Politique

  • Identité électronique: il faut saboter le projet du Conseil fédéral!

    Le Conseil des Etats a récemment accepté à une très large majorité le projet d’identité numérique proposé par le Conseil fédéral. Les déclarations impromptues de plusieurs parlementaires fédéraux dans les médias révèlent leur manque de connaissance et d’intérêt pour les questions liées à la société numérique. Car le projet du Conseil fédéral n’est pas seulement médiocre; il est aussi dangereux.

    Dans son approche, le Conseil fédéral estime que l’administration n’a pas les moyens techniques pour développer et fournir une identité électronique aux individus. La Confédération entend donc s’appuyer sur le marché. Le projet vise à édicter un cadre qui régira les aspects légaux concernant les fournisseurs d’identité, les différents niveaux de sécurité, les processus de reconnaissance de l’identité (e-ID) et de révocation, etc. Les informations précises concernant l’ensemble du projet sont disponibles sur le site de la Confédération.

    Un projet qui sent la naphtaline

    Le Conseil fédéral justifie sa volonté de légiférer au motif que l’économie et la cyberadministration ont besoin d’identifier les utilisateurs de manière formelle. Cette affirmation est évidemment erronée dans la mesure où la nécessité de connaître l’identité d’une personne en ligne pour effectuer une transaction avec elle est plutôt rare. De surcroît, comme l’explique très bien Steve Wilson dans un billet de blog intitulé «Identity is dead» (L’identité est morte), lorsqu’une partie à une transaction souhaite vérifier des informations sur l’autre partie, elle n’a souvent besoin que de vérifier certains attributs. L’âge est un bon exemple.

    Une approche prospective aurait également permis aux autorités de s’intéresser à d’autres réflexions sur les questions d’identité numérique. On notera par exemple tout ce qui touche aux notions d’identité souveraine (self-sovereign identity). Ou encore au développement des technologies dites de «preuve à divulgation nulle de connaissance» (zero knowledge proof). Sans entrer dans les détails techniques, l’objectif de la preuve à divulgation nulle de connaissance est de pouvoir démontrer la véracité d’une information sans la partager. Par exemple, si quelqu’un souhaite acheter de l’alcool sur internet et se voit exiger son âge, la preuve à divulgation nulle de connaissance permettrait mathématiquement de prouver que l’âge du consommateur est égal ou supérieur au minimum légal sans pour autant dévoiler l’information exacte.

    Ces technologies doivent encore gagner en maturité. Elles témoignent cependant des possibilités futures qui permettront aux individus de gérer eux-mêmes leur identité, et de dévoiler le strict minimum les concernant. L’objectif du Conseil fédéral devrait être de favoriser l’émancipation des citoyens à l’heure de la société numérique plutôt que de les enfermer dans des modèles obsolètes qui nuiront à leurs intérêts. Non seulement, le projet du gouvernement sent la naphtaline, mais le meilleur projet eût été de ne pas en avoir.

    Si la Confédération entend reconnaître les identités électroniques qui seraient fournies par des prestataires privés, elle pourrait tout autant le faire si elle émanait des individus eux-mêmes. L’Etat se contenterait alors de reconnaître légalement cette identité émanant de l’individu, plutôt que de forcer les gens à disposer d’une identité dont ils n’ont ni la maîtrise ni la garantie que sa centralisation ne générera pas des dégâts dans leur vie en cas de faille de sécurité. Lorsque le conseiller aux Etats Beat Vonlanthen déclare à l’Agence télégraphique suisse que l’Etat garantira la sécurité des données des identités électroniques, cet optimisme naïf trahit en vérité une ignorance crasse du monde dans lequel nous vivons.

    Un consortium qui vous veut du bien…

    Le projet du Conseil fédéral fait évidemment saliver bien des entreprises qui voient ici une opportunité économique importante de se positionner sur un segment porteur pour l’acquisition d’informations personnelles. Il en va ainsi du consortium SwissSign qui se présente ainsi sur son site: «Fournisseur de SwissID, SwissSign Group est une co-entreprise composée de sociétés proches de l’Etat, d’établissements financiers, de compagnies d’assurances et de caisses-maladie». On notera parmi ces entreprises: Swisscom, La Poste, CFF, Credit Suisse, UBS, Six Group, CSS, Zurich, etc…

    Le processus de vérification de l’identité électronique SwissID reposera sur Digital Alter Ego, selon ICTjournal. Cette solution développée par PXL Vision associe identification biométrique et vision par ordinateur…

    SwissSign ne se limite toutefois pas au rôle de «fournisseur d’identité» au sens où le projet de loi du Conseil fédéral l’entend. Le consortium souhaite faire de son SwissID à la fois une identité et une signature électroniques ainsi qu’un identifiant unique pour se connecter à de nombreux services sans aucun rapport entre eux. Si le rêve d’un authentifiant unique pour se connecter partout fait rêver les personnes qui ne connaissent pas bien le fonctionnement du numérique, il est bien plus inquiétant de voir qu’une telle proposition n’inquiète pas davantage les responsables politiques.

    De même que la centralisation de toutes ces précieuses informations devrait susciter scepticisme et levée de boucliers. Il n’en est malheureusement rien du côté des parlementaires, sans doute un peu trop habitués à prêter l’oreille aux moindres désirs de ces entreprises qui se présentent elles-mêmes comme «proches de l’Etat»…

    Une vision anachronique de la société

    Le projet du Conseil fédéral aura des conséquences que le gouvernement ne maîtrisera pas s’il est adopté. Introduire une «identité électronique officielle» va inciter les entreprises à l’exiger à la moindre occasion, même lorsque celle-ci ne sera pas du tout nécessaire pour obtenir un service ou procéder à une transaction. Le texte ne prévoit d’ailleurs pas de situations où l’exigence de l’identité électronique serait considérée comme abusive. On ne se balade pourtant pas dans la rue avec sa carte d’identité collée sur le front…

    L’approche des autorités suisses en matière d’organisation de la société numérique est dépassée. Les responsables politiques continuent de penser le numérique avec la même approche «top-down» qui prévalait avant l’émergence des technologies numériques. C’est un changement de mentalité qui doit s’opérer au sein des élites de ce pays pour proposer une vision cohérente et satisfaisante de notre société moderne. Les récents événements qui ont secoué certains pays voisins, notamment la France avec le fameux mouvement des «Gilets Jaunes» ou l’Algérie avec la démission du président Abdelaziz Bouteflika, témoignent que nous vivons aujourd’hui dans un monde où l’approche sera résolument «bottom-up», c’est-à-dire du bas vers le haut.

    La société numérique consacre tout à la fois l’individu et l’intelligence collective. Pour en tirer le meilleur, il faut donner à l’individu les moyens d’exercer sa pleine liberté. L’approche visant à corseter l’individu ne correspond plus à notre époque.

    Il va également sans dire que les autorités politiques doivent cesser de précipiter les choses. Alors que la révision totale de la Loi sur la protection des données n’est même pas encore sortie des commissions des Chambres fédérales, les parlementaires votent déjà sur un cadre législatif visant à graver l’identité électronique dans le marbre. Alors même que ce projet pose des questions fondamentales sur les données des individus. Plutôt que de courir droit dans le mur, il serait judicieux de commencer à développer une réflexion globale de la société numérique et de la place de l’individu en son sein.

    C’est pourquoi le projet d’identité électronique proposé par le Conseil fédéral doit être rejeté sans délai et sans contre-projet. Comme nous l’écrivions plus haut, le meilleur projet en la matière consiste pour l’heure à n’en avoir aucun. Malheureusement, comme les parlementaires ne torpilleront pas ce projet, la seule alternative demeure le lancement d’un référendum. Espérons que des organisations – au hasard la Fédération romande des consommateurs – se saisiront du dossier si celui-ci devait être accepté définitivement par l’Assemblée fédérale.

    Grégoire Barbey

  • Les Suisses doivent voter sur les relations avec l'Union européenne

    Accord-cadre. Le Conseil fédéral doit cesser sa politique dilatoire et poser une bonne fois pour toutes la seule question qui vaille: les Suisses veulent-ils continuer à traiter avec l'Union européenne?

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  • Elections 2018: le PLR a-t-il une stratégie?

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    Le Parti libéral-radical genevois présente trois candidats pour le Conseil d'Etat. Actuellement, la formation de droite dispose de deux représentants au gouvernement. En présentant un ticket à trois, sur une liste commune avec les deux ministres démocrates-chrétiens actuellement en fonction, les libéraux-radicaux espèrent bel et bien récupérer le troisième siège qu'ils ont perdu en 2013.
     
    Le PLR revendique donc trois sièges, sans toutefois préciser à qui il souhaite subtiliser le troisième. «Ce seront les électeurs qui décideront», me dit-on. En définitive, c'est une évidence. Mais en tant que parti, le PLR a sans doute une stratégie un peu plus développée, non?
     
    Ne souhaite-t-il pas annoncer clairement la couleur? Parmi tous les conseillers d'Etat actuellement en poste et qui se représentent, il y en a bien un-e dont le bilan n'a pas les faveurs des libéraux-radicaux, n'est-ce pas? Le contraire serait surprenant. A moins que de manière officieuse, la cible fasse partie de l'alliance commune PLR-PDC (l'Entente), en la personne de l'un des deux magistrats démocrates-chrétiens.
     
    Mais qui sait, le PLR n'a peut-être tout simplement pas de stratégie...
     
    Grégoire Barbey
     
    Photo de gauche à droite: Alexandre de Senarclens, président du PLR, Nathalie Fontanet et Pierre Maudet, conseiller d'Etat sortant
  • L'ego trip d'Alexandre de Senarclens

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    Le président du Parti libéral-radical genevois Alexandre de Senarclens se maintiendra dans ses fonctions s’il est désigné candidat au Conseil d’Etat par les siens. C’est ce qu’il a déclaré hier soir à Jérémy Seydoux dans l’émission Geneva Show de Leman Bleu. «Cela a déjà été fait dans l’histoire du parti», a-t-il argumenté pour justifier sa volonté de cumuler la casquette de président de parti et de candidat au gouvernement.

    C’est évidemment un bien maigre argument. Avocat de profession, Alexandre de Senarclens se rêve visiblement juge et partie. Pourquoi donc rester président? Cela a plusieurs avantages. D’abord, c’est une façon de truster de la visibilité médiatique, puisqu’il sera forcément l’interlocuteur privilégié de la presse lors de la campagne pour toutes les questions liées à son parti. D’autre part, cela lui permet de garder la main sur la stratégie électorale, puisqu’il pourra trancher certaines décisions en sa qualité de président.

    Alexandre de Senarclens semble être en plein ego trip, au détriment des intérêts de son parti. Encore inconnu il y a cinq ans, il est entré à la députation en tant que septième vienne-ensuite, et a été élu président du PLR à la surprise générale il y a deux ans. Il est le digne représentant d’une certaine vieille garde libérale, laquelle a d’ailleurs précipité la mort clinique du Parti libéral en son temps. Tout un programme. Il peut bien déclarer à la télévision les «grandes ambitions légitimes» de son parti pour les prochaines élections, aucune stratégie claire ne se dégage pour l’heure.

    Le Parti libéral-radical a perdu un siège au Conseil d’Etat il y a quatre ans, et il se verrait bien le récupérer l’an prochain. Mais pour cela, il faudrait annoncer la couleur. De quel conseiller d’Etat actuel le PLR veut-il le siège? Nul ne le sait vraiment. Or, c’est peut-être par-là que devrait commencer la réflexion d’Alexandre de Senarclens, puisqu’il préside le PLR. Sera-t-il vraiment la bonne personne pour décrocher un troisième siège? Le doute est largement permis.

    Bien sûr, au sein du PLR, l’attitude du président agace, mais les langues peinent à se délier publiquement. Et plutôt que de crever l’abcès en amont, les libéraux-radicaux feront ce qu’ils font toujours: se tracer parmi sur la liste. Une perspective qui semble indépassable en l’absence d’un véritable débat à l’interne du parti.

    Alexandre de Senarclens n’est toutefois pas encore désigné, et peut-être que ses collègues de parti n’adhéreront pas à son scénario de candidat omnipotent. Dans le cas contraire, les libéraux-radicaux devront sans doute commencer à faire le deuil de leur troisième siège au Conseil d'Etat.

    Grégoire Barbey

  • Les TPG doivent se rapprocher des Genevois

    TPG, Genève, Luc Barthassat, transports publics genevois, politique,

    Les Genevois ont à nouveau refusé dimanche une augmentation des tarifs des transports publics. La hausse des recettes aurait dû permettre d'étoffer l'offre. Si je n'ai pas immédiatement réagi à ce résultat, c'est pour prendre le temps d'observer le discours des victorieux et des perdants au lendemain de la votation.
     
    Bref, les Transports publics genevois (TPG) et le Conseil d'Etat ont échoué à défendre leur vision. Nombreuses sont les analyses qui pointent la satisfaction des usagers pour justifier ce résultat. Selon cette logique, on pourrait interpréter ce camouflet comme le signal que les Genevois sont globalement satisfaits de l'offre actuelle.
     
    Espérons que cette appréciation inique de cette votation soit ironique... Je pense pour ma part que le problème est plutôt à chercher dans la relation qu'entretiennent les Genevois avec les TPG. Ces derniers ne font pas beaucoup d'efforts pour se faire apprécier de la population, c'est le moins que l'on puisse dire.
     
    Pour l'heure, l'essentiel de la classe politique prend le problème à l'envers, exigeant des Genevois qu'ils acceptent d'augmenter les tarifs de leurs transports publics pour améliorer l'offre. Mais quelle est l'image de marque des TPG dans tout ça? S'y intéresse-t-on vraiment?
     
    Il y a sans doute une part importante du corps électoral genevois qui a voté non par défiance envers les TPG. A vrai dire, on peut les comprendre: que font-ils, si ce n'est assurer le service minimal? Voit-on, à la gare, des employés des TPG aiguiller les arrivants pour se repérer dans la jungle des lignes de bus et de tram? Nombreuses sont les villes où cela existe.
     
    Quels liens les TPG entretiennent-ils avec les Genevois? Quand il s'agit de répression, la régie autonome n'a aucun problème à mobiliser des contrôleurs dont la manière d'intervenir dans les transports semble parfois un peu... excessive? Mais que font les TPG pour se rapprocher des Genevois? Pratiquement rien.
     
    Il n'y a pas besoin d'aller bien loin pour voir à quel point l'image de marque est importante: les Transports lausannois (TL) pourraient bien inspirer les stratèges des TPG. Une fois, une femme a été obligée d'accoucher dans une station de la ligne du métro lausannois: les TL ont offert à son enfant un abonnement à vie.
     
    Une communication simple, peu coûteuse et qui a été largement relayée dans la presse. Les réactions étaient largement positives. Voilà une entreprise qui sait gérer son image. Encore faut-il s'intéresser à ce qui se fait ailleurs, car la communication positive des TL ne s'arrêtent pas à cet exemple.
     
    Le but de mon propos, c'est de mettre le doigt sur la relation ambigüe entre les Genevois et les TPG. Pour que la population accepte de payer davantage, il faudrait peut-être commencer par l'essentiel: s'intéresser à l'image qu'ils ont de l'offre actuelle. Qu'est-ce que la régie peut améliorer?
     
    On pourrait tout à fait envisager que le directeur des TPG organise une opération où il prend les transports plusieurs fois un matin et interroge les gens sur leur expérience. Le conseiller d'Etat Luc Barthassat pourrait tout-à-fait le faire également. Bref, rapprocher les Genevois de cette régie qui ne leur donne pas vraiment l'impression de s'intéresser à leur confort.
     
    Ce n'est en tout cas pas en réduisant l'offre de 2% après le rejet de la hausse des tarifs que les TPG trouveront grâce dans le cœur des Genevois. A ce niveau, le Conseil d'Etat a marqué un autogoal. Mais pour changer la situation, peut-être encore faut-il accepter de sortir de sa tour d'ivoire et de s'intéresser... aux Genevois!
     
    Grégoire Barbey
  • La mode des stratégies 2030

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    La Tribune de Genève nous apprend que le conseiller d’Etat Pierre Maudet a présenté à la presse sa stratégie sécuritaire 2030, «une première en Suisse». Loin de moi l’idée de jouer les mauvaises langues, mais ne peut-on pas se montrer plus critique face à de tels exercices? L’article nous résume les grands axes de ladite stratégie. Pour être honnête, n’étant pas un expert du domaine sécuritaire, je n’ai pas compris grand-chose. Est-ce que la stratégie est solide, ou s’agit-il d’un document prête-nom qui aligne des poncifs sur la sécurité pour pouvoir dire ensuite: «je vous l’avais dit» ou «nous étions précurseurs»? A un an des élections, ne peut-on pas y voir une tentative de façonner son image?

    Je ne doute pas que Pierre Maudet dispose d’une vision politique sur le temps long. C’est probablement l’un des rares élus genevois à disposer d’une capacité (et c’est bien malheureux puisqu’il vise avant tout le Conseil fédéral…). Mais il n’en demeure pas moins que de tels documents, qui sont courants côté Confédération (les stratégies 2030, 2040, 2050 ne manquent pas à Berne…), nécessitent d’être interrogés pour ce qu’ils sont. Et justement, de quoi s’agit-il précisément? Nous présente-t-on une véritable réflexion, avec des idées audacieuses, des prises de risque, ou s’agit-il d’un manuel pour apprendre à arroser les chrysanthèmes et se donner un air de politicien sérieux?

    La question se pose d’autant plus qu’on sait à quel point Pierre Maudet est un as de la communication. Ce n’est pas par hasard si l’aspect «inédit» sur le plan cantonal d’une telle stratégie est à ce point mis en avant. L’exercice, d’un point de vue communicationnel, est réussi. Mais après, qu’en est-il du fond? Est-ce la mode que de présenter des plans estampillés 2030? Pierre Maudet n’est pas le premier à le faire, et certains de ses collègues ne s’en sont pas privés. Au final, on aimerait savoir quelle sera la portée réelle d’une telle stratégie. Pour ma part, je ne retiendrai qu’un élément de cet article: le conseiller d’Etat annonce la couleur, il faudra faire davantage avec les mêmes moyens. S’agit-il vraiment d’une vision d’avenir ambitieuse?

    Grégoire Barbey

    Copyright photo: Patrick Gilliéron Lopreno

  • Gloire à Françoise Buffat, gloire à la clarté

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    La chronique est un art à part entière, un art engagé, puissant, pouvant porter à conséquence. Cette discipline, Françoise Buffat la maniait à merveille, et était crainte pour sa capacité à «porter la plume dans la plaie». Respectée, elle avait la réputation de pouvoir faire et défaire les carrières politiques, particulièrement au sein de feu le Parti libéral genevois. Son décès résonne tristement à l’heure où Le Temps supprime de nombreux emplois et que le journalisme romand traverse une crise sans précédente d’identité et de confiance. Françoise Buffat avait un indiscutable talent de plume et donnait à l’exercice de la chronique un ton et un langage qui font cruellement défaut de nos jours. Embourbé dans sa position de neutralité fantasmée, le journalisme moderne entretient avec la chronique une relation ambigüe. A la base exercice de style et de clarté, la chronique s’est peu à peu transformée en un fourre-tout confus et presque illisible. Il y a bien sûr des exceptions. Mais globalement, ce qui faisait le sel de la chronique s’est peu à peu dilué pour donner un résultat assez indigeste.

    Le journalisme d’opinions a perdu son sexe ces dernières décennies, et ce n’est pas un hasard si l’art de la chronique en a fait les frais. Il ne s’agit plus que d’une forme de contenu, une manière, un genre. Bloqué dans sa position d’observateur neutre, le journalisme a relégué la pratique de la chronique en un exercice de style plutôt qu’en un exercice de clarté, de vérité (celle de l’auteur de la chronique, s’entend). L’art du zigzag a remplacé au fil des décennies celui de la pensée, des convictions. Lisez donc ce qui est aujourd’hui estampillé du label «chronique» et vous réaliserez assez rapidement que la position de l’auteur n’est en général pas limpide, et moins encore assumée. Ce qui relevait d’un exercice de droiture est devenu un exercice de contorsion, où même les mots prennent les courbures des esprits embués de leurs auteurs. Il n’est plus question de dire, quitte à déplaire. Il faut ménager la chèvre et le chou, dans une volonté de donner au journalisme une prétention inclusive, un air de science exacte, là où ce sont les représentations personnelles de chacun qui décrivent et décryptent les événements de ce monde.

    Là où les mots étaient sulfureux, la chronique a pris le parfum du soufre. La rectitude de la pensée a été remplacée par la contrainte de l’obscur, de l’insaisissable. Gloire à Françoise Buffat, figure de la chronique politique locale, et gloire à toutes celles et ceux qui, aujourd’hui encore, tentent de donner à cet exercice les couleurs qui le rendent si singulier et si précieux. Espérons que les mots redescendent à nouveau dans la rue et cessent d’occuper des sphères hautaines où les reflets de l’ego surplombent la clarté du soleil.

    Grégoire Barbey

  • Médaille russe: le débat était légitime

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    Le Parlement genevois a accordé au député Guy Mettan l’autorisation de porter la médaille de l’ordre de l’amitié qui lui a été décernée par la Russie. C’est le président Vladimir Poutine qui choisit lui-même les personnalités réputées dignes de recevoir la décoration. Il ne s’agit donc pas d’une simple formalité, mais bien d’un rituel qui peut suggérer qu’une telle décision n’intervient pas sans motif valable. Les députés, à une faible majorité, ont choisi de ne pas s’en formaliser, autorisant ainsi Guy Mettan à recevoir et porter la distinction émanant d’un Etat étranger. C’est la décision souveraine du Parlement. La discussion méritait pourtant d’avoir lieu.

    Là où les députés s’avilissent, la République courbe l’échine. Guy Mettan a tout à fait le droit d’être un ami de la Russie, d’aimer ce pays, son histoire, sa culture, sa langue et tout ce qui la distingue. Il n’y a aucun reproche à lui faire sur ce point. Des questions se posent toutefois sur son rapport avec le gouvernement russe. Car si Guy Mettan se positionne en simple ami de la Russie, il n’en a pas moins écrit un ouvrage très dense pour dénoncer la «Russophobie» occidentale ambiante, et prend régulièrement des positions que l’on peut qualifier sans trop exagérer de complaisantes à l’égard de la politique gouvernementale russe.

    N’écrivait-il pas sur son profil Facebook en décembre «Et voilà que la vérité commence enfin à sortir sur la corruption des médias établis dans leur couverture des événements en Syrie et en particulier à Alep», en partageant une vidéo intitulée «Une journaliste démonte en deux minutes la rhétoriques des médias principaux sur la Syrie»? D’abord, ladite vidéo a été mise sur internet par Russia Today France, bras armé francophone du média très proche du gouvernement Russia Today. Ensuite, la prestation de la soi-disant journaliste a rapidement été démontée par des faits: cette dame n’est pas journaliste et n’a pas effectué cette conférence sur invitation de l’Organisation des nations unies, comme cela semblait suggéré par le décor.

    Que Guy Mettan se montre critique à l’égard des médias occidentaux ne pose aucun problème. C’est même souhaitable, d’autant plus en sa qualité de directeur du Club suisse de la presse. Mais qu’il le fasse en relayant sans distance les opérations de manipulation de l’opinion orchestrées par Russia Today laisse songeur. Je le répète, l’intéressé est tout à fait en droit d’aimer la Russie et de dénoncer les clichés cultivés à l’égard de ce pays en Occident. C’est une position respectable. Ce qui l’est moins, c’est de ne pas nourrir à l’égard du gouvernement russe la même distance critique qu’il pratique à l’endroit de l’Occident. Guy Mettan donne l’impression d’épouser purement et simplement les thèses défendues par Vladimir Poutine et son gouvernement. Une position confortée par son intervention dans l’émission Infrarouge consacrée à la Syrie.

    L’obtention de cette médaille pouvait donc interpeller à raison certains députés. Et il est totalement légitime que le Parlement ait débattu de cette question, puisque la distinction a été décernée à l’un de ses membres et qu’elle émane d’un Etat étranger. Etat dont la politique intérieure peut soulever des interrogations, notamment sur le traitement réservé à la presse d’opposition. La majorité du Grand Conseil a décidé de balayer ces réserves et de donner à Guy Mettan la liberté d’accepter et d’arborer cette médaille russe de l’ordre de l’amitié. Le débat est donc clos.

    Rappelons quand même à ceux qui ont vu dans cette discussion un excès de zèle du Parlement ces mots de Georges Clemenceau, adressés au Général Boulanger: «Ces cinq cents hommes qui sont ici, en vertu d'un mandat égal au vôtre, ne s'accordent pas sans discussion. Eh bien, puisqu'il faut le dire, ces discussions qui vous étonnent, c'est notre honneur à tous. Elles prouvent surtout notre ardeur à défendre les idées que nous croyons justes et fécondes. Ces discussions ont leurs inconvénients, le silence en a davantage». 

    Grégoire Barbey

  • RIE 3: la mère de toutes les défaites

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    «La mère de toutes les batailles.» C’est ainsi que le Conseil d’Etat genevois qualifiait la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3). La défaite doit donc lui laisser un goût particulièrement amer en ce dimanche de scrutin. Les Genevois, et plus largement les Suisses, en ont décidé autrement. Il faut dire que la campagne fut rude. Partisans et opposants n’ont cessé de marteler leurs arguments sur un ton pour le moins menaçant. Pourtant, l’échec de la réforme devant le corps électoral ne constitue pas particulièrement une surprise. Ce qui aurait pu être qu’une simple formalité s’est transformé en un véritable cauchemar.

    La réforme était-elle déséquilibrée? Peut-être. Mais le véritable déséquilibre s’est joué dans l’argumentation des forces en présence. Une fois de plus, politiciens et milieux économiques n’ont pas su s’extraire des habituelles litanies ressorties à chaque votation à caractère économique. A coup d’arrogantes menaces aux relents de fin du monde, les partisans n’ont pas défendu le projet qu’ils soutenaient: ils l’ont sanctifié, élevé au rang d’Ecriture sainte, et n’ont eu de cesse d’affirmer qu’un refus impliquerait forcément des conséquences dramatiques pour la place économique suisse. Les partisans n’ont pas su adopter une posture de débat. Ils n’ont développé, pour la plupart, que des arguments d’autorité. La Suisse a besoin de cette réforme, la refuser serait prendre le risque de détruire des milliers d’emplois, d’inciter d’importantes entreprises internationales à délocaliser leurs activités.

    Ce refrain, chanté la bouche en cœur depuis des décennies, ne fait plus recette. Au contraire, il a plutôt tendance à polariser le débat de façon excessive, conduisant partisans et opposants à ne pratiquer que la politique du slogan, au détriment du sujet de fond, bien plus complexe que ne le laissaient entendre les propos des belligérants. A aucun moment, les partisans de la réforme n’ont été capables de proposer une vision générale de la société associée à cette modification législative. Ils n’ont fait qu’aligner leurs pathétiques certitudes, pratiquant à l’échelle industrielle le chantage. Du pain béni pour les opposants, qui n’ont dès lors pas eu de problème à mobiliser et fédérer ceux qui n’en peuvent plus de ces chants du désespoir. Non, le corps électoral n’adopte pas aussi facilement le comportement du mouton. Il l’a prouvé, fièrement, en ce dimanche de votation.

    Ragaillardie par son impression de toute puissance, la majorité de droite à l’Assemblée fédérale n’a pas su se départir de ses vieux démons. Préférant surcharger la réforme, en introduisant notamment la déduction des intérêts notionnels – sans s’être entretenue avec l’auteur de cet instrument de fiscalité agressive, lequel a fait connaître sa surprise de voir cet outil proposé en Suisse au micro du service public –, les partisans ont pêché par orgueil. Mais en complexifiant ainsi le projet, ils n’ont fait que de donner des armes à l’opposition. L’objet du scrutin était bien trop obscur pour permettre la conduite d’un débat de qualité. Il n’y avait dès lors la place que pour une guerre des tranchées.

    Cette cuisante défaite doit permettre aux politiciens et aux milieux économiques de prendre la mesure de leurs travers. Il est grand temps de s’adonner à un bon coup de balai au sein de ces institutions économiques qui n’ont comme seul argument celui de la menace. Les Suisses ne veulent plus être pris pour des abrutis, des bambins qu’il suffirait d’apeurer pour les remettre dans le droit chemin. A trop tirer sur la même corde, l’économie est devenue parfaitement inaudible. Or, réforme nécessaire ou pas, il n’est pas possible de vendre un projet sans proposer de facto une vision d’avenir de la société. Il doit y avoir une place pour défendre un horizon à long terme, et pas seulement se concentrer sur les conséquences éventuelles d’un rejet. Dans quel but les Suisses doivent-ils consentir à donner aux entreprises de nouveaux instruments de déduction fiscale dans un contexte de réglementation accrue et de crise économique? La réponse s’est limitée à la méthode Coué: ne pas le faire, c’est prendre un risque immense.

    La décision du corps électoral honore la Suisse et son destin: nos compatriotes ne veulent pas d’une économie qui impose ses vues sans expliquer en quoi ses désirs incandescents bénéficieront à la société de façon générale. Par leurs arguments d’une rare violence symbolique, les défenseurs de la place économique suisse en sont pour leurs frais. Il ne suffit plus aux milieux économiques de dire que tel ou tel projet est nécessaire ou au contraire dangereux pour que les Suisses s’alignent en ordre de bataille afin de lui servir la victoire sur un plateau. Il est grand temps de le dire: par son arrogance, l’économie a utilisé la même arme. Son discours est devenu inaudible. Sa capacité à convaincre s’est délitée. Oui, ce dimanche 12 février 2017, la place économique suisse se confronte enfin à la réalité: son comportement pédant est devenue la mère de toutes les défaites.

    Grégoire Barbey

  • Affaire Fillon: les médias pris pour cible

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    L'affaire François Fillon en France ne me laisse pas indifférent. Je suis totalement favorable à la présomption d'innocence, et je trouve que certaines attaques ont été un peu loin. Néanmoins, il faut croire qu'en France, les hommes (et les femmes) politiques ne bénéficient pas de cette pourtant nécessaire présomption d'innocence. Dont acte. Le problème, c'est qu'avec sa conférence de presse censée rétablir la vérité, François Fillon s'est lui-même mis les pieds dans le plat hier. Le Canard Enchaîné dans son édition de ce mercredi relève que sa femme aurait touché des indemnités de licenciement de 45'000 euros, payées par l'Assemblée nationale.

    On peut critiquer ces révélations. En effet, elles sont le résultat d'une fuite d'une enquête en cours. Ce n'est pas normal. Mais enfin, les médias ne sont pas responsables des bouches qui se délient et seraient bien mal avisés de ne rien en faire. S'il y a quelque critique à formuler sur le déroulement de cette affaire, c'est bien vis-à-vis des fuites orchestrées au sein de l'Etat français.

    Je ne crois pas qu'il appartienne aux médias de jouer les procureurs de la République en menant l'accusation contre François Fillon. Mais là aussi, lorsque François Fillon, son avocat et ses proches répondent auxdites accusations, si leurs propos sont faux, pourquoi les médias devraient s'abstenir de le relever?

    Je ne sais pas ce qu'il adviendra de la candidature de François Fillon. N'étant pas un grand connaisseur du dossier, sa conférence de presse m'avait parue être un exercice réussi. C'était sans compter les omissions et quelques mensonges. Je crois que sa crédibilité est fondamentalement atteinte, parce qu'en voulant jouer la carte de la transparence, il n'a pas semble-t-il pas été jusqu'au bout, préférant s'apitoyer sur son sort en jetant la faute sur les médias. Quand on veut taire le message, il faut tuer le messager.

    Mais une fois encore, les médias n'ont fait que leur travail. Ils avaient par le passé révélé les salaires d'assistants perçus indûment par des proches de Marine Le Pen. Ils le font aujourd'hui à l'égard de François Fillon. La seule différence est le timing, que l'on peut bien sûr interroger. A qui profite le crime? Ces fuites ne sont pas anodines et les médias doivent aussi tenter de faire la lumière sur cet agenda. Cependant, ce serait trop facile d'exiger d'eux qu'ils passent sous silence des informations qui leur sont communiquées.

    Pour le reste, on peut demeurer critique sur la manière qu'ont certains de mener l'accusation contre le candidat. Personnellement, je n'aime pas trop ce comportement. Reste que sur le plan des révélations, les journalistes ne font que leur travail. Ce serait bien de s'en rappeler, même s'il est aujourd'hui commode de taper sans cesse sur cette profession, comme si nous étions responsables des errements de certaines personnalités politiques.