait-il plus antisémite que raciste, alors qu'il s'en prenait successivement aux Noirs, aux Chinois, aux Juifs, et à tout le monde? Cela me dépassait. Il faut dire que je devais avoir 14 ans quand j'ai commencé à regarder ses représentations.

 

Je ne prenais pas trop en compte les polémiques qui suivaient ses nouvelles productions. Je me disais, naïvement, qu'on en faisait du foin pour pas grand-chose. Qu'au fond, Dieudonné avait la qualité de n'épargner personne et d'équilibrer ses vannes. Il parlait de sionisme, terme que je ne comprenais pas et qui a commencé à se répandre comme une trainée de poudre sur internet. Il y avait d'un côté les méchants, qui étaient «sionnistes», et les gentils, ceux qui se disaient «antisionnistes, mais pas antisémites». J'ai assisté à l'évolution d'un langage, d'une pensée qui est restée la même mais qui s'est parée de mots différents.

 

Je comprenais bien qu’il y avait plus qu’une simple critique de la politique israélienne, même si ma naïveté et mon manque de connaissances ne me permettaient pas de comprendre les tenants et les aboutissants de ce débat. J’ai compris que Dieudonné, en voulant rire de tout, s’était aliéné des ennemis farouches et des alliés fort peu recommandables. D’un côté, les associations qui luttent contre les discriminations se sont élevées contre lui, ce que l’on peut comprendre et/ou remettre en question. De l’autre, Dieudonné a reçu des soutiens d’individus très marqués politiquement, comme Alain Soral, entre autres.

 

Je voyais qu’une frustration l’avait envahi. Toutes ces plaintes dont il a fait l’objet, ça l’a profondément changé. De spectacles en spectacles, j’ai vu un humoriste que j’appréciais beaucoup se transformer en porte-parole d’une pensée politique controversée et largement minoritaire. Le Dieudonné qui s’était opposé à la montée du Front national en 1997 à Dreux lors des législatives n’était plus. A la place, un artiste plein de talent et de répartie a cédé sa raison aux sirènes de la haine et du communautarisme. A tel point qu’un jour, je l’ai vu, comme bien d’autres spectateurs, inviter Robert Faurisson sur scène. Ce qui n’était au départ qu’une provocation avait pris un visage tout à fait différent: une pensée s’est forgée.

 

Face à l’adversité, Dieudonné s’est victimisé, radicalisé et a confondu son rôle d’humoriste avec ses pensées politiques. L’un n’empêche pas l’autre. Mais ses spectacles ont perdu de leur substance, devenant de véritables tribunes d’expression aux blagues les plus viles et les plus stigmatisantes. Ses soutiens ont pris de l’ampleur, se sont affirmés. Dieudonné s’est transformé et s’est affiché avec des personnalités de plus en plus controversées, faisant le bonheur des lecteurs de sites internet comme le Réseau Voltaire et d’autres plateformes conspirationnistes et véritablement antisémites. Ainsi est-il passé de la critique légitime à la propagande politique.

 

Sa quenelle fait aujourd’hui énormément parler d’elle. Certains y voient un «salut nazi inversé». A l’époque, ça ne l’était sûrement pas. Mais ce qui était au départ un signe de provocation à la manière d’un «je t’ai cassé» façon Brice de Nice s’est changé en un signe de ralliement, d’appartenance à une pensée politique, à un mouvement. Une communauté de pensée est ainsi née. Aujourd’hui, il est évidemment raisonnable d’en faire aussi la critique. Ce que Dieudonné a dénoncé à ses débuts est devenu le théâtre d’un combat politique et idéologique.

 

Se drapant de la liberté d’expression, ses fidèles ont pris le glaive des idées et se sont jetés dans l’arène. La question se posait depuis longtemps, le gouvernement français, à travers le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, a décidé d’étudier les opportunités pour interdire les spectacles de Dieudonné. Le parquet de Paris a quant à lui ouvert une enquête préliminaire pour «incitation à la haine raciale». On peut bien évidemment débattre de cette décision. La juger inopportune, exagérée ou dangereuse. Je la perçois plutôt comme le signe d’un ras-le-bol. A trop vouloir jouer avec les limites, on est rappelé à l’ordre. L’humour est, comme le disait Friedrich Nietzsche, une façon de dire ce que l’on pense. Et à trop le rabâcher sans cesse, on ne fait que donner sens à cette phrase. Dieudonné est allé trop loin, il doit maintenant affronter la justice. Sortira-t-il vainqueur? Nul ne le sait. Mais s’il perd, il se servira à nouveau de cette défaite pour mettre de l’eau à son moulin. Et tout continuera. La spirale infernale des idéologues.

 

Grégoire Barbey

02:14 Publié dans Air du temps, Politique, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (16) |  Facebook | | | |

04/09/2013

L'Occident veut des massacres élégants

Chronique, 04.09.13

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Bachar el-Assad. La limite à ne pas franchir quand un dirigeant massacre son peuple:
les armes chimiques. Il faut rester conventionnel. Sinon c'est mauvais pour les affaires...

 

La Syrie est le trend actuel en Suisse et plus largement en Occident en matière de politique internationale. Beaucoup de commentateurs se sont lancés à corps perdu dans la bataille idéologique qui fait rage: faut-il ou non une intervention armée des forces occidentales pour mettre fin au conflit syrien? Si la réponse varie en fonction des sensibilités, la véritable question se situe probablement ailleurs. Que certains pays, notamment la France, jugent opportun de partir en guerre, ce n’est pas très étonnant. L’ampleur de la répression menée par les troupes du président Bachar el-Assad confine à la stupeur pour nous autres occidentaux. La véritable question, disais-je donc et pour y revenir, est en réalité la limite qui a été fixée au dirigeant de la Syrie par les puissances occidentales: pas d’armes chimiques contre le peuple. Pour caricaturer, l’Occident autorise n’importe quel dictateur à torturer son peuple – et le décimer – avec les méthodes qui lui font plaisir. Mais la ligne rouge à ne pas franchir, ce sont les armes chimiques.

 

Pourquoi? Ce n’est pas fair-play, les armes chimiques? Il faut employer des techniques plus old-school, comme le recours à des bombes, ou le tir à vue dans la foule? Peut-être est-ce plus en adéquation avec les valeurs démocratiques de nos pays occidentaux… Rappelons-nous en effet qu’une armée qui fusille le peuple n’est pas de la fiction. C’est même arrivé à Genève, et une pierre commémore ce massacre sur la plaine de Plainpalais. Donc peut-être qu’effectivement, il y a l’art et la manière. Le peuple – ce salopard en surnombre qui veut tout décider à la place des dirigeants éclairés et mus par le bien commun – a bien quelques désavantages. Déjà, dans des pays démocratiques, il est censé avoir le dernier mot. A noter qu’à part en Suisse, la théorie a souvent de la peine à laisser place à la pratique… Ah mais oui, nos têtes pensantes occidentales ont un argument: les armes chimiques ne sont pas conventionnelles.

 

Et si Monsieur el-Assad venait à torturer ses citoyens en demandant par exemple à ses forces armées de leur retirer les yeux avec une cuillère, c’est une méthode plus conventionnelle? En tout cas c’est très traditionnel, l’Occident en sait quelque chose… A trop vouloir interférer dans les affaires d’autres pays, nos dirigeants oublient un principe: nous sommes les garants de certaines valeurs. Et pour justifier une intervention, il faut que ces valeurs soient mises en danger. Mais la Syrie n’est pas le dominion d’un Etat occidental. Pourquoi diable le Conseil de sécurité autoriserait les Américains, les Français, les Allemands ou n’importe quels autres à attaquer frontalement la Syrie? D’autant plus qu’après avoir toléré depuis plus de deux ans un massacre sans commune mesure, les Occidentaux auraient fort peu à s’illustrer en attaquant Bachar el-Assad parce qu’il a franchi la ligne rouge… Si l’on se réfère aux valeurs qui nous tiennent à cœur, ces limites, le président syrien les a dépassées il y a longtemps déjà. Ne l’oublions pas.

 

Grégoire Barbey

20:25 Publié dans Air du temps, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | | |